‹ Les talons rougesChapitre 13 sur 13 · LA PERRUQUE DE M. DE SARTINE · texte numérisé non relu

LA PERRUQUE DE M. DE SARTINE

C'était dans les premiers jours de janvier 1777 ; M. de Sartine était renfermé dans son cabinet, le nez sur des paperasses qu'il parcourait avec une religieuse et consciencieuse attention. Après avoir feuilleté un dossier, il passait à un autre, puis à un autre, puis encore à un autre, prenant à la lecture de ces rapports nauséabonds tout l'intérêt qu'une petite maîtresse eût accordé à un conte de Dorât, de Marmontel ou d'Arnaud-Baculard. Il se levait d'habitude de fort bonne heure et se mettait au travail au saut du lit.

Depuis trois bonnes heures déjà, il fouillait dans ce monde do procès-verbaux, de comptes rendus, de notes cl d'instruclions secrètes dont était encombré son bureau, quand il se rappela qu'il était, ce jour-là, du repas de corps donné par le prévôt des marchands. Il agita le

cordon delà sonnello qui comtminiquait à ses appartements privés; son valel de chambre parut aussitôt dans l'entre- bâillement delà porte:

— Que veut M onseigneiir ?

— Je dîne dehors. Que ma toilette soit prête pour deux heures.

— Sont-ce les seuls ordres que Monseigneur ait à me donner ?

— C'est là tout, — Loiseau n'a pas oublié ma perruruque, toujours ?

Loiseau était le perruquier de M. deSartme.

— Il n'a encore rien envoyé, mais monseigneur connait son exactitude ; aussitôt qu'il est prévenu que monseigneur veut sa perruque aujourd'hui, il est impossible qu'il oublie...

— C'est égal, mieux vaut passer chez lui; d'ailleurs, il est en relard.

Le valet de chambre se retira, en disant qu'il allait sur l'heure rafraichir la mémoire de M. Loiseau et rapporter lui-même la perruque en question. M, de Sartin fit un petit signe d'acquiescement, et reprit de plus belle sa lecture, un instant interrompue.

Trois quarts d'heure s^écoulèrent de la sorte pour le magistrat, qui, en quelques secondes, fut à mille lieues de M. Loiseau et de sa perruque neuve.

Enfin il entendit gratter à la porte : c'était la façon de frapper familière à Latulipe; M. de Sartine lui cria d'entrer sans se retourner, ce que Latulipe fit aussitôt en se glissant dans le cabinet, sur la pointe des pieds et presque furtivement. M. Latulipe, en sa qualité de valet de chambre d'un lit utonant générai de police.

avait des allures luules mystérieuses, dont son maitic avait cherché vainement à le guérir et sur lesquelles force fut bien à M. de Sarlino de prendre sou parti.

L'honnête serviteur tenait sous son bras inie énorme boite ronde en fer-blanc , renfermant la perruque commandée par le fuliu- ministre de la marine de Louis XVL

— La voici, Monseigneur, la voici. M. Loiseau m'a assuré qu'il y a donné tous ses soins, il espère qu'elle lui fera honneur. Mais, Monseigneur avait bien raison de ne compter qu'à demi sur la mémoire du pauvre homme ; je l'ai trouvé tout renversé et tout abruti.

— Ah ! que lui est-il arrivé?

— Sa femme vient d'accoucher ; les couches ont été pénibles; ils n'ont pu conserver leur enfant... ce qui les désole fort, car c'était le premier : après ça, ils sont jeunes l'un et l'autre...

— Vous larlez comme un livre, monsieur Latulipc ; mais, ma foi, puisque la boite est là, il faut que je voie de suite comment cette perruque me coiffe : je me défie presque autant des nouvelles perruques que des nouveaux visages.

— Voici, Monseigneur.

— C'est encore fort heureux, répliqua le lieutenant d© police en prenant la boîte des mains de son valet, , que les couches de madame Loiseau n'aient point été un empêchement à l'édification de ma perruque. Je ne sais pas comment diable j'eusse fait; je n'en ai pas une de présentable... mais, voyons celle-ci.

11 fit tourner le couvercle, qui s'enti'ouvrit en grinçant, et d'où il s'éleva aussilôl uii nuage de poudre.

A peine M. de Sartine eut-il plongé un œil curieux sur le chef-d'œuvre de mailre Loiseau, qu'il poussa un cri et laissa tomber la boite et le couvercle sur le bureau, comme s'il eût rencontré au fond la tête fatidique de Méduse.

— Monseigneur , qu'avez-vous ? demanda Lalulipe, qui ne comprenait rien à ce geste de répulsion et presque d'épouvante.

— Regarde, regarde toi-même...

— Volontiers, Monseigneur.

Le valet de chambre s^empressa d'obéir et abaissa sur la boite un regard intrigué, qui ne tarda guère à changer d'expression.

— Ahl mon Dieu 1 qu'est-ce que je vois!

— Je ne me suis donc pas trompé, murmura M. de Sartine fort pâle, c'est un...

— Un enfant!... un enfant mort... un petit enfant qui n'a pas eu vingt-quatre heures de vie, si tant est qu'il ait vécu!..,

— Et on a eu la barbarie!... mais c'est inouï!... mais c'est monstrueux!... Holà! quelqu'un! s'écria le lieutenant de police, en agitant la sonnette donnant dans les bureaux de ses agents.

— Qu'y a-t-il, Monseigneur? fit un exempt en s'inclinant respectueusement devant le chef suprême de la police du royaume.

— Vite, qu'on s'assure du coiffeur Loiseau, et qu'on le conduise ici sur-le-champ. S'il vous questionne, vous n'aurez rien à lui répondre.

