‹ Les talons rougesChapitre 12 sur 13 · LE MAGNIFIQUE · texte numérisé non relu

LE MAGNIFIQUE

La Coniédie-Kalienne.

L'Opéra-Comique en France n'eut guère d'autre origine que celle du théâlre chez les Grecs , et c'est à des bateleurs de la foire Saint-Laurent que nous sommes redevables de cette scène élégante et coquette sur laquelle figurèrent successivement lesplus délicieuses créations de Duny, de Piiilidor, de Piccinni, de Grétry et de tant d'autres maîtres qui ne dédaignèrent pas de se partager entre l'Académie-royale et l'ancien théâtre forain, ce grenier à sel, comme on l'appelait. Mais avant d'en arriver là, que d'expédients, que de tâtonnements, que de subterfuges, que de luttes pour échapper aux vexalions de mille natures de despotiques et on)brageux suzerains ! Toutefois, les intéressés, malgré les obstacles sans nombre qu'ils rencontraient à chaque pas, se remuèrent tant et si bien, qu'on se décida enfin à réunir

le Théâtre-Italien et l'Opéra-Comiqne, qui prirent dès lors la dénomination de Comédie- Italienne.

Cela se passait en 1762. Clairval, Audinot, Laruette et sa femme furent les principaux acteurs de la nouvelle troupe, à laquelle le fameux ïrial ne tarda pas à se joindre. A dater de cette époque, le parvenu oublia complètement ce qu'il avait été, il devint trop grand seigneur pour se transporter à la foire Saint-Laurent. En effet, il jouait devant le souverain, il était réservé aux plaisirs de la cour ; c'était bien le moins qu'il reniât son origine et qu'il cessât d'aller sur les brisées de Nicolet. La Comédie-Italienne, à peine installée, fut le rendez-vous de tout Paris. Gluck n'avait | oint encore opéré dans notre musique cette révolution si heureuse, si soudaine, et qui trouva néanmoins tant d'ennemis et de détracteurs acharnés; Lully et Rameau trônaient sans rivaux sur notre scène lyrique. La musique nationale était alors une sorte de plain-chant monotone qu'on allait entendre par ton à l'Opéra, et qu'on n'eût pu supporter sans l'attrait des ballets et le prestige des machines; on bâillait le mieux du monde à l'Académie-royale. Aussitôt qu'un spectacle amusant ouvrit ses portes à un public désireux de la nouveauté, chacun s'y rua, et la Comédie-Italienne fut trop petite pour celte foule toujours croissante qui se pressait aux abords de son théâtre.

Et puis, cette succursale, plus que sa métropole, semblait se prêter aux mystères et aux friandes intrigues de la galanterie : on se permettait là ce qu'on n'eût point hasardé ailleurs, et ce n'était pas une mince considération dans ces temps de péché et d'amoureuses faiblesses. Les acteurs aussi étaient excellents et fort

aimes des Parisiens, qui avaient l'habitude de les applaudir, avant la fusion des deux théâtres, à l'Opéra- Comique de la foire Saint-Laurent; les pièces étaient gaies, divertissantes, d'une allure verte et passablement égrillarde ; il n'y avait pas à hésiter entre les mélodies froides et surannées de VArmiile et d'Atys, et la moins amusante des bluettesde ce théâtre transformé dont Lesage avait si longtemps fait la fortune.

Nous avons dit que le personnel de la troupe était parfait. Laruette et sa femme étaient de bons acteurs, connaissant les planches et sachant à merveille ce que le public exigeait d'eux ; aussi les bravos ne leur manqusient-ils pas : on les chérissait, ils avaient la conscience de l'affection qu'ils inspiraient, et cette conscience doublait leurs forces et leur ardeur. Mais, tout chers qu'ils fussent au parterre, cet amour n'approchait pasde l'enthousiasme, de l'espèce d'idolâtrie dontClairval était l'objet : c'était bien le roi de la Comédie-Italienne. A peine entrait-il en scène, qu'il était accueilli par des trépignements, un tonnerre d'applaudissements; jamais acteur ne fournit une carrière plus sereine et plus facile, dès son aurore. Les commencements , d'ordinaire si rudes, n'eurent pour lui aucune de ces aspérités d'une route pierreuse, auxquelles se déchire un pied mal exercé, et qui ignore encore la nature du terrain. Il avait vingt ans tout au plus lorsqu'il débuta, en 1758, à rOpéra-Comique de la foire Saint-Laurent : sa jolie figure, la distinction de ses manières et son intelligence de la scène, à défaut d'expérience, dissimulèrent son peu de savoir en musique, ou firent passer par-dessus. D'ailleurs, sa voix était agréable ; elle ne devint nazil-

larde et sourde que sur les derniers temps; ce qui donna lieu au distique du poëtè Guichard dont il avait refusé un rôle .

Cet acteur minaudier et ce chanteur sans voix Ecorche les auteurs qu'il rasait autrefois.

Il faut vous dire que Clairval était fils d'un perruquier, et qu'il exerça d'abord cette profession, comme Figaro, avant de faire autre chose. Le sort se complaît trop souvent dans ces sorles de déplacements, qui jettent un pauvre diable précisément à l'antipode de la position sociale pour laquelle il paraissait être né. Sa tournure élégante, sa belle tenue, ses façons princières, tout en Clairval s(3ntaiL l'homme de race; tel grand seigneur auprès de lui eût eu Tair d'un porteur d'eau : mais qui sait aussi si l'on ne changea point Clairval en nourrice ? L'orgueil et les préjugés de caste pouvaient trouver leur compte à accueillir cette présomption; ce ne fut pas, en tous cas la moins mauvaise des excuses que se donnèrent à elles-mêmes les duchesses et les marquises qui l'aimèrent et se laissèrent .aimer le plus complaisamment du monde, sans se soucier de ce qu'en penseraient leurs aïeux (1). Un fait à remarquer en passant; c'est le grand nombre de chanteurs sortis de la corporation des perruquiers. La corporation des perruquiers fut de tout temps la pépinière où l'Académie-royale

(I) Clairval, dit Favart dans sa correspondance, est devenu la coqueluche de toutes les femmes, par ses talents et sa figure. On ne saurait supporter l'idée qu'il a été garçon perruquier; on travaille à le faire descendre d'une ancienne maison d'Ecosse.

raccola ses premiers sujets, cela soit dit sans nulle niéchanlo intention. Larrivée, dont le nez avait une si belle voix, était porniquier et dut jeter savonnette, rasoirs et plat à barbe aux orties.

Le rôle qui mit Clairval en vue fut celui de Dorval dans : On ne s'avise jamais de tout, petit opéra à tiroir; il fit preuve d'une remarquable intelligence dans les différents personnages qu'il avait à remplir; cela suffit pour asseoir sa réputation. Rarement on rencontra une organisation plus riche et plus complèle : comédie, drame, opéra-comique, il excellait dans ces différents genres. On l'avait surnommé le Mole de la Comédie- Italienne, et ce n'est pas là un petit éloge, car Mole fut le premier acteur comique du xvnr siècle, comme Lekain en fut le premier tragédien. Ses ennemis seuls prétendaient qu'il était forcé, qu'il était outré ; mais des ennemis ne seront jamais des juges.

Que le lecteur veuille bien, pour peu qu'il n'ait rien de mieux à faire, nous suivre un soir à cette Comédie- Italienne où se presse incessamment, depuis tantôt vingt ans, une masse compacte qui n'est pas toute uniquement composée d'honnêtes bourgeois et de boutiquiers enlevés à leur comptoir par l'allrail du plaisir. L'affiche portait la reprise du Magnifique, de Grétry.

La salle était comble. Le Magnifique passait pour être le triomphe de Clairval , et bien que cette reprise comptât déjà un assez bon nombre de représentations, l'alfluence allait toujours croissant. Ce soir-là, la jolie ruche était peuplée par tout ce que la cour avait de brillante jeunesse et de femmes séduisantes. Les premières loges surtout offraient un délicieux coup d'œil

et formaient une sorte de ruban scintillant de mille couleurs qui semblait ceindre la salle, comme une fraîche ceinture rose la taille svelte d'une jeune fille. Dorât eût été là, qu'il eût comparé cela à la ceinture de Vénus, indubitablement. Les visages rayonnaient^ on se souriait sournoisement, chacun jouait des prunelles deçà, de là, un petit geste maçonnique échangé, un regard furlif, parvenant toujours à son adresse nonobstant la distance, établissaient des affinités électriques d'un coin à l'autre. Comme vous devez bien le penser, lorsque la Comédie- Italienne ouvrit ses portes, ce fut l'amour qui prit le premier son billet d'entrée : messire Cupidon avait si merveilleusement compris combien le lieu était propice à l'exploitation de sa mignonne industrie, qu'il s'y était installé tout d'abord avec le ferme dessein de n'en point déloger. Au reste, c'était un vieil habitué de l'Opéra- Comique de la foire Saint-Laurent; n'était-ce pas de toute justice qu'il eût ses coudées franches dans la nouvelle salle, comme il les avait eues dans l'ancienne? Le fait est que personne ne songea à le trouver mauvais et que nombre de gens même venaient autant et plus pour lui quepour lespectacle,toutaltrayantqu'ilpût être. Vous savez ou vous ne savez pas que le Magnifique n'est autre que le conte de Lafontaino mis en action. Avant que Sedaine pensât à en faire un livret d'opéracomique, Lamotte-Houdard avait déjà fait un Magnifique. Sedaine se défend comme un beau diable de l'avoir jamais lu ; nous le croyons sans peine, et nous pouvons vous en offrir autant.

Octave est un jeune seigneur fort riche, qui jette l'argent par les fenêtres et étonne Florence par ses

prodigalités. Il donne des fêles , des carrousels au peuple, des sérénades aux belles dames. Il n'est qu'une voix sur son compte, toute la ville retentit de ses louanges ; sauf quelques maris ombrageux et chagrins , c'est à qui exaltera à l'envi sa générosité, son désintéressement, sa magnificence toute royale. Et ce n'est pas sans raisons : si Octave répand l'or à fîots, si ses ruineuses fantaisies le poussenlparfois aux dépenses les plus folles, parfois aussi en fait-il l'emploi le plus digne. Écoutez ! ces fanfares, ces clameurs, les entendez-vous ? ce sont les cris de joie, les transports d'allégresse d'infortunés, capturés par les corsaires de Tunis et d'Alger, dont Octave a payé la rançon de ses propres deniers. Cent fois on fut canonisé pour beaucoup moins, n'est-il pas vrai? Mais on ne canonise que les morts, et Octave tient à retarder le plus longtemps possible la cérémonie : il est jeune, il est amoureux, deux excellentes raisons pour attacher du prix à la vie.

Clémentine, celle qu'il aime, est une orpheline dont le père a disparu depuis nombre d'années, sans qu'on ait eu de ses nouvelles, et qui aura péri dans un de ses voyages au bout du monde. Un ami du défunt, le seigneur Aldobrandin, est le tuteur de la demoiselle, et il espère bien être mieux que cela avant peu. Ce mieux que cela n^est pas tout à fait du goût de Clémentine, que sa barbe grise effarouche, et surlout du goût de Magnifique ( laissons-lui par surnom ), qui voit ses plus chères espérances à la veille d'être renversées , à moins que le ciel ne vienne à son secours. Mais vous verrez que le ciel se donnera cette peine.

Vous n'avez pas oublié ce fameux cheval de bois qui introduisit les Grecs, après dix ans de siège, dans l'antique ville de Priam? Eh bien! c'était un cheval aussi qui devait le tirer d'affaire ; mais un vrai cheval, un cheval en chair et en os. Vous ne devinez pas? Le Magnifique avait une écurie comme le grand-duc n'en possédait pas une, et, dans celte écurie, parmi les plus beaux chevaux que vous imagineriez, un cheval valant à lui seul tous ces nobles et admirables coursiers, dont le moindre n'eût pas été indigne d'être monté par un roi. Ce fut une singulière idée que celle qui vint au respectable Aldobrandin, à la vue de cette merveille. A quoi ce cheval pouvait-il lui être bon? que diable voulaitil faire de ce cheval? Toujours est-il que le bonhomme le convoitait fort, au point, tant il lui agréait, d'en offrir presque le dixième de sa valeur. Il dépêche près du jeune homme un certain Fabio , drôle à figure patibulaire qu'attendait la corde un jour ou l'autre ; on entre en pourparlers : mais Octave demande un prix à faire sauter le seigneur Aldobrandin au plancher , si le seigneur Aldqbrandin n'eût été quelque peu goutteux. Malgré la bonne envie du vieillard de devenir l'acquéreur de cette merveilleuse bête, l'affaire en restait là, quand le Magnifique, se ravisant, donna à l'entremetteur Fabio l'ultimatum qui suit : « Que le seigneur Aldo- » brandin me permette d'entretenir sa pupille un quart » d'heure durant, à portée de la vue, mais non de l'ouïe, » et mon cheval est à lui ; qu'il choisisse entre cette » dernière condition et la première, sinon je suis son » humble valet, mais je garde mon cheval. »

Aldobrandin jeta d'abord les hauts cris : un blondin,

dont la réputaliou de galjnlerie n'était plus à faire, parler à sa pupille! quelle moquerie! quelle inconvenance! cela n'avait pas de nom, assurément. Le seigneur Octave était un écervelé ou un mauvais plaisant de la pire espèce; bref, il fallait renoncer à l'espoir d'acquérir le cheval. C'était dur, néanmoins; c'était cruel de dire adieu à une chimère si amoureusement caressée. Un quart d'heure ! après tout, on ne lui demandait qu'un quart d'heure de têle-à-tête : un quart d'heure, c'est quinze minutes, cela passe si vite. D'ailleurs, lui ne serait-il pas là ? il ne quitterait pas l'appartement, c'était une convention dictée par le Magnifique même. Que diable peut-on tant faire dans un quart d'heure, surtout quand on se lie les mains en acceptant un témoin vigilant, un argus dont les yeux seront tout autre part que dans ses poches? Vraiment, à bien y regarder, le seigneur Octave était un jeune présomptueux qui présentait, proprio motu, une trop belle occasion de se faire donner sur les doigts pour qu'on la laissât échapper. Tout bien considéré, ce qu'il exige lui sera octroyé, un quart d'heure d'entretien avec Clémentine; et le quart d'heure passé, le fameux cheval aura changé de maître. Va donc pour un quart d'heure. C'est l'analyse. Dieu nous le pardonne, et le lecteur aussi, de la pièce de Sedaine que nous faisons là. Mais ces détails étaient indispensables pour expliquer le singulier incident qui eut lieu à la scène de la rose, au second acte. Tout est bien convenu, Aldobrandin prend ses mesures et fait la leçon à sa pupille : il s'agit de mystifier un audacieux qui se figure que, filles ou femmes, toutes doivent se jeter à sa tête, et Aldobr an-

din a trop bonne opinion rte sa complaisance pour douter un seul instant qu'elle consente à lui rendre ce petit service. Enfin, après avoir sauté pieds joints par-dessus les dix premières scènes du second acte, nous arrivons au moment de l'entrevue que le Magnifique doit payer de son cheval, ce qui est un peu cher ; mais Clémentine a de si beaux yeux!

La porte s'ouvre. Le cœur de Clémentine fait des entrechats dans sa poitrine; le Magnifique entre escorté d'Aldobrandin, qui lui rappelle à quelles conditions ce têle-à-tête lui était octroyé.

Un murmure d'admiration parcourut toute la salle, et fut aussitôt suivi d'interminables battements de mains. Le Magnifique n'avait pourtant pas ouvert la bouche; mais Le Magnifique c'était Clairval, et, avant de l'applaudir pour son chant et pour son jeu, on l'applaudissait pour sa bonne mine. Au reste, prenez patience, cet enthousiasme fera bientôt place à des transports frénétiques, et, si la salle demeure debout, elle y mettra de l'obstination : il faudra qu'elle soit mieux assise sur ses fondements que les bibliques et très-problématiques murailles de Jéricho,

Clairval, sous sa charmante toque de velours où brillait un gros diamant entouré de perles fines, avec sa jolie veste de satin, sa fraise brodée, un collier qui lui descendait plus bas que la poitrine, un manteau galonné et gaillardement agrafé sur l'épaule; velu, enfin, comme on l'élait en Italie et en France du temps de François P^; Clairval avec sa belle et noble figure , sa tournure élégante, sa royale allure, cet air insoucieux et bon de la jeunesse qui est restée elle-même, Clairval était bien ce

Magnifique dont tout Florence s'entretenait, l'effroi des maris et le favori des femmes, qui lui savaient autant de gré d'être jeune et beau que d'être galant et généreux, comme si la beauté et la jeunesse n'étaient point un prêt du ciel à courte échéance et qu'il ne faut que trop tôt rembourser. Pour faire partager son amour, pour obtenir un aveu de Clémentine, pour la décider à être à lui, Clairval n'avait qu'un quart d'heure; mais on sentait d'avance que c'était beaucoup plus qu'il n'était besoin. La pupille d'Aldobrandin pouvait-elle hésiter un instant?

Voici quelle est la disposition de la scène : Clémentine se trouve sur le prem.ier plan, à gauche des spectateurs, directement au-dessous de l'avant-scène des premières loges , ce qu'il n'est point indifférent de remarquer, comme on va voir. Sa pose exprime toute l'agitation, tout l'embarras, tous les bonheurs qu'on éprouve à se sentir en face de celui qu'on aime et qu'il est défendu d'aimer. A chaque pas que fait Octave vers elle, sa poitrine bat de plus belle; c'est à peine si ses genoux peuvent la porter. Elle ne saurait quelle contenance garder, sans une rose qu'elle tient à la main, et qu'elle froisse distraitement entre ses doigts. Fabio l'entremetteur s'est caché derrière la porte d'un cabinet, et Aldobrandin est demeuré au fond du théâtre, selon les conventions arrêtées entre les parties ; il peut épier les deux amants, mais non les entendre.

L'instant serait mal choisi pour faire des phrases, les minutes sont comptées ; le Magnifique s'avance vers la jeune fille et lui peint son amour en traits de feu ; il lui dit qu'il est prêt à tout mettre en jeu pour l'obtenir, si elle

consent à être sa complice ; que ses biens, son existence sont à elle, qu'elle peut en disposer, qu'elle commande, et, dût-il affronter mille morts, il est déterminé à tout entreprendre pour conquérir un trésor, sans lequel il ne saurait plus vivre. Mais Clémentine se tait ; Aldobrandin lui a fait promettre de garder le silence, et, ne s'y fût-elle point engagée , son émotion l'eût empêchée d'articuler une parole.

Octave , qui croit pénétrer la cause de ce silence , a bientôt trouvé un moyen de connaître son sort. Écoutez-le :

Si vous approuvez mon dessein, Ouvrez ces duigts charmants, laissez tomber la rose Que vous tenez à votre main; Te signal à l'instant dispose De nos deux cœurs et fixe mon destin.

Il avait dit ce morceau d'une voix si émue, si manifestement passionnée, il avait accompagné cette prière de gestes si tendres et si implorants, ses regards brillaient de tant de flammes et d'éloquence, que Clémentine, à moins d'avoir un glaçon dans la poitrine, devait en être remuée jusqu'au plus profond de son cœur. Oh ! que de femmes eussent voulu être à sa place, et n'eussent pas attendu , pour lui jeter la rose , la fin du trio entre Clairval , Laruette et Trial ' Une surtout qui, pénétrée par la vérité saisissante de ce chant que Grétry avait écrit avec tout son esprit et toute son âme , enivrée par cet accent vibrant et incisif, vaincue, entraînée par la beauté noble et expressive du Magnifique, semblait, comme l'oiseau que le serpent fascine, prête

à s'élancer, de l'avant-scène qu'elle occupait , sur le théâtre et jusque dans les bras du trop heureux Florentin , sans se douter ou se soucier de tous ces yeux qui pouvaient l'observer et deviner ce qui se passait en elle.

C'était presqu'une enfant encore : elle portait dix-sept ans au plus. Malgré une excessive maigreur que l'âge devait faire disparaître, une peau très-brune et des lèvres un peu grosses, cette femme était mieux que jolie, elle était ravissante ; ses gestes, ses poses, ses mouvements de tête, l'oscillation de sa taille avaient un abandon , une grâce indéfinissables. Mais en ce moment , son visage, éclairé par le feu du désir, offrait je ne sais quoi d'ardent, d'aspirant, auquel elle devait un cachet d'énergie et de passion que le mignon et la délicatesse de ses lignes rendaient des plus étranges. Depuis l'entrée en scène de Clairval, ses yeux avaient suivi Tacteur avec une cufiqsilé, un intérêt avides ; on eût dit qu'ils obéissaient à une puissance occulte à laquelle , l'eût-elle tenté, elle n'eût pu se soustraire.

Clajrvar, lui, n'était pas tellement absorbé par son jeu qu'il n'eût, de temps à autre, le loisir de jeter un regard furtif autour de la salle, et de savourer les milles émotions sous lesquelles s'agitait son public haletant. La jeune femme dont il est question se trouvait positivement en face de lui , dominant d'un étage la pupille d'Aldobrandin. Il était presque impossible qu'il ne la vil point, lors même qu'une sorte d'attrait magnétique n'eût pas sollicité sa vue. Leurs regards se croisèrent , un éclair passionné glissa comme la foudre sur la chaîne invisible qui reliait les prunelles de l'une aux

prunelles de l'autre : la pensée est moins, rapide que ne le fut ce contact électrique qui brûla l'acteur comme une pointe de fer rougie au feu.

U est des passions qui naissent d'un coup d'œil et qu'un coup d'QBil creuse aussi profondément que des années de douce intimité vécues dans l'estime et l'étqde de ce qu'on aime -, de quel nom désigner ces at- Irqctions soudaines, imprévues, qui rivent deux âmes l'une à. l'autre , avant qu'elles sachent autrement que d'instinct si elles sympathiseront ou se repousseront? C'est , convenons-en , un de ces secrets du cœur humain qu'il est plus facile d'indiquer que de définir; majs, quelque étranges que ces attractions paraissent , leur existence est un fait incontestable et qu'on rencontre ailleurs que dans les romans. Jamais Clairval n'avait éprouvé rien de pareil. Les succès depuis longtemps avaient émoussé cette délicatesse exquise d'une âme qui ne sent pas sans quelque émoi l'amour filtrer en elle son enivrant poison. Son àrae acceptait avec transport, parce qu'elle était ardente , tout ce qui s'offrait pour en alimenter le foyer toujours brûlant ; mais il portait la coupe à ses lèvres en houime qui ne se fait point illusion et qui suppute la somme de plaisir qui l'attend. S'il croyait à la volupté , il ne croyait plus guère à l'amour ; c'était un athée , dont la conversion n'allait pas être moins prompte que celle de l'empereur Constantin , quand il plut au ciel d'ouvrir ses yeux au flambeau de la foi.

Le regard de cette femme semblait changer en ruisseaux de feu le sang qui circulait dans ses veines, son cœur un instant cessa de battre , son visage pâlit sous

son ronge , sa voix s'éteignit : par bonheur le trio lui permit de se remettre et de comprimer cette émotion inouïe. Les yeux de la dame des avant-scènes ne le quittaient pas ; il eut beau chercher à fuir leur absorbante fixité, il ne put en détacher les siens , et à la fin du morceau d'ensemble , quand il dut reprendre le chant, au lieu de tendre les mains vers Clémentine, ce fut vers l'inconnue que ses bras se dressèrent, sans qu'il sût trop ce qu'il faisait.

L'altération de sa voix n'échappa à personne , mais personne ne douta qu'elle ne fût volontaire. N''étaitelle pas d'ailleurs en parfaite harmonie avec le pathétique de la situation? Ces accents saccadés, brisés, sourds par moments, ne peignaient-ils pas merveilleusement la terrible anxiété et les angoisses d'un amant dont, plus que la vie , le bonheur est en jeu ? Et puis , avec quelle expression de gestes et de physionomie il entama :

Tombez, tombez, rose charmante, Tombez aux pieds démon vainqueur!

Devenez l'organe du cœur, Devenez pour nous éloquente.

Et que la plus brillante fleur, Pour la beauté la plus touchante Pour la flamme la plus ardente, Soi( l'interprète du bonheur !

A la dernière note de ce couplet, la rose devait tomber des mains de Clémentine et faire cesser délicieusement l'incertitude du Magnifique.

Elle tomba, mais elle ne tomba pas seule.

La jeune femme des premières loges , voyant et les

yeux et les mains d'Octave dirigés vers elle dans une attente anxieuse , oublia que ces prières étaient pour la pupille d'Aldobrandin, ou plutôt , elle se persuada que celte ravissante romance de Grétry ne s'adressait en réalité qu'à elle ; pour tout le public, c'était , ce devait être à Clémentine , mais Clairval semblait-il seulement s'apercevoir que celle-ci fût là ? Ses prunelles enflammées avaient bien un autre but, et ce n'était pas la rose de madame Laruette qu'ils imploraient si ardemment.

L'inconnue eût eu une rose, qu'elle l'eût jetée à Clairval, car elle était en proie à cette sorte d'exaltation qui n'a rien de bien distinct du délire : elle n'avait qu'un charmant éventail derrière lequel elle avait essayé d'abriter son trouble ; l'éventail glissa de ses mains, et tomba aux pieds de Clémentine , en même temps que cette dernière ouvrait les doigts, et, la rougeur au front, comblait, par ce muet aveu , les espérances du brillant rival d'Aldobrandin.

Cet acte était d'une extravagance telle que nul ne s'avisa de l'interpréter malignement. On ne vit là qu'une maladresse ; on ne pouvait vraisemblablement supposer autre chose. Clairval se baissa vivement pour ramasser la rose , ainsi que le voulait son rôle ; le livret ne portait pas qu'il dût ramasser d'éventail , ce qui ne l'empêcha pas de relever, par la même occasion, celui de l'inconnue.

