RUE JEAN-LAMOUR
SoMMAïuE. — La construction des tables de survie. — L'histoire sommaire des tables de survie. — Le progrès de la vitalité française d'après les tables de survie. — Les tables françaises dressées sur des tètes choisies en France. — La survie de la France comparée à celle des pays étrangers. — La vie probable. — La vie moyenne. — Les centenaires. — Les conclusions.
La construction des tables de survie. — Comme les bataillons d'une armée qui vient de faire camj)agne, les généraiions qui composent une population sont diminuées par des f)crtes d'autant plus considérables qu'elles ont été engagées plus longtemps et plus avant dans la lutte. Elles ont, comme ces bataillons, subi des fortunes diverses suivant les ennemis qu'elles ont rencontrés sur leur route et parmi lesquels figure quelquefois la guerre, plus souvent la faiblesse de constitution, les maladies et les épidémies, les crises commerciales et les privations.
II y a pourtant une différence essentielle entre une armée et une population. La première ramène presque toujours d'une cam|)agne beaucoup de bataillons que le feu de l'ennemi et les fatigues ont épargnés ou seulement entamés. Dans la carrière de la vie, aucune génération ne revient à son point de départ; toutes marcbent constamment en avant durant un siècle environ, souvent moins, rarement plus, semant la route de leurs morts jusqu'au point où le dernier des survivants tombe.
Tenir registre des déchets successifs qui réduisent ainsi juscpi'à épuisement une génération dans le cours de son existence, c'est dresser une table de mortalité, laquelle, suivant l'expression introduite par Guillard, devient une table de sw^vie lorsiju'on enregistre le nombre des survivants à chaque âge au lieu du nombre des décédés. Quckpicfois même, les tables expriment les deux nombres, qui sont complémentaires l'un de l'autre.
Une table de survie a d'intimes rapports avec la dîme mortuaire et avec le tableau de la population par âges. Toutefois, les trois notions sont distinctes.
La table de survie est l'histoire d'une génération idéale — quelque procédé qu'on ail employé pour dresser cette table — prise comme type de la vitalité d'un groupe d'individus; la dîme mortuaire est le tribut que chaque groupe d'âges d'une certaine population paye à la mort, soit pendant une année déterminée, soit annuellement en moyenne pendant une certaine période ; le tableau par âges est l'image, à un instant donné, d'une population (pii comprend une centaine de générations ayant eu des chances diverses de mortalité et ayant subi presque toujours des modifications par l'émigration et l'immigration.
La tal)le de survie procède cependant à peu pi^ès comme la dîme mortuaire et peut être déduite d'un document de ce genre. D'une génération composée d'une certaine manière, le calculateur retranche successivement année par année le contingent qui revient à la mort et dont la dîme indi({iïe le taux, notant à chaque coup de ciseau^la portion qui est retranchée et celle qui reste et ne s'arrètant que lorsqu'il n'y a plus d'étoffe.
Les tables de survie sont d'un fréquent usage. Non seulement elles fournissent
des renseignements précieux à la démographie, mais elles sont des instruments nécessaiix's pour certains contrats, [)ai'liculièrement pour les assurances. C'est même en vue de cette utilité pratique plutôt que pour leur intérêt scientifique qu'elles ont été d'abord dressées.
Sans entrer dans le détail de la construction de ces tables, nous devons indiquer les principales méthodes d'après lesquelles on les établit.
Celle à laquelle on donne le nom de mclhodc de Halley est une méthode indirecte qui est de mise lorsqu'on ne possède qu'un seul des deux éléments essentiels du problème, les décès par âges. Le calculateur part de la supposition que tous ces décès sont fournis par une même génération, c'est-à-dire par des individus (jui seraient nés la même année et avec le total desquels il constitue une population fictive; il additionne tous ceux qui sont morts à l'âge d'un an, de deux ans, de trois, de quatre, etc., et il retranche de cette population fictive les décès de la première année, puis du nombre des survivants les décès de la seconde année, et ainsi de suite.