Cette dernière recommandation était assez inutile : avec la meilleure volonté du monde, l'agent, qui ne sa-

vail rien, eût été quelque peu embarrassé de commettre la plus légère iudiscrélioii en faveur du prévenu qu'il avait mandat de ramener mort ou vif. La boîte de ferblanc était demeurée sur le bureau de travail. M. de Sartine adressa à Lalulipe un geste que celui-ci saisit à merveille : c'était , sinon d'enlever les preuves d'un crime qu'il fallait approfondir, du moins de lui en dérober le spectacle hideux en posant le couvercle sur tout cela.

Le lieutenant de police arpentait de long en large son cabinet, les mains derrière le dos, avec une impatience presque fiévreuse. Il avait jusqu'alors considéré Loiseau comme un très-honnête et digne homme, incapable d'ôter, en dehors de ses coups de peigne, un cheveu à qui que ce fût, encore moins de commettre un forfait de la nature de celui-ci; jamais épaules humaines n'avaient servi de supports aune figure plus franche et plus inoffensive en apparence ; c^était à faire douter de tout!

Enfin on vint dire au magistrat que le prévenu attendait dans une pièce voisine qu'il plût à monseigneur de l'interroger. M. de Sartine ordonna de l'introduire sur-le-champ, et employa le temps qui s'écoula entre la disparition de l'exempt et son retour avec Loiseau à se composer la mine la plus rébarbative et la plus menaçante ; une vraie mine de lieutenant depolice, en un mot. Notre perruquier fit, en entrant, un profond salut. A son air confiant et rassuré, il était aisé de voir qu'il n'avait conçu aucun soupçon du véritable motif de celte entrevue; l'exempt s'était borné à l'escorter, et, comme il n'y avait rien de liès-élonnant à ce qu'un lieutenant

de police, dans un cas de presse, investit un de ses limiers de l'emploi de son valet de chambre, Loiseau avait tout simplement supposé que M. de Sartine trouvant quelque chose à redire à sa perruque, l'avait envoyé chercher pour lui commander de légères modifications.

— Monseigneur, vous m'avez envoyé quérir, et me voilà , est-ce que la perruque n'irait pas bien ? cela m'étonnerait fort, car, foi de perruquier, j'y ai apporté tous mes soins...

M. Loiseau avait toute la faconde verbeuse de sa profession : son exorde, très -probablement, ne se fût pas circonscrit dans un cercle aussi étroit de paroles, si ses yeux, s'étant abattus sur M. de Sartine, n'eussent rencontré le regard foudroyant du magistral dans l'exercice de ses fonctions.

— Ah! monsieur Loiseau, fit ce dernier, vous avez apporté tous vos soins, dites-vous?... Je crois, au contraire, que si vous n'aviez pas à vous reprocher urié étourderie que vous pourriez bien payer de votre tête, pardieu, je crois que celte... perruque serait partout autre part qu'ici.

— Monseigneur, vraiment, je ne sais que penser... je ne comprends pas...

— Vous ne comprenez pas?... Eh bien, ouvrez celte boîte, et vous comprendrez.

Loiseau se mit en devoir d'obéir.

Latulipe, qui était resté dans un coin du cabinet, échangea un regard significatif avec son mailre, tandis que le perruquier, intrigué mais nullement effrayé, soulevait le couvercle de la boite.

— Ali ! mon Dieu ! s'écria-t-il en le laissant retomber sur le bureau comme l'avait fait, une heure auparavant, M. de Sartine, qu'ai-je vu?

— Eh bien, monsieur Loiseau ? articula le lieutenant de police d'une voix sévère.

— Mon Dieu! mon Dieu! mon pauvre enfant!... mon pauvre enfant! murmura le perruquier en sanglotant.

— Vous en convenez donc, malheureux?... Et m'expliquerez-vous comment il se fait que cet enfant, cette victime ?...

Loiseau ne répondit pas : il semblait atterré.

— Je vous demande comment il se fait que cet enfant?...

— Hélas ! Monseigneur, je ne sais. . Je ne puis deviner par quel concours de circonstances... par quel hasard...

— Je me mets fort bien à votre place, et j'admets, Monsieur, que, dans le cas présent, le plus aisé comme le plus prudent, soit de manquer de mémoire... mais cependant vous voudrez, s'il vous plait, tenter un petit effort à ma prière ; et, s'il n'est besoin pour cela que de quelques minutes de question ordinaire pour commencer, nous sommes disposé à vous donner un léger coup d'épaule.

L'un des premiers actes de Louis XVI, en montant sur le trône, avait élél'abolissement de la torture; cette menace n'eût donc pas été un argument suffisant auprès d'un criminel quelque peu au fait des lois du royaume. Mais Loiseau n'en savait pas aussi long, et il prit fort au sérieux les paroles du lieutenant de police.

— Quoi! Monseigneur! murmura le perruquier effaré, vous me feriez subir la question?... Mon Dieu mon Dieu ! mais je vous jure que l'on me tenaillerait, Ton ne pourrait m'arracher un mot de plus ! Mais, après tout, quel crime ai-je donc commis... J'eusse tué ce pauvre enfant que j'ai pleuré de toutes les larmes de mes yeux, que vous ne parleriez pas de me traiter autrement, Monseigneur !

— C'est, malheureux, que, jusqu'à ce que vous vous soyez lavé de l'affreux soupçon qui plane sur vous, les charges les plus accablantes vous accusent d'un crime abominable et dont je ne vous eusse jamais supposé capable, vous, Loiseau?

— Mais quel crime donc, Monseigneur?... interrompit le perruquier avec une véhémence empreinte d'une généreuse indignation ; serait-ce par hasard, d'avoir attenté aux jours de cette frêle créature que j'eusse sauvée au prix des miens, si sa vie eût dépendu du sacrilice delà mienne propre?... Ah! Monseigneur!... mais, puisqu'un père a besoin de prouver qu'il n'est point l'assassin de son fils, il me sera facile de fournir cette preuve à Monseigneur.,. Ce pauvre enfant a vécu à peine quelques minutes et est mort entre les mains du médecin.