Sa noble figure rayonnait de toute la joie et de tout l'orgueil du bonheur ; il était aimé, il triomphait ; Dieu même n'eût pu rien ajouter à son ivresse ! Il tenait entre ses mains la rose de Clémentine , et l'agitait avec

transport ; mais , était-ce bien sincèrement la possession de la rose qui le rendait si fier et l'exaltait jusqu'au septième ciel? On dut le croire ; car il entonna aussitôt de sa belle voix , qui avait retrouvé toute sa puissance et tout son éclat :

J'emporte du moins cette rose,

Qui, bien moins muette que vous, Répond à mes désirs par un parfum si doux, Qu'il semble que pour moi cette fleur soit éclose !

Toute la salle trembla sous les applaudissements du parterre , cette scène fut d'un effet magique ; la voix , l'expression passionnée du Magnifique , le jeu mimique de madame Laruette (1), la lutte de sa pudeur et de son amour, et le triomphe enfin de son amour sur sa pudeur, le charme de la musique, qui ne le cédait en rien au charme de la situation , soulevèrent un tel enthousiasme, que, longtemps après la chute du rideau , l'on claquait encore des mains, l'on trépignait , l''on heurtait le parquet à coups de canne, et mille bravos retentissaient au sein de ce public transporté.

Clairval, en se retirant, avait lancé du côté des avantscènes un dernier regard , qui vouteit dire : « J'a votre aveu, vous m'avez permis de vous aimer ! »

Celte petite scène épisodique , malgré rimprudence de ses deux acteurs, avait passé inaperçue, et pas une

(1) Madame d'Houdelot disait, en parlant de cette scène que l'actrice jouait avec un mélange ravissant de décence et d'intérêt, que dans ce moment madame Laruette avait de la pudeur jusque dans le dos.

âme n^ayait surpris rintelligence illicite qui s'était , en dehors du poëme , établie du théâtre aux premières loges. Nous nous trompons : une jeune femme , placée dans fHie loge des secondes, n'avait pas perdu le moindre regard , le plus petit geste. Et il fallait qu'elle accordât un intérêt bien grand à ce manège, car elle n'avait détaché ses yeux ardents de l'une que pour "les reporter sur l'autre; sa poitrine bondissait , sa respiration était précipitée , elle s'agitait sur son siège avec ' des mouvements saccadés; elle ne tenait pas en place, quels qne fussent ses efforts pour demeurer calme. A peine la toile s'abaissa-t-elle, qu'elle se leva aussitôt et quitta brusquement la loge.

Clairval était rentré dans la sienne comme un fou, la l^ête en feu , les idées dans un tel désordre, une telle surexcitation, qu'il s'en fallut de l'épaisseur d'un cheveu qu'il ne s'élançât, tout costumé, dans l'intérieur de la salle, et ne se fit ouvrir la loge de l'inconnue. Il s'était jeté, haletant, sur un fauteuil, il laissa tomber son front dans ses deux mains et demeura ainsi quelques secondes à se débattre au sein de ce chaos, où sa raison menaçait fort de faire naufrage. Puis , une pensée vSubite lui vint ; il agita vivement le cordon de la sonnette.

— Tu iras, dit-il au garçon de théâtre qui se présenta, aux premières loges, et tu demanderas à l'ouvreuse par qui est occupée l'avant-scène de gauche. Tu entends ? l'avant-scène de gauche. Maintenant , dépêche-toi , tu devrais déjà être de retour.

Comme celui-ci sortait , un nouvel arrivant faisait irruption dans la loge de Glairval. Cet arrivant n'était au-

tre que la jeune femme des secondes loges , celle qui avait suivi avec une ardente fixité la petite scène que nous avons décrite plus haut.

— Ah! c'est vous, Rosalie? murmura le chanteur, d'un ton maussade, en l'apercevant.

— Comme vous me dites cela ! ma présence n'a pas l'air de vous agréer outre mesure.

— A quoi le voyez-vous ?

— Mais à votre accueil.

— Vous êtes folle; je suis au contraire enchanté, ravi, ajouta-t-il en dégrafant son manteau et le jelant avec une impatience contenue. Venez-vous de la salle et assisliez-vous au Magnifique ?

— Non , répondil-ellc effrontément. J'arrive ; mais lés bravos et les trépignements du parterre sont parvenus jusqu'à moi. Tudieu ! quel vacarme. Au reste , je ne m'aperçois pas que le succès vous mette de si brillante humeur; décidément, Clairval, il se passe quelque chose que vous me cachez.

— Eh ! corbleu ! que voulez-vous qu'il se passe, Rosalie ! vraiment, vous êtes haïssable ce soir.

— Soit , je n'ai pas le sens commun , n'en parlons plus.

Mademoiselle Rosalie était une jeune actrice de la Comédie -Italienne, fort jolie et très-agaçante , à laquelle Clairval avait tourné la tête. Ce dernier, en butte à des séductions d'autant plus irrésistibles qu'elles s'adressaient à sa vanité plus qu'à son cœur, aimait moins qu'il ne se laissait aimer. La gentillesse de Rosalie avait bien pu le distraire un moment, mais non fixer celte nature mobile et changeante créée comme l'abeille

pour volligei" sans cesse et ne se poser jamais. En cédant à l'altrait assez vif que lui avait inspiré le cailletage de la jeune femme, il n'avait nullement entendu contracter un bail à vie. Il comptait sur cette instabilité inhérente au beau sexe pour ne pas trop attendre après une liberté que son intention était de n'engager que le moins de temps possible , et sa longue expérience le rassurait de reste sur la durée de ses fers. Aussi ne s'inquiéla-t-il pas d'abord de la passion toute sérieuse qu'oTi lui témoignait ; il prit cela pour de la politesse, et ne s'en alarma point autrement.

Mais deux grands mois après, on l'aimait comme au premier jour. Cela devenait grave, et Clairval chercha à secouer le joug ; le malheureux vit qu'il aurait affaire à une vraie furie , capable de le mettre en lambeaux dans un accès de jalousie. Il fallait, n'est-il pas vrai ? que la conslance fût bien à court de logement pour aller se nicher dans le cœur d'une actrice. Mais les temps étaient durs alors pour cette vertu-là , car les plus grandes dames ne se faisaient nul scrupule de lui fermer la porte au nez avec le plus adorable sans-gêne Clairval sentit que le mieux était de patienter encore et de n'épargner rien pour se faire détester, si c'était praticable. Il ne s'abusait pas sur les difficultés d'une pareille tâche. Enfin, il essaierait.

Et ce n'était pas sans raison qu'il se défiait de lui ; plus il était boudeur, maussade, revêche, grondeur, insoutenable, plus on redoublait d'amabilité et de tendresses ; cela avait tout l'air d'une gageure. Il était à bout de ses pièces. Un divorce par consentement mutuel, ce qu'il avait un instant espéré, était une ressource

à laquelle il fallait renoncer ; il ne lui restait plus que le parti d'une rupture , qui ne s'effectuerait pas sans larmes versées, des sanglots déchirants et des scènes de désespoir dont la pensée seule le glaçait d'épouvante. Clairval était le meilleur homme du monde : c'était un voluptueux, ce n'était point un roué ; la petite Rosalie, après tout , était assez jolie pour rendre son supplice tolérable , et l'expectative de ses pleurs et de sa douleur lui ôtait le courage , sinon la bonne envie , de secouer des chaînes que la jalousie allourdissait encore.

Trop faible pour se résoudre à un coup d'État, il préféra s'en tenir à un mezzo termine , consistant à poursuivre , mais avec mystère , le cours de sa chère vie d'intrigues et d'amoureuses folies. Et il comptait bien faire de ces entraves mêmes et de cette nécessité de se cacher, l'assaisonnement le plus vif de ses plaisirs : un homme d'esprit sait tirer parti de tout. Et voilà qui eût été au mieux , si ce plan conciliateur eût été réalisable ; mais faire métier de tromper une femme jalouse du matin au soir et s'attendre à la tromper longtemps, est une illusion que le pauvre acteur, quelque adroit qu'il fût, ne pouvait guère tarder à perdre.

La brusque apparition de Rosalie, en un moment surtout où ce n'était pas précisément elle qui occupait sa pensée, devait lui être particulièrement déplaisante ; il n'essaya pas trop de lui celer la contrariété qu''elle lui causait. S'il n'eût écouté que son premier mouvement, il l'eût mise à la porte et eût tiré le verrou derrière elle. Mais il conserva assez d'empire sur lui-même pour ne pas céder à cette violente démangeaison. Rosalie lui

avait dit qu'elle n''aVait pas péhétré dans la salle; il étail loin de supposer qu'elle fût dans la confidence de ce qui venait de se passer entre lui et la dame des premières loges; dans l'intérêt d'une intrigue trop bien commencée pour ne pas bien finir, il sentait l'importance de s'entourer d'ombre et de précautions : cette considération le décida à faire preuve de résignation et de patience.

Mais l'actrice n'était pas accourue dans un dessein des plus pacifiques, et, si elle avait su se contenir, ce n'était que par un tempérament dont la colère s'arrange parfois à la condition de rien n'y perdre. Clairval s'était mis à se débarrasser de son costume florentin, et chantonnait un air du Magnifique, pour se dispenser de tout frais de conversation. Quant à sa maîtresse, elle promenait un regard inquisiteur autour de la loge, comme si elle eût été à la recherche de quelque chose. Cette investigation avait un but en effet. Ses yeux s'arrêtèrent sur une espèce de bahut où Clairval avait déposé l'éventail de l'inconnue, et vers lequel elle rampa comme Une couleuvi^e.

— Le merveilleux éventail! s'écria-t-elle en s'en emparant.

Clairval se retourna vivement,

— C'est une surprise, n'est-ce pas, qiie tu me réservais? poursuivit-elle.

— Vous vous trompez, Rosalie, je ne puis disposer de cet éventail ; il n'est pas à moi, répondit-il, en cherchant à le reprendre.

— Allons, à quoi bon ne pas en convenir sur-lechamp, puisqu'un hasard me l'a fait voir ?

— Eh! encore une fois, Rosalie, je vous dis que vous êtes dans l'erreur. Cet éventail ne m'appartient pas.

— Et à qui donc appartienl-il? répéta-t-elle en lui décochant un coup d'œii étincelant.

— A qui, à qui?... que vous iuiporte!

— Ah! que m'importe!... et il ne m'importe donc pas de savoir si l'on me trahit ou non, et pour qui l'on me trahit!... Ah! que m'importe!... eh bien! cet éventail, tu ne l'auras que quand tu m'auras dit à qui il est et comment il se trouve ici !

— Rosalie, rendez-moi cet éventail.

— Son nom ?

— Encore un coup, le rendrez-vous ! s'écria Clairval, en frappant du pied avec une colère qu'il réprimait pourtant.

— N'approche pas, et n'essaie pas de me l'arracher ! Je le briserais en mille morceaux. Ainsi, ne m'en mets point au défi.

Cette menace sembla produire quelque effet; il la savait fille à le faire ainsi qu'elle le disait. Nous le répétons, il ignorait qu'elle eût surpris l'épisode du second acte ; il espéra qu'avec de la douceur il finirait par endormir des soupçons vagues fondés sur la présence seule de ce joli meuble.

— Rosalie, que voub prend-il donc? il ne peut se trouver dans ma loge un éventail sans que cela ne donne l'essor tout aussitôt à vos transports jaloux. Si cet éventail vous plaît ; eh bien ! rendez-le-moi, et je vous promets de vous en faire cadeau d'un tout semblable.

— Merci, j'aime mieux celui-là.

— Mais, de par tous les diables ! ce serait bon s'il était à moil

— A qui est-il donc?

Le difficile, c'est que Clairval ne voulait ni ne pouvait dire à qui il appartenait.

— Vous vous taisez ? A voire aise ; je le garde alors.

Clairval se creusait la têle à chercher quelque fable qu'il pût jeter en pâture à l'ombrageuse curiosité de sa maîtresse, quand le garçon de théâtre, qu'il avait envoyé aux renseignements, reparut dans la loge.

Le chanteur lui fit un geste pour remettre à plus tard les explications que, sans doute, il apportait ; mais ce fut en pure perte, celui-ci n'aperçut ou ne comprit rien, et ne s'imagina point que la présence de mademoiselle Rosalie dût ajourner le compte-rendu d'une mission des plus urgentes, à n'en juger que par la célérité qu'on avait réclamée de lui.

— Monsieur, dit-il à Clairval , l'avant-scène des premières loges de gauche est louée au nom de son excellence l'ambassadeur d'Espagne, et la personne qui l'occupait est sa jeune femme, la comtesse d'Aranda.

C'était tout ce que Rosalie voulait savoir.

— Ah! c'est la comtesse d'Aranda, articula-t-elle avec un accent de fureur qui déborda. Ah! c'est la comtesse d'Aranda! Eh bien! si sa coutume de chaque soir est de jeter son éventail sur la scène, elle doit être une flère pratique pour La Frenaye... Ah ! madame l'ambassadrice , vous avez-là une dangereuse manie

qui pourrait bien finir par vous coûter plus cher que vous ne pensez!

Clairval ne pouvait plus douter qu'elle ne fût pu fait de la scène de la rose ; il connaissait assez la nature emportée de Rosalie pour redouter quelque extravagance, il chercha donc à la calmer; mais c'était verser de l'huile bouillante sur un brasier. Il tenait surtout à rentrer en possession de l'éventail qu'elle serrait entre ses doigts effilés comme un noyé serre le premier objet auquel il s'attache. Pour rien au monde il ne pouvait consentir à le lui abandonner ; l'embarras était de la décider à s'en dessaisir. -

— Rosahe, puisque vous savez comment cet éventail se trouve momentanément en mes mains, vous devez comprendre qu'il ne m'appartient pas plu3 qu'à vous, et que madame d'Aranda l'enverra inévitablement demander. Remettez-le-moi; il faut que je puisse le rendre aussitôt qu'on le réclamera.

Rosalie n'était qu'à quelques pas de la porte-entr'ouverte; Clairval, tout en parlant, tenta une manœuvre pour lui fermer le passage; mais elle devina son projet.

— Je ferai mieux que cela, ajouta-t-elle en reculant, vous vouliez attendre qu'on vous le redemandât, moi je me charge de prévenir madame l'ambassadrice et de le lui faire tenir avant qu'elle n'ait eu l'idée de l'envoyer chercher. C'est une attention à laquelle elle ne peut manquer d'être sensible.

— Rosalie vous voulez rire, vous ne ferez pas cela.

— Je vous jure, moi, que c'est très-sérieux, et que

demain ce bel éveniail sei'a siu- la toilette de madame d'Aranda.

Clairval, renonçant à l'espoir de faire entendre raison à cette endiablée, s'élança vers elle pour le lui arracher; mais la fine mouche s'attendait à cela: elle lui tourna les talons aussitôt, et s'évanouit comme une ombre dans le dédale parfaitement obscur des couloirs de la Comédie-Italienne.

Il courut à sa poursuite, mais il perdit bientôt sa trace. D'ailleurs, moins la toque et le manteau, il était toujours en Magnifique, et il ne pouvait se montrer dans un pareil accoutrement.

Madcmoisello Rosalie.

Clairval se déshabilla à la hâte et s'empressa de se pendre chez Rosalie. Mais elle avait fermé sa porte ; il ne put forcer la consigne et dut s'en retourner, comme il était venu, les mains vides. Cet incident ne laissa pas que de lui inspirer quelque inquiétude, car, d'après l'expérience qu'il avait du caractère de son Hermione, il était à craindre qu'elle ne s'en tint pas aux menaces. Du reste, il était peu probable qu'elle les mît le soir môme à exécution ; la soirée était déjà avancée et semblait la réduire à ajourner au lendemain des projets qu'il comptait bien à tout prix empêcher.

Tiraillé d'un côté par l'appréhension d'un coupde tête dont les conséquences pouvaient renverser les châteaux en Espagne qu'il bâtissait dans l'avenir ; sollicité, d'un autre, par le délicieux souvenir de ce qu'il avait vu et de ce qu'il gvait senti, Clairval, attiré par ces deux préoccupations si opposées, imita le promeneur qui, en présence de deux sentiers, tourne le dos au chemin aride et pierreux, et s'engage dans celui où il sait qu'il trouvera de l'ombrage et des fleurs ; il laissa là mademoiselle Rosalie et ses affreuses menaces pour ramener exclusivement sa pensée vers celle qui avait donné lieu à ces emportements jaloux.

Ce qui excitait ses transports et les exaltait jusqu'au délire, ce n'était pas la conviction d'avoit fait battre le cœur d'une Grandesse, mais d'avoir senti battre son cœur à lui, ce cœur blasé et rassasié qu'il croyait éteint, et qu'un regard avait ressuscité comme une parole du Christ avait ressuscité Lazare ; c'élaitde retrouver ce trésor de ses jeunes années, cette fraîcheur, toute cette poésie de notre aurore, dont chaque jour la réalité et l'expérience de la vie nous enlèvent une feuille. Les vingt ans de Clairval étaient bien loin, hélas! Malgré cette apparence juvénile et cette verdeur que la galanterie et l'abus des plaisirs eussent dû prématurément faire disparaître, il était entré dans l'âge où communément notre pauvre machine humaine, usée dans ses rouages par les excès de toute sorte, pénétrée de son impuissance et du dépérissement de ses organes, n'aspire plus qu'au repos et au sommeil des passions. Mais Cagliostro semblait lui avoir communiqué le secret de son élixir : les années avaient passé sur son front

comme le flot sur la grève, sans y laisser de traces et y creuser de rides. S'il est vrai de dire que l'on n'a que l'âge que l'on parait avoir, Clairval n'avait pas vieilli d'une heure; c'était le même homme, la même taille noble et souple, le même regard brillant et plein de feu. Le temps, à son endroit, avait subi le sort de ces fleuves solidifiés par l'intensité du froid et enchaînés dans leur cours jusqu'à ce que le dégel mette fin à leur anormale captivité : pour lui, le temps n'avait pas marché, ou s'il avait marché, c'était en vieillard boiteux et perclus, et non comme un dieu qui se sent des ailes collées aux épaules.

Un phénomène que son étrangeté recommande à l'observation du physiologiste, c'est cette inconcevable et partiale prolongation de santé et de jeunesse, qu'une nature prodigue a parfois accordée à certains voluptueux que le libertinage eût dû flétrir dans leur printemps. Ninon, à quatre-vingts ans, n'inspira-t-elle pas une vive passion à l'abbé Gédoyn ? (à l'abbé de Château-Neuf, selon Voltaire, mais le nom ne fait rien à l'affaire) ; s'il faut en croire un extrait mortuaire levé à Saint-Paul, Marion de Lorme, de son côté, bien qu'elle ne sût économiser d'aucune sorte , vécut cent trente ans ; et Richelieu, qui ne fut pas moins dépensier, sans un accident arrivé à la maréchale, allait être père à quatre-vingt-cinq ans. Supposez-les tout le contraire de ce qu'ils furent, quel long voyage ils eussent fait faire à la mort avant de les atteindre ! RicheUeu, sage, eût fourni ses trois siècles comme Nestor.

Mais à quoi Clairval avait-il employé cette faveur inespérée du ciel? Au lieu de jouir, il avait abusé ; au lieu de consacrer cette dernière fleur de ses belles années

aux délices d'un amour vrai, il s'était abandonné au torrent ; le malheureux avait fait fausse route, il avait pris un chemin pour l'autre, et l'ombre du bonheur pour le bonheur lui-môme : se souvenait-il d'avoir jamais aimé ? Il avait aimé pourtant, aimé avec toute l'ardeur, tout l'emportement, toute l'imprudence d'un cœur qui n'est pas épris à demi, aimé une bien grande dame aussi, que son amour avait perdue. Qui sait si le besoin d''amortir de trop cuisants regrets ne le précipita point dans cette vie désordonnée où il se sauvait du dégoût par l'inconstance et les fumées de la vanité ? Qui vous dit qu'au sein même du tourbillon qui l'emportait, rimage de celte infortunée madame de Stainville ne le suivait pas comme un remords incessant? Que de gens mériteraient notre pitié, si nous fouillions audedans d'eux-mêmes, et dont l'enveloppe épanouie dissimule le ver qui les ronge : bien des lèvres ne sourient que pour étouffer un sanglot! Glairval voulut s'élourdir, fuir le passé ; la galanterie lui promettait l'oubli, il se jeta tôle baissée dans tous les excès.

Gela dura vingt ans et plus, vingt ans pendant lesquels son cœup se tut ai complètement qu'il le crut mort. C'était, après tout, une triste victoire qu'il avait remportée là. Le cœur, ce par quoi l'on vit, ce par quoi l'on existe, il n'avait plus de cœur ! Après l'avoir étouffé avec un apparent et persistant stoïcisme, que de fois, dans ses rares moments de solitude et de vide, il regretta d'avoir si bien réussi ; mieux vaut encore souffrir que ne pas vivre. Oh ! qui lui rendra ce trésor qu'il n'a plus? Mais non, les morts sont bien morts, et il devait subir le châtiment de ce long et criminel suicide. Vous

comprenez alors ce sentiment de joie délirante, de débordante ivresse, en découvrant que son cœur n'était qu'endormi. Après vingt ans de sommeil, il se réveillait avec la fougue, presque avec toutes les illusions de la première jeunesse ; le regard d'une inconnue, un seul éclair de cet œil noir qui jetait des flammes, avait suffi pour opérer ce prodige et régénérer une âme vieillie à tout jamais, il le pensait, par la satiété et l'affadissement qui résultent des plaisirs faciles ! Quelle délicieuse nuit il passa! comme son imagination,. cette folle du logis, rêva d-un avenir d'amour et d'enchantements! car, cette fois, 11 voulait aimer et être aimé. Et, chose singulière! il n'avait nulle de ces craintes, nul de ces doutes qui se glissent au sein d'une passion naissante : il lui semblait que cet amour ne pouvait lui échapper, et qu'il n'était pas sur terre de puissance capable d'empêcher ces deux aimants de s'attirer et de se joindre.

Lorsque M. d'Aranda épousa la comtesse, il était plein de l'image d'une aimable fille, recommandable par une honnêteté et une élévation d'âme dont, au reste, elle fut la victime. Cette dernière s'appelait Lolotte Gaucher. Elle avait été la maîtresse de l'ambassadeur d'Angleterre, lord Albermale; plus tard, elle devint la femme d'un officier général, le comte d''Hérouville , auquel on avait songé un instant pour le portefeuille de la guerre, et que cette mésalliance écartait naturellement des affaires. Mais l'histoire de cette Lolotte (elle fournit précisément à Marmontel le sujet de sa Bergère des Alpes) serait un hors-d' œuvre dans ce récit, et trouvera sa place ailleurs, Le comte, tant que milord Albermale vécut,

avait été sans espoir : il crut après sa mort, pouvoir se faire écouter. Mais il vit bien qu'il perdrait son temps et ses peines, et, pour chasser cet amour malheureux, il ne trouva rien de mieux que de contracter un nouvel hymen. Il venait de perdre sa première femme; dans un voyage qu'il fit à Madrid, il épousa une de ses nièces, qu'il rameiia presqueaussitôten France où le rappelaient ses fonctions diplomatiques.

La jeune comtesse, ignorante de la vie, s'abusa quelque temps sur l'affection de son mari : il était si parfait pour elle, si recherché , si rempli d'attentions et de prévenances, qu'une femme plus expérimentée eût pu s'y méprendre. Mais cette erreur ne pouvait durer éternellement : madame d'Aranda finit par s'avouer qu'elle n'était pas aimée, aimée comme elle aimait et comme elle avait le droit de l'être; des égards ne sont pas de l'amour , et elle s'apercevait qu'elle n'avait à attendre du comte que des égards. Un hasard déplorable l'éclaira bientôt sur la vraie cause d'une froideur que sa jeunesse et sa beauté rendaient inexplicable : son mari aimait une autre femme, elle avait une rivale ! Encore une fois, nous passerons sur les détails de sa vie à Paris, où, depuis un an, elle était l'objet des plus acharnés et des plus inutiles assauts; ce sera le thème d'un récit que nous vous ferons quelque jour; qu'il vous suffise que la pauvre jeune femme, au lieu de chercher comme tant d'autres dans un amour coupable un remède à son amour méconnu, se replia sur elle-même;, se renferma dans sa dignité et se résigna à son sort. En vain nos beaux de Versailles mirent-ils en jeu les ressources de leurs séductions et tendirent-ils leurs pièges les plus perfides :

ce qui eût réussi sans doute auprès d'une Française, devait échouer à l^égard d'une Espagnole. Ces dernières étaient loin d'avoir nos mœurs; si elles élaienl aussi faibles, du moins c'était à un sentiment sérieux qu'elles sacrifiaient, et non à une galanterie de mode et de convention. Malgré le feu décevant de ses prunelles, la comtesse eut bientôt la réputation d'un glaçon qui résisterait à un soleil des tropiques. M. d'Aranda s'y trompa comme tout le monde.

Mais une chose qui ne vint à l'idée de personne, c'est que cette âme, inaccessible aux petites passions de nos muguets, dût être par-là même moins qu'une autre prémunie contre l'atteinte d'une passion véritable. Un cœur vide et ardent est un dangereux dépôt, à la garde duquel je ne voudrais rien moins que l'hydre de Lerne, et vous laissez le soin de sa défense à une pauvre femme faible et qu'aucune affectionne protège! Comment ne succomberait-elle pas, quand elle trouve en elle-même un ennemi de plus? Un jour ou l'autre, le pied peut lui manquer; sera-ce bien sa faute? Ne lui demandez pas plus qu'à une citadelle qu'accablent les forces de toute une armée, une résistance énergique, désespérée... Et si, plus tard, le vertige la gagne, ne lui en faites pas un crime, elle a lutté jusqu'au dernier moment, c'est tout ce qu'elle pouvait; eh! que Dieu et son mari ne lui venaient-ils en aide !