Il fait ainsi un calcul analogue à celui de la dîme mortuaire; mais ce calcul ne le conduit à un résultat complet qu'au moyen de frécpientes interpolations, quand il dispose d'un trop petit nombre d'éléments ou quand il ne connaît l'âge des décédés que par périodes ou d'une manière vague et non par une date précise. Une autre cause d'imperfection, c'est que le calcul est fait dans l'hypothèse, très rarement justifiée, d'une population stationnaire , dont la mortalité et la natalité seraient invariables et qui n'aurait ni émigration ni immigration (1).
La seconde méthode, désignée souvent sous le nom de mclliodc de Deparcieux, est directe. Elle consiste à suivre un groupe particulier et homogène de f)ersonnes depuis la naissance jusqu'à l'extinction complète des individus composant ce groupe et elle fournit ainsi la vitalité propre audit groupe. Elle procède, d'ailleurs, comme la précédente : on dresse d'abord la liste des décédés par âges laquelle constitue la population totale; puis on déduit successivement du restant les décès à chaque âge et on établit par la différence la série des survivants. C'est la méthode la plus usitée pour la construction des tables de survie des têtes choisies; c'est, par. conséquent, celle dont les compagnies d'assurances font usage.
La troisième est la ynélhode démographuiue. Elle ne porte pas sur des têtes choisies, mais elle s'applique soit à la population totale d'une ville, d'une région, d'un État, soit à la population totale dist'inguée par sexes ou par professions. Elle fournit la connaissance de la vitalité d'un groupe réel : c'est pourquoi elle est préférée par les démographes (2). Mais elle suppose la connaissance précise de la population par
(1) En effet, supposons qu'il y ait 30 décès à 80 ans et 30 à 2 ans ; ces décùs ont dû être fournis, si la population est en progrès, par un nombre de naissances moindre pour les vieillards de 80 ans que pour les enfants de 2 ans. On les attribue cependant à une même population; on exagère ainsi la mortalité des âges avancés et on atténue celle de Tenfance. Kn outre, la métbode de Halley ne tient pas, ainsi que nous verrons, compte de Timmigration et de Témigration qui modifient la vitalité des groupes d'âges.
(2) Voici comment s'exprimait Quetelet dans le Bullelhi de la commission de statistique belge (t. V, p. 23, année 1853), quand il dressait la table de survie de la Belgique:
« Les tables de mortalité, conmie on les calcule en général, mêlent ensemble des éléments très différents et font connaître à la fois les effets de la mortalité actuelle et ceux de la mortalité reculée de près d'un siècle, sans tenir compte des fluctuations de croissance ou de décroissance que la population a pu subir. Je considère comme mortalité actuelle la probabilité, pour chaque âge, de vivre encore une année. La valeur se calculera évidemment avec plus d'exactitude si on peut la déduire directement du résultat d'un recensement et du chiffre mortuaire donné par les registres (1(^ Tétnt civil. »
nge et celle des décès par âge de celte même population; elle [)uise la première dans le recensement, la seconde dans l'état civil.
Pour chaque année d'âge ou mieux, afin de compenser les inexactitudes qui se glissent dans les recensements et dans les déclarations de décès, pour chaque [)ériode d'âges, le calculateur qui opère d'après cette dernière méthode compare, ainsi qu'on le pratique quand on veut obtenir la dîme mortuaire, le nombre des individus ayant l'âge déterminé et le nombre des décès du même âge ; il détermine le rapport de ces deux nombres, c'est-à-dire la dîme mortuaire ; puis, partant d'un nombre rond de naissances vivantes, soit 100,000, il obtient, par la déduction de ces afTérents à cliacjue âge, une table de survie (pi'il continue jusqu'au terme où les 100,000 se trouvent réduits à 0.
Cette métliode, qui n'a pu être appliquée que depuis qu'il existe des recensements de la population, a été, dan§. notre siècle et surtout depuis quarante ans, l'objet de nombreuses éludes et de perfectionnements que des mathématiciens et des statisticiens, Fourier, Moser, Demonferrand, Ouetclet et Bertillon, ïlermann, Farr, ^Vittstcin, Decker, Knapp, Lund, Korôsi, Van Pesch, etc., se sont applifjués à introduire. Les mémoires rédigés sur ce sujet pour le congrès de Budapest recommandent de prendre, pour dresser ces tables, le rapport du nombre des décès de chaque âge avec le nombre des vivants de ce même âge obtenu à l'aide des recensements de la {)opulation de fait, de calculer la suite de ces rapports par année et mênie par mois ou par semestre pour la première année et de tenir compte de l'immigration et de l'émigration (1;.