Cela fut dit avec un tel accent de vérité, qu'il n'y avait pas moyen de douter d'une assertion si aisée en effet à vérifier. Mais comment cet enfant mort se trouvait-il dans cette boite aux lieu et place de la perruque commandée? là était l'embarrassant.

Loiseau avait laissé retomber sa tête sur sa poiliine et semblait plongé dans une rêverie sans fond ; un si-

lence de plusieurs minutes succéda aux dernières paroles du brave homme. M. do Sarline le suivait du coin de l'œil, cherchant à lire sa pensée dans l'expression bouleversée de cette physionomie d'une adorable candeur. Cette immobilité de statue pouvait se prolonger indéfiniment, et le lieutenant de police, dont les moments étaient comptés, se disposait à arracher le malheureux à sa perplexe méditation, quand celui-ci se frappant le front de la main, s'écria d'une voix altérée par la violence des diverses émotions auxquelles il était en proie.

— Ah! Monseigneur, j'y suis!... j'ai deviné... je comprends tout, enfin !...

— Eh bien ! alors, monsieur Loiseau, expliquez-vous.

— Monseigneur, les malheureux ont enterré votre perruque I

— Quelle perruque ?

— La vôtre. Monseigneur, celle que vous m'avez commandée!

— Mais vous êtes fou, monsieur Loiseau !

— Hélas! non, Monseigneur.

— On aurait enterré ma perruque !

— Cela n'est que trop certain, Monseigneur, et les prêtres se seront trompés... Ils auront pris une boite pour l'autre.

Cette explication naïve, si elle ne péchait pas par le défaut de singularité, avait au moins le mérite d'être sans rivale, car aussitôt que l'enfant était mort dans les mains de l'accoucheur, la supposition d'un crime devait être désormais écailée. Sans la figure consternée et bouleversée de l'honnête perruquier, M. de Sartine eût

cédé à la forte envie de rire qu'une pareille aventure était de nature à inspirer : sa perruque enterrée auxlieu et place de la progéniture de maître Loiseau, avec toutes les cérémonies du culte, cela avait un côté superla tivement bouffon, surtout à une époque où la philosophie commençait à saper ce respect antique pour les pratiques les plus augustes. Toutefois, le magistrat se contint : la présence de cotte boîte renfermant ce microscopique cadavre que la terre réclamait, enlevait un pou à tout cela ce qu'il avait de comique; et puis, le lieutenant de police, esprit grave et réfléchi, n'était pas homme à donner plus de quelques secondes à la plaisanterie la plus réjouissante: il avait, pardieu, bien autre chose à faire!

— Oh ! c'est cela, articula le porruquier après une pause de morne silence ; les prêtres se sont trompés, ils auront pris une boîte pour l'autre.

— Mais alors, comment faire? murmura M. de Sartiiie, qui en vint à songer à sa perruque.

— Hélas ! Monseigneur , pas autre chose que de donner à ce petit ange du bon Dieu une sépulture chrétienne...

— Sans doute, sans doute ; mais ma perruque?... Je vais à deux heures à un repas de corps, et vous le savez mieux que personne, Loiseau, je n'ai rien de présentable.

— C'est vrai, Monseigneur...

— Corbleu, me voilà dans l'embarras. Je ne peux pas manquer ce dîner, el, pour rien au monde, je n'irais, coiffé avec la inoilloure de mes perruques ; il faut pourtant, monsieur Loisea.u, que vous me tiriez de là.

— Je ne deinaruleiais pas mieux, Monseigneur ; mais le temps nous échappe, la pendule marque dixheures et demie, et une perruque comme celle que j'ai eu l'honneur de faire pour Monseigneur ne s'édifie pas en trois heures.

— Quelle diable d'idée aussi voire femme a-l elle eue de loger cet enfant dans une boite à poudre... Vous verrez que je serai forcé de demeurer céans, faute de perruque. C'est à en perdre la tête.

— Mais, Monseigneur, objecta Latulipe, qui se tenait dans un coin et ne soufflait mot, il me semble, sauf erreur, que ce n'est pas sans remède.

— Parbleu, si tu en as trouvé un, hàle-toi de t' expliquer ; le temps presse : voyons ton moyen.

— On a enterré la perruque, c'est de la déterrer ; l'un ne doit pas être plus difficile que l'autre, repartit Latulipe.

— Et on mettrait ce cher petit à la place, murmura Loiseau. Il a été baptisé, il est chrétien, on ne peut lui refuser la terre sainte.

— Assurément, c'est la seule chose qui nous reste à faire, répondit M. de Sartine; mais cela peut offrir des difficultés, et, en tous cas, nous n'avons pas trop de temps pour mener l'expédition à terme.

Il agita le cordon de la sonnette ; un exempt parut aussitôt. Il lui donna ses instructions à voix basse, et se retournant vers le perruquier :

— Loiseau, je n'ai nul doute sur la véracité de votre dire, mais il est de mon devoir de vérifier le fait quand même. Vous êtes mon prisonnier pour une heure tout au plus. Suivez M. Dubusq.

M. Dubusq était l'exempt. Loiseau s'inclina et obéi! sans rien objecter. Au bout de quelques minutes, l'exempt reparut avec un acolyte ; on enleva la boite de fer-blanc où reposait dans son premier et dernier sommeil le fils du perruquier, et bientôt le magistrat se trouva seul dans son cabinet, Latulipe n'ayant point attendu, en valet intelligent, qu'on le congédiât.

Le lieutenant de police se remit au travail.

Il avait chargé l'exempt Dubusq de faire déterrer la perruque, et l'on pouvait s'en rapporter sur sa diligence. M, de Sartine, un moment inquiet, avait reconquis toute sa sérénité : de dix heures et demie à deux heures, il avait delà marge.