Clairval se leva avec le jour. Madame d'Aranda avait tellement occupé son esprit^ que le souvenir de Rosalie et de ses menaces n'était pas venu un seul instant gâter l'ivresse de cette nuit de voluptueuse insomnie. Mais, avec l'aurore, ses craintes se réveillèrent ; il savait quel

salpêtre c'était, et tout ce qu'il avait à redouter d'un premier mouvement de jalousie. TouteCois il ne pouvait supporter l'idée de lui abandonner sa conquête; de gré ou de force, il trouverait bien le moyen de la contraindre à une restitution à laquelle son repos était fatalement attaché. Quoique l'heure fût plus qu'indiscrète, il n'hésita pas à gagner la demeure de sa maiiresse ; il ne se sentait pas d'humeur à respecter un sommeil qui prolongeait ses angoisses: en fin de compte, après lui avoir rendu Tévenlail de la comtesse, elle serait libre de se replonger de plus belle dans les molles et indistinctes vapeurs auxquelles il l'aurait un moment arrachée. Mais, lorsqu'il se présenta à la porte de mademoiselle Rosalie, il rencontra, comme la veille, une consigne rigoureuse qu'il essaya vainement de battre en brèche: mademoiselle Rosalie était souffrante, elle avait besoin de tranquillité ; elle avait défendu, sans réserve aucune, de laisser pénétrer qui que ce fût chez elle avant midi ; elle entendait n'être pas dérangée de toute la matinée.

Cela était suffisamment catégorique. Clairval, furieux, dut encore se retirer sans être rentré enpossessionde l'éventail. Elle avait beau faire, elle ne reculait que de quelques heures une restitution à laquelle il saurait la contraindre. A peine les douze coups de midi frappaient-ils à l'horloge du Palais-Royal, qu'il heurtait de nouveau à la porte de l'actrice, bien résolu, cette fois, à passer sur le corps du valet, si quelqu'autre objection se dressait entre le seuil et lui.

— Eh bien! je puis entrer, j'espère.

— Monsieur, Mademoiselle vous prie de l'excuser ;

elle vient de sortir pour une affaire qui ne souffrait aucun délai,

— Tu mens, elle est Ici.

— Monsieur, je vous jure...

— Ne jure pas et laisse-moi passer... Voilà pour ta peine, ajouta Clairval en lui jetant sa bourse.

— M. Clairval, je ne voudrais pas vous tromper; Mademoiselle est sortie, très-véritablement sortie.

— Encore !

— Mais, Monsieur, que puis-je vous dire autre chose, puisque c'est la vérité?

Clairval, dont le sang bouillonnait, l'écarla avec violence et s'élança dans l'intérieur do l'appartement ; mais, après avoir parcouru les diverses pièces, il put se convaincre de sa sincérité : la cage était vide.

— Elle aura jugé prudent, la malheureuse, s'écria-lil en frappant du pied, de prendre la clef des champs avant mon retour ! Mais, mordieu ! qu'elle ne croie pas m'échapper! d'abord, je l'attends ici.

Il se trouvait alors dans la chambre à coucher de Rosalie. Un petit rire, parti de l'un des angles de cette jolie pièce, le fit tressaillir; il porta vivement les yeux autour de lui et aperçut mademoiselle Olive, la camériste de l'actrice.

— Ta maîtresse tardera-t-elle à rentrer?

— Elle est absente pour le reste de la journée , répondit-elle d'un ton doucereux.

— Mille millions de tonnerres I Ne savait-elle pas que je devais venir ?

— Si fait, monsieur, mais une affaire imprévue...

— Fausseté que tout cela !

— Au reste, elle m'a chargé de dire à monsieur qu'elle rirait trouver, ce soir, dans sa loge.

Clairval vit bien qu'il ne gagnerait rien à attendre; le mieux donc était de battre en retraite et de faire provision de patience jusqu'au soir.

Mademoiselle Olive le suivait de l'œil et riait sous cape. Sans savoir ce qui se passait entre sa maîtresse et lui, elle devinait que quelque orage se formait dans leur ciel, et cela l'accommodait assez. Clairval avait le tort insigne d'occuper une place qu'eût infiniment mieux occupée, à son gré, quelque grand seigneur, qu'au moins on n'eût point aimé pour ses beaux yeux uniquement. Un comédien ne faisait pas le compte de l'honnête fille, qui, depuis que cette liaison durait, se démenait en tous sens et bien inutilement, pour arracher du cœur de sa maîtresse cette sotte et très-improductive passion. Avec quel empressement elle eût offerte celuici ses petits services, et cela sans honoraires, si elle eût pu lire au fond de son àme! Le succès l'indemnisait suffisamment.

L'acteur lui avait tourné le dos et s'était dirigé vers la porte; la soubrette s'en croyait débarrassée, quand il sembla se raviser et revint sur ses pas. Elle lui fit une révérence et lui demanda ce qu'il y avait pour son service. Clairval, sans lui répondre, promena autour de lui un regard farouche, comme une hyène dont on a enlevé les petits et qui se consulte sur la direction probable qu'ont dû suivre le ravisseurs, puis il s'élança vers une petite armoire dans laquelle il se mit à fourrager, ainsi qu'un chat dans de la terre fraîchement remuée. Quelle diable d'idée lui passait donc par la tête ?

ce ne flit bientôt plus qu'un chaos d'effets entassés pêlemêle, de chiffons éparpillés, de hardes sans dessus dessous, un gâchis à faire dresser les cheveux. Devant un pareil remue-ménage, mademoiselle Olive crut y voir trouble : ou elle avait la berlue, ou cet homme était fou ! Elle se jeta sur l'enragé.

— Monsieur, monsieur, vous n'y songez pas ! saccager cette pauvre armoire, mais y a-t il du bon sens !..,

Clairval, pour toute réponse, la fit pirouetter comme un tonton et Renvoya tomber, tout étourdie, à quelques pas, sur l'édredon moelleux d'une ottomane ; il reprit • ensuite ses fouilles avec la même violence. Mademoiselle Olive le regardait faire d'un air ahuri. Vous êtes loin de compte, si vous pensez qu'il s'en tînt à cette belle exécution; au lieu de s'émousser, sa rage ne faisait que croître. Après l'armoire, ce fut le tour de la commode, puis du secrétaire, puis de la chiffonière, de tous les fermants enfin. Il jurait, il tempêtait, si ce n'était pas de la folie, cela y ressemblait fort. Lorsqu'il fut bien positivement sûr de n'avoir pas épargné le moindre placard, il se précipita dans le boudoir et recommença le même manège : nécessaires en bois des îles, meubles de Boule, consoles, rien n'échappa à son ardente et furibonde investigation. Mais, malgré les plus scrupuleuses, les plus minutieuses recherches, le maudit éventail ne se trouvait pas. Où pouvait-elle l'avoir serré?

Il aperçut un petit coffret de forme charmante et d'un merveilleux travail. Il ne fit qu'un bond jusqu'à lui : la boîte était fermée et mademoiselle Rosalie en avait emporté la clef. Le doute alors se changea en certitude, il tenait l'éventail. Il était trop exalté par la vanité de ses

premières recherches pour résister à la tentation de s'assurer sur-le-champ de ce qui en était ; la délicatesse et la valeur de ce précieux petit objet ne rarrêtèrcnl pas un instant, il se mit en devoir de faire sauter la serrure : mais, toute fluette, toute mignonne qu'elle fût, elle résista à ses efforts.

11 vous est arrivé souvent qu'impatienté de chercher, delà pointedevolre couteau, la ligne d'intersection d'une noix rebelle, vous posiez celle-ci sous le pied ou sous la dent, qui avait bientôt forcé l'étroite prison dans laquelle le fruit se trouvait captif; Clairval, lui, n'allait pas faire autre chose : briser impitoyablement le contenant pour s'emparer du contenu. Et il procédait à cette tâche de Vandale, quand l'intervention de la soubrette sauva le pauvre meuble au moins d'une ruine imminente. Mademoiselle Olive, en apercevant cette nouvelle extravagance, qui," cette fois, dépassait toutes bornes, s'était élancée vers le comédien. Mais Clairval la repoussa brusquement et, dans l'impossibilité, séance tenante, d'accomplir ses beaux projets de destruction, il enfila le boudoir, le salon, l'antichambre et la salle à manger, en homme aux trousses duquel le lieutenant de police aurait lâché tous ses limiers, et disparut , la jolie cassette sous le bras.

A peine rentré, certain, pour le coup, de ne rencontrer aucune résistance, il réitéra ses tentatives, l'infortunée serrure ne pouvait tenir longtemps ; elle vola en éclats. Clairval, palpitant, souleva le couvercle du précieux coffre et plongea jusqu'au fond son œil ardent

0 misère ! ô dérision ! le coffre ne renfermait qu'une boucle de cheveux, qu'il reconnut pour être les siens et

qu'il lança dans les flammes , avec un emportement qui l'eût effrayé, si la moindre glace lui eût renvoyé ses traits bouleversés! Mais où était-il donc, cet éventail de malheur? l'avait-elle emporté comme un trophée pour en faire impudemment parade, ou bien, et cette supposition seule lui donnait le frisson , avait-elle réalisé sa terrible menace de la veille? Et nul moyen de sortir d'une aussi cruelle Incertitude ! Il passa le reste de la journée à rôder autour de la maison de sa maîtresse et à s'informer, à sa porte, si elle était rentrée. Mais Rosalie avait prévu cette obstination à la poursuivre et s'était arrangée de manière à échapper à ses importunités. Il fallait se résigner et prendre patience. Quel supplice !

Il jouait, le soir même , dans le Déserteur, de Monsigny.

Avec quels battements de cœur il revêtit l'uniforme de Monte-au-Ciel, avec quels tressaillements il fit son entrée en scène! Madame d'Aranda serait-elle là, et, si elle y était, son regard confirmerait-il ses premières promesses? Il porta rapidement la vue vers la loge d'avantgcène: elle y était, c'était bien elle! L'émolion fut si forte qu'il eut peur de se trouver mal. Cependant, il sut dompter cet émoi tout nouveau d'une âme qui se sent revivre ; il posa la main sur sa poitrine, comme pour en comprimer les pulsations, d'un air qui semblait dire à la comtesse : « Voyez quel effet votre présence opère ! jugez si l'on vous aime ! » et il éleva vers elle deux yeux pleins de flammes.

L'insensé! Il faisait un beau rêve depuis quelques heures ; que ne se tenait-il les paupières closes, et ce

rêve délicieux se fût prolongé d'autant! Quoi ! il avait bien pu sérieusement s'imaginer que cette grande dame se fût brûlée à l'éclat de sa personne et de son talent ! Si elle avait paru un moment enivrée, sans sa sotte et très-naïve fatuité, il eût compris que cette sorte de fascination, c'était l'auteur de la musique et non le chanteur qui l'avait fait naitre, Grétry, en un mot, et non Clairval ! A tout instant dans la vie on trouve à appliquer cette fable du bonhomme : l'Ane chargé de reliques; que de coups de chapeau l'amour-propre s'attribue, qui ont une bien autre destination ! Demandez-le plutôt à Piron, ce bonhomme aussi, qui prenait pour son compte les salamalecs adressés à la madone sous la niche de laquelle il était assis.

Clairval n'avait rencontré qu'un regard souverainement dédaigneux, qui lui fit froid au cœur : supposez un poignard fait avec un glaçon. A coup sûr, la comtesse n'avait pu le regarder avec de tels yeux ; c'était une hallucination, il avait mal vu. L'espoir de trouver dans l'expression tendre et suave de sa figure un antidote à cette première impression produite par un jeu de lumière, par le mensonge sans doute d'une imagination mal assise, lui donna le courage de reporter une seconde fois la vue du côté de la loge d'avant-scène.

Mais madame d'Aranda avait changé de place; elle tournait le dos au théâtre et semblait ne pas plus songer au Déserteur que si elle eût été dans son boudoir, au coin du feu, les pieds dans ses pantoufles, à lire un roman de Dorât. Comment se fût-il abusé sur Tintention de la comtesse? Cela parlait assez haut. En refusant son attention à l'œuvre si coquette de Monsigny, c'était lui

qu'oii voulait humilier. Si sa présomption appelait un châtiment, la correction était sévère ; et la jeune femme eût pu juger du mal qu'elle faisait, qu'elle se fût laissée indubitablement gagner par quelque pitié. Le pauvre Clairval était anéanti, écrasé.

Savez-vous pourquoi l'état d'acteur est souvent le pire des états et celui qui avilit le plus l'homme, cette machine pensante et agissante, auquel Dieu a donné la volonté, comme il a donné l'œil à l'aveugle pour qu'il ne s'en servît point? C'est que, plus qu'aucune autre, la condition du comédien annule l'individu au profit de la foule et en fait une espèce d'automate, ne se mouvant que par ressorts, selon le bon plaisir de celui qui tient en main la ficelle; c'est qu'à toute heure, il doit être un autre au lieu d'être lui ; c'est qu'il n'a pas le droit d'avoir des passions, des goûts, une manière d'être propres ; c'est que le moment où la joie l'étouffé est celui qu'on choisit pour qu'il pleure , le moment où les sanglots affluent dans sa poitrine, celui où il doit rire : rire ! mais il est au désespoir! n'importe, c'est son devoir ; mais la jalousie lui ronge le cœur! n'importe, il ne s'agit pas de jouer Othello, mais Sganarelle, de faire trembler, mais de faire rire. Qu'il se rappelle ce jeune Spartiate dont un renard déchuait le sein sans lui arracher un seul cri de douleur ; l'on n'exige pas de lui un stoïcisme, une impassibilité moindres. Il est la chose du théâtre et du public qui le paient. Que s'avise-t-il d'avoir un cœur, quand on ne lui demande que des poumons, et où en serait l'art, si l'on permettait à ces poupées d'être des hommes? Ils sont sensibles? Alors pourquoi se faisaient-ils comédiens, les malheureux !

Nous n'exagérons rien. Tenez, voyez Clairval. Vous êtes au fait de ce qui se passe au dedans de lui, vous avez surpris sa stupéfaction douloureuse en rencontrant le coup d'œil glacial et méprisant de cette même femme dont le regard étincelant s'abaissait hier jusqu'à lui avec une expression de molle et d'indicible volupté; songez bien à l'âcrelé, au poignant de la blessure; mesurez quel chemin le pauvre Clairval a à parcourir pour arriver à jouer le personnage qu'il lui faut être, et dites-nous si la condition du misérable, condamné à traîner le boulet dans un bagne, est plus épouvantable que cette nécessité inexorable qui ne se contente pas d'asservir le cf^rps (cette servitude n'est rien auprès de l'autre), et s'assujettit le cœur et la pensée, à ses gages comme le reste ?

Clairval avait la mort dans l'âme ; quel moment mieux choisi pour s'acquitter, au grand contentement de la multitude, du rôle de Monte-au-Ciel ! Si c'eût été le Déserteur encore ! 11 y a de la passion, il y a des larmes, il y a du désespoir dans ce rôle-là ; mais non ! par la plus insigne moquerie du sort, c'est Monte-au-Ciel qu'il doit être, un soldat insouciant, gai d'une grosse et brutale gaité de caserne, ivrogne par nature et par passe-temps, et dont la philosophie, le bonheur et la poésie sont tous au fond du verre ! Que vous semble du contraste? L'entendez-vous chanter, la voix avinée, et flageolant sur ses jambes :

Je ne déserterai jamais Que pour aller boire...

Et chanter cela avec ces gestes, ces allures déhanchées,

ces hoquets, ces tournoiements d'yeux d'un homme pris de boisson! Dante, dans son enfer, n'a point imaginé de supplice qui arrivât à la cheville de oelui-là. Et cependant il lui fallait, coûte que coûte, serrer son courage à deux mains et dérober au public une douleur à laquelle il ne devait pas l'initier. Puisqu'il ne pouvait détourner le calice de ses lèvres, le mieux était de le vider sans en laisser soupçonner la profonde amertume.

Contre ce regard d'inexprimable dédain qui le pour- * suivait encore, les applaudissements d'un parterre idolâtre étaient sa seule protestation possible. Un courage factice, une fébrile énergie dissipèrent comme par magie le nuage de morne tristesse dont son front s'était voilé : le sourire revint sur ses lèvres, sa figure s'illumina de celte bonne grosse joie du Flamand de Teniers devant son pot de bière; Clairval se dit, ce que nous autres nous avons fait observer plus haut, que sa pensée ne lui appartenait pas, qu'elle appartenait au public, qu'en un mol, à l'heure où nous sommes, il n'était plus Clairval, mais Monte-au-Ciel.Va donc pour Monte-au-Ciel I va donc pour le soldat ivre, le soldat sans souci, le soldat qui prend la vie comme elle lui vient et qui trouve à rire et à fredonner sa chanson jusque derrière les barreaux d'une prison ! Il a le verre en main, nargue de l'ennui, nargue du chagrin ! L'orchestre a donné le signal ; allons, Monte-au-Ciel, reprenez votre refrain. Vous savez :

Je ne déserterai jamais Que pour aller boire. . .

Jamais Clairval ne fit preuve de plus d'entrain, de

verve comique, et ne joua mieux un rôle qui passe, à bon droit, pour l'une de ses meilleures créations; il se surpassa. De quelle force de volonté il eut besoin pour assourdir une blessure dévorante comme celle qui le mordait au cœur ' On avait voulu l'atterrer sous le poids d'un regard, et il avait voulu, lui, se redresser et se venger par un stoïcisme auquel la franchise de son jeu, la sonorité et l'allure de son chant prêtaient toute vraisemblance.

Le parterre semblait comprendre qu'il lui fallait des bravos, des applaudissements sans fin. Nous avons vu avec quelle frénésie il l'avait accueilli à la représentation du Magnifique : ce n'était rien auprès de l'enthousiasme, de la tempête de hourras, des trépignements qui le contraignirent plusieurs fois à s'arrêter court et à recommencer le morceau. Cette ovation, il l'avait souhaitée, non pas pour ce qui la lui aurait fait désirer quelques jours plus tôt, mais parce qu'elle contenait une dernière lueur d'espérance, bien faible, hélas! mais qui seule l'avait soutenu.

11 porta à la dérobée un œil timide vers la loge de l'ambassadrice : la comtesse n'avait pas changé de posture, elle avait toujours le dos à la scène et semblait ne pas s'apercevoir de tout le tapage qui se faisait autour et au-dessous d'elle. Le cœur du comédien se serra ; fort heureusement le Désrrteur touchait à sa fin, il était à bout de courage, il se fût trouvé mal, si la chute delà toile n'eût mis un terme à cet inexprimable et intolérable supplice.

Le rideau baissé, Clairval s'élança vers sa loge et se jeta sur le premier siège venu; il étouffait. Il était telle-

ment bouleversé, qu'il ne s'aperçut point qu'il n'était pas seul ; il laissa tomber sa tête dans ses mains et poussa un soupir déchirant.

Un rire strident le réveilla en sursaut et le fit retourner brusquement : dans un coin de cette étroite pièce, il vit alors mademoiselle Rosalie qui le regardait d'un air de triomphe cruel et de joie satanique. Il seleva furieux, courut à elle, lui prit le bras et l'attira au milieu de la loge avec une violence telle qu'il lui arracha un cri de douleur.

— Ah ! je vous tiens, enfin !

— Clairval, làchez-moi, vous me faites mal ! ajoutât-elle en cherchant à se débarrasser de cet anneau d'acier qui lui meurtrissait le poignet.

— Oh I je vous tiens ! je vous tiens bien !

— Clairval! encore une fois, vous me faites horriblement mal ! si vous avez si grand'peur que je me sauve, tirez le verrou, mais ne me brisez pas le bras davantage. Je dois l'avoir tout noir ; laissez -moi, vous dis-je !

Elle fit un dernier effort et réussit enfin à se dégager.

— Vous avez passé toute la journée à me fuir ; ne pensez pas que je vous laisse aller avant la restitution de cet éventail, qu'il me faut, qu^il me faut sur-le-champ, entendez-vous! pardieu! je saurai bien vous contraindre à me le rendre !

— Cela vous sera difficile, répondit-elle avec le même accent de sarcasme.

— Oh! ne riez pas, je vous jure bien...

— Je vous conseille de n'en rien faire, vous pourriez être très-empêché de tenir ce serment-là.

— Voulez-vous me rendre cet éventail? articula Clairval, dont les yeux flamboyaient.

— Avec la meilleure volonté du monde, cela me serait impossible.

— Qu'en avez-vous fait alors? interrompit l'acteur, dont la première idée fut qu'elle l'avait mis en lambeaux dans un accès de jalousie.

— Vous tenez donc bien à cet éventail?

— Oh ! le ciel m'est caution qu'il ne me brûlera point les mains, et qu'il sera tout aussitôt rendu à qui il appartient!

— C'est là votre intention?

— Sans doute.

— Eh bien I ëlots, trânquillise^-^VOUâ et feméi'ciezirloi : c'est fait.

— Malheureuse ! s'écria Clalrval.

-^ Ne Vous l'avais-je pas promis ? fépliqua-t-êlië Sans sourciller, je vous ai tenu parole. Votre comtesse â reçu ce matin son éventail, avec un bout de lettre de ma façon, dans un style très- respectueux, ne craignez rien : on a du savoir-vivre et l'on Se pique d'en faire preuve dans les occasions solennelles.

Mademoiselle Rosalie s'était croisé les mains sur la poitrine el attendait de pied ferme les éclats d'une colère qu'elle n'avait que trop provoquée, avec l'impassibilité dédaigneuse de l'écueil qui sait que les flots ne peuvent rien sur lui. Si Clairval n'eût écouté que son premier mouvement, il l'eût brisée comme un verre. Il eut peur de lui ; il était capable de la tuer. Profitant de l'empire qui lui restait sur lui-même, il la prit dans ses bras, ou-

vrit la porte de la loge, la jeta dans le couloir et tira précipitamment le verrou, pour échapper à la friande et alléchante démangeaison de mettre la chanteuse en lambeaux.

Blondcl et Antonio.

C'était donc là le secret de ce regard souverainement dédaigneux, de ce regard empreint d'un intraduisible mépris? A en juger par l'expression sanglante des traits de la jeune femme, la lettre de cette Rosalie avait dû être d'une insolence inouïe. La misérable! et il lui avait suffi de souffler sur le bonheur qu'il avait rêvé, sur cet amour dont il avait savouré par avance les ineffables délices, pour que tout s'évanouit comme les fantômes de la nuit que le jour dissipe ! Et il ne l'avait pas anéantie ! et il ne l'avait pas broyée sous ses poings !

Mais pouvait-il laisser croire que, pour prix de l'enthousiasme qu'on lui avait témoigné, il eût eu l'infamie d'outrager une femme dont le regard avait dû descendre bien bas pour arriver jusqu'à lui? Il ne s'agissait déjà plus de son bonheur, mais de son honneur ; il fallait qu'elle sût comment tout cela s'était passé, de quelle façon l'éventail lui avait été dérobé, et l'inutilité de ses efforts pour l'arracher à cette harpie ; il fallait qu'elle sût

tout, et aujourd'hui plutôt que demain, à l'instant même plutôt que dans une heure. On ne vit pas sous le poids d'un pareil soupçon.

Au sortir de la Comédie-Italienne, Clairval prit la plume ; il n'avait rien de plus pressé que de se disculper dans l'esprit de madame d'Aranda. Quoiqu'il n'osât se l'avouer, peut-être espérait-il encore. Après tout, il était innocent, et aussitôt qu'il aurait, avec ce cachet de vérité qui ne trompe pas, démontré jusqu'à l'évidence sa non culpabilité, pourrait-on raisonnablement lui garder rancune d'une injure dont il avait été la première victime ? Mais ce n'était pas le seul crime qu'il eût à se faire pardonner ; il comprenait qu'il avait un tort bien des fois plus énorme. Ce tort, vous l'avez deviné, c'était d'être l'amant de mademoiselle Rosalie. Mais il avait rompu avec elle, mais il l'avait chassée, mais, à l'heure présente, cette chaîne honteuse était brisée ? Sans doute, mais cette mégère n'en paraissait pas moins décidée à tous les éclats pour défendre son bien ; et elle venait de donner à la comtesse un échantillon de ce dont elle était capable : comment voulait-il que cette noble femme acceptât une pareille lutte? Quelque tenaces que fussent les illusions auxquelles il se cramponnait, elles devaient crouler de fond en comble devant cette impossibilité au premier chef; aussi, aprèsavoir déchiré vingt brouillons plus extravagants les uns que les autres, renonça-t-il à plaider une cause perdue â tout jamais et se borna-t-il, dans la lettre que nous mettons sous les yeux du lecteur, à raconter les faits de la manière dont ils s'étaient passés, avec un laconisme respectueux où, toutefois, l'amour transpirait encore :

« Madame la comtesse,

» Il ne faut rien moins que le besoin de me laver de » l'odieux soupçon de complicité qui pourrait planer sur » moi pour me décider à oser vous écrire. Je ne sais » jusqu'où on a poussé une offense tellement énorme » qu'elle est à peine concevable, et que j'eusse voulu » empêcher au prix dq, tout mon sang ; mais, ce que je » puis dire à la face du ciel, c'est que je donnerais ma » vie pour que le -coupable fût un homme. En deux » mots, madame la comtesse, voici ce qui s'est passé : » Au moment où je me débarrassais de tout l'attirail du » costume du Magnifique, celte malheureuse est entrée » dans ma loge; elle a aperçu votre éventail, elle s'en » est emparée et a disparu avant que j'aie eu le temps » de m'y opposer. Quoique innocent, je ne me pardon- » nerai jamais d'avoir été la cause involontaire de cette » indignité; Dieu veuille, madame, que vous ayez à » mon égard plus d'indulgence que moi-même! Je le M souhaite ardemment, mais je ne l'espère pas. Oh! si » vous saviez pourtant combien je souffre de tout cela! » mais le mal est fait, et il faut bien que quelqu'un en » porte la peine, et il est juste que ce soit moi.