L'histoire sommaire des tables de survie (2). — La connaissance de la survie, étant nécessaire pour la constitution des placements en usage', présente un intérêt particulier qui a fixé de bonne heui e l'attention des mathématiciens. Aussi a-t-elle précédé de beaucoup la démographie : l('s Romains même avaient dressé des tables de ce genre pour leur usage (o); dès le xv^ siècle, en Italie, des banquiers assuraient aux jeunes filles une dot payable à l'âge de vingt ans et égale à dix fois la somme versée à leur naissance, le versement demeurant acquis au banquier si la jeune fille mourait auparavant (4). Eu Angleterre, un marchand de Londres nommé Jolm Graunt profila des listes de décès de la ville de Londres publiées depuis 1592,
(1) Sur la manière de dresser les tables de survie et sur les procédés proposés, le lecteur trouvera des détails dans l'article du docteur BerUllon, Des Diverses manièi-es de mesurer la vie humaine {Journal de la Société de statistique, mars 18GG), dans Touvrage de M. Knapp, publié en 18G8 : Veber die Ermltllung der Sterbllchkelt aus den Au/zelchnungen der Dcvolkeravg Stallsllk, dans le chapitre VU du Traité théorique et l'iratlqne de statistique de M. iMaurice Block et dans Tappendice de l'ouvrage de M. Meitzen intitulé : Geschlchte, Théorie und Technik der Statlstlk (188G).
(2) Nous avons déjà donné, dans l'introduction de cet ouvrage (Histoire sommait e de la Statistique)^ quelques renseignements sur ce sujet.
(3) Voir Digeste, liv. XXXV, tit. Il, loi CS.
(4) Si les calculs des banquiers étaient bien faits, ils indiqueraient une mortalité plus considérable et un taux d'intérêt plus élevé que de nos jours. On faisait alors en Italie sur la vie des papes des paris qui étaient fondés sur la connaissance de la vie probable. C'est, d'ailleurs, un Ualien , Lorenzo Tonti, qui apporta en France le système des emprunts d'Etat en tontines (lGr)3).
pour dresser, vers 1GG2, une table que Tinsuffisance des documents condamnait à n'être fju'une ébiJiuclie (1).
A peu pi'ès dans le njcme temps, Pascal et Fermât donnaient les rè^^les du calcul des probabilités et, trente ans plus tard, l'astronome Halle)! repi'it l'étude du problème, sollicité par le gouvernement anglais qui voulait contracter un emprunt en rentes viagères; il avait sous la main un document nouveau et préféiable à tous ceux qu'on avait employés jusque-là, la liste diessée j)ar Caspar Neumann (2) des naissances et des décès de la ville de Breslau pendant une période de cinfj ans (1687- 1G91); il s'aida, en outre, des registres mortuaires de la paroisse de Christchurcb (o), et il dressa la table qui porte son nom (4). Ilalley, en sa qualité de savanl, portait son regard par delà le but pialique qui lui élait proposé et voyait dans ce travail un moyen de donner « une plus juste idée de Tétat et de la condition du genre bumain ».
Des Hollandais, Jean de Witt en 1671, Kcrscboom en 1742, désirant fixer des règles applicables à des constitutions de rente, suivirent les mêmes traces, mais en se servant moins des registres de décès des paroisses que des listes de rentes viagères et d'assurance sur la vie. Après eux vint Deparcieiix qui, en 1746, travailla sur les listes mortuaires des tontines créées par Louis XIV pendant la guerre d'Allemagne, de 1689 à 1696 (5); puis Wargentin^ jui eut à sa disposition, en Suède, les deux éléments d'un recensement (le premier recensement de la Suède est de
(1) L^ouvrage de Graunt, qui a dû paraître en IGGl, 1G62 ou 1G65, était intitulé Natiwal and political observations upou thc blll of niorlalily. Les listes de Londres indiquaient mal fage des décédés ; cependant Graunt trouve une mortalité rapide qui paraît vraisemblable pour le temps. Ainsi, sur 100 naissances vivantes, il donne:
G4 survivants à G ans.