Une demi-heure après, Dubusq reparaissait dans le cabinet de M. de Sartine.

— Eh bien! vous apportez la perruque, Dubusq?

— Nullement, Monseigneur.

— Eh ! à quoi donc avez-vous passé le temps? Au moins, quand l'aurai-je? vous n'ignorez pas qu'il mêla faut sur-le-champ.

— Monseigneur, je crains bien que ce ne soit impossible.

— Impossible ! quel est ce mot-là? et pourquoi impossible, s'il vous plail? De combien de temps est-il donc besoin pour fouiller six pieds de terre et s'emparer d'une méchante boîte de fer-blanc?

— Oh ! là n'est pas la difficulté. Si ce n'était que cela !

— Et la difficulté, où est-elle, je vous prie?

— Monseigneur, je viens de la paroisse, où l'on se refuse à enterrer le fils de Loiseau, sous prétexte qu'il Test déjà.

— Mais leur avez-vous expliqué la méprise'

— Oui, Monseigneur ; wiais ils prétendent que c'est égal, qu'il est couché sur le registre, et qu'il est bien et dûment inhumé.

— Eh ! bien ! l'on arrangera cela plus tard. Cela est moins pressé que ma perruque.

— Je suis bien de votre avis. Monseigneur. Mais, lorsque j'ai parlé de déterrer la perruque, le curé s'\ est formellement opposé.

— Bah ! et quelles sont ses raisons ?

— Il faut une permission écrite de l'archevêque.

— Pour déterrer une perruque?

— Oui, Monseigneur.

— Mais c'est une plaisanterie, et des plus folles encore.

— Je vous jure, Monseigneur, que c'est très-sérieux, au contraire. J'ai eu beau dire et beau faire, monsieur le curé s'est retranché dans ses conclusions : une permission de l'archevêque, sine quâ non. Il est désolé de ne pas pouvoir faire quelque chose d'agréable pour Monseigneur, mais il ne pourrait, sans se compromet- Ire, prendre cela sur lui. J'ai prié, supplié, mais vainement : la négociation eût pu se prolonger ainsi sans résultat jusqu'au Jugement dernier. En désespoir de cause, je me suis retiré pour vous rendre compte de l'insuccès d'une mission que je n'eusse pas supposée aussi ardue. Monseigneur a-t-il autre chose à me commander?

— Non. Au fait, puisque vous êtes là, dites au cocher d'atteler et qu'il se dépêche. Si je ne me mêle de cela moi-même, je n'aurai jamais ma perruque pour deux heures. El quelle mine j'aurais alors au gala de M. le prévôt des marchands!

Quelques minutes après, il se jetait dans son carrosse et criait au cocher :

— A l'archevêché !

Puisqu'il ne fallait rien moins qu'une autorisation de l'archevêque, il s'était bravement décidé à l'implorer en personne; il ne pensait pas que monseigneur de Beaumont pût lui refuser quelque chose d'aussi simple. M. de Sartine était fort avare de son temps ; c'était un magistrat consciencieux, toujours sur la brèche, et qui se lût fait un scrupule d'un quart d'heure dérobé à des occupations auxquelles il avait voué sa vie. Mais ici, le cas était de toute urgence. Une perruque alors n'était pas une petite affaire, surtout dans la robe, où l'observance des formes et du costume a toujours été d'une si grave conséquence. Il se peut qu'on trouve au moins singulière l'importance qu'un homme comme M. de Sartine semblait attacher à aussi peu de chose , au point d'aller, toute besogne cessante, à la conquête, nouveau Jason, d'une toison qui, elle, n'était pas d'or tout à fait. Qu'on songe que nous sommes dans ce même siècle oùBrid'oison s'écriail: La... a forme, la... a formel Et, bien qu'il bégayât, Brid'oison était ungarçon d'un rare sens, et connaissant à fond son époque.

M. de Sartine sauta à terre avec la légèreté d'un jeune chevreau dans la cour du pakiis archiépiscopal. Un suisse vint à sa rencontre.

— Monseigneur de Beaumont est-il visible?

— Non, Monseigneur, sa Grandeur est sortie.

— Mille bombes! qur» me dites-vous là!... Savez-vous s'il rentrera bientôt?

- Ui —

— Sa Grandeur part pour Conflans , et ne reviendra sûrement que samedi pour l'office du soir.

— Pour Conflans ! je suis un homme perdu !

— Monseigneur aurait désiré voir Sa Grandeur ?

— Malpeste! si je l'eusse désu'é !

— Mais il peut se faire... peut-être Sa Grandeur n'estelle pas encore sur le chemin de Conflans; et, si Monseigneur faisait diligence...

— Eh ! je tuerai vingt chevaux pour le rejoindre. Mais, mon ami, ne me faites pas languir davantage, et pas de préambules, au fait.

— Sa Grandeur a dû prendre, en passant, M. le Maréchal ; il n'est pas impossible qu'elle ne soit encore chez lui.

— Chez xM. de Richelieu ?

— Oui, Monseigneur.

— Combien y a-t-il que monseigneur de Beaumont a quitté l'archevêché?

— Une heure environ.

— Une heure?... mon Dieu! le maréchal ne l'aura pas retenu aussi longtemps. Enfin, c'est égal, je cours chez M. de Richelieu ; c'est, après tout, la seule chance qui me reste.

Il remonta en toute hàle dans son carrosse.

— A l'hôtel d'Antin! cria-t-il à son cocher, et va le diable !

De l'archevêché à l'hôtel du vieux duc, la course était bonne ; toutefois, en peu d'instants, bien que M. de Sartine trouvât qu'on n'avançât point, sa voiture s'arrêtait dans la cour de l'hôtel du maréchal.