» Recevez, madame la comtesse, en même temps que » mes excuses les plus sincères el les plus humbles, » l'expression du respeclle plus profond, avec lequel, etc.

» CLAIRVAf-. »

Quoique la soirée fût avancée, il ne voulut pas attendre au lendemain à se justifier. Il envoya aussitôt sa lettre à l'ambassade et se coucha plus tranquille. 11 ne dormit guère plus que le jour précédent ; mais quelle

différence entre l'insomnie d'hier et l'insomnie présente ! Alors, c'était l'espérance, les rêves d'amour et de bonheur; maintenant ce n'est plus que la déception que laisse le rêve envolé, et quel rêve ! Et lui, qui se réjouissait de sentir son cœur battre après une léthargie de vingt années ! Il en était déjà réduit à maudire celte résurrection, sans laquelle il serait oalme du moins 5 et que peut-on attendre de mieux^ sur celte terre que le calme, ce bonheur négatif qui consiste à ne pas souffrir? Il était encore au lit, quand son domestique lui apporta une lettre. 11 tressaillit de tout son corps ; mais l'espoir insensé qui lui était monté au cerveau s'évanouit presque aussitôt : il reconnut à la suscription de la lettre l'écriture de Rosalie. Il poussa un cri de rage et jeta le billet avec une sorte d'horreur, Le valet lui dit qu'on attendait une réponse,

— Il n'y en a pas, s'écria Clairval d'une voix de ton-, nerre, et songes à ce que je vais te dire : si désormais tu me présentes le moindre chiffon venant de la même part, je te chasse. Te voilà averti.

— Mais monsieur...

— Ramasse ce papier, ajouta-t-il avec la même volubilité en montrant la lettre du doigt, et rends-le au drôle qui l'a apporté, en lui conseillant de ne pas remettre les pieds ici, à moins qu'il n'ait un faible pour les coups de canne ; sur ce, qu'on me laisse, et que je n'aie pas à me répéter.

A peine levé, Clairval sortit ; où allait-il ? On l'eût fort embarrassé si on lui eût adressé cette question. Il avait besoin d'agitation, de mouvement pour étourdir la douleur aiguë dont il était lacéré, et il marchait afin de s'é-

tourdir. Pauvre Clairval ! amoureux à son âge, et amoureux sans espoir ! Eh ! pourquoi déserter aussi celte voie facile et fleurie qu'il avail si longtemps parcourue, parfols avec lassitude et satiété, il est vrai, mais avec une quiétude et une sérénité que rien n'avait troublées, qu'un souvenir toujours cuisant, malgré les années ? La passion est un hôte plus exigeant que le plaisir : celle-ci réclame toutes vos heures, votre vie entière; celui-là se contente de la part qu'on lui fait, et s'il donne peu, il ne demande pas davantage. Oui, il était fatigué de cette existence vide et tumultueuse, dont la variété mensongère ne le trompait plus ; eh bien ! que ue disait-il adieu à ce tourbillon importun? Le moment d'enrayer, selon l'expression de Lamartinière à Louis XV, était venu ; il fallait écouter l'épuisement et le dégoût qui lui criaient : Assez ! tirer le verrou derrière soi et n'ouvrir la porte à aucun survenant. Voilà ce qui eût été sage, et non de se précipiter, tête baissée, dans cet abîme sans fond que creuse l'amour dans un cœur prêt à s'éteindre. Mais il était déjà trop tard, hélas ! le trait était entré trop avant dans la blessure pour l'en arracher autrement qu'avec la vie ; Hercule avait endossé le fatal tissu de Déjanire, la plaie était incurable.

Il marcha longtemps sans but, uniquement absorbé par le sentiment de sa douleur. Soit hasard, soit instinct, après une infinité détours et détours, lise trouva en face de l'ambassade espagnole. Ses yeux demeurèrent quelques secondes attachés avec une fixité machinale sur les fenêtres de l'hôtel, comme s'il eût espéré rencontrer, derrière un rideau à demi soulevé, le visage de la comtesse. Un passant, qui le coudoya, arracha enfin

le coméciien à sa contemplation extatique ; il poussa un lony; soupii' et reprit son chemin, abiiné dans les mêmes idées chagrines et le même désespoir. Il rentra harassé de corps et d'âme. Il apprit à son retour que mademoiselle Rosalie s'était présentée chez lui.

— Elle doit revenir dans quelques heures, ajouta son domestique.

— Je ne veux pas la voir ! s'écria Clairval dont la fureur se raviva à son nom seul.

— Mais, monsieur, que faire pourtant, si je lui dis que vous êtes absent et qu'elle s'opiniâtre, comme tantôt, à s'assurer par elle-même de la vérité?

— Qui te dit de faire ce conte ? Je suis chez moi, mais je ne veux recevoir personne. Voilà ce qu'il faut qu'elle sache.

Rosalie revint dans la journée et usa de menaces et de séductions auprès du valet de Clairval pour qu'il la laissât pénétrer jusqu'à lui ; mais ce dernier fut inflexible et se dressa comme une muraille devant la porte d'entrée. La jeune femme dut renoncer à lui faire entendre raison et remettre à plus tard l'entrevue qu'elle semblait si ardemment désirer.

Clairval ne jouait pas ; il passa le reste de la journée assez morosement, comme on peut le croire. Le lendemain, c'était encore au tour du Magnifique, dont l'épisode de la rose faisait tout le succès ; car, l'auteur l'avoue lui-même dans son Essai sur la musique, on ne venait que pour la voir tomber, à la onzième scène du second acte.

Lorsqu'il parut, accompagné d'Aldobrandin, il éprou-. va un violent battement de cœur en apercevant madame

d'Aranda. Lui avait-elle ou non pardonné? C'était dans son regard qu'il allait trouver la réponse à sa lettre. La comtesse, cette fois, n'affectait pas de tourner le dos au théâtre ; elle faisait face à la scène et semblait prendre à la pièce le même intérêt que le premier soir. L'expression de son visage était calme et sereine; elle soutint avec une froide impassibilité le coup d'œil suppliant et humblement interrogateur de l'acleur. Clairval vit s^éteindre sa dernière lueur d'espérance; il le comprenait, tout était fini. Le malheureux ! n'en était-il pas réduit à regretter ce regard méprisant et cruellement dédaigneux, qui pourtant l'avait transpercé comme un poignard? On le méprisait hier, il est vrai, mais il occupait la comtesse; mais il était, quoique malgré elle, dans sa pensée intime ; mais il existait pour elle ! Tandis que maintenant se rappelait-elle seulement qu'il eût fait vibrer en elle une corde sympathique? Oh! oui, oui, il avait été un bien grand niais de supposer un instant qu'il eût éveillé un sentiment quelque peu sérieux. Par la vérité de son chant il avait surpris une seconde ou deux l'imagination vive et ardente de madame d'Aranda, au point même de lui faire oublier qu'elle assistât à une comédie ; mais à cela, sans doute, s'était bornée l'influence magique de sa voix et de sa déclamation ; de retour chez elle, l'enthousiasme était tombé, l'illusion s'était envolée aussitôt ; elle avait rougi de sa sotte exaltation, et elle n'y eût plus songé, si la lettre insolente de Rosalie n'eût fait sentir encore le danger et la folie de ces entraînements irréfléchis, qu'on cesse de s'expliquer quand la tête est à jeun. Lorsqu'il en fut à la scène de la rose, involonlairement, et quoiqu'il n'eût conservé aucune espérance, ses

yeux prirent la direction de la loge d'avant-scène, ses bras se tendirent encore du côté de Tambassadrice, comme pour redemander cet éventail qu'il s'était laissé dérober et que, cette fois, il saurait mieux garder; mais la comtesse n'avait point d'éventail. En revanche, elle tenait un énorme bouquet qu'elle portait à chaque instant à sa figure, et qu'elle effeuillait dans les intervalles de ses petits doigts , avec une insoucieuse cruauté. Clairval, naturellement, se compara à ce bouquet : « C'est ainsi qu'elle me traite, se dit-il, elle me déchire l'âme, sans daigner s'apercevoir que c'est par elle et pour elle que je souffre ! Pauvre bouquet! elle ferait bien mieux de lui laisser suivre le chemin de l'éventail ; mais elle s'en gardera bien! »

Il chanta tout le couplet : Tombez, tombez, rose charmante, le nez levé vers les premières loges, avec une émotion qui était trop dans son rôle pour qu'on y cherchât une cause étrangère. A la fin du morceau, une fleur roula à ses pieds, mais ce n'était pas le bouquet de madame d'Aranda, c'était purement et simplement la rose de Clémentine : il la dut ramasser avec un transport qu'il eut quelque mérite à feindre. Aussi le public fit-il preuve d'indulgence et de bienveillante partialité, en applaudissant J'emporte du moins cette rose... Sa voix altérée et creuse était un contre- sens formel javec l'intention qu'il avait à rendre.

Il retrouva dans sa loge mademoiselle Rosalie, qui n'avait vu que ce moyen de pénétrer auprès de son volage. Ses airs de furie avaient complètement disparu ; ses yeux languissants et rouges annonçaient qu'elle avait pleuré. Elle aimait sincèrement et impétueuse-

— abîment Clairval, et la crainte sérieuse de le perdre l'avait jetée dans un violent désespoir. Aussitôt qu'elle put envisager la gravité de son équipée, elle sentit ses torts et chercha dès lors à faire sa paix. Elle écrivit en conséquence, et le lecteur en est instruit, une lettre pleine de tendresse et de repentir ; mais on la lui renvoya sans l'avoir même décachetée. Elle se décida à s'exposer au premier feu, et se rendit chez son amant ; mais la consigne était donnée, on ne voulut pas la laisser entrer. Cela ne présageait rien de bon. Toutefois, elle ne se découragea point : elle méritait ces rigueurs, elle devait les subif aved fertiieté et tâcher, à force de constance et de larmes, de battre en brèche tm cœiir irrité, mais qui ne pouvait être fermé pour elle sans retour. Et c'était dans ce but qu'elle s'ét&it glissée dans lia loge de l'acteur pendant son absence. Elle se précipita à sa rencontre et VOUltit se jeter à son cou, mais celui-ci la repoussa âVee dureté et agita aussitôt le cordon de sa sonnette.

Le gàrçdii de théâtre parut sur-le-champ.

=^ Je prétends, lui dit-il, être seul, lorsque je m'habille, et n'être dérangé par qui que ce soit; s'il t'àrrive désormais d'introduire personne ici sans mes ordres, je te fais chasser.

Puis, se tournant vers sa maîtresse ;

^— Mademoiselle, tenez-vous absolument à demeurer ici?

— Clairval!... balbutia la pauvre fille en croisant les mains et en attachant sur lui ses yeux noyés dans les larmes.

— C'est bien, mademoiselle; puisque c'est là votre

fantuisie, je ne m'y oppose point. — Tu vas, ajouta-t-il en se tournant vers le garçon de théâtre avec le même flegme apparent, faire approcher un carrosse de place. Je m'envelopperai dans ce manteau, et j'irai me déshabiller chez moi.

Rosalie, à cette parole, oublia son rôle de suppliante, elle oublia qu'elle était venue pour apitoyer ce cœur de rocher. Ses larmes se séchèrent, la rougeur de l'indignation empourpra son joli visage, ses sourcils et ses lèvres se contractèrent, elle se redressa de toute sa hauteur.

— C'est inutile, s'écria-t-elle, je me retire. Mais je me vengerai; oh! oui, je me vengerai! ajouta-t-elle d'une voix sourde et saccadée.

Elle sortit de la loge en lançant à son amant un regard brillant de fureur et de haine.

Clairval fut trois jours sans jouer. L'agitation intérieure dont il «était la proie l'avait assez notablement bouleversé pour qu'il eût besoin de reprendre haleine et de se remettre de ces secousses. Après cette courte halle, il reparaîtrait dans Richard Cœur-de-Lion, ce chefd'œuvre de Grétry redevable de sa longue jeunesse autant sans doute à un concours heureux de circonstances qu'à la fraîcheur de sa musique [i).

(1) Sous l'Empire et sous la Restauration, Richard dut être écarté du répertoire à cause des allusions bien opposées que le public de ces deux époques crut trouver dans le personnage malheureux et proscrit du Cœur-de-Lion. Mais une anecdote que nous consignerons ici, c'est l'audace de Clairval, qui, fidèle au passé, plus intrépide que bien des gens dont on était en droit d'attendre

Madame d'Aranda, comme toujours, était daus sa loge. L'ambassadeur l'avait accompagnée ; il se tenait dans le fond et sifflottait en promenant dans toute la salie un regard insouciant et nonchalant. Le duc de Lauzun, de retour d'Amérique, où il était allé, ainsi que le marquis de Lafayette, M. de Ségur el tutli quanti, servir la cause de l'indépendance sous Washington et Rochambeau, était assis auprès d'elle.

Quoiqu'il fût jeune encore, Lauzun avait l'air mélancolique et accablé de l'homme qui, après avoir pris la vie pour un roman, s'est successivement heurté à toutes ses aspérités el meurtri à chaque pas à sa réalité brutale et décevante. Seul, peut-être, au milieu de cette société sceptique et pourrie, il avait envisagé l'amour au sérieux, et, s'il céda au torrent avec cet emportement des natures de feu, ce fut également avec une bonne foi,

davantage, ne craignit pas, en pleine révolution, de parodier ainsi la romance si connue :

O Louis! à mon roi!

Notre amour l'environne ; Pour notre cœur c'est utie loi D'être fidèle à ta personne.

Aux yeux de l'univers,

Nous briserons tes fers Et nous le rendrons ta couronne.

Reine infortunée! ah! que ton cœur Ne soit plus navré de douleur ; il vous reste eiicor des amis...

C'est là sans doute de la très-pauvre poésie, mais que l'intention et le péril relèvent singulièrement.

une ingénuité clievaleresque el cet entier dévouement des anciens preux. Il était un anaclironisnie vivant : ii eût dû venir au monde trois ou quatre cents ans plus tôt, du temps des Duguesclin et des Bayard. Aussi fut-il tour à tour dupe et de l'amour qui se moqua de lui, et d'une grande princesse qui l'abandonna après lui avoir souri, et d'une révolution à laquelle il sacrifia honneurs, titres et santé, et qui l'en récompensa en le faisant monter sur l'échafaud de Custine.

Au moinent où nous sommes, il regardait plutôt, pour ainsi dire, la vie passer et défiler devant lui qu'il ne vivait lui-même ; son existence manquait de lien et d'intérêt, c'était une machine qui s'usait dans l'inaction et se consumait dans une incurie d'autant plus alarmante qu'elle n'avait point une raison d'être bien formelle. Une sorte d'inquiétude vague et indistincte semblait cependant tenir en haleine cette énergie qui n'eût pas demandé mieux que d'être mise à l'œuvre; et c'est à ce besoin de moteurs nouveaux pour raviver une existence blasée qu'il faut attribuer l'ardeur avec laquelle, lui et tant d'autres grands noms, comme les Noailles , par exemple , accueillirent avidement ces étranges idées de liberté et d'affranchissement, dont le premier effet était pourtant de leur enlever biens, titres, privilèges et de briser leur blason. Mais quelques années s'écouleront avant le cataclysme qui fit du duc de Lauzun le général républicain Biron, et nous n'avons pas à nous en occuper. Avant les hommes d'action, viennent les rhéteurs; c'était encore alors le tour des encyclopédistes, celui des autres ne viendra que trop tôt.

Lauzun s'était lié intimement avec l'ambassadeui- ; il portait à sa jeune femme une affeclioa dénuée d'alliage, car tout était dit pour lui en fait d'amour. La candeur de la comtesse, son esprit vif, original^, passionné et d'une ingénuité tout enfantine l'avaient charmé, et il s'était attaché à elle comme une providence, en vue des périls dont elle ne pouvait manquer d'être assaillie au sein de celle ville perdue qui dansait sur des barils de poudre avec une effrayante sécurité. Il savait qu'elle n'était pas heureuse ; elle avait besoin d'un ami qui pût la guider et la soulcnir, jouer le rôle enfin qu'eût dû jouer son mari. Jusqu'à ce jour, elle n'avait eu aucun combat sérieux à soutenir contre elle-même, mais l'orage pouvait se déclarer d'un moment à l'autre, et il voulait être là pour veiller sur elle et l'aider de ses avis, de ses consolations et de son expérience. On voit qu'en vieillissant, Lauzun était, au fond, demeuré le même et ne s'était guère cor- 'igé de ce défaut que lui reprochait, à ses vingt ans, la jolie et coquette madame d'Esparbelle, son penchant à singer les paladins des anciens jours, défaut qui eût été une vertu jadis, et qui alors n'était qu'un ridicule assez rare pour être piquant, en tout cas.

Quelques instants avant le lever du rideau, un quatrième personnage parut dans la loge. C'était le vieux maréchal de Richelieu, sous la férule duquel se trouvaient les théâtres de Paris, qu'il régentait en vrai pacha. Il venait de se remarier, malgré ses quatre-vingtquatre ans, et songeait très- sérieusement à donner un frère au duc de Fronsac : et, sans un accident, celte mauvaise plaisanterie se fût réalisée après les neuf mois de rigueur. Lauzun se leva aussitôt et lui offrit sa place

aux côtés de la jeune femme, mais il refusa et demeura sur le derrière de la loge avec M. d'Aranda. A peine s'élail-on salué de part et d'autre que la toile cessait de voiler le théâtre.

La scène, comme vous savez, se passe au pied du château de Liniz, oii Richard est retenu prisonnier par les ordres de l'empereur d'Allemagne, et dont on aperçoit, à droite, les hautes et formidables tours. La pièce s'ouvre par un chœur de paysans : Chantons, célébrons ce mariage. Ce morceau d'ensemble achevé, les villageois se séparent et retournent à leurs travaux, chacun de son côté. Alors survient un vieillard à barbe blanche escorté d'un enfant à minois espiègle et éveillé . le vieillard, c'est Biondel, le compagnon de Richard, qui, sous ce déguisement, bat l'Allemagne en tous sens, à la recherche de son roi, captif contre tout droit des gens; l'enfant est un jeune gars du pays appelé Antonio, auquel il demande sa route. Biondel, c'est Clairval ; Antonio, c'est mademoiselle Rosalie. Ils ne s'étaient plus revus. Celle-ci avait compris sans doute que leur rupture était irrémédiable, et, en fille sensée, elle en avait pris son parti.

Biondel, disons-nous, s'avance du fond du théâtre, il est aveugle, il faut qu'il le paraisse, du moins, et, pour rendre l'illusion plus complète, il doit prudemment s'appuyer sur le bras de son guide mutin. Ainsi fil-il. Mais, à peine eut-il posé la main sur le poignet d'Antonio, qu'il poussa un cri de douleur on ne peut plus dissonnant, et qui fut jugé tel par le parterre, du sein duquel surgit aussitôt un concerto de sifflets et de huées formidables.

Clairval eût chanté faux, il eût été l'acteur le plus détesté, au lieu d'être l'acteur le plus aimé, le plus gâté, le plus caressé de tout Paris, que cette sévérité eût été encore inexplicable. Il en devint plus que pâle, il en devint livide. A cette musique inconnue jusqu'alors à ses oreilles, son sang se glaça, il s'en fallut de peu qu'il ne tombât à la renverse et ne s'évanouit sous ce coup de foudre.

Quant à mademoiselle Rosalie, elle le suivait du coin de l'œil d'un air méchant et vindicatif; elle semblait triompher, comme si elle eût soulevé cette tempête. Madame d'Aranda s'était vivement retournée ; elle rencontra le regard impudent de l'actrice, regard dont la traduction pourrait être celle-ci : « Ah ! un acteur applaudi vous agréait fort, belle dame; un acteur sifflé et honni sera t-il autant de votre goût? »

Cependant, les sifflets durent se taire.

Clairval, qui se sentait mourir, fit un admirable effort sur lui-même. Le public, au demeurant, n'usait que du droit qu'il avait acheté en entrant; c'était à lui, le misérable histrion, de courber la tête sous celte humiliation, et, quelque rude qu'elle fût, de la prendre en esprit de pénitence. Il posa donc une de ses mains sur son cœur pour en comprimer les battements impétueux, et se mit en devoir de jouer son rôle :

« — Antonio, qu'est-ce que j'entends? J'entends, je » crois, chanter ? »

A cette question d'un à-propos d'antiphrase, les rires ironiques, mêlés à quelques sifflets opiniâtres , l'interrompirent de nouveau et couvrirent la voix d'Antonio, qui répondait :

— ^iaS —

« — Ce n'est rien : c'est tout le hameau qui .s'en ic- » tourne chez lui après l'ouvrage des champs. »

Le livret ne portait que celte simple phrase; mais mademoiselle Rosalie, profilant du bruit et de la rumeur de la salle, se pencha vers son amant et trouva le moyen de lui glisser à l'oreille, d'une voix sifilante comme le souffle d'une vipère :

— Ah 1 ah ! ce n'est pas si doux qu'un peigne.

Malgré le tumulte qui avait lieu au parterre, la majeure partie de l'assemblée paraissait aussi indignée qu'émerveillée de la façon toute nouvelle avec laquelle on accueillait le roi de la Comédie-Italienne. Les premières et les secondes loges s'agitèrent convulsivement pour protester contre celte manifestation non moins injuste que grossière. Clairval avait les femmes pour lui :il était si beau, si élégant, si distingué! il avait de si grands airs, une allure si galante et si noble ! elles prirent toutes sa défense, et n'eurent pas de peine à faire partager ce qu'elles éprouvaient aux hommes qui les entouraient, et qui se demandaient en vain la cause du cri de douleur de Blondel et celle de l'irritation dont il était l'objet. Mais cette levée de boucliers des loges en sa faveur n'eut d'autre résultat que de ranimer la furie du parterre ; les sifflets jouèrent de plus belle, au point de rendre impossible la continuation de la pièce.

Clairval, malgré l'étrangeté d^une pareille réception, malgré aussi sa fierté naturelle et toute une carrière non interrompue de succès, avait bien pu se contenir un instant devant cette souveraineté sans appel dont il n'y avait pas moyen de décliner la compétence. Mais sa patience, mais sa résignation étaient à bout. D'ailleurs, il

n'eiï était plus, lui, m savoir ce (lui lui attirait ces avanies; il avait affaire à une cabale et pas à autre chose, à des gens gagés pour le siffler et le huer, et qui gagnaient consciencieusement leur argent. Le vrai public était en dehors de ces clameurs, et les gestes amis qu'on lui adressait des loges en étaient la preuve la plus irrécusable.

Il se fût avili à ses propres yeux en ne se redressant pas sous un affront si peu mérité, sous ces sifflets achetés et salariés. Sa belle et imposante figure, un moment courbée sur sa poitrine, se releva audacieusement, son œil étincela et lança des éclairs. Pas un de ceux qui l'insultaient si lâchement en se confondant dans cette foule où il ne pouvait aller les chercher, ne se fût senti la force d'affronter ce regard plein de fureur et de mépris écrasant. Rendra-t-il outrage pour outrage? Il eut l'idée de jeter, au milieu de cette foule, son gant en forme de défi. Mais il y dut renoncer : d'abord, et cette raison suffit de reste, parce que Blondel le ménestrel n'avait pas de gants, et qu'il pouvait tout au plus lancer à cette meute d'aboyeurs sa barbe postiche, ce qui eût étrangement compromis la dignité de l'homme bassement insulté en terminant cette avanie par une scène grotesque et bouffonne.

Il ne se possédait plus : pour peu que cela se prolongeât davantage, il se sentait capable des plus terribles extravagances. Aussi, quelles que fussent les conséquences graves de ce dernier parti, se résolut-il sagement à battre en retraite et à laisser siffler ces gens-là jusqu'au jugement dernier, si tel était leur bon plaisir. Mademoiselle Rosalie demeura seule sur le théâtre.

La représenlation était désormais impossible, à moins queClairval ne consentit à reparaître, ce qui était assez problématique ; en tous cas, il était indispensable, pour quelque temps, d'abaisser la toile, qui retomba tout comme si le premier acte de liichard eût été joué d'un bout à l'autre.

— Par la corbleu ! s'écria M. de Richelieu, je vais savoir ce que cela signifie.

— Je vous accompagnerai, si vous le voulez bien, monsieur le maréchal, dit M. d'Aranda. Je suis aussi curieux que vous de connaître le mot de cette charade.

— Eh bien ! venez, et vous me verrez dans l'exercice de mes fonctions. Il y a cent à parier que je vais envoyer quelqu'un coucher au For-l'Evêque ou à Saint- Lazare. Venez vite, venez; madame la comtesse nous excusera.

La comtesse ne répliqua rien. Elle avait la pâleur d'une morte. Lauzun en fut effrayé et lui demanda si elle se trouvait mal. Elle lui répondit que non par un signe de tête : il lui eût été bien impossible de proférer une parole,

• Le lecteur est sans doute assez impatient d'apprendre ce qui a donné lieu au tumulte que nous venons de décrire.