On avait enregistré les décès de Londres à la fin du xvi^ siècle, à cause d'une peste qui avait sévi sur la ville.
(2) Caspar iN'eumann était curé à Breslau. \o\v Edniund Hallcy und Caspar Neumann, von Gra?tzer. Breslau, 1883.
(3) Les travaux de Pascal et de Fermât sur le calcul des probabilités facilitaient des recherches de ce genre. Le gouvernement anglais, songeant à contracter un emprunt en rentes viagères, avait chargé Halley de dresser cette table. Les listes de Breslau ne lui fournissaient que 1,238 naissances et 1,174 décès. Halley ignorait le nombre des habitants de Breslau. Pour avoir une population stationnaire, c'est-à-dire une population fournissant exactement le même nombre de naissances et de décès, il supposa que G4 habitants avaient quitté Breslau et étaient allés mourir ailleurs, ^'ous reproduisons plus loin la table de ITalley.
(4) A la suite de la publication de Halley, plusieurs caisses tontinières se créèrent, et il y eut même pendant quelques années une spéculation effrénée à Londres sur ce genre d'assurances; Daniel Foë, Fauteur de Robinson Crasoë, écrivit un mémoire sur ce sujet (IG9G). Ce n'est qu'après cette fièvre que se fonda, en 170G, la première grande compagnie anglaise d'assurances, Amicable life Association. En 1742, Simpson reprit les calculs de Ilalley et publia une théorie plus pratique des annuités et des tontines. Cependant la compagnie VÈ(pLitable , fondée en 17G2 et basée sur les tables de survie, compromit son crédit par des spéculations hasardées de groupes lontiniers 5 c'est à la suite de cet événement que Priée publia ses observations sur les tontines (17G9) et sa table dite de Northampton qu'il calcula sur 4,G89 décès survenus durant une période de 4 G ans à ISorthampton. Nous reproduisons à la lin de ce chapitre la table de Priée.
(5) Deparcieux a eu à sa disposition 9,320 observations provenant des deux tontines de 1G89 et de 1G9G et quelques observations provenant de la tontine de 1734 (jusqu'en 1742 , date de son travail). Mais il ne possédait que des groupes d'âges de cinq en cinq ans et non Fâge précis : ce qui l'a obligé à
1749) et des registres de naissances et de décès et put ainsi donner, en 1766, la première table conslruite d'apj ès la mélhode dèn]ograpljique (1).
En YvdiUce, Dupré de Saint-Maur, travaillant sur les registres de décès de trois paroisses de Paris et de douze paroisses des environs de Paris antérieurs à l'année 1749, dressa une table qui a été publiée en 1767 dans le grand ouvrage de Buffon sur riiomme et reproduite plus tard, avec les rectifications de Saint-Gyran, dans les Probabilités de la vie Inimaine (2) ; Duvillard paraît avoir calculé, à l'aide de 101,542 décès recueillis par lui en divers lieux de la France avant la Révolution, une table qu'il publia en 1806 dans le Tableau de l'm/licenee de la petile vérole, sans indiquer d'ailleurs avec précision ses sources (3).