Le cœni- batlail d'une étrange sorle dans la poitrine dn pauvre lieutenant de police.

— Ils seront partis, se dil-il, ce n'est que trop <(n'tain.

Il se contenta de souieverle vasistas sans descendre. Un valet de pied s'avança à la portière,

— Comment se porte M, le maréchal ?

11 fallait bien commencer par là ; mais vous comprenez qu'au fond, l'état de M. de Richelieu était le cadet de ses soucis.

— A merveille ! Monseigneur.

— J'en suis ravi... Est-il visible?

Sous le coup de la réponse qu'il sollicitait, M. de Sartine n'avait pas une goutte de sang dans les veines.

— M. le maréchal est absent.

— Absent?... fit le magistrat, absent d'aujourd'hui?...

— Oui, Monseigneur.

— Serait-il à Conflans?

— Oui, Monseigneur. Il est parti dans la voiture de monseigneur de Beaumont.

— Mon Dieu! mon Dieu ! c'est à en devenir fou !... Kt y a-t-il longtemps que Sa Grandeur et M. le maréchal sont montés en voilure?

■ — Quelques minutes.

— Est-ce vrai? en faisant diligence, je pourrais donc les rejoindre?

— Sans aucun doute, Monseigneur; en forçant un peu le pas.

— Gros-Jean, Gros-Jean, s'écria le lieutenant de police à son cocher, vite sur la route de Conflans et ven-

Iruù terre I Dix louis bi lu lallrapes la voilure de monseigneur (Je Beaumont ; dans le cas contraire, je le chasse; arrange-loi là dessus.

Il regarda à sa montre avec angoisse : — Onze heures et demie ! allons! c'est tout le temps qu'il me faut, si j'ai le bonheur de mettre la main sur M. de Beaumont. Heureusement ses chevaux ne valent pas ceux de M. le maréchal, et, si ce drôle a dit vrai, je n'ai pas perdu tout espoir de les rattraper.

Gros-Jean ne demandait pas mieux que de gagner dix louis et ne tenait pas le moins du monde à quitter le service de M. de Sartine, qui l'autorisait d'ailleurs à tuer ses chevaux; il se mit à jouer du fouet en conséquence. Les bêles étaient ardentes, elles brûlaient le pavé; en un clin d'œil elles avaient laissé derrière elles Paris et galopaient en pleine campagne.

A chaque instant, le lieutenant général de police mettait la têle à la portière et lançait un regard inquiet sur la route ; mais, comme sœur Anne, ii apercevait tout au plus et la poussière qui poudroie et l'herbe qui verdoie. Quant à l'équipage de M. de Beaumont, il fallait qu'il eût une avance notable, car le sol, assez uni ea cet endroit, offrait un horizon désespérément étendu.

Et, pourtant, à en croire le valet de pied du maréchal, la calèche de l'archevêque ne pouvait être loin, d'autant que, du train dont allait M. de Sartine, il était impossible qu'il ne gagnât pas, par chaque emjambée de cheval, un terrain considérable. C'eût été, dans un autre siècle que le xviu'^ à soupçonner l'existence de quelque sortilège, de quelque maléfice.

— ;ji7 —

— Plus vile, plus vile! diùlc, lu ne vas pas I

— Mais, Monseigneur, vos chevaux vont comme le vent.

— Crève-les, malheureux, crève-les !

— Je vous jure, Monseigneur, que j'agis en conséquence. Au surplus, ne vous impatientez pas trop, cela ne saurait tarder, ils sont en nage et tout couverts d'écume ; je ne leur donne pas un quart d'heure pour être sur les dents.

— Un quart d'heure, soit I En un quart d'heure, à moins que le diahle ne s'en mêle, nous aurons rejoint Sa Grandeur. Fouette toujours, fouette, et ne t'inquiète pas du reste.

Gros-Jean alors d'obéir et de fouetter à tour de bras.

Les chevaux, se sentant labourer les flancs, partirent comme l'éclair. Gros -Jean n^en tint compte et continua le même manège avec un acharnement de possédé. Il connaissait ses chevaux, il savait à quoi il exposait sa peau et celle de son maitre; mais M. de Sartine avait apparemment ses raisons qui le regardaient seul, son devoir à lui était de suivre de point en point les ordres qu'on lui donnait, et le consciencieux Aulomédon ne les observait que trop ponctuellement.

Tout alla bien durant quelques instants. Les arbres disparaissaient aux portières comme une procession de fantômes; ce qui n'empêchait pas M. de Sartine de trouver qu'on ménageait ses chevaux, et de criera son cocher de presser la marche. La route, à celte place, formait le sommet d'une butte roide comme une mon-

t?^iio; le poids de la voiture, indépendamment des coups de lanière de Gros-Jean, eût guéri les deux pauviis quadrupèdes du péché de paresse, lors même iiu'ils n'eussent pas été des prodiges de vitesse et d'ardeur.

Bientôt la course devint fantastique. Chevaux, véhicule semblaient avoir des ailes et raser le sol. C'était à donner le vertige.

Le lieutenant de police, cependant, l'œil opiniâtrement cloué devant lui, ne songeait qu'à une chose : rattraper l'équipage de M. de Beaumonl. S'il eût été moins exclusivement absorbé par celte idée fixe, il eût été effrayé de la rapidité avec laquelle il était entraîné. La pente était presque à pic et le chemin avait l'air de s'engouffrer dans un ravin traversé par un mince filet d'eau sur lequel était jeté un petit pont de pierre fort étroit et fort dangereux. A quelques pas de la route et dn pont se dressait une maisonnette surmontée d'une touffe de houx à son pignon, pour indiquer au voyageur les prélenlions hospitalières du propriétaire. C'était une misérable auberge où ne s'arrêtaient guère que des charretiers et des bouviers venant vendre leur bétail à Paris.