Mademoiselle Rosalie était de ces natures volcaniques qui haïssent aussitôt qu'elles n'aiment plus, et cela avec le même cœur et de toute leur âme. En quittant Clairval, elle avait juré do se venger, et elle ne songea pas à autre chose durant les trois jours qui suivirent. Et, pour une femme jalouse, se venger c'est frapper

deux coups à la fois : frapper le Irailie el frapper celle qui en a fait un traître. Mais, la détermination prise, restait le comment. Oh ! si elle pouvait rendre leur bonheur impossible ! Ce qui avait séduit cette grande dame, c'était moins la personne même de Clairval que le grand acteur, l'acteur chéri, l'acteur idolâtré; son amour était moins de l'amour que de la vanité. Qu'elle enlevât, elle Rosalie, à Clairval son prestige, elle lui enlevait en même temps l'amour de la comtesse. Pour l'aimer bien profondément, il eût fallu qu'elle l'eût connu, et elle no lui avait jamais parlé, elle ne l'avait entrevu qu'aux lueurs fantastiques de la rampe ; l'amour donc de la comtesse ne devait pas survivre au moindre accroc fait au manteau du Magnifique. Il y avait, après tout, de la vraisemblance dans un pareil argument. Au bout d'un quart d'heure, Rosalie eut imaginé l'expédient infernal. Elle employa trois jours à se composer un parterre de sa façon, ce qui n'était pas le plus difficile. Le mot d'ordre à ses sicaires d'un nouveau genre fut celui-ci : « Clairval, à son entrée en scène, poussera un cri de douleur, ce sera le signal : sifflez-le, huez-le, exclamezvous à tout rompre, et votre argent sera bien gagné. » Mais, pour cela faire, il était indispensable que Clairval criât, et ce n'était point dans son rôlej elle y avisa. II était aveugle, ou feignait de l'être, et Antonio était le guide du pauvre aveugle. Que fit-elle? elle métamorphosa le bas de sa manche en une perfide pelote, lardée d'un millier d'épingles dont les pointes sortaient en dehors. Comment eût-il pu deviner cela? A peine eût- il serré le bras de celle-ci qu'il bondit en poussant un cri arraché par l'inattendu et la violence de la douleur, el

là.

coijiiiianila lui-iuêmc le feu comme un militaire condamné à passer par les armes. On saisit actuellement l'intention méchanto de la phrase qu'elle lui adressa : « Ce n'est pas si doux qu'un peigne. » C'était une allusion au premier métier de Clairval.

Lorsque le maréchal arriva dans le foyer des artistes, tout était sens dessus dessous. M. de Richelieu ordonna qu'on lui amenât les deux acteurs. L'explication fut courte. Clairval, tout palpitant de fureur et de honte, raconta, des larmes de rage dans les yeux, la trahison de Rosalie, qui convint de tout le plus tranquillement du monde, et avec un petit air de bravade qui appelait la cravache. Quoique la coupable fût jolie, et qu'il le vit bien, le maréchal sentit qu'en cette circonstance il devait faire preuve d'une rigoureuse et inflexible sévérité ; il n'y avait pas moyen d'être indulgent, le scandale avait été trop grand pour ne pas sévir.

— Dans un quart d'heure au plus, dit-il, on lèvera le rideau et l'on recommencera Richard. Vous n'avez plus rien à craindre, Clairval, c'est moi qui vous en réponds : le premier qui vous sifflera n'aura pas besoin de s'inquiéter d'un gîte pour sa nuit. — Quant à vous, mademoiselle, vous irez, après la représentation, bien entendu, coucher à l'hôtel de la Force, oîi vous serez la pensionnaire de Sa Majesté jusqu'à nouvel ordre, pour vous apprendre à être moins piquante une autre foi.*;.

Et il pirouetta sur ses talons aussi lestement que s'il eût eu soixante ans de moins dans les mollets.

Dans l'intervalle de quelques secondes, le mot de l'énigme volait de bouche en bouche ; toute la salle fut aussitôt informée de l'espièglerie tant soit peu osée de

ijiadeinoiselle Rosalie. Vous concevez alors quelle réaction s'opéra en faveur de Clairval ; il n'y eut plus qu'un cri, qu'une voix: Clairval! Clairval! On l'appelait avec des trépignements, une ardeur furibonde, qui eussent pu faire craindre qu'on ne le mît en pièces pour emporter chacun quelque chose de ce singulier martyr. On ne voulut pas attendre le lever du rideau, il dut céder à l'impatience d'un public qui brûlait de répandre sur ses blessures le baume infaillible de ses bravos. Inutile d'ajouter que la cabale, démasquée, jugea prudent de laisser dormir ses sifflets dans ses poches.

Lorsqu'il parut, ce fut un fracas d'applaudissements, de battements de mains, de cris d'enthousiasme, une ovation telle, que l'heureux acteur en fut réduit à remercier intérieurement mademoiselle Rosalie du tour de page qui lui valait ce triomphe. Mais que lui faisait ce triomphe, hélas I S'il avait souffert de l'humiliation que maintenant on s'efforçait de lui faire oublier, c'est qu'elle en avait été témoin, elle. Les outrages dont on l'avait abreuvé à cause d'elle lui avaient-ils au moins inspiré quelque pitié?

Il leva vers la comtesse un regard empreint d'une anxiété si implorante, que celle-ci, pénétrée d'outre en outre par cet œil timide et brillant de tendresse, perdit de vue ses griefs contre lui. Cédant à l'impétueuse spontanéité de son âme de feu, elle lui jeta follement son bouquet , qu'il ramassa en s'inclinant profondément, tandis que le rideau retombai! urla scène.

•Cette extravagance inouïe était, du reste, au diapason de l'entraînement général. Toutes les femmes agitaient en l'air leurs mouchoirs et leurs éventails; madame

d'Aranda, en lançant son bouquet sur la scène, ne fui l'objet d'aucun soupçon. Lauzun seul devina peut-être ce qui se passait au dedans d'elle.

— Diable! madame la comtesse, dit le maréchal, ce Clairval est un heureux drôle. Je voudrais bien être à sa place.

— Madame d'Aranda, répondit l'ambassadeur souriant, se croit encore en Espagne. La seule différence qu'il y ait;, c'est que Clairval, au lieu d'avoir été éventré par la corne d'un taureau furieux, n'a reçu d'autres blessures que des piqûres d'épingles et d'amour-propre, et cela est moins dangereux. Dieu merci !

Clairval, exalté au septième ciel, était allé attendre dans sa loge le moment de sa rentrée en scène, après le chœur des villageois. Quanta mademoiselle Rosalie, on veilla à ce qu'elle se débarrassât de la forêt d'épingles dont sa manche était plantée. Elle s'exécuta sans aucune objection. Cette pelote meurtrière devenait désormais inutile : un loup n'est pas pris deux fois au même piège.

Madanit^ do .^tainTilhv

La comtesse se leva. Elle avait le visage bouleversé/

— Monsieur le comte, dit-elle à son mari, cette vilaine scène et ces effroyables cris m'ont tellement remuée que je ne saurais demeurer à celle représentation. Je me trouve vraiment mal à l'aise; veuillez me reconduire jusqu'à ma voiture : je n'aurai pas la cruauté d'exiger le sacrifice de votre soirée.

— Vous savez, ma chère amie, que ce ne serait point un sacrifice, et c^est ce que je vous prouverais bien, si je ne devais me rendre au jeu de la reine.

— Vous êtes fort heureux, répondit la jeune femme en souriant le plus possible pour déguiser son trouble, d'avoir un prétexte comme celui-là, qui vous sauve trois ou quatre mortelles heures de lête-à-têle avec une femme en puissance de vapeurs.

— C'est chercher une mauvaise querelle au comte, fit Lauzun ; la nécessité le prive d'un plaisir et non d'une corvée, comme madame d'Aranda voudrait le faire croire. Si madame la comtesse ne trouvait pas qu'elle perdît trop au change, je lui demanderais la faveur de passer avec elle ces formidables heures.

— Vous mériteriez bien, monsieur le duc, que je vous prisse au mot.

— Essayez, madame, essayez.

— Eh bien ! Laiizun, j'accepte pour la comtesse, répliqua l'ambassadeur. Vous êles une langue dorée, les vapeurs de madame d'Aranda seraient bien tenaces , si le charme de votre conversation ne réussissait pas à les dissiper. Je suis sûr, à mon retour, que la migraine aura totalement disparu : on a pour vous une prédilection plus qu'inquiétante, savez-vous? et qui m'alarmerait, si je ne vous connaissais.

— Oh ! moi, je suis un vieillard, répondit Lauzun avec un sourire mélancolique.

— Vraiment, il n'y a plus d'enfants! s'écria le maréchal, malpeste ! monsieur, que suis-je donc alors?

Quoique d'ordinaire la société de Lauzun lui fût particulièrement attrayante, madame d'Aranda eût de beaucoup, en ce moment, préféré qu'on la laissât à ellemême. Lauzun, lui, paraissait avoir quelque motif de désirer de raccompagner. Son empressement à profiter de la mise en demeure de l'ambassadeur n'échappa pas à M. de Richelieu: M. de Lauzun était un infâme hypocrite qui faisait le mort pour qu'on ne prît pas garde à lui, comme les chats à la veille de se jeter sur leur proie. Un vieux pécheur, ainsi qu'était le maréchal, ne pouvait logiquement supposer autre chose. Que diable ! les jolies femmes sont créées pour être courtisées, et la réputation de Lauzun donnait un démenti à ses petites mines dévastées et anéanties, dont lui, Richeheu, n'était pas dupe.

M. d'Aranda reconduisit sa femme Jusqu'à son carrosse dans lequel le duc monta, et vint ensuite retrou-

ver le vainqueur de Port-Mahou et des scrupules de madame Michelin.

La comtesse fit défendre sa porte.

— Vous l'avez voulu, dil-elle en se tournant vers Lauzun, il faut bien que vous encouriez tout au long les conséquences de votre bravade. Vous verrez ce qu'il en coûte à affronter les vapeurs, la migraine et les nerfs d'une femme, et vous n'y reviendrez plus, je vous en réponds.

C'était dans son boudoir qu'elle s'était retirée. Elle tomba presque affaissée sur un sopha qui tenait l'angle d'une jolie petite cheminée de marbre blanc où pétillait un feu allègre et joyeux. Le duc s'assit dans le coin opposé. Durant quelques secondes, le silence ne fut troublé que par le féerique bavardage des salamandres ailées qui s'échappaient du foyer en mille sens. Madame d'Aranda avait la lête enfouie dans l'un des coussins, les yeux à demi fermés ; son air langoureux et dolent annonçait qu'elle n'entendait faire d'aucune sorte les frais de la conversation. Cependant comme le silence commençait à se prolonger et que M. de Lauzun ne se pressait pas d'y mettre un terme, elle fit un effort sur elle-même, et, l'interpellant avec un pâle sourire ••

— Eh bien ! que vous disais-je? voilà que mon mal vous gagne, vous êtes devenu triste comme un bonnet de nuit; encore un peu, et vous aurez tout à fait lespleen, cette très- sotte chose que messieurs les Anglais viennent promener sur le continent, pour en trouver le débit, j'imagine.

— Vous vous rrféprenez, madame, sur une taciturnité dont je vous demande excuse. Mais je vous avoue-

rai que, si la scène qui vient de se passer à la Comédie- Ilalienne vous a vivement émue, l'aspeclde Clairval n'a pas produit sur moi une impression moindre. Je vais fort rarement à la Comédie- Italienne, et je ne revois jamais cet acteur sans qu'une suprême tristesse s'empare de moi.

Madame d'Aranda regarda le duc d'un air étonné et avidement curieux.

— Pourquoi cela? lui demanda-t-eile avec une vivacité passionnée. Vous le connaissez donc?

— Oui ! répliqua-l-il en poussant un soupir.

— Depuis combien de temps ?

— Oh! cela date de loin, de vingt ans à peu près.

— Si j'ai bien compris, balbutia l'ambassadrice avec une insurmontable hésilalion, vous auriez à vous plaindre de lui?

— De lui? hélas ! ii ne fut coupable que d'imprudence, que de trop d'amour... Mais sa vue me reporte à un épisode si déplorable de ma jeunesse, que je n'entends même pas prononcer son nom sans un tressaillement douloureux.

— J'ai peur de vous paraître indiscrète, monsieur de Lauzun ; et cependant, croyez-le bien, il y a autant d'intérêt que de curiosité dans mon désir de connaître cette triste histoire, si vous pensez pouvoir me la raconter sans violer un secret auquel nul ne doive toucher.

— Un secret? hélas! ce n'en est point un. Vous n'avez jamais entendu parler de la comtesse de Slainville?

— Jamais.

— J'aurais dû le deviner. Qui peut songer à elle maintenant, si ce n'est lui et moi?... d^ailleurs, j'oublie trop

souvent que vous u'èles parmi nous que depuis uu an, et que vous ne pouvez être au courant de la chronique d'une époque si reculée déjà. Vous n'étiez même pas de ce monde quand cela se passa.

— Eli bien! je vous écoute, monsieur le duc, murmura-t-elle avec un certain tremblement dans la voix qui n'échappa pas S celui-ci.

— Je commence donc, fit Lauzun.

u M. le comte de Stainville, frère cadet du duc de Choiseul, était au service de l'empereur lorsque ce dernier prit en main le portefeuille de la guerre. En sa qualité de cadet, il était sans fortune. Le ministre le fit d'abord entrer au service do France avec le grade de lieutenant général, puis on songea à le marier convenablement, ce que la position de l'aîné rendait, du reste, assez facile. On jeta les yeux sur une riche héritière, mademoiselle de Glermont-Reynel, bien qu'elle eût quinze ans tout au plus, et celte affaire ne traîna point. M. de Stainville revint de l'armée tout exprès pour la cérémonie. Je n'ai jamais vu de femme plus charmante et qui joignit à un caractère accompli autant de séduction et de qualités' enchanteresses que mademoiselle de Clermont: si plus tard elle eut des torts, ce furent ceux de la plupart des femmes au milieu desquelles elle se trouvait ; encore aurait-on à objecter pour sa défense une union disproportionnée fiançant une enfant, dans toute l'acception du mot, à un homme ayant trois fois son âge. Mais, quant au cœur, je n'en crois pas de plus tendre et de plus dévoué. J'étais bien jeune lorsque madame de Stainville vint à la cour ; elle m'éblouit comme un rayon de soleil. Elle sembla faire

quelque allention à moi ; les .seiiliuienls qu'elle m'inspirait parurent la llaller d'abord, mais clic senlil el on lui fit sentir qu'il serait aussi imprudent que ridicule d'écouler un écolier de quatorze ans qui ne pouvait faire un pas sans la permission préalable de son gouverneur, ce qui n'était que trop vrai, et ma cause fut perdue. Il faut dire que M. de Jaucovrt fut pour beaucoup dans ma disgrâce ; du moins fût-ce lui qui en profila.

» A l'âge que j'avais, il n'y a point de longs chagrins; je réussis assez vite à oublier madame de Slainville. Si M. Roch, mon précepteur, s'était chargé de m'apprendre, tant bien que mal, un peu de latin, d'hisloire et de blason, à cela se bornait son programme. La jolie comtesse d'Esparbelle, cousine de madame de Pompadour, succéda à M. Roch. Ce n'était pas précisément tomber de Charybde enScylla. Le précepteur éiait fort de mon goût, et je n'eusse pas demandé mieux que de le garder le plus qu'il m'eût été possible ; mais la comtesse était de nalure peu constante. M. le prince de Condé, qui cependant n'était plus un écolier, se mit sur les rangs, et je fus sacrifié, comme je l'avais déjà été à M. de Jaucourt. Mais, cette fois, les ailes m'étaient poussées, je n'étais plus un enfant. J'allais beaucoup à l'hôlel Choiseul ; mon père et M. de Slainville avaient épousé les deux sœurs, ce qui avait établi une étroite intimité entre l'une et l'autre maison. Je crus m'apercevoir que la duchesse de Grammont avait sur ma très-indigne personne certains projets, qui eussent pu arriver à terme sans sa belle-sœur, à laquelle on n'en pardonna jamais le renversement. Je veux parler

de madame de Stainville, qui devenait de jour en juinplus ravissante. Nous nous revîmes : on avoua qu'on avait eu des torts envers moi ; mais on me «laissa, par un regard bien tendre, entrevoir qu'on n'était pas trèséloignée de vouloir les réparer. Que vous dirai-je? mon amour se ralluma de plus belle; j'étais ardent, la comtesse était vive, passioimée : nous ne tardâmes pas à nous entendre, et madame de Grammont dut perdre tout espoir.

') Nous étions trop jeunes et nous nous aimions trop sincèrement pour n'être point imprudents et faciles à deviner. Notre intimité transpira, elle cessa d'être un secret pour les deux intéressés à l'entraver. L'un de ces intéressés était madame de Grammont; vous supposez naturellement que le second était M. de Stainville? vous vous trompez. Il ne s'agit ni plus ni moins quede M. de Choiseul. Le duc avait des prétentions que je venais contrarier; ce qui ne devait pas, au reste, l'empêcher de battre en brèche de toutes les manières l'insensibilité de sa chère belle-sœur. Caché dans une armoire grillée où il ne me soupçonnait pas assurément, je fus à même d'entendre ses déclarations, ses prières, ses instances passionnées et ses menaces, car il finit par avoir recours à ce dernier moyen ; et je me trouvais compris dans ces menaces, comme de juste. Mais la jeune femme fut inflexible ; le ministre se retira furieux, en protestant qu'on se repentirait d'avoir dédaigné son amour. A partir de ce moment, mille entraves se dressèrent entre nous. Nos rendez-vous, nos tête-àtête devinrent de plus en plus difficiles : c'était à peine si nous pouvions nous serrer la main à la dérobée et

échanger furliveinenl uikj p'ïirule, un regiiid. Je venai^ (l'épouser, d'ailleiiis, mademoiselle de Boiifflers, et, bien que la froideur de madame de Lauzun me mil fort à l'aise, cette circonstance ne contribuait pas à nous rapprocher. On avait réussi à monter la lêle de M. de Slainville el à lui persuader d'être jaloux ; il ne perdit plus sa femme de vue, usant de ces petites ruses de mari qui ne manquent jamais leur effet, quelque grossières qu'elles soient, parce que les amants sont gens à compromettre le bonheur de toute leur vie pour un quart d'heure d'ivresse.

» Deux fois, je faillis être surpris chez la comtesse : la dernière, je fus assailli ptès du Palais-Bourbon par des coupe-jarrets, des mains desquels j'eus toutes les peines du monde à me débarrasser. Il ne faudrait pourtant pas trop mal parler de ces messieurs ; très-vraisemblablement ces hommes avaient été apostés par les soins du duc de Choiseul. Les conseils ambigus de M. de Sartine , à qui j'allai, le lendemain, porter ma plainte, m'en firent naitre l'idée : c'étaient des gens ivres qui ne savaient ce qu'ils faisaient, et qu'il serait au moins superflu d'inquiéter. L'avis était assez étrange dans la bouche d'un lieutenant de police; je me le tins pour dit ; je me promis toutefois d'être plus sur mes gardes à l'avenir.

» Nous nous aimions toujours ; mais tant d'obstacles s'élevaient devant nous et grossissaient chaque jour davantage , nos relations étaient accompagnées et suivies de tant de dangers, que notre amour se ressentit bien un peu de cette perpétuité d'accidents fâcheux et d'empêchements de toute sorte. L'affection de la corn-

tesse était la même, mais la peui- la prit, une peur qui n'était que trop justifiée et qu'elle voulut me cacher sans y parvenir. 11 fallait redoubler de précautions; les entrevues furent insensiblement plus rares, et l'impossibilité de nous trouver face à face finit par attiédir une passion qu'eût rallumée une parole qu^on ne pouvait se dire. La nécessité était la plus forte; nous cédâmes à la nécessité. L'ardeur de nos premiers feux se changea en une tendresse plus calme, mais pleine de dévouement et d'abnégation ; nous avions été deux amants, nous devînmes frère et sœur, et notre attachement, pour être transformé, n'en demeura ni moins sincère ni moins profond. J'eusse donné ma vie pour elle, et si, plus tard, il n'eût été besoin que de cela pour la sauver, j'en eusse fait le sacrifice de grand cœur,

» M. de Stainville avait emmi-né sa femme en Lorraine, où elle fit un long séjour. On me savait sérieusement occupé d'une Anglaise, lady Sarah Lenox, sœur du duc deRichemond; je ne devais plus porter ombrage. Je revis à son retour la comtesse, pour laquelle je n'avais plus d'amour, mais, je le répète, une franche et vive amitié. J'allais moins à l'hôtel Choiseul, où pourtant on me refaisait assez bonne mine. Mes affaires de cœur m'appelaient souvent ailleurs : je la croyais heureuse, elle ; je ne supposais pas qu'aucun danger pût la menacer, et celte assurance me suffisait. Hélas ! la pauvre femme morchait sur un volcan; elle le sentait ellemême, sans trouver la force de fuir et de s'arracher à une perte certaine. Je la surpris un jour inondée de larmes et dans un état à faire pitié. Je la questionnai ; elle ne me cacha rien : elle m'avoua qu'elle adorait

— ^IIA -

Ciaiiviil, qu'elle ne voyait que lui, qu'elle ne pensait qu'à lui, qu'elle ne vivait le reste de la journée que clans l'espoir de jouir de sa vue à la Comédie-Française, qu'enfin, elle en était folle ; qu'elle prévoyait l>ien où cela la mènerait, mais que cela lui était égal ; que ce bonheur fiévreux, elle ne se le dissimulait point, n'était pas destiné à une longue durée, mais qu'elle voulait fermer les yeux et ne rien voir au delà. Je fus effrayé de l'abime où elle se précipitait tête baissée ; je lui fis de sages représentations qu'elle n'écouta même pas; en vain je cherchai à déraciner de son cœur cet indigne amour, en vain lui dis-je tout ce qu'on peut dire sur une inclination aussi honteuse... je n'obtins que de vagues promesses qu'on ne devait pas tenir et sur la sincérité desquelles je ne m'abusai point. Je la quittai l'âme navrée et en proie aux plus sombres pressentiments. »

L'épithèle dont Lauzun avait qualifié l'amour de la comtesse amena sur le visage de madame d'Aranda une rougeur de feu; il semblait qu'elle s'en faisait l'application. Si ce fut de la part du duc un piège pour s'assurer du plus ou moins de fondement de ses soupçons, elle y donna pleinement. Son trouble était trop significatif pour qu'il pijt s'y méprendre ; il savait maintenant tout ce qu'il voulait savoir.

— Elle l'aime, se dit-il, elle l'aime comme madame de Stainville l'aimait. Dieu veuille qu'il soit encore temps de la sauver, elle !

La comtesse crut s'apercevoir qu'il l'examinait attentivement ; elle essaya de se soustraire, en prenant la parole, à cette inquisition qui redoublait encore son

embaiTas, mais sa voix émue et Iremblanle ne pouvail êlre qu'un indice de plus.

— EtClairval?... balbulia-t-elle en se penchant vers le feu, dont elle remua quelques tisons sans une bien urgente nécessité.

— '( Malgré les promesses, repartit Lauzun, que l'importunité avait seule arrachées à la comtesse, je ne me fis pas illusion; si je voulais prévenir une catastrophe qu'il n'était que trop aisé de prévoir, c'était à autre qu'elle que je devais m'adresser. Je connaissais Clairval pour un garçon plein d'honneur et de délicatesse, je n'hésitai pas à l'aller trouver. J'avais affaire à un homme, je pensais rencontrer plus de force, de courage; ce qu'il y a de certain, c'est que je ne rencontrai pas moins d'amour. Néanmoins, je ne me laissai pas ébranler dans la tâche que je m'étais imposée. Pour préserver ces deux imprudents de plus grands malheurs, je résolus de couper pied au mal, dût leur cœur saigner cruellement d'une séparalion que j'exigeai au nom de l'existence compromise de la comtesse. Je fis un tableau si terrible des suites d'une intrigue qui ne pouvait demeurer longtemps secrète, que l'acteur lui-même en fut épouvantée! se résigna à en passer par toutes les conditions qu'il me plairait de lui dicter : « Monsieur, me » dit-il, d'une voix oppressée, si je courais seul des » risques, un regard de madame de Stainville a payé » ma vie ; je me sens capable de tout supporter pour » elle sans me plaindre ; mais, s'il s'agit de son bon- » heur, de sa tranquillité, tracez-moi le plan de con- » duite que je dois suivre, et soyez sûr que je ne m'en » écarterai pas. » Du moins, Clairval, lui. entendait

raison, Je me relirai avec l'espérance d'avoir empêché leur ruine à tous les deux.

" Je n'avais obvié à rien. Clairval avait promis plus qu'i 1 ne pouvait tenir ; ils se revirent, leur passion était plus impétueuse que jamais : après de vains efforts pour les décider à cesser tontes relations Je me convainquis que c'était prêcher dans le désert, et je leur fis grâce désormais de mes trop inutiles supplications. La seule chose que je pus obtenir, ce fut que la comtesse me confierait sa correspondance, qui, chez elle, n'était point en sûreté. Je ne me figurais pas qu'elle dût l'être infiniment moins encore chez moi. Les choses- restèrent en cet état quelque temps. J'espérais que cette belle passion se consumerait par son excès même, avant qu'on vint à découvrir à quel homme la comtesse s'était donnée. Les deux amants se voyaient habituellement dans une obscure petite loge de la Comédie-Italienne, où l'on n'eût certes pas cherché madame de Stainville. Je commençais, de mon côté, à reconnaître que je pouvais avoir exagéré le péril, quand, un matin, un valet de chambre me déclara qu'il avait aperçu, la veille au soir, un homme crochetant la porte de mon cabinet, et que son arrivée avait mis en fuite, sans qu'au reste il eût pu rien distinguer.