Cependant la méthode démographique n'était pour ainsi dire pas encore en usage : les matériaux fournis par les recensements étaient encore trop peu considérables pour tenter les statisticiens. Après Laplace, le savant Fourier, dans un rapport qui n'a eu quelque célébrité qu'aj)rès sa mort, et Moser, dans son livre sur les lois de la durée de la vie (Gesetzé der Lebensdaiier)^ revenant aux procédés suivis par Wargenlin, fixèrent les principes malhématiipies de la construction de ces tables. Quetelet les revisa et les appliqua en dressant la table de survie de la population belge d'après les données de l'état civil de 1841 à 1850 et du recensement de 1846 (4). Daumhauer dressa par des procédés analogues une table pour les Pays-Bas à l'aide des listes mortuaires de 1840 à 1851 et du recensement de 1849 (5); le docteur Farr en construisit plusieurs pour l'Angleterre qui portent sur les données des recensements de 1841 et de 1851 et sur les décès de 1838 à 1854(6) et qui, considérées comme
procéder par interpolations et par ajustement, comme disent les actuaires. Il ramena à ï,000 le nom?)re initial à Tàge de 3 ans et dressa la table qu'il publia en 174.G dans son Essai sur les pvobahililés de la vie humaine et qui est connue sous le nom de table de Deparcieux. Elle est distincte d'une double table de survie qu'il a dressée sur des documents tirés des listes mortuaires de couvents d'hommes et de femmes et dans laquelle il a montré que les religieuses vivaient plus longtemps que les religieux — ce qui est conforme aux résultats des tables modernes — et que les religieux vivaient jusqu'à 50 ans une vitalité plus forte que les tonliniers et, après ÔO ans, une mortalité plus rapide, conséquence de leurs jeûnes et de leurs privations. La table de Deparcieux, qui commence à 3 ans, a été ranience avec 1,28G vivants à 0 an (en ramenant aussi les 1,000 vivants de Deparcieux à 3 ans au nombre de 970) par M. Mathieu et à 1,000 vivants à 0 an par M. Moivre. C'est cette dernière table que nous donnons plus loin (à la suite du paragraphe relatif à la vitalité des deux sexes).
(1) Il paraît même que c'est à Tinstigation de Wargentin qu'on a fait tous les ans le relevé des décès par âges et qu'on a dressé tous les trois ans la liste des vivants par âges. Wargentin, dont le travail a paru dans les Mémoires de TAcadémie des sciences de Suède, avait travaillé à Taide des registres de paroisses et des trois recensements de 1757, de 17G0 et de 17G3. — Parmi les tables qui ont un intérêt historique, celle de SussmiJch, revue par Baumann (1775; pour la quatrième édition de son ouvrage, mérite d'être citée.
(2) La table de Dupré de Saint-Maur part de 23,391 vivants à O.an et elle s'étend jusqu'à 100 ans avec 7 survivants, dont 5 sont morts dans Tannée ; nous reproduisons plus loin celte table ramenée à 1,000 vivants à 0 an. Cette table, avec le détail pour chaque paroisse, est insérée à la fin du second volume de Vllistoîré naturelle (édition in-4«, 1749).
(3) Duvillard dit avoir présenté cette table à Tlnstitut en Tan V ; mais il ne donne aucun renseignement sur la manière dont il a opéré. Voir, à la fin de ce chapitre, la table de Duvillard.
(4) Voir plus loin la table de Quetelet pour la Belgique.
(5) Voir plus loin la table de Baumhauer pour les Pays-Bas.
(G) Voir les rransaclions de la Société royale de Londres de 1859. La 3« table de Farr a été publiée en 18G4. Voir, plus loin, les tables de Farr pour les hommes, pour les femmes et pour les deux sexes réunis en Angleterre.
un modèle du genre, jouissent d'une grande autorité. Avant lui, John Finlaison, actuaire de la dette nationale d'Anglelerre, avait calculé à Taide des listes des tontines et des rentes viagères de i'Anglelerre et publia en 1829 des tables qui sont remarquables par leur faible mortalité et qui ont été en usage dans l'administration anglaise jusqu'à ces derniers temps (1).
En France, après Dcmonfcrrand qui publia sa table en 1838 (2), le docteur Bertillon, prenant pour établir la population par âges la moyenne des trois recensements de 1851, de 1856 et de 1861 et opérant sur le mouvement de l'état civil de 1856 à 1865, dressa la meilleure table que nous possédions pour la survie générale de la population française (3); les deux tables dressées par la Statistique générale de France pour les périodes 1861-1865 et 1877-1881, quoique représentant un travail moins considérable, fournissent cependant d'utiles éléments de comparaison.