Le cocher, malgré les ordres de M. de Sartine, avait cessé de s'escrimer du fouet. Une sueur froide glissait à larges gouttes le long de ses joues, la peur l'avait gagné ; il avait compris qu'à moins d'un miracle, bêtes et gens couraient grand risque de laisser là leurs os. Le péril était flagrant; s'il ne réussissait pas à contenir ses chevaux, rîen ne pouvait prévenir une catastrophe.

— r^io —

AUiis ceux-ci, sLirexcilés par la vélocité de la course el ohasséspai" le poids de la voilure qui menaçait de londre sur eux, finirent par s'emporter tout à fait et s'élancèrent en avant avec la finie des coursiers du lils de Thésée. Dès lors, il n'y avait plus qu'à les abandonner à eux-mêmes et à s'en remettre à la providence (le Dieu. Gros -Jean se fût abonné pour une épaule ou une jambe cassée ; mieux valait encore cela que de se rompre le cou, désagrément qu'il avait tout lieu, eu l'état des choses, de redouter pour son maître et pour lui.

Quelques secondes s'écoulèrent dans une angoisse indicible pour le seul Gros-Jean, car, le lieutenant de police , ne voyait rien et ne soupçonnait rien. Le carrosse, au moment oii il allait traverser le pont, frisa de trop près de sa roue gauche la berge du fossé ; la lourde machine, ne posant plus que sur une roue ; perdit tout équilibre, chavira et se coucha sur le flanc avec un fracas horrible, lançant de dessus son siège Gros-Jean à dix pas de là sur un gazon solidifié par les gelées d'hiver, où il demeura étendu comme s'il fût mort du coup.

Toutefois, il n'était qu'étourdi. Son premier soin fut de s'assurer qu'il n'avait aucune fracture. Cette investi galion rapide le tranquillisa un peu ; il se souleva sur un genou, puis sur l'autre, et finit par se trouver sur ses jambes. Après ce premier mouvement tout personnel, Gros-Jean songea à son maître : avait-il été aussi heureux que lui? le contraire était à craindre. 11 se traîna vers le carrosse, encore tout endolori de sa chute, et se rencontra nez à nez avec un rustre que le fracas de la

Vuiluro L'I lu hcuniàjeniLîiil dis chevaux avaient fai sorlir du bouchon tout près duquel l'événement venait d'avoir lieu ; c'était un aide que la Providence leur envoyait et qui allait leur être d'une grande utilité dans cette triste conjoncture.

Le cocher ouvrit la portière de droite, et aperçut le lieutenant général de la police étendu sans connaissance sur la portière opposée. Gros-Jean était trop ému et trop troublé pour être d'aucun secours à M. de Sarline, c'était à peine s'il avait la force de se tenir debout. Ce fut le paysan qui prit le magistrat et le déposa inanimé sur un siège, dans la misérable cabane que nous savons.

M. de Sartine eût dû se briser, cent fois pour une, la fête contre les glaces de sa voiture ; par un hasard miraculeux, il n'avait aucune blessure, du moins apparente. On lui jeta de l'eau au visage, la Maritorne du lieu lui passa du vinaigre sous le nez, c'était tout ce qu'il en fallait pour le faire revenir. Il rouvrit langoureusement les yeux, souleva péniblement un bras, et demanda d'une voix éteinte où il se trouvait et ce qui était arrivé.

— Hélas ! Monseigneur, il est arrivé ce qui devait arriver; seulement, au lieu de crever mes chevaux, j'ai si bien fait qu'ils se sont emportés et qu'ils nous ont versés. Je frémis de tous mes membres quand je songe que, deux enjambées de plus de ces satanées bêtes, et nous dégringolions de dessus le pont au fond du ravin.

Cette Idée seule eût dû faire dresser les cheveux d'épouvante sur la tête do M. de Sartine ; mais l'unique

pensée qui le préoccupa, ce fut les irrémédiables conséquences d'un accident dont ils étaient quittes à fort bon compte, à bien envisager le péril presque inévitable qu'ils avaient couru.

— Le ciel conspire contre nous ! soupira-t-il avec découragement. Ce serait désormais une folie de vouloir rattraper M. de Beaumont, en supposant encore que les chevaux fussent en état de poursuivre leur route. Je serai réduit à faire le malade ; car je ne me présenterais pas pour tout un empire avec la moins laide de mes perruques au repas de monsieur le prévôt des marchands.

Ses yeux s'arrêtèrent alors sur le maitre de la cabane.

— ^lon ami, lui dit-il, y a-t-il longtemps que la voiture de monseigneur de Beaumont est passée ?

— Il faut, monsieur, qu'elle soit passée de bon matin; car il y a bien deux couples d'heures que je suis à la maison, et il ne peut passer un chat sur la route que je ne le voie,

— Alors, mon garçon, lu avais par exception les yeux a ta poche ; le carrosse de monseigneur a dû me précéder de dix minutes au plus.

— Cela n'empêche pas, je suis bien sûr, qu'il n'est passé aucun carrosse de toute la matinée; c'est vous qui m'étrennez.

— Et je n'en suispas plus fier, je t'en réponds ; j'eusse de grand cœur cédé cet honneur à un plus ambitieux, d'autant»que je n'avais pas le moins du monde le loisir do verser. Hndn, n'Importe. Va voir mes chevaux en compagnie de Gros-Jean, et lâchez à vous deux de les

remettre sur pattes, et la voiture aussi. Je n'ai ni la possibilité ni la volonté de coucher ici.

Comme il achevait ces mots, le roulement d'une voiture se fit entendre. M. de Sartine, auquel un pareil bruit ne pouvait être indifférent prêta l'oreille : au bas de la côte, le bruit cessa, le véhicule s'était arrêté.

— Jésus ! s'écria le propriétaire de la bicoque, pour peu que cela continue jusqu'au soir, la journée sera bonne.