» Nous habitions une maison contiguë à l'hôtel de Choiseul, et le cabinet donnait dans l'hôtel. Moi seul pénétrais dans celte pièce, où j'avais quelque argent, et où j'avais déposé en outre les lettres de Clairval à la comtesse. Cette nouvelle me donna à songer, et je formai le dessein de savoir à quoi m'en tenir sur le compte de mon visiteur nocturne, qui probablement if était qu'un

voleur, quoique la ilisposition des lieux rendit élrange le choix du cabinet préférablement aux autres êtres plus propres à des explorations de ce genre. J'aposlai secrètement un valet dont j'étais sûr dans le voisinage, et je lui ordonnai au moindre bruit de descendre m'avertir : j'avais, à tout événement, chargé deux pistolets, tout prêt à m'en servir si besoin était.

» Il y avait à peine une heure que je reposais, quand ma sentinelle accourut en toute hâte m'annoncer qu'elle avait entendu remuer dans le cabinet. Je monte aussitôt : la porte était entrebâillée. J'entre brusquement et j'interpelle à deux reprises le quidam, auquel ces deux sommations ne délièrent point la langue. Par malheur, je n'avais pas de lumière^ et nous pouvions engager l'un et l'autre une partie de Colin-Maillard indéfinie. Je m'aperçus qu'on cherchait à évacuer la place. A défaut de jour, le bruit des pas de l'inconnu pouvait me servir de guide, je me déterminai à tirer au hasard, et j'allais faire feu de Tun de mes pistolels, lorsque je sentis le frôlement d'une robe de chambre.

» Je frissonne encore en songeant à ce qui serait arrivé peut-être, si j'eusse déchargé mon arme. Je fus heurté rudement, et le personnage mystérieux profila de mon hésitation pour prendre la fuite par l'hôtel de Choiseul. Je me mis à le poursuivre, mais il avait de l'avance sur moi, j'entendis repousser alternativement plusieurs portes : la dernière qu'on referma, avec la même violence, fut celle de mon père. »

— De votre père? interrompit madame d'Âranda, au comble de l'étonnement.

— Oui, madame; et, le lendemain, j'appris que la pau-

ifi

vre comtesse était partie en chaise de poste pour un couvent de Nancy, où la reléguait une lettre de cachet qu'il ne fut pas difficile d'obtenir, comme bien vous pensez (1).

— Mais alors?

— Mais alors, madame, la personne qui s'était introduite dans mon cabinet y venait pour toute autre chose

(1) Madame du DefTant, dans sa correspondance avec Walpole, donne les détails les plus circonstanciés sur cette tiiste aventure : «Voulez-vous savoir des nouvelles? Madame de Mircpoix donne aiijoiird'iiui un bal à l'Iiôtel de Brancas ; il y a vingt-quatre danseurs et vingt-quatre danseuses ; les habits sont de caractères, Chinois, Indiens, matelots, vestales, sultanes, etc., etc., etc. Chaque femme a sou partner; les danseurs et danseuses sont divisés en six bandes, chaque bande de quatre hommes et de quatre femmes. M. le duc de Chartres et madame d'Egmont sont à la lête de la première. On répète les danses depuis huit jours chez madame de Mirepoix. La coupable et infortunée madame de Sfainville, qui devait figurer avec M. d'Hénin, a été tous les jours à ces répétitions. Mardi, elle soupa chez madame de Valentinois, avec toutes ses compagnes et camarades de danse ; elle était fort triste; elle avait les yeux remplis de larmes; ce n'était pas sans sujet, car à trois heures du matin, son mari la fil entrer dans une chaise avec lui pour la mener à Nancy, et la confiner dans un couvent. Vous conviendrez que la prudence ne peut aller plus loin, et qu'on ne pouvait pas choisir un momeiit plus convenable pour faire un scandale public... » Cet éclat, qui fit le plus grand tort auxChoiseuI, fut aussi l'occasion d'un quiproquo assez plaisant et que rapporte Chamfort : « M. de Stainville, lieutenant général, venait de faire enfermer sa femme. M. de Vaubecourt, maréchal de camp, sollicitait un ordre pour faire enfermer la sienne. Il venait d'obtenir l'ordre, et sortait de chez le ministre avec uu air triomphant. M. de Stainville, qui crut qu'il venait d'être nommé lieutenant général, lui dit devant beaucoup de monde : Je >ous félicite, \ous êtes sûrement des noires. >•

— -27ÎI —

que pour le peu d'or qui s'y trouvait. Je n'ai jamais bien su si, en faisant feu, j'eusse tiré surM.de Slainville, sur le duc de Choiseul, ou sur mon père, car tous trois s'étaient ligués contre l'infortunée. Le but de celte visite nocturne était de s'emparer des lettres de madame de Slainville. Effectivement, lorsque je les cherchai, elles avaient disparu. On avait fini pardécouvrir son intrigue avec Clairval; il fallait des preuves ; on se douta que je jouais le rôle de confident, et l'on se remua de telle sorte qu'on réussit à se procurer les pièces accusatrices qui la perdaient sans retour.

— Et lui ?... fut-il inquiété ?

— Non, il avait, à son insu, trop bien servi la sourde rancune de M. de Choiseul et de la duchesse de Grammont, pour qu'on tint extrêmement à étendre le scandale en enlevant à son théâtre un acteur chéri du public. Mais son véritable châlimentfut dans les reproches qu'il s'adressa à lui-même. Celte femme, dont la vie était faussée à jamais, et qui allait expier le crime de l'avoir aimé, c'était lui qui l'avait perdue ! Sans son égoïsme, il eût suivi la seule route honnête qui lui fût ouverte, il eût renoncé à un bonheur de quelques jours acheté au prix d'une existence de larmes ; son cœur en eût saigné, mais qu'importait son propre cœur, quand il y allait de son salut, à elle!... Clairval aimait passionnément la comtesse ; et comment ne l'eûl-il pas aimée? elle l'avait élevé jusqu'à elle, elle lui avait fait oublier, en la comblant;, la distance infinie qui les séparait, elle l'avait grandi à ses propres yeux : pour lui, cet amour, c'était ses lettres de noblesse. Aussi n'ai-je jamais douté, moi, de l'excès de son désespoir, malgré la vie de désordres

au sein de laquelle il se jeta à corps perdu. Un l'iiccusa d'ingratilude, mais le ver rongeur se cachait sous celle ivresse trompeuse: le malheureux essayait de fuir un passé qui le poursuivait au milieu de ses plus grandes débauches, et, s'il finitpar adoucir petit à petit les élancements de la blessure, je suis certain que vingt années n^ont pas réussi à la fermer radicalement.

M. deLauzun cessa de parler. Le récit qu'il venait de faire l'avait douloureusement ému. La soirée était fort avancée, madame d'Aranda était moins que jamais dans une disposilion d'esprit propre à relever la conversation, il quitta son siège, et prit congé de sa protégée, qui avait bon besoin et grand désir d'être seule. Il ne pouvait douter de l'impression profonde qu'avait dû produire l'histoire de madame de Stainville ; qui sait si une terreur salutaire, si cet exemple terrible ne l'arrêteraient pas en chemin? Du moins, cela ne manquerait pas de faire naître quelque hésitation, et c'était beaucoup déjà.

A peine Lauzun était-il parti, qu'elle sonna ses femmes et passa dans sa chambre à coucher ; elle se fit déshabiller et mettre au lit. La malheureuse n'en était plus à se demander si elle aimait Clairval : une sourde et violente jalousie, un sentiment de fierté cruellement froissée, en se voyant humiliée au point d'être la rivale d'une demoiselle Rosalie, avaient bien pu lui faire croire un instant qu'à l'entraînement inconcevable auquel elle avait cédé comme par magie avait succédé quelque chose approchant de la haine ; oui, de la haine ! car elle devait haïr l'homme qui avait eu le pouvoir de l'amener à cet oubli si complet de ses devoirs envers son mari

el envers elle-méino, tout rapide qu'il eût été ! Mais, hélas ! ce n'était pas autre chose, au fond, que du dépit, qu'une jalousie déguisée; et celte erreur eût pu durer longtemps encore, sans Todieux complot dont l'acteur avait été la victime, heureux complot, au demeurant, puisqu'il avait tourné en même temps au triomphe de sa vanité et au triomphe de son amour. Mais actuellement elle était forcée de convenir, à part elle, la pauvre femme, de l'étendue d'une passion à laquelle il était bien tard pour songer à opposer des digues.

Toutefois, quel que fût le vertige qui la gagnât, madame de Stainville était un triste antécédent dans la vie de Clairval ; c'était un enseignement de nature à la réveiller en sursaut : l'amour de cet homme avait été fatal à cette infortunée, pourquoi ne lui serait-il pas funeste, à elle? Lorsqu'elle s'arrêtait au tableau de cette épouvantable catastrophe, l'enivrement s'envolait devant l'effroi, M. d'Aranda avoit pris notre ton et nos manières, mais il n'en avait pas moins conservé, pour cela, le caractère de sa nation ; et les couvents en Espagne étaient do bien autres prisons que les cloîtres, où, chez nous, les maris trompés enfermaient la femme qui les avait déshonorés. Il ne ferait pas d'éclat, mais une faute le trouverait implacable, quoiqu'il eût à répondre, lui surtout, le cas échéant, d'une faiblesse dont son affection l'eût sûrement garantie, La comtesse était à peu près une enfant; rien de bien élonnant donc que la panique dont elle fut saisie en envisageant quel pouvait être, quel serait son sort, si elle ne combattait cette folle passion Après une lutte acharnée, longtemps indécise entre son amour et la crainte des dangers qu'il fallait

braver, ce fui enfin la crainte qui l'emporta. Elle élail trop jeune, elle aimait trop la vie pour ne pas reculer. Lauzun avait été bien inspiré ; il gagnait la partie, et le pauvre Clairval, dont les actions avaient un moment si miraculeusement haussé, perdait la sienne à l'heure même oii les rêves les plus enivrants, les plus délicieuses espérances chassaient le sommeil de ses yeux.

Elle se leva avec la résolution sérieuse de vaincre son cœur. La veille, elle était allée à laComédie-ltalienne pour la dernière fois, elle fit serment de n'y plus remettre les pieds. En ne le voyant plus, elle commencerait par moins songer à lui, puis moins encore, puis la surface de l'eau, un instant troublée, reprendrait son premier calme et sa limpidité première. N'était-ce pas ainsi que Lauzun et madame de Slainvilleen étaient arrivés à ne plus s'aimer que comme un frère aime sa sœur? Elle se cramponna à cette idée avec toute l'énergie de la peur; c'en était fait, elle ne voulait plus le voir, elle ne le verrait plus. Malgré le mépris qu'elle s'était figurée ressentir pour Clairval, elle n'avait pas eu le courage d'anéantir sa lettre; ce fut par ce cruel sacrifice qu'elle se convainquit de la sincérité de ses résolutions. Il était plus que probable que le comédien la remercierait de son bouquet et de l'élan généreux auquel il le devait ; c'était, ou jamais, l'occasion de parler. La comtesse s'attendait donc à une épitre de Clairval et elle était bien décidée à la lui renvoyer sans en briser le cachet.

Mais ses prévisions ne se réalisèrent point: rien de semblable n'arriva. Le dirai-je? l'élonnement qu'elle en éprouva alla jusqu'au dépit; cela n'avait sans doute aucune explication logique, mais est-ce bien dans le

cœur des feimues qu'il faut iiller chercher la loyique? La journée se passa dans ceL élal de luUe sourde où la vicloire remportée ne laissait pas que d'èlrc remise à chaque minute en question. Toute disposée qu'elle fût à traiter Clairval avec la dernière dureté, intérieurement elle ne lui pardonnait pas de ne s^y être point exposé. Vraiment^ il y avait hien du ridicule dans l'épouvante dont elle avait été la proie; à quoi bon ces grands préparatifs d'héroïque résistance pour qui ne doit point être attaqué? A y regarder de près, elle ne savait pas pourquoi elle s'abstiendrait d'aller à la Comédie-Italienne; si elle avait de graves motifs de redouter sa propre faiblesse, Clairval n'était pashomme à l'en faire repentir. Cependant, elle ne se rendit pas à la subtilité de ce dangereux sophisme ; lorsqu'on vint prendre ses ordres, elle répon-

- dit qu'elle ne sortirait pointât elle passa, effectivement, la soirée au coin de son feu, après avoir défendu rigoureusement sa porte. . :

Le lendemain fut absolument la répétition de la veille : même agitation secrète, même inquiétude morale, même anéantissement faisant place, par intervalles, à la même fermentation souterraine. Cet état de langueur et de crises fiévreuses, pour peu qu'il se fût prolongé quelque

V temps encore, eût pu se changer en une belle et bonne maladie. Mais une secousse bien imprévue la sortit violemment de cette situation irritante et énervante tout à la fois. Trois jours s'étaient écoulés et elle n'avait point entendu parler de Clairval. Elle s'était obstinée à ne pas sortir, et, pour échapper à toute importunité, on la servait chez elle. Dans l'après-midi, son mari vint la voir et la gronda sur ce penchant tout nouveau aux vapeurs,

qu'elle lût dû laisser à nos indolentes petites maîtresses.

— Vous êtes abattue, vous ne vous sentez de force et de courage à rien, raison de plus pour appeler les distractions à votre aide. Allez à l'Opéra.

— J'y bâille.

— Cela m'arrive aussi quelquefois. Eh bien! ailleurs, à la Comédie-Française, aux concerts spirituels des Tuileries ; remuez -vous, secouez-vous. La Comédie-Italienne vous amusait tant, en seriez-vous déjà lasse?

—Oui, répondit la Jeune femme avec un certain tremblement.

— Il faut convenir, ma chère, que vous ne brillez pas par l'excès de fixité dans vos goûts. Au reste, la Comédie-Italienne n'a rien de bien attirant en ce moment ; le grand roi disait : l'Étal c'est moi, Clairval peut en dire autant de son royaume à lui, car, depuis que cette pauvre scène en est veuve, on ne joue que pour les banquelles.

— • Comment, veuve?

— Quoi ! vous ne savez donc pas?

— Que voulez-vous que je sache ? je n'ai vupersonne. Mais qu'est-il arrivé ?

— Clairval, après Richard, s'est trouvé mal, on l'a mis au iil ; la secousse qu'il a éprouvée a déterminé une fièvre cérébrale. Les premiers médecins de Paris se sont rendus à son chevet. 11 y a peu d'espoir de le sauver.

Il fallut au comte toute sa parfaite sécurité et sa confiance infinie dans la vertueuse froideur de sa femme, pour ne pas lire le secret de la malheureuse dans l'égarement de son regard, dans la pâleur et la contraction

(Je ses Irails. L'accent heurté et soi'rd de sa voix seul eût dû donner à penser au perspicace minisire de Sa Majesté catholique.

— Ce n'est pas possible! arlicula-t elle en se soulevant convulsivement sur sa bergère.

— Ma foi, c'est du moins le bruit qui court, répondit M. d'Aranda en tournant sur ses talons, et j'aime mieux le croire que d'y aller voir, bien que, depuis trois jours, les plus grands noms de France se soient inscrits à sa porte, comme s'il s'agissait d'un prince du sarg.

Une pente glissante.

L'ambassadeur avait à peine quitté l'appartement de sa femme, qu'on annonça M. de Lauzun. C'était Dieu qui l'envoyait ! madame d'Aranda ordonna qu'on l'introduisit sur-le-champ.

— Est-il vrai, qu'il soit aussi mal ? demanda-t-elle d'une voix bouleversée sans répondre autrement à la formule polie de Lauzun.

— Qui cela, madame ?

— Lui! Clairval!

— Il l'est du moins assez pour ne pouvoir paraître à la Comédie-Italienne, qui s'aperçoit de son absence au peu de volume de la recette.

— Mais on le dit à la iiioii !

— J'ignore ce qui en est, madame ; je suis senlemenl que celte nouvelle a mis en émoi tout Paris, ni plus ni moins que s'il était question d'un enfant do France. Mais probablement a-t-on fort exagéré son état.

— Oh! n'essayez pas de me tromper, monsieur! il est à toute extrémité!

Madame d'Aranda, en apprenant celle fatale nouvelle, avait réellement perdu la tête; autrement elle eût compris que cette inexplicable indiscrétion de douleur livrait son secret. Mais son désordre élait tel, qu'elle ne s'aperçut de sa terrible imprudence qu'à l'expression de compassion et d'afîectueuse indulgence des traits de Lauzun. Elle cacha son front dans ses deux mains et se mit à sangloter d'une voix à fendre le cœur. Ces pleurs, ces gémissements convulsifs durèrent longtemps ; c'était un torrent de fiel auquel il fallait laisser son cours et qui s'épuiserait par sa violence même. En effet, celle crise nerveuse flnil par s'apaiser, les larmes se tarirent, et celte exaltation aveugle fit place à plus de calrnc et de lucidité. Ce fui alors qu'elle se sentit mourir de confusion et de honte ; qu'avait-elle dit et qu'allait-il penser d'elle ? Hélas ! cet aveu, échappé dans son trouble, n'était-il pas indispensable ? Qui la sortirait d'inquiétude, qui la soutiendrait de ses conseils, qui la protégerait contre elle-même, qui retiendrait sa raison prête à s'envoler, si elle se taisait, si elle n'appelait personne à son aide ? Sur la pente glissante et rapide où la passion la poussait, elle avait besoin, pour ne pas tomber, de s'appuyer sur quelqu'un de fort et de généreux qui n'abusât point de la confiance qu'on lui témoignait. Et cet

homme, elle l'avait devant elle, c'était Lauzun, Lanzun, dont la tendresse toute paternelle devait lui inspirer une sécurité entière.

La comtesse, après avoir passé par un geste brusque son mouchoir de batiste sur ses paupières encore grosses do larmes, releva la tète, et, tentant un effort surhumain :

— Eh bien! oui, oui, je l'aime! murmura-t-elle d'une voix sourde. Je l'aime autant et plus que l'aimait cette pauvre femme dont vous m'avez raconté l'histoire !...

Elle ne laissa pas à M. de Lauzun le temps de répondre à celte confidence embarrassante ; elle poursuivit impétueusement :

— Oh ! ne songeons qu'à lui ! ne songeons qu'à lui I il sera assez tôt d'écouler les conseils de la raison, quand le danger se sera éloigné !... Monsieur le duc! il faut que j'aie pour vous une estime bien profonde, il faut que je sois persuadée, comme je le suis, de la grandeur de votre àme et de l'intelligence de votre cœur, pour vous laisser lire dans mon propre co?ur et vous avouer !... mais ne perdons pas un temps précieux en paroles vaines ; monsieur le duc, voulez-vous être mon ami, mon frère?.., voulez-vous avoir pilié de moi?...

— Parlez, madame, parlez; vous pouvez être sûre, quoi qu'il arrive, d'un dévouement sans bornes,

— Oh ! merci !... eh bien! jurez-moi de ne pas me tromper, de me dire ce qui est, tout ce qui est. Courez \oir par vous-même, si... le mal est aussi grand, s'il est véritablement eu danger... Allez! moi j'attendrai ici. Mais, au nom du ciel ! rappelez-vous dans quelles an-

goisses vous me laissez, et ne nie laites pas liop languir 1

Lauzun se leva en pionieltanl de revenir au plus vile.

La comtesse s'enferma dans son oratoire et se mit à prier avec une ferveur presque mystique pour le malheureux qui se tordait peut-être dans les suprêmes convulsions de l'agonie. On sait le peu de scrupule et la facilité naïve avec lesquels des Espagnoles mêlent la divinité à leurs plus mondaines, à leurs plus profanes passions. Chez les nations méridionales, un sent beaucoup plus qu'on ne raisonne, et Ton vit beaucoup plus par le cœur et par les sens qu'autrement. La comtesse, d'ailleurs, et nous l'avons déjà dit, était une enfant candide et ignorante, d'une spontanéité qui ne permettait guère à la réflexion d'avoir voix au chapitre; c'était, enfin, une de ces natures emportées, ardentes, qui ne seront jamais criminelles qu'à demi. Elle passa tout le temps que dura l'absence de Lauzun dans les larmes et les prières, invoquant Dieu, suppliant la madone d'obtenir de son divin Fils le salut du comédien, comme si Clairval n'eût pas été à la fois un exconnnunié et le complice futur d'un amour qui ne pouvait qu'attirer les foudres du ciel !

Quelque célérité qu'il mit à se rendre chez le malade, Lauzun fut deux grandes heures avant d'être de retour à l'ambassade : une file d'équipages stationnait tout le long de la rue de l'acteur, il dut mettre pied à terre à une centaine de pas du lieu où se trouvait le domicile de Clairval. Jamais calamité publique ne remua à ce point ce bon peuple de Paris. Nous nous trompons, les fastes du théâtre, une fois seulement, offrent la même

ïinxiélé générale, le même concours d'une population attachée à la vie d'un Ijomme ; nous voulons parler de la maladie que fit Mole en n66, et qui plongea dans la désolation et la cour et la ville. Depuis deux jours, le parterre de la Comédie-Italienne demandait à hauts cris des nouvelles du Magnifique à l'acleur chargé de faire l'annonce. Une distribution de bulletins, rédigés avec une scrupuleuse exactitude par les docteurs Lorri et Barthès, fut organisée à la porte, et les moins empressés les envoyaient prendre par leurs gens ; c'est dire assez que les plus inquiets venaient eux-mêmes et cherchaient à pénétrer jusque dans la chambre du malade, qu'un ordre formel de ses médecins avait muret», en dépit des plus opiniâtres et des plus tenaces instances. Lauzun tenta l'impossible pour faire exception à cette consigne rigoureuse ; il dut se contenlcr de TcxhiLilion du bulletin. Le délire n'avait pas cessé un seul instant; on redoutait une congestion au corveau. La Faculté ne pouvait ou ne voulait se prononcer, elle disait qu'il fallait voir venir, le grand mol des médecins et des diplomates. Cette réserve n'annonçait rien de bon.

Le duc avait perdu un temps infini à chercher à gagner les valets métamorphosés en autant de cerbères préposés à la garde des issues; il se hâta de reprendre la direction de l'hôtel, où on Tattendaitavec la fièvre de Timpalience et de l'inquiétude. La comtesse était dans un état à faire pitié. Elle donna ordre de linlroduire dans son oratoire où elle s'était réfugiée ; l'émotion lui avait coupé bras et jambes, elle eût essayé de faire un pas qu'elle eût roulé sur le parquet. La

ligure Irisle du uicssuycr na PùJiliail que trop sur la nature des renseignemeiUs qu'il' rapporlail. Son imaginalion exaltée devait d'ailleurs la prédisposer à accueillir les présages les plus sinistres; elle s'écria, en cachant sa tête entre ses mains, d'une voix déchirante :

— li est mort! ne me cachez rien! je vois bien qu'il est mort !

Le duc eut toutes les peines à la persuadel^ qu'on n'en était pas là encore, bien qii'il ne fallût point se faire illusion sur la gravité du mal : Clairval était d'une constitution de fer, et, pour peu que sa guérison ne fût pas radicalement -impossible, on pouvait s'en reposer sur les soins et le talent de ses médecins. Madame d'Aranda repoussait, avec une sorte de jouissance amère, les quelques chances de salut offertes par ce tempérament robuste sur lequel les docteurs Lorri et Barthès comptaient plus que sur l'efficacité de leurs remèdes.

M. de Lauzùn finit par s'apercevoir que le baume qu'il versait sur la plaie pour l'endormir ne servait qu'à l'irriter. Ce qu'il avait de mieux à faire, c'était de ne pas contrarier le cours de cette douleur par des tentatives de consolation et par des discours qu'on n'écoutait même pas. La comleàse arracha l'engageiHent formel au duc de lui apporter plusieurs fois le jour des nouvelles du comédien; il dut lui proùiettre de la tenir au courant des moindres accidents qui pourraient survenir, soit en bien, soit en mal. Après tout, ce n'était pas le moment de combattre un amour pour longtemps sans danger.

Trois où quatre jours s'écoulèrent sans aucun changement, sans une amélioration sensible dans l'état de Clairval. Les bulletins ne variaient guère, même de

foriTlte, hiulin el soir, Laiizim rovcnuil uii domicile de l'acleui' avec des renseignemenls copiés sur les renseignements de la veille; et leur teneur n'était pas de nature à rassurer l'âme en peine qui les attendait avec une anxiété ël des palpitations que nous renonçons à rendre. La jeune femme était tombée dans un morne accablement, une sorte de iiiarasmte hébété, dont elle ne semblait sortir qu'à l'aspect du duc. Ses yeux alors s'arilittàient d'un éclat extraordinaire : son arrêt à elle ne dépendait-il pas des paroles qu'il allait prononcer? Mais, aussitôt qu'il avait parlé, elle se renveloppait, pour ainsi dire, dans son affaissement comme un mort dans son linceul. M. d'Aranda commença à s'inqbiéter de cet engourdissement moral qui, pour n'avoir pas de cause apparente, n'en offrait pas moins Ibus l'es symptômes d'un malaise trop réel. Mais, dès lies prîemiers mots, on se refusa, avec une persistance impatiente, à accepter les seuls remèdes que la médecine put conseiller en pareil cas, el qui consistaient dans des distractions et la promenade : il eut beau faire, il ne put Hen obtenir.

Un matin, Lauzun, au lieu d'être introduit dans la chambre à coucher de la comtesse, le fut dans son oratoire, où elle l'avait reçu une fois déjà. Il l'a trouva à genoux sur un élégant prie Dieu sculpté; elle se leva aussitôt.

Ses traits avaient une animation étrange ; son regard brillait d'un feu sombre , il était empreint d'un air de résolution inflexible qui alarma le duc, sans qu'il sût pourquoi.