En Allemagne, Hcrmann pour la Bavière (1834-1867), M. Bcckcr pour la Prusse, en Suède, M. Bcnj [186M870J (4), en Norvège M. A7^6'/' [1856-1865] (5) et d'autres ont tiavaillé dans le môme but, en apportant chacun (juelque cliangomcnt à la méthode, et ont enrichi la statistique de tables qui permettent de comparer la vitalité dans un grand nombre d'Etats européens.
Le progrès de la vitalité française d'après les tables générales de survie. — Nous nous proposons d'examiner les tables de burvie surtout au point de vue de la démographie française, et, par conséquent, d'y chercher des notions sur la durée de la vie humaine aux différents âges et sur les différences (jue le temps ou la condition des personnes peuvent avoir apportées dans cette durée.
Nous pouvons comparer à cet effet quatre tables ([ui, quoicjue composées avec des éléments différents, représentent en quelque soi'te la vitalité française à quatre époques : celle de Dupré de Saint-Maur, au commencement de la seconde moitié du xviii*" siècle; celle deDuvillanl, à la veille de la llévolution ; celle de Demonfcrrand sous la licstauralion ; celle de Bei'tillon, vers le niilieu du xix'' siècle, et rappi'ocher de la table de Bertillon les calculs de la Statistique générale de France qui se rapj)orlent à deux périodes [)lus récentes.
Tauleau.
(1) Les tables de Finlaison (hommes et femmes) ont été établies sur des observations relatives à 18,798 tontiniers ou rentiers et à G,G79 décès. Publiées en 1829, elles ont été revisées en 18G0.
(2) Demonferrand possédait comme données, d'après les relevés de Tétat civil français, la date de la naissance et de la mort de 5,952, o52 hommes et 5,840,937 femmes pendant la période 1817-1832, et les résultats des recensements français de 1821, de 1831, de 183G et les listes de cironscription de 1815 à 1831.
(3) Voir plus loin les tables de Bertillon pour les hommes, pour les femmes et pour les deux sexes réunis en France. Les premières tables de Bertillon, calculées pour la période 18i0-1859 par périodes quin([uernales dYige, ont été insérées dans le Compte rendu du Congrès médical de Bordeaux et dans ie Journal de la Société de statistique de Paris (mars 18GG). Les secondes tables, calculées pour la période 185G-18G5, par années, ont été insérées par Quetelet dans le tome XIU du Bulletin de la Coinwission centrale de Belgique, puis dans les Tables de mortalité et leur développement. Pour la première année, Bertillon a tenu compte des faux mort-nés.
(4) Voir plus loin la table de Berg pour la Suède.
(5) Voir plus loin la ta!)le de Ki i>r pour la Norvège.
Tables de survie de la population française,
STATISTIQITR GKNKRALiTC DK PIÎANCK.
DUPRIi DUVILliAKD
DK s.-MAUR. (avant 1789).
DKMON- FK Kit AND
BERTILiIiON '
Les 2 sexes.
Les ■> sexes
Les 2 sexes.
Les 2 sexes.
Sexe masculin.
Sexe féniiuin.
0 an . . .
lôôo
lôôo
lôôo
lôôo
5 ans. . .
11 faut remarquer que les deux premières tables [Dupré de Sainl-Maur (1) et Duviliard] ayant été dressées sur des registres de décès seulement et sans l'aide de recensement, donnent des résultats qui sont médiocrement comparables avec les cinq et surtout avec les quatre dernières tables dressées d'après la méthode démographique.
Le progi'ès néanmoins est incontestable ; il est en harmonie avec l'ensemble des inductions que l'on peut tirer des documents du siècle passé (2).