— Eh ! bavard, au lieu de pérorer, va voir bien plutôt ce que c'est.

— J'y cours, Monseigneur, j'y cours, repartit l'aubergiste en se dirigeant vers la porte.

Mais, avant qu'il n'en eût franchi le seuil, deux hommes, diversement vêtus et d'allure tout opposée, firent leur entrée dans la pièce où le magistrat, étendu sur un fauteuil délabré, commençait à se remettre tout à fait de son évanouissement passager.

— Monsieur le maréchal ! Monseigneur de Beaumont ! articula le lieutenant de police en écarquillant les yeux; en croirai-je ce que je vois !■..

— Vous le pouvez en toute sûreté, riposta le vieux duc. Mais comment, diable, se fait-il que nous vous rencontrions, mon cher de Sartine, sur la route de Conflans ? est-ce que Sa Grandeur manigancerait quelque complot que je ne saurais pas?... Mais ce n'est pas petite affaire que d'avoir maille à partir avec gens d'église, ils ont pour eux le ciel qu'ils servent : aussi malheur à qui les menace I ceux-là sont sûrs de se casser le cou ou au moins de verser à moitié chemin, comme vous venez de le faire avec plus de bonheur que vous

ne le méritez; car vous n'êtes pas blessé, j'imagine? I — Dieu merci, monsieur le maréchal, j'en serai quitte pour la peur.

— Et où alliez-vous, monsieur de Sartine, si ma demande n'est pas indiscrète ? fit M. de Beaumont. Comme ma conscience ne me reproche rien, j'eusse été charmé de vous recevoir à Conflans ; mais il est fort à parier que ce n'était pas là le but de votre voyage.

— Eh bien ! monseigneur , vous vous trompez, je courais après vous, et vous êtes en partie cause d'une catastrophe assez anodine au demeurant. Je suis allé vous demander à l'archevêché, l'on m'a dit que vous pouviez être chez M. le maréchal; je m'y suis rendu en grande hâte, mais vous veniez de quitter l'hôtel d'Antin peu de minutes auparavant. Comme mes chevaux sont excellents, je me suis flatté quelque temps de vous rejoindre, et j'ai donné à Gros-Jean des ordres en conséquence ; mais j'avais beau aller , je n'apercevais rien sur la route.

— Parbleu, c'eût été difficile, interrompit le maréchal, puisque c'était nous qui, sans le savoir, courions après vous, Sartine.

— Et cependant, monsieur le duc, d'après le rapport de vos gens...

— Eh ! sans doute ; mais nous nous sommes un peu détournés de notre chemin ; j'avais une visite à faire aux Tuileries, et monseigneur a eu la bonté de m'accompagner.

— Chez madame de Rooth , fit M. de Sartine en souriant.

— Vous l'avez dit, mon cher lieutenant de police.

Est-ce que vo\is ne trouvez pas, Monseiguuur, qu'un lieutenant do police est quolquo peu sorcier, et, piirlant, digne du l'agol? rien n'est vraiment caché pour ces messieurs.

Madame de Rooth élait la veuve d'un colonel irlandais que le maréchal épousa sept ans plus tord, et dont alors il était d'autant fihis amoureux qu'il avait affaire à une femme d'une vertu éprouvée et de mœurs iriéprochables.

M. de Bcouuiont qui jusque-là avait à peine trouvé le temps de glisser un mot, profita de l'espèce d'interpellation du maréchal, pour s'enquérir de ce qui lui valait la rencontre de M. de Sartine.

— Oh ! russurez-vous, Monseigneur, repartit ce dernier, nous sommes déjà bien loin de la bulle Unigenitus, et le siècle est trop éclairé, trop tolérant, trop indifférent peut-être aussi pour être persécuteur ; et, si je viens à vous, c'est pour obtenir de Votre Grandeur une permission qui octroie la sépulture à un chrétien et l'oxhumation d'une perruque.

— Expliquez-vous, de grâce, monsieur de Sartine, que voulez-vous dire ?

M. de Sartine ne demandait pas mieux, el il le fil dans les termes les plus explicites, car les moments étaient [>récieux; 'ï\ raconta sa mésaventure et celle du coiffeur, sa»9 toutefois laisser par trop percer \e motif réel diî zèle qu'il témoignait à Tégard de ce pauvre enfant, attendant au fond d'une boîte à poudre que son dernier gile lui fût dévolu.

M. de Richelieu se mit à rire aux éclats à ce singulier récit, M. le maréchal élait un vieux pécheur qui

fréquentait monseigneur de^Beaumonl beaucoup moins pour ses homélies que pour son excellente table et ses fabuleuses truites; quant à l'archevêque, c'était un saint homme, un digne et vénérable prélat, prenant, comme il le devait, son ministère et la religion au sérieux. La requête du lieutenant de police était de toute justice; il se fit apporter une plume et de l'encre, et s'empressa d'écrire au curé de la paroisse de Loiseau de faire procéder sans retard à l'exhumation de la perruque et à l'enterrement de M. Loiseau fils. M. de Sarline se promit bien dans sa barbe de veiller à ce que les ordres de Sa Grandeur fussent exécutés le plus hâtivement possible.

Monseigneur de Beaumont lui remit le papier sans songer même à s'étonner de l'excès de zèle du magistrat. Le maréchal, plus perspicace, se douta bien qu'il y avait quelque chose là-dessous, mais on ne lui laissa pas le temps d'approfondir ce mystère. Durant l'entretien, Gros-Jean et l'aubergiste étaient allés visiter les chevaux, qui n'avaient pas été plus maltraités que leur mailre, et ils avaient relevé la voiture étendue au beau mili eu de la route. Le magistrat regarda à sa montre : elle marquait midi et demi. Midi et demi, et ils étaient à trois bonnes lieues de Paris ! et le repas du prévôt des marchands avait lieu à deux heures précises !