— Eh bien?... lui dit-elle en attachant ses veux sur

les siens, coiiiinc si elle se fût délléo de la véracité de SCS rapports.

— Toujours de même,

La comtesse ne répondit rien et garda quelques secondes un silence dont elle sortit, en se tournant vers lui, par un mouvement brusque et décidé :

— Je veux le voir, fit-elle.

Laiizun crut s'être trompé.

— Oui, oui, je veux le voir, répéta-t-elleaveclemême accent d'énergique volonté.

— Mais, madame, vous n'y songez pas!

— Oh ! pas de représentations inutiles. M. de Lauzun, c'est à voire dévouement et non à votre prudence que je m'adresse ; je veux le voir, j'y suis bien résolue ! consentez-vous à m'en faciliter les moyens?

— Madame, encore un coup, je ne puis vous laisser réaliser une si terrible extravagance ; permettez-moi de vous objecter...

— Quoi, monsieur ? que je me perds ? je vous avertis que cette possibilité, cette probabilité, si vous aimez mieux, serait une certitude, que cela ne m'arrêterait pas un moment I Oh ! je ne puis plus vivre ainsi ; non , je ne le puis plus! cette situation est intolérable, je veux voir par moi-même...

— Mais, madame, que voulez-vous voir?

— Que sais-je, moi? s'il vitl

— En doutez-vous?

— Eh bien ! oui !... Vous me portez assez d'affection pour me tromper, pour chercher à prolonger le plus possible l'ignorance où je suis de ce qui se passe .. pour me mentir, oiifin !

— mi —

— Vous n'y pensez pas, madame! et, en supposant, pourrais-je espérer que tout le monde qui vous entoure cl qui ne sait pas l'ardent intérêt que vous prenez à Clairval, fil preuve de la même retenue et de la même discrétion? Convenez que vos craintes n'ont aucun fondement; si je vous trompais, il vous serait aisé de connaître la vérité, en questionnant la première personne venue.

— N'importe ! interrompit-elle avec la même résolution, il faut que je le voie.

Le duc chercha à faire envisager à cette pauvre tête exallée toute la folie d'un semblable projet; mais elle ne le laissa pas achever.

— Monsieur de Lauzun, je vous ai dit, en commençant, que c'était à votre dévouement et non à votre raison que je m'adressais. Maintenant, quelle sera votre réponse? dois-je compter sur vous ou renoncer à l'assistance que j'attendais de votre... pitié?

— Madame, l'attachement profond que vous m'inspirez m'imposait le devoir de vous faire envisager tout ce que votre dessein présente de périls, d'impossibilités même. Si rien n'est capable de vous retenir, vous sentez que je ne vous abandonnerai pas dons une circonstance aussi critique. Mais, je vous en supplie encore, réfléchissez, réfléchissez !

Madame d'Aranda fit un geste d'impatience fébrile :

— Monsieur de Lauzun, son Excellence est à Versailles et ne reviendra que demain dans la journée : ce soir, je serai prête, venez m'attendre dans un fiacre à la petite porte de l'hôtel ; je trouverai bien les moyens de leur dérober mon absence. Viendrez-vous ?

La réponse du duc se fit attendre quelque temps.

— 4 quoi songez-vous? lui demanda la comtesse, qui Cr^t Ijve s^ir son visage unp hpsilalion (le piauyais augure.

— Je pense c\ux (difficultés matérielles qui nous restent à surmonter. La porte de Clairval est rigoiprcuse- ^nent fermée pour tout le monde, et je n'ai pu, moimémp, obtenir le privilège de l'eî^ception, vous le s£\vez. On ne nous laissera pas parvenir jusqu'à lui.

La comtesse était dans une situation d'esprit telle que tout obstacle devait accroitre la sourde irritation à laquelle elle était en proie ; elle prit l'objection du duc pour une défaite et elle ne le lui dissimula point.

— El^ bien! alors, s'écria-l-elle avec une véhémence passionnée, j'irai seule, et s'il ne faut rien moins que cela pour les fléchir, je me roulerai aux genoux de ses g^ens, qui auront pitié de mol et m'accorderont ce que je leur demanderai!

— Vous êtes cruellemel injuste envers moi, madame la comtesse; vous me traitez en ami équivoque et suf la sincérité duquel on ne compte guère. Jevousjiu-e, madame, que ce qu'il sera humainement possible de faire pour obtenir ce que vous désirez, je le ferai, et je vais mettre à profit le temps qui me reste pour aplanir tous les obstacles. Je serai à huit heures à vous attendre ûa,m un fiacre, près de la petite porte de l'hôtel. Si, malgré mes efforts, toute chance d'arfiver nous était interdite, je voiis le ferîiis savoir p^ç quelques lignes. Avez-vous autre chose à me dire, madame ?

— Oh ! j'ai à vous demander pqrdon des paroles insen? sées que je vous ai adressées et gui étaient si loin de mon cœur ! articula la jeune femme en versant un tor-

rent de larmes. Mais ma raison succombe à la fin à toutes ces luttes et aux agitations incessantes auxquelles je suis livrée depuis quelques jours! j'en deviendrai folle, c'est sûr ! et c'est ce qui peut m'arriver de mieux!

— Pauvre et malheureuse femme! murmura le duc avec un pénible attendrissement. Vous auriez bieri plutôt fait d'éteindre cet amour sans issue ; mais je sens que je prêche dans le désert. Chacun dans ce monde a sa destinée à subir, et nul ne lui échappe. Dieu veuille que la vôtre ne ressemble pas à celle de cette autre amie , que je ne pus sauver, et dont l'exemple devrait vous arrêter sur la lèvre même de l'abîme!... A ce soiv. Mais ne méprisez pas la moindre des mesures qui puisse assurer le secret de votre absence.

Lauzun prit congé d'elle à ces mots. Ses démarches auprès des gens de Clairval furent sans succès; ni l'or, ni les plus beaux raisonnements ne firent contre la consigne qui leur avait été donnée. Par bonheur, au milieu de l'escalier, il se croisait avec le docteur Barthès. Comme les ordres émanaient de son confrère et de lui, la cause était gagnée s'il réussissait à lui arracher un sauf conduit. Le médecin opposa une rude résistance :

— Mon cher docteur, lui dit Lauzun , c'est un acte d'humanité que je réclame de vous. Une pauvre femme se meurt dans l'anxiété la plus cruelle; je n'exagère pas, son salut peut dépendre d'une complaisance dont les suites ne seraient à craindre que dans le cas où le délire disparaîtrait. D'ailleurs, je serai là, et je prends tout sur moi. Voyons, vous ne sauriez me refuser sans cruauté.

Barthès céda, quoique avec répugnance, et leva la

— -29fi —

coiiàigne en faveur du duc et de sa protégée inconnue.

Lauzun fut exact. A huit heures, il stationnait avec un fiacre à quelque dislance de la petite porte de l'ambassade. Le temps était froid, mais sec; pas une étoile ne brillait au ciel. Bien que, depuis plusieurs années, les réverbères eussent succédé aux lanleines où brûlait une misérable chandelle dont la lueur éclairait à peine une circonférence de quatre pas, le système d'éclairage était encore trè^-imparfait et ne se montrait, à l'égard de la lune, qu'un coadjuteur des plus insuffisants, quand la blonde Phébé prenait ses vacances, sûrement pour s'égarer dans les bois où la surprit jadis Âctéon. On était bien loin alors de notre gaz et de sa lumière splendide ; mais, pour Lauzun et pour la comtesse, celle obscurité était ce qui pouvait leur advenir de plus heureux. Celuici n'eut pas trop à attendre. Il crut apercevoir une ombre glissant légèremenl sur le mur de l'hôtel; bientôt on s'approcha de lui avec une hésilalion qu'expliquait l'appréhension d'une méprise. 11 s'avança vers la comtesse, car c'était elle, et s'empara de sa main tremblante comme si l'infortunée eût eu le frisson.

— C'est moi, madame, ne craignez rien.

Madame d'Aranda avait bon besoin de celle parole rassurante, elle se mourait d'effroi. 11 l'aida à mouler dans la voiture de place, et s'assit à ses côtés. Elle était vêtue d'une robe noire, et elle avait enveloppé ses épaules d'une vaste calèche ; un loup lui couvrait entièrement le visage : ainsi, elle était méconnaissable. Tant que dura le trajet, il régna entre eux un silence que le bruit des pulsations de sa poitrine interrompait soûl. Plus elle approchait, plus elle se sentait défaillir;

lorsque le tiacre s'arrêta, elle était à bout de ses forces. Le duc fut obligé de la recevoir dans ses bras, ses jambes ne la soutenaient plus.

— Un peu de courage, madame. Songez que c'est votre seule volonté qui vous amène ici.

— Vous avez raison, répondit-elle. J'en vais avoir, il le faut bien.

Elle s'appuya sur son bras, et ils montèrent lentement les quelques marches qui menaient chez Clairval. Bar- Ihès avait donné des ordres, on ne tlt aucune difficulté de les introduire. Après avoir traversé plusieurs pièces sombres, ils arrivèrent au palier de la chambre à coucher. La comtesse s'arrêta toute glacée et posa sa main sur cœur; mais cette dernière faiblesse eut la durée d'un éclair : la porte s'était ouverte devant eux, elle suivit M. de Lauzun, qui fit signe au domestique, ainsi qu'à la femme assise au chevet du malade, de les laisser.

Clairval, épuisé par la fièvre, avait fini par tomber dans un anéantissement profond. Madame d'Aranda ôta son loup et s'approcha du lit avec de violentes palpitations; il lui semblait que la vie vacillait en elle comme la lueur tremblante d'une lampe exposée à tous les vents. Le comédien avait la face tournée du côté de la ruelle et l^m des bras hors du lit; elle s'empara de sa main et la serra dans les siennes, sans trop savoir ce qu'elle faisait.

Cette légère pression le secoua tout à coup de sa torpeur comme une décharge électrique ; il se dressa sur son oreiller. La comtesse ne put réprimer un geste d'épouvante et retira vivement le bras. Les yeux de celuici s'attachèrent sur elle avec une fixité étrange ; ils paraissaient la dévorer. La voyait-il? La reconnaissait-il?

Un sepliment de pudeur inslinctiC ç\ d'ex|rême cpnfqsion fit porter à la pauvre femme les deux mains à son visage et abriter cette honte enfantine derrière le rempart de ses dix doigts. Un cri de Clairval j'a^racha à cette posture, d'une grâce ravissante bien à son insu :

— Madame d'Aranda ! ayait murmuré le Magnifique.

Elle ne se trompait pas, c'était son nom, bien véritablement son nom qu'il avait prononcé!

— I^élas ! madame, lui dit Lauzun, vous n'avez rien à craindre, le malheureux ne vous voit pas, et s'il a balbutié votre nom, c'est que dans son délire vous êtes là sons doute.

Le regard étincelant de Clairval enveloppait toujours la comtesse d'un réseau magnétique. Quoique ce regard fiit inintelligent, la pauvre femme se sentait rougir et pâlir, comme s'il eût été capable d'apprécier tout son bonheur. Elle glissa sur ses genoux et reposa sa tête sur la couverture du lit ; ses yeux secs et arides forcèrent leurs écluses, les sanglots se firent jour; durant quelques minutes, elle emplit de ses gémissements convulsifs la chambre du malade. Le duc redouta presque une crise nerveuse et se repentit d'avoir cédé aux prières de la comtesse. Tout l'exhortait à mettre fin à une pareille situation.

— Il faut nous retirer, Madame, fit-il d'un ton d'affçctucuse autorité. Le voilà qui retombe épuisé sur l'oreiller. Vous savez maintenant à quoi vous en tenir, et votre absence ne pourrait se prolonger davantage sans une grave imprudence. Venez, Madame ; reprenez votre loup et daignez accepter mon bras.

Madame d'Aranda releva le front, ses joues étaient noyées de larmes. Elle no renconlra plus, en effet, ce regard brûlant et fiévreux qui l'avait comme transpercée : Clairval était retombé dans son atonie. Elle s^em,para de nouveau de sa main et la posa sur son cœur avec un geste inexprimable d'amour et de déses poir.

Le duc, à qui le plancher brûlait les pieds, lui présenta son masque de velours et la supplia de ne pas demeurer plus longtemps ; celle-ci obéit machinalement et se laissa entraîner hors de la chambre de l'acteur. Elle n'avait plus la lêle à elle. On lui eût dit de s'élancer du haut de l'escalier, que très-sûrement elle l'eût fait. Lauzuii mit à profit cette docilité passagère et qui pouyait se raviser; en un clin d'œil, il l'avait fait remonter dans le fiacre, et, un instant après, il la descendait à quatre pas de l'ambassade, d'où il ne s'éloigna que lorsqu'il se fut convaincu que la jeune femme avait opéré sa retraite mystérieuse sans nul encombre.

Le lendemain, quand il se présenta chez elle, elle était au lit ; son mari était assis à son chovet, ainsi qu'un s^econd personnage qu'il reconnut aussitôt : c'était le docteur Maloët. M. d'àranda alla à sa rencontre :

— Vous savez ce que j^avais prédit à cette enfant gâtée qui n'en veut faire qu'à sa lête,- les moindres indispositions prennent un caractère grave si on les brave ou les néglige, et c'est précisément ce qui est arrivé. La comtesse, cette nuit s'est senlie assez mal pour que ses femmes, effrayées, nient cru devoir envoyer chercher le docteur; et ce matin, nnum retour de Versailles, voici l'affreuse mine que j'ai trouvée. Voyez, mon cher Lauzun, si la comtesse ne fait pas peur !

Madame d'Aranda, en effet, avait la pâleur d'une morte. 1/impression pénible qu'elle avait puisée chez Clairval avait porté ie dernier coup à celte vigueur factice, qui n'était que de la fièvre; elle s'était affaissée coumie un ballon, dont l'air a fini par rencontrer une issue; trois mois de maladie n'eussent pas plus tristement altéré cette mignonne et expressive figure. Elle adressa au duc un sourire d'intelligence, empreint d'une navrante u'.élancolic. Lui seul savait son mal, auquel le docteur Maloël, toui liabile et tout expérimenté qu'il fût, ne pouvait rien. Ce dernier ne tarda pas à se lever. Il recommanda beaucoup de calme et de tranquillité, et sortit avec le comte sérieusement inquiet de l'état de sa femme.

Une fois seuls, la première question, on le sent, eut Clairval pour objet : c'était son unique pensée, sa préoccupation unique. Lauzun répondit que les médecins avaient constaté quelque mieux et qu'il fallait espérer. Ce bulletin n'était peut-être pas fort exact; mais les ménagements dont elle avait besoin rendaient plus que licite un mensonge qu'il ne dépendait que du ciel de changer en une vérité. La nécessité qui clouait au lit madame d'Aranda avait cela de presque heureux, qu'elle prévenait cette série d'extravagances qu'on eût pu avec quelque fondement redouter de ce cerveau en ébullition. L'ébranlement avait été tel, que la pauvre feanue ne paraissait pas devoir quitter la chambre de longtemps, et, d'ici-là, le sort de Clairval serait fixé: ou il s'acheminerait vers son rétablissement, ou tout aurait été dit. Mais, dans les deux cas, le malaise de madame d'Aranda devenait un mal pour un bien ; un mal, après tout, que le repos et quelque calme sauraient vaincre, et qui du

moins rendait impossible la répétition de l'imprudence inouïe dont Lanzun s'était vu contraint de se faire le complice.

L'affaissement physique de la comtesse devait forcément réagir sur le moral ; elle tomba insensiblement dans une langueur indéfinissable. Toute celle passion emportée fit place à une espèce d'incurie stuplde, de sommeil intellecluel dont on avait peine à l'arracher par intervalle. Les organes détendus se refusaient à tout service et semblaient exiger un temps d'arrêt avant de reprendre leur équilibre et leurs fonctions respectives. Cet état ne laissait pas que d'être inquiétant, et Maloët, qui en cherchait vainement la cause cachée, ne dissimulait pas une partie de ses craintes. Lauzun eût pu sans doute le rassurer d'un uiot, mais c'eût été mettre celui-ci au fait d'un secret enfoui au plus profond du cœur de la jeune femme, et celte confidence il n'avait pas le droit de se la permettre.

Plusieurs jours s'écoulèrent ainsi sans la moindre modification dans l'état de la comtesse. Un soir que l'ambassadeur et le médecin entouraient son lit, le hasard voulut que la conversalion vint à rouler sur les théâtres, les acteurs, les intrigues de coulisses, et sur les mille petits accidents de cette république remuante que M. de Richelieu était plus fier de régenter qu'il ne l'avait jamais été, lorsque la confiance et la faveur du roi l'appelèrent au gouvernement d'une province. Avec un pareil point de départ, il ne fallait pas une énorme transition pour arriver à Clairval ; et ce fut le comte qui reporta la conversation de ce côté, bien éloigné de

soiipçpnner tout ce qu'un pareil sujet avait de palpitant pour sa femme. Depuis une heure, il luttait corps à corps et très-iniructueusemenl avec cet accablement de plomb, cette incurie désespérante que rien ne parvenait à dissiper ; il se rappela que madame d'Aranda avait assisté à la fameuse représentation de Richard ; il espéra aflriander sa curiosité en lui racontant ce qu'il tenait du maréchal, qu'il quittait, lorsqu'il s'était rendu près d'elle.

— A propos, ma chère amie, vous savez cette sournoise et endiablée de Rosalie, qui a joué un si vilain tour àClairval et que M. de Richelieu avait envoyée à l'hôtel de la Force, pour lui apprendre à n'avoir de pelotes que sur sa toilette? La Comédie-Ilalienne, qui ne voit plus personne, est allée en corps implorer le duc afin qu'il lui rendit la donzelle ; prolonger sa réclusion, c'eût été châtier tout autant ce pauvre théâtre que la trop espiègle actrice. Le besoin qu'on avait d'elle a brisé les portes de sa prison; elle est libre depuis hier.

— Ma foi, interrompit Maloi't, tant pis pour la Comédie- Italienne, je l'y eusse laissée un mois ou deux, moi ; Clairyal est redevable à cette peste de l'état où il est ; j'aurais attendu, pour la relâcher, que sa victime fût hors de danger.

Si l'ambassadeur eût jeté les yeux en ce momeut sur sa fenune, il eût été plus que surpris d'avoir si complètement réussi : madame d'Aranda s'était presque dressée sur son lit et semblait suspendue aux lèvres de son mari.

— Eh bien ! vous auriez tort, répondit-il ; celte Rosa-

lie, au fond, est une bonne enfant qui aime Clairval de toute son âme. Il paraît que celui-ci n'est pas d'une fidélité à toute épreuve ; elle pensait avoir à se plaindre de lui, et, dans un accès de jalousie...

— Foin d'un pareil amour ! J'estime peu les femmes prêtes à vous dévisager au premier soupçon ; les femmes devraient laisser les griffes aux chats et se contenter d'être bonnes et d'être douces ; cela vaudrait mieux, et pour elles et pour nous.

— Sans doute, mais il faut les prendre telles qu'elles sont. Quant à celle-là, si la tête est trop vive, le cœur est excellent. M. de Richelieu l'a mandée, au sortir de l'hôtel de la Force, et lui a signifié qu'il ne lui rendait la liberté qu'à la condition expresse qu'elle irait faire ses excuses à Clairval et lui témoigner le regret d'une espièglerie un peu bien osée, aussitôt que ce dernier serait en état de la recevoir. Elle ignorait la maladie du Magnifique : elle s'est mise à fondre en larmes, à pousser des soupirs déchirants , en apprenant le résultat d'une vengeance qu'elle ne voulait pas si complète. Ce nélait pas un désespoir joué ; le vieux maréchal n'eût point demandé mieux que de la consoler (que dites-vous d'une pareille prétention à quatre-vingt-quatre ans bien sonnés?); il y perdit son latin: la pauvre fille se meurtrissait le sein, se traitant d'infâme, de misérable et jurant qu'elle no survivrait pas à Clairval, s'il devait mourir. Enfin, elle a laissé le vieux renard tout attendri et les yeux humides, lui qui n'a guère versé que de fausses larmes dans le cours de sa longue et très-active carrière.

— Ce que médit là votre Excellence me raccommode

— ;!ui —

un peu avec celte Hosalk'. El quand reparait-elle à la Comédie-Italienne ?

— Ah ; voilà la question. Elle a volé, sans reprendre haleine, à la demeure de Clairval, et a pénétré jusqu'auprès de lui, malgré la consigne des médecins el les efforts des domestiques de celui-ci pour lui barrer le passage ; elle s'est installée à son chevet et a déclaré qu'on ne l'eu arracherait que morte. On a eu beau faire, beau user de diplumatie, on n'a pu la décider à changer de résolution : elle a passé toute la nuit à le veiller ; elle prétend que c'est son droit, que sa place est là, et qu'elle ne la cédera à personne, tant qu'il lui restera un peu de souffle. Quant à reparaître sur les planches, il ne faut pas lui en parler , on la hacherait plutôt per morceaux.

Le docteur, qui s'était retourné à cet instant du côté de l'alcôve, fut frappé de l'altération des traits de la comtesse; il se leva vivement, et lui tâta le pouls :

— Vous avez delà lièvre, madame, lui dit-il ; notre bavardage vous fatigue, et il est temps d'y mettre fin, je le vois. Vous avez besoin de tranquillité ; nous allons vous laisser.

— Vous avez raison, docteur, articula-t-elle d'une voix saccadée, le repos m'est nécessaire, et me fera grand bien. Adieu donc, messieurs, je vais tâcher de sommeiller.

I>A guériaon»

La comtesse passa une nuit terrible. Depuis quelques jours, par une fatalité qui semblait prendre à tâche de l'accabler, Lauzun était à la Rochelle, où l'avait appelé son parent, M. de Voyer, pour des intérêts de famille; et, jusqu'à son retour, elle allait être condamnée à vivre dans la plus douloureuse, dans la plus injtolérable incertitude. Et n'avoir personne à qui se fier, sur qui compter, personne à qui elle osât ouvrir son cœur ! La journée s'écoula pour l'infortunée dans une exaltation que ses tentatives de dissimulation ne faisaient qu'accroitre encore; pour peu que cela se prolongeât, il était à redouter que la tête de la pauvre femme ne pût résister à un pareil bouillonnement. Elle avait enjoint à ses gens, dans le cas où M. de Lauzun se présenterait, de l'introduire sur-le-champ ; elle eût donné de grand cœur dix années de sa vie, si ce sacrifice eût eu pour effet de hâter son retour: lui seul la sortirait de l'inquiétude atroce qui la dévorait !

Sans doute le ciel eut pitié d'elle. Vers les neuf heures, on vint lui dire que le duc était là, et demandait si elle voulait le recevoir. Lauzun, quelques minutes après, entrait dans sa chambre et approchait de ses lé-

vres la main qu'on lui tendait avec une reconnaissance

ineffable. Il était son sauveur; car il fût resté vingtquatre heures déplus à la Rochelle, qu'elle succombait à la violence de ses angoisses.

Madame d'Aranda ne lui laissa pas le loisir de s'informer comment elle allait, A peine la camériste qui avait introduit Lauzun s'était-elle retirée, qu'elle s'écria avec la véhémence débordante d'un désespoir longtemps contenu :

— Vous savez ce qui se passe ?

— Que se passe-t-il, madame la comtesse? Je descends de chaise, et c'est le tout si j'ai pris le temps de réparer hâtivement le désordre de ma toilette, pour laquelle je réclame votre indulgence.

— Eh bien ! la malheureuse a eu l'effronterie de remettre les pieds chez lui!... et, à l'heure qu'il est, elle est installée dans sa propre chambre, au chevet de son lit, où elle a déclaré qu'elle prétendait demeurer envers et contre tous!... N'est-ce pas affreux? N'est-ce pas scandaleux jusqu'à l'invraisemblance?... Et on ne l'a pas jetée dehors comme }& dernière des misérables !... et on la laisse s'établir insolemment dans l'appartement même de sa victime !... Que dites-vous de cela, vous, Lauzun?...

Lauzun ne comprenait rien à ce flux de paroles heurtées et décousues ; il la pria de s'expliquer. Alors elle lui raconta d'une voix étranglée ce qu'elle avait, la veille, appris de son mari, l'élargissen^ent de Rosalie, la clause que le maréchal avait mise à sa sortie de la Force, et l'hcroique résolution de celle-ci, aussitôt qu'elle avait été instruite du dauger de Clairval. Lorsque la comtesse

eut achevé, elle arrêta sur le duc ses deujf grands yeux PQirg brillants d'un feu sombre :

— N'est-ce pas, fit-elle, qu'il la chassera en, recouvrant sa raison?

L'ambassadeur entra en ce moment et les confidences durent inévitablement en rester là.

M. de Lauzun, fatigué par le voyage, ne tarda pas à se lever. La comtesse lui lança un regard qu'on ne saurait rendre : c'était une prière de ne pas oublier dans quelles transes elle vivait, et de faire qu'elles ne se prolongeassent pas trop.

Encore une nuit de cruelle insomnie à dévorer! mais enfin, le lendemain, elle saurait à quoi s'en tenir et jusqu'à quel point le récit du comte était exact ; elle saurait si cette Rosalie s^bslinait à s'implanter dans le domicile même de l'homme dont elle causait la mort 1 Mais que cette nuit lui parut longue !

Le duc ne se présenta que fort tard à l'ambassade. Sa figure trahissait une vive agitation. La comtesse était seule quand elle le reçut. Elle avait tant souffert qu'elle ne put réprimer un cri de reproche à sa vue :

— Oh ! monsieur de Lauzun ! je n'ai pas le droit de me plaindre, vous ne me devez rien ; mais vous n'ignoriez pas mes tortures ; j'eusse pensé que vous auriez mis plus d'empressement à les faire cesser?... Enfin, que venez-vous m'apprendre ?