Est-il aussi considérable que l'indique le l apport des tables de Dupré de SaintiMaur et de Bertillon et faut-il admettre non seulement qu'à 10 ans nous conservions 21 enfants de plus sur 100 naissances — ce qui peut ctre vrai, — mais que dans la période de la moindre mortalité, de 10 à 50 ans, on perdit alors plus de moitié des survivants, tandis que nous n'en perdons aujourd'hui que 1/3, qu'après
(1) Buffon (t. II, p. GOO), commentant la table de Duprc de Saint-Maur, dit : « Par la table des paroisses de la campagne, il paraît que la moitié des enfants qui naissent meurent à peu près avant Page de quatre ans révolus ; par celle des paroisses de Paris, il paraît au contraire qu'il faut seize ans pour éteindre la moitié des enfants qui naissent en môme temps ; cette grande différence vient de ce qu'on ne nourrit pas à Paris tous les enfants qui y naissent, même à beaucoup près ; on les envoie dans les campagnes où il doit par conséquent mourir beaucoup plus de personnes en bas ûge qu'à Paris, mais en estimant les degrés de mortalité réunis... » La table insérée dans l'ouvrage de Buflon ne portant pas les corrections de St-Cyran, indi([ue une survie un peu dilîérente de celle que nous donnons ici, ainsi :
A 5 ans 520
(2) L'évaluation donnée par Nccker à la fin du IX*^ chapitre de V Admiuislralion des finances ne peut être regardée que comme une donnée vague. « Quand on voit, dit il, un quart de la génération péiir avant trois ans, un autre avant vingt-cinq, un autre avant cinquante... » lillle est confirmée cependant à peu près par la table de Duviliard.
un demi-siècle la génération fut rédiiile au quart des naissances (242), lorsqu'aujourd'liui elle en possède encore près de moitié de son efi'ectif (47o), et enfin que nous ayons aujourd'hui quaire fois plus d'octogénaires qu'alors? Il est permis de croire qu'il y a là quelque exagération. Le nombre restreint d'éléments sur lesquels a opéré l'académicien du XYiii*" siècle, la région de Paris et de ses environs dans laquelle il les a recueillis et dont les conditions hygiéniques n'étaient pas les meilleures en France autorisent le doute. Ce doute se corrobore lorsqu'on compare la table de Dupré de Saint-Maur, calculée sur des décès antérieurs à 1750, avec d'autres tables dressées avant 1789 dans des pays étrangers et portant aussi sur la population totale d'une localité, d'une région ou d'un État, llalley, quoiqu'il opérât sur les données d'une ville allemande au xvii^ siècle, Sussmilch, qui travaillait au xviu® siècle et dont la table a été revue par Baumann en 1775 (1), c'est-à-dire peu de temps après Dupré de Saint-Maur, Wargentin, qui cherchait les éléments de son calcul dans les tableaux du recensement et dans les registres des paroisses de la Suède au milieu du xviu^ siècle, ont tous trouvé une mortalité moins rapide que Dupré de Saint-Maur (2).
Il est donc sage de borner la comparaison aux tables de Duvillard et deBertillon. La première appartient encore, f)ar les éléments à l'aide desquels elle a été construite, à la péi'iode antérieure à 1789 et il est facile de voir, en consultant le tableau qui se trouve à la fin de ce chapitre, que la population qu'elle représente ressemble quelque peu à celle de Dupré de Saint-Maur et jouit d'une vitalité très différente de celle des tables de Bertillon et de la Statistique générale de France.
Entre la consti'uction des deux tables (Duvillard et Bertillon), il ne s'est guère écoulé qu'une soixantaine d'années, à peine la durée de deux générations; mais les changements (jui, durant ce temps, se sont produits dans l'économie sociale de la France et dans la production de la richesse expliquent la différence des résultats. C'est sur l'enfance qu'elle se manifeste tout d'abord et de la manière la plus apparente, comme on le voit par la descente rapide de la courbe de Duvillard entre 0 et 5 ans : à 5 ans, le nombre de décès s'élève, d'après lui, à 42 p. 100 des naissances ; il n'est que de 29 d'après Bertillon.
Donc le nombre des décès de l'enfance n'a pas, ainsi qu'on l'a quelquefois avancé, diminué en France seulement parce que la natalité est moindre, mais
(1) Pour la quatrième édition de l'ouvrage de Sussmilcli, avons-nous dit plus haut.
(2) Nombre de survivants à chaque âge.
DUPKK
susSMii^cir,
WARGENTIN.
DE ST-MAUK
llALiLEY.
BAUMANN
(Table dressée d'apiès la méthode démographique.)
avani 1750.