— Les chevaux? fit M. de Sartine avec angoisse, en voyant reparaître Gros-Jean.

— Sains et saufs, Monseigneur.

— Eh bien, voUe-face, et au grand galop vers Paris.

— Serait-ce le désir charitable de rendre le plus promptement possible les derniers devoirs à ce pauvre

pelit postulant de la mort, reprit M. de Richelieu, qui causerait uniquement cette grande impatience de nous quitter ?

— Cela serait plus que suffisant, monsieur le maréchal, répondilM. deSartine en regardant malignement le vieux duc ; mais il est une autre raison que vous comprendrez mieux que personne, j'en suis persuadé : je suis du diner que donne à messieurs de la ville M. le prévôt des marchands.

— Oh! voilà qui me ferme la bouche. Partez à franc étrier, mon cher lieutenant de police. Vous n'avez que le temps tout juste. Ce serait affreux d'arriver la cérémonie commencée, et vous n'avez pas tort de penser que je comprends parfaitement votre empressement, sans toutefois vous porter le moindrement envie. Je ferai maigre chez Monseigneur, mais il est des pénitences plus lourdes, je puis vous l'affirmer.

Le vieux maréchal aimait fort à babiller, et il n'eût tenu qu'à M. de Sartine de prolonger indéfiniment le colloque ; mais celui-ci s'empressa de prendre congé des deux vieillards, et remonta dans sa voiture, en recommandant pour la centième fois depuis leur départ à Gros-Jean de crever ses chevaux. L'accident de tout à l'heure, eût dû cependant attiédir son ardeur et lui faire envisager que s'exposer à se rompre le cou, c'était s'exposer aussi à ne jamais porter cette maudite perruque pour laquelle il n'avait rien moins que joué sa vie.

Les coursiers, à bout d'haleine, ne mirent pas à beaucoup près à revenir la même célérité qu'à aller. Lorsque le lieutenant de police posa le pied dans son cabinet , il était une heure un quart ! restaient donc trois quarts

d'heure pour s'habiller et pour faire exhumer la perruque. C'était peu, mais, à la rigueur, avec de l'intelligence et de la promptitude, c'était tout ce qu'il fallait. Dubusq fut appelé de nouveau ; M. de Sartine lui remit la permission de l'archevêque, et lui dit de s'arranger comme bon lui semblerait, mais qu'il voulait sa perruque dans trois quarts d'heure au plus.

Dubusq répliqua que Monseigneur pouvait être en repos, et qu'il se faisait fort de la lui rapporter assez tôt pour qu'il pût largement se rendre en temps opportun chez le prévôt des marchands.

Dubusq était admirabledans ces sortes d'expéditions; noire magistrat, sûr désormais de n'être point sans perruque, monta chez lui, sonna Latulipe et songea à sa toilette. Toutefois, sa confiance n'était pas tellement illimitée qu'il ne regardât de temps à autre d'un air inquiet à sa pendule. Mais c'était être injuste envers Dubusq, qui, comme il s'y était engagé, revint, avec son trésor, quelques minutes avant le terme qui lui avait été assigné.

M. de Sartine fit un bond de joie en apercevant la boite de fer-blanc que l'exempt tenait sous son bras.

— Voyons, voyons, fit-il tout tremblant, dans la crainte d'y trouver un frère jumeau de M. Loiseau fils.

Mais, cette fois, c'était bien la perruque.

M. de Sartine s'en empara aussitôt et l'installa sur son chef avec un transport qui avait quelque chose du délire... Jamais il n'avait porté une perruque qui lui allât si bien, c'était le chef-d'œuvre de Loiseau.

— A propos, a-l-on relâché Loiseau ? demanda le magistrat, auquel la reconnaissance rendait la mémoire.

— Pss encore, Monseigneur.

— Vite, vite, qu'on l'élargisse, et qu'on l'amène.

— Ah ! Monseigneur, comme elle vous va ! s'écria le perruquier, en faisant son entrée dans le cabinet de toilette du lieutenant de police.

— N'est-ce pas ? Mais elle a failli me coûter cher.

— Oh ! Monseigneur, on ne saurait trop payer un pareil chef-d'œuvre.

— Même de sa vie? vous êtes modeste, maître Loisoau ! Mais il est deux heures moins un quart; et je me sauve. Latulipe, les chevaux sont prêts, n'est-ce pas?

— Oui, Monseigneur,

— C'est hon, je descends. Adieu, Loiseau.

— Mais, Monseigneur... mon enfant?... est-il enterre sainte maintenant?

— Pas encorp, pas encore... on a avisé au plus pressé... mais demain, la chose aura lieu, je vous le promets.

Maître Loiseau ne trouva à cela la moindre objection. Quand on est mort, c'est pour longtemps ; l'on peut bien attendre.

Deux heures précises sonnaient comme M. de Sartine saluait le prévôt des marchands; on se disposait à se diriger vers la salle du festin.

— Allons, pensa le lieutenant de police, les proverbes sont la sagesse des nations, et celui-là est vrai entre tous qui dit qu'il ne faut désespérer de rien. Maintenant, il s'agit de faire honneur au repas, je l'aurai bien gagné.

L'école avait été rude, et, s'il faut en croire les mé-

moires du temps, M. de Sarline prit ses mesures pour l'avenir.

Voici ce que nous lisons dans la Covrespondance secrète, à la date du 30 octobre 1780 :

« La collection de ses perruques, tant in-folio, qu'inquarto, in-douze, grand et petit format, les unes plus carrées que les autres, se monte à soixante ou quatrevingts pièces du plus bel échanlillon et du meilleur faiseur. »

Avec un pareil grenier d'abondance, M. de Sarline n'avait plus rien, ce nous semble, à redouter.

Si fait, pourtant, un incendie.

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