Il fut effrE^yé de l'altération de ^es traits ; il \u\ saisit la main avec un intérêt des plus tendres :

— Croyez bien ! Madame, qu'il n'a pas dépendu dp moi de venir plus tôt. Je sors de chez notre malade à l'instant.

— ;jo8 —

— Mh bien 1...

— Eh bien ! on vous a dit vrai... Mademoiselle Rosalie s'est installée à son chevet, d'où elle ne s'est pas (.'loignée une seconde depuis.

— Et vous, vous ne lui avez pas démontré que... par pudeur... pour cent motifs, sa présence dans celte maison était un scandale ; qu'est-ce que je dis donc? un sacrilège !... et vous ne lui avez pas fait entendre combien cela est odieux , combien cela est inouï, de sa part?...

— Hélas !- toute coupable qu'elle soit , elle l'aime ; le dévouement et les soins dont elle l'entoure sont ses seuls moyens d'expier sa faute ; comment eussé-je pu la décider à y renoncer ? Vous sentez qu'elle ne m'eût pas plus écouté que les autres.

— Vous approuvez donc sa présence chez Clairval ? murmura la comtesse avec un accent d'aigre ironie. Alors, c'est moi qui ai tort en m'indignantde voir réunissons le même toit la victime et le bourreau! N'en parlons plus.

Un silence morne régna durant quelques instants entre les deux interlocuteurs.

— Nous verrons bien, reprit-elle d'une voix sourde, s'il sera de votre avis, lui, en admettant que Dieu permette qu'il retrouve la raison... car il a toujours le délire, n'est-il pas vrai?... il ignore ce qui se passe, il ne i'a pas reconnue, il ne sait pas que cette... femme respire le même air que lui?... Dites! mais dites donc!

Ces derniers mots furent articulés avec une impétuo-

site impossible à rendre. La réponse du duc se faisait attendre : on lisait une sorte d'incertitude, d'hésitation, qui n'écliappa point à madame d'Aranda.

— La connaissance lui serait-elle revenue? s'écriat-elle en se levant à moitié sur son lit.

Lauzun fut effrayé de la violence passionnée qu'elle mit dans cette question.

— Non, madame, non, sehâta-t-il de répondre; il ne va ni mieux, ni plus mal ; le délire ne l'a pas quitté : il ne voit ni ne comprend rien de ce qui se peut faire autour de lui... rassurez-vous.

Ce fébrile emportement avait suffi pour briser les forces de la comtesse ; elle retomba lourdement sur son oreiller sans ajouter un mot, et sembla oublier jusqu'à la présence du duc. Celui-ci hocha la tête d'un air de profonde pitié : quel que fût l'avenir de cet amour insensé, il fallait compter sur une catastrophe, sur un déchirement de cœur tout au moins.

Une semaine entière s'écoula sans le moindre incident; madame d'Aranda s'était renfermée dans une taciturnilé sombre, un calme apparent, sur lesquels son mari prit le change. L'accueil qu'elle faisait à Lauzun était froid et embarrassé, comme si elle eût eu à lui reprocher des torts graves, des torts réels; elle ne lui parlait guère que pour s'informer de Clairval, dont l'état était le même; le nom de Rosalie ne vint pas une seule fois sur ses lèvres. Loin de se formaliser de l'espèce de rancune qu'on lui gardait, loin de s'en affliger, Lauzun faisait semblant de n'en rien voir; était-ce indulgence pour cette injustice de malade, ou tout autre motif? c'est ce que nous ne saurions préciser ; le fait

— :ilo —

oâl t^U il â'accôiiliiiodail Jl' l-iU' bouderie persistanie, coiimie "si elle eût aplani les diffleullés d'une situation singulièrement délicate.

Madame d'Aranda ne voulait l'ecevoit- personne; c'était à peine si elle pei-mettait au comte de passer quelques secondes au pied de son lit ; tout l'obsédait : ses caméristes ne Tapproclipient qu'en tremblant. Celte douceur angélique qui faisait le fond de son caractère s'était transformée en une aigreur colère, une irrilabilillê presque perpétuelle. Le duc ne se rebutait point ; il venait tous les matins, apporter des nouvelles de Clair val, et ses bulletins ne variaient que de forme. Elle l'écoùtait sans l'interrompre, mais sans lui adresser la moindre question : elle le remerciait le plus souvent liarune monosyllabe ou un simple coup de tête : c'était tout ce qu'il en obtenait. Quoiqu'extérieurement rien ri'annonçàt un orage imminent, ce calme perfide cachait une tempête inévitable, une tempête qu'on pouvait plus ou moins reculer, mais qui devait avoir son heure ; et, malgré les efforts de Lauzun, cette heure-là ne sonna que trop tôt.

Un matin, par une de ces rares journées d'hiver que. réchauffe un soleil pâle et mélancolique mais souriant comme un convalescent qui se rattrape à la vie, Lauzun trouva la comtesse sur son lit, le regard moins sombre, les traits moins eontrislés ; quel que soit ce qui se passe au dedans de nous, nous subissons toujours un peu l'influence des choses extérieures. Elle se montra plus affable et lui tendit sa jolie main avec une cordialité charmante : l'espèce de froideur qu'elle lui àVait témoignée depuis quelques jours ne faisait que

— ;hi —

doubler le prix du ccLle l'avcur. L'ùlcriiul objet dui préoccupalions de la jeune femme, Clairval, ne fut pas oublié: la comtesse, cette fois, l'interrogea longuement; pour rien au monde elle n'eût voulu prononcer le nom de Éosalié ; et, cependant, c'était là le but caché des mille questions détournées dont elle le Harcelait. Mais célùi-ci était loin de lui venir en aide : ses l-épOnses brèves et évasives n'étaient pas de nature à satisfaire l'inquiète curiosité de l'ambassadrice. Oïl eût pu croire qu'il prenait plaisir à retenir le mot qu'elle cherchait à lui dérober, si ses paroles embarrassées n'eussent pas manifestement accusé une toute autre cause à cette réserve étrange.

Madame d'Aranda finit par s'apercevoir du manège de Lauzun. Son visage se contracta douloureusement: il ne savait que trop ses tortures secrètes, et c'était au mornent où elle avait le plus besoin de sa pitié et de ses consolations qu'il jôùail pauvrement avec un sentiment qu'il eût dû comprendre et excuser ! Etait-ce bien d'un ami et d'un frère 'f L'àme blessée de l'infortunée se replia sur elle-même, comme ces fleurs pudiques qui se

ferment âû moindre contact ; elle se tut aussitôt et se

-igna, le désespoir au cœur, à demeurer dans la «èiiië ignorance de ce qui se passait chez le comédien.

Un silence plein de gêne avait succédé depuis quelques minutes déjà à une conversation d'abord assez animée, lorsque la porte s'ouvrit : c'était Maloët. Lauzuri poussa un soupir d'allégement ; le médecin lui rehdail, sans s'en douter, un signalé service. Maloët, après avoir tàté le pouls de la malade, vint s'asseoir en face du duc ;

— Allons, dit-il, il me semble que cela va mieux; avec un peu de courage et de volonté de guérir, madame la comtesse, sous peu vous serez sur pied. D'ailleurs, il le faut. C'est pour moi une affaire d'amour-propre : je ne veux pas être moins heureux que mes deux confrères Lorri et Barthès.

C'étaient les médecins de Clairval, on ne l'a pas oublié; la comtesse se retourna vivement:

— Et que leur est-il arrivé de si heureux? fit-elle avec un tressaillement instinctif.

— Quoi ! vous ne savez pas?

— Je ne sais rien.

— Eh bien ! mais, la guérison de Clairval, ou peu s'en faut.

Lauzun fit signe au docteur de se taire, mais il ne l'aperçut point.

— La guérison de Clairval ! s'écria madame d'Aranda ; mais vous vous trompez, docteur ! la maladie de Clairval n'a pas fait un, pas; Clairval a toujours le délire... De qui tenez-vous donc vos renseignements ?

— Mais ils pourraient venir de plus mauvais lieu, madame la comlesse : c'est Barthès que j!ai rencontré aujourd'hui même dans la rue du Jardinet, qui m'a assuré que son malade était sauvé, et en pleine voie de guérison, qui plus est.

— Il a donc retrouvé la connaissance... entièrement?

— Il y a, parbleu, longtemps: eh ! mais, le lendemain même du jour où la petite Rosalie s'est installée à son chevet. On prétend que l'amour fait des miracles. Qui sait si la crise heureuse qui le met hors d'affaire n'a pas élé délermiiiée par la présence de la jolie fille? Pour

jouii' des objets jetés dans son centre d'action, le corps a l'ouïe, le toucher, la vue, le goût et l'odorat ; pourquoi l'âme n'aurait-elle pas à son service un sens moral, par lequel elle fût avertie du voisinage de ceux qui nous aiment et que nous aimons?... Diable ! qu'est-ce que je dis là ? Je m'aperçois que je frôle la doctrine de Mesmer ; si l'on m'entendait, il y aurait de quoi me faire déchirer par la Faculté.

Le cœur de madame d'Aranda avait cessé de battre. Rêvait-elle? Tout cela était-il bien réel? n'élait-elle point la proie de quelque douloureuse hallucination? Lauzun, il y a quelques minutes à peine, ne lui assurait-il pas ?... Elle jeta un regard rapide de son côté : le duc avait les yeux cloués au p;irquet et frappait du pied à petits coups convulsifs ; sa contenance eût dissipé la dernière illusion de la comtesse s'il lui eût été possible d'en conserver encore.

Maloët, qui ne soupçonnait pas la lempi^te souterraine qu'il venait de faire éclater, voyant que le duc, pas plus que la comtesse, ne songeait à relever la conversation, ce feu de Vcsta qu'on ne doit jamais laisser s'éteindre, se crut obligé de parler pour ceux qui se taisaient : le nom de Mesmer lui était échappé, il passa sans autre transition de mademoiselle Rosalie à ce Colomb du magnétisme animal. C'était le sujet à la mode ; les partisans de Gluck et les fanatiques de Pic- ^ cini n'avaient pas rompu naguère plus de lances pour l le triomphe de leurs camps respectifs et barbouillé plus d'in-folios qu'on ne le faisait alors à propos de l'étrange importation de l'empirique allemand. La thèse, comme on le voit, était des plus fécondes, et Dieu seul savait

— ;ri4 —

jus , D'où t'ilc nllail cnliuiiiei" le docltiur (personne ne rieût inieriompu, persoillle ne l'écoulait), quand le timbre de la pendule lui rei-iha là bouche : c'était l'heure de son cours à la Faculté de médecine, il quitta son siège aussitôt et salua l'ambassadrice, en promettant de revenir dans la soirée.

Madame d'Aranda et s'oii confident infidèle restèrent seuls.

— Oh ! monsieui', s'éci'ià-l-elle avec un accent de repi'oche indescriptible, vous, que je croyais mon ami !... à qui donc se fier, mon Dieu?...

— A moi, madame, à moi que vous faites bien de croire votre ami, et qui veux l'être toujours !... Je vous ai trompée, je vous ai caché la vérité !... Eh! madame, je l'avoue, et il n'a pas dépendu de moi de prolonger encore cette erreur... La vérité I vous étiez bien en état de l'entendre! Enfin, ce qui est fait est fait... puisque vous savez tout, il faut montrer du courage, de la fermeté d'àme... me le promettez- vous?

— Mais, c'est dont bien vrai qu'il a pu la revoir sans horreur! qu'il ne l'a pas chassée comme la dernière des créatures!... C'est donc bien vrai qu'il... non, c'est impossible ! mais songea au passé !... et, dans son délire, vous l'avez entendu comme moi, vous! c'était bien mon nom qui errait sur ses lèvres !... Monsieur de Lauzun ! dites-môi que le docteur est fou, qu'il a rêvé tout cela !

— Non! madame ! mais c'est vous qui avez rêvé. Ouvriez les yeux et oubliez les fantômes et les imaginations de votre rêve; et remerciez Dieu de ce que ce n'a été iqu'un rêve ! Madame de Stainville a été moins heureuse que vous, elle!

— Moins heureuse!... — Mais vous avez raisjon, monsieur , reprit-elle avec le ton d'une sardoniqufi amertume^ et je reuiercie Dieu de ce qui arrive : ne faut-il pas le remercier de tout !

Son regard avait une expression navrante de désesr poir, un cruel sourire contractait sa lèvre d'une effrayante pâleur ; jamais douleur hMipaine n'emprunta une forniule plus tristement, plus affreusement éloquente. Lauzun se leva vivement etsais\t sa main : ellp était froide comme un cadavre! Au fait, qu'était-elle, la pauvre femme, autre qu'un cadavre dont la vie q,ws^\\ fui avec son amour? Il eût voulu la voir pleurer, sangloter, pousser des cris déchirants; cela l'eût moin^ épouvanté que l'immobilité farouche et la morne résignation de son visage. Elle dégagea sa main aussitôt, et, sans ajouter un mot, elle lui fit signe de la laisser. Le duc hésitait ; mais son geste était empreint d'un tel commandement, qu'il eut peur d'aggraver, par la tflqii;!-: dre contrariété, un état aussi alarmant déjà.

— Ai-je bien on mal agi? se dit-il en descendant l'immense escalier de l'ambassade ; si, au lieu de la sauver, je l'avais tviée !

Le lendeiTfiain, il trouya maidauie d'Aranda tellement brisée, qu'elle semblait avoir perdu jusqu'à la faculté de souffrir. Le feu somb.re, attisé depuis quelques jours daqs ses yeux par la fipvre et une jalousie dévprantp, s'était complètement éteint; leur orbile avait un r^flej. Yilreqx et morbide qui annonçait rabse|;içe do ]g^ vie et de la pensée. LQi;'sqy'il se pencha yefs, e\\e ç\ \\n (I9manda comment cllealloit, ce fut à peine si elle eut \^ force de lui répondre par un imperceptible mouvement

de tête: il crut qu'elle n'avait pas à vivre deux fois vingt-quatre heures. M. Maloët n'était pas plus rassuré que lui ; il ne comprenait rien au mal de la comtesse et ne savait que conjecturer des phases si diverses par lesquelles elle le faisait passer à tous moments. Un scrupule, exagéré peut-être dans une circonstance aussi grave, relint de nouveau le duc, qui fut sur le point de déchirer le voile que le docteur s'efforçait bien vainement de percer.

Pour arriver, et il en est plus que temps, au dénouement de cet amour qui ne promettait pas d'être plus heureux dans l'avenir que dans le passé, nous sauterons à pieds joints par-dessus un grand mois, que ne vint d'ailleurs accidenter nul événement digne d'être raconté. La comtesse avait fini par secouer peu à peu, et chaque jour davantage, la torpeur léthargique qui avait tant effrayé Maloët. Son visage avait conservé sa pâleur ; toutefois on sentait que la lampe, prête à s'éteindre, s'était subitement ranimée : une goutte d'huile, tombée on ne sait d'où, avait suffi pour raviver sa clarté expirante. Celte goutte d'huile c'était l'espérance. L'espérance! hélas ! quelle pouvait-elle être?

Au reste, il fait bon espérer. Espérer, c'est vouloir guérir. Aussitôt que madame d'Aranda hasarda le moindre effort pour soulever le poids énorme de son accablement, ^Ue fut en voie de guérison, et bientôt son état lui permettait dépasser ses journées sur sa chaise longue, près d'une fenêtre d'où elle pouvait assister au mouvement perpétuel qui avait lieu dans la cour de l'ambassade. Elle eût pu sortir en voiture; mais jus qu'alors, par un caprice de malade, malgré les sollici-

latioiis du docteur et de son mari, elle s'était refusée obstinément à agrandir TUorizon enserré entre les quatre murs de sa chambre à coucher.

Lauzun, un moment effrayé de répouvanlable responsabilité qu'assumait sur sa tête son dévouement pour la jeune femme, à la vue de ce mieux progressif, avait promptcment chassé ses premières terreurs. Grâce à lui, grâce au remède violent dont il avait usé, elle était sauvée; ce serait désormais au temps à faire le reste. Peut-être, sMl eût pu lire au fond du cœur de la malade, eût il été moins fier de son ouvrage et eût-il jugé la guérison moins avancée. Au surplus, une circonstance, dont il était loin de prévoir les effets, devait uolablemcnL ébranler sa sécurité. Un malin, il fut tout d'abord frappé de l'animation des traits de madame d'Aranda : le regard avait retrouvé tout son feu; sa physionomie avait une mobilité qui eût fait plaisir â voir, si l'on n'eût démêlé au milieu de tout cela une sorte d'impatience inquiète et fébrile.

— Bravo, madame la comtesse! bravo! s'écria-t-il en l'abordant d'un air de triomphe, voilà une mine qui vous fait honneur !

— Vous trouvez, monsieur? répondit la jeune femme avec un petit rire amer.

— Tenez , voyez plutôt! ajouta-t-il en lui présentant un miroir qu'il alla chercher sur la toilette.

— En effet, je vais mieux.

— Et pour peu que vous consentissiez à prendre quelque distraction, à changer d'air...

— Vous pensez, monsieur? Eh bien ! je me rends en-

lin. Ce soir sera ma première sorlic Vous m'accompagnerez, n'esl-ce pas?

— Oh ! de grand cœur. Mais pourquoi ce soir ? Sauf erreur, mieux vaudrait, il me semble, couMneiuer notre excursion de meilleuri; heure.

— Soyez IrLinquille. Là où nous irons, nous ne courrons aucun risque de gagner froid.

— Et où irons nous, madame? demanda Louzun intrigué.

— A la Comédie-Italienne.

— A la Comédie-Italienne! s'écria-l-il. Y songezvous, madame ! mais vous ne savez donc pas...

— Si fait, monsieur, je sais tout. M. Maloët, qui part d'ici, vient de m'apprendre... qu'il rentre aujourd'hui à la Comédie-Italienne dans le rôle de RUmdel. Oui, je sais cela, monsieur.

— Mais alors...

— Eh bien ! monsieur, je n'ai pas encore vu Fichard, et Je veux me passer ce caprice. Il faut bien espérer que, cette fois, rien ne viendra interrompre la représentation.

— Au nom du ciel ! madame, ne faites pas cela !

— Et pourquoi ne le ferais-je pas? oiiicuia-t-cilo en dardant sur Lau^un deux yeux brillants d'un feu sombre. Que pouvez-vous craindre si vous ne m'avez dit <i.uc la yépléo. s^, d^ns um. intention qui, fût-elle bonne, serait bien cruelle dans tous les cas, vous ne l'avez pas calomnié?...

— Quoi 1 madame, vous supposeriez?...

— Je ne suppose rien, monsieur deLauzun; seulement, je désire voir jouer Richard, e[ je réclame de vo-

Ire gracieuseté de m'y accompagner si vous n'avez rien de mieux à faire. Puis-je compter sur vous ?

— C'est donc sérieux, madame?... Mais non, non, vous n'avez pas réfléclii à. cette dangereuse fantaisie... madame la comtesse ! Pourquoi courir après le souvenir, quand c'est l'oubli seul qu'il faudrait chercher?

— Vous me refusez donc, monsieur de Lauzun? l'intcrrompit-elle sèchement.

— Non, madame ; si vous l'exigez absolument, je suis à vos ordres aujourd'hui comme toujours; mais j'espère...

— A ce soir donc, monsieur, à ce soir!

Clairval, en effet, devait reparaître le soir même dans Richard. Sa robuste constitution avait fini par prendre le dessus dans la lutte corps à corps qu'il avait eu à soutenir avec un mal qui ne pardonne guère. La prudence eût exigé peut-être qu'il ajournât à plus tard sa rentrée. ]\Iais théâtre affamé n'a pas d'entrailles, la Comédie-Italienne n'en pouvait mais, elle était à l'agonie; encore un peu , et elle expirait. Cette considération était de poids à décider le convalescent à suppléer par le zèle à la force qu'il n'avait recouvrée qu'en partie; d'ailleurs, est-il des sacrifices que ne payent à usure les bravos et l'amour d'un public enthousiaste?

Quand vint le moment de lever le rideau, la salle était comble : un chat n'eût pas trouvé un coin pour s'y blottir. L'acteur, cette fois, n'avait pas à redositer les sifflets. Nous ne pourrions pas en dire autant de mademoiselle Rosalie, qui faisait sa rentrée^ elle aussi : il était fort à craindre que le parterre ne fût moins miséricordieux que l'offensé et ne fil sentir à la pauvrette ce

que |;èse sa colère. L'orchestre s'emplissait de musiciens, le premier coup d'archet de l'ouverture allait commander le silencu à cette foule tumultueuse qui se tordait convulsivement en mille sens.

La loge de l'ambassadeur d'Espagne s'ouvrit alors ; la comtesse parut, escortée de son fidèle chevalier, M. de Lauzun. La pâleur mate de son visage, que faisait ressortir encore le rouge dont ses joues étaient plâtrées, avait un aspect sépulcral ; sans le feu sinistre de ses prunelles, on l'eût prise pour un fantôme échappé à son linceul. Toutefois, sur cette face creusée par les secrètes et profondes tortures d'une ardente jalousie, sous cette faiblesse presque défaillante, perçait je ne sais quoi d'énergique, d'inflexible, d'immuable qui la soutenait comme la fièvre soutient momentanément celui qu'elle dévore. Elle doutait encore, et elle ne voulait plus douter.

Les dernières notes de l'ouverture se sont fait entendre, la toile se lève, les villageois entonnent le cœur d'introduction : Chantons, célébrons ce mariage, qu'on n'écoute qu'avec une impatience marquée; enfin, le morceau d'ensemble s'achève, les paysans se retirent, l'on entend déjà dans le lointain un bruit de pas ; c'est lui, il approche, c'est bien lui ! c'est Blondcl, accompagné d'Antonio I

A sa vue, une tempête d'applaudissements, de battements de mains, de vive Clairval ! emplit toute la salle: le parterre trépigne, les loges s'émeuvent, de jolis bras nus se dressent de toutes parts, agitant, les uns des mouchoirs, les autres des éventails, ou des bouquets : c'est une ivres-se, c'est un délire universel !

Clairval ne sait comment y répondre. Il salue, il montre son cœur pour faire comprendre à ce public ami tout l'orgueil, toute la joie, tout le bonheur qu'il éprouve. Les bravos, le tumulte, à celte mimique éloquente, continuent de plus belle, les applaudissements redoublent. A l'exception de madame d'Aranda, qui se tient immobile et comme pétrifiée dans un coin de sa loge, et de Lauzun, qui l'observe avec une vive inquiétude, on eût vainement cherché dans toute cette foule un seul individu échappé à ce féerique et prestigieux entraînement.

Assurément, ces gens-là avaient le diable au corps. Ils s'époumonnaient depuis quelque vingt minutes, sans reprendre haleine et sans ressentir le besoin de clore leurs bruyantes et assourdissantes clameurs. Il fallait cependant que cela eût une fin : Clairval était à bout de courbettes et de salutations. Il s'efforçait de mettre l'expression de sa gratitude au diapazon de tout cet amour; mais c'était tenter l'impossible, son épine dorsale criait grâce. Tout s'achète en ce monde : ces bouffées qu'aspirait si suavement la vanité de l'acteur, sa misérable échine savait ce qu'elles lui coûtaient. Clairval dut prendre l'initiative et imposer silence à cette mer houleuse dont les transports ressemblaient presque à de la colère. 11 s'inclina une dernière fois, le plus profondément qu'il put, remercia une fois encore ce public ivre, par un geste qui ne rendait que faiblement et trèsimparfaitement ce qu'un pareil accueil lui inspirait de reconnaissance ; et, se tournant vers Antonio, qui s'était tenu caché derrière lui comme pour faire oublier sa présence, il lui adressa, d'une voix forte, la question

par laquelle i| entre en scène : « Antonia, qu est-ce que j'entends ? J'entends, je crois, chanter ? »

Si Rosalie s'était obstinément refusée à reparaitrp tant que Clairval ne serait pas hors de danger, la peur, \\ faut le dire, d'être assez mal reçue d'un public exaspéré par les ponséquenees de sa tragique espièglerie, y était bien pour quelque peu. Elle ne se faisait pas illusjpp sur Iq bourrasque qui l'attendait ; aussi àyait-elle reculé jusqu'q la dernière heure; mais enfin, forceavait été de s'exéputer. Hélas ! réyénement ne donna qup trop raison à ses trembleuses appréhensions! Clajrval, en rinterpellant, avait posé la main sur son bras. Ce geste oblig^lpire devqit, ^e tpute pécessité, rappeler rppispde ^lalencon^reux de la pelote hérjssép d'épingles et le tour pendable de la traîtresse ; cp fut le signal d^une seconde tempête soulevée, pour le cpup, par des passions bien ppposées. Un déluge de sifflets, de pris féroces, de rugissements inhumains, de vociférations épouvantables ébranla la salle comme un tonnerre. La pauvre Rpsalje, collée au dos de son amant, frissonnait de tous ses membres, et cherchait à fléchir ses juges par le piteux et l'humililé de sa contenance. Mais ceux-ci np (devaient pas se laisser désarmer à si peu de frais ; U fallait unp vengeance à Clairval, et il allait pardieubiep Tphtenir, en dépit même dps fusiliers qui gardaient les issues, en admettant que la fantaisie leur prit de ^'qpppser à cet ac^e de rigoureuse justice.

Durant quelques minutes, tout se bqrna à des hnée^, à (les sifflets, ^ des hurlements de bête fauve, aux cris -mille fois répp|és ç|p : i\ bas Rosalie ! à rhôpilal Rosqlie! -^Ipsalipà Saiq\-|.azare!... Au reste, selon toute appa-

ronce, elle en sérail quitte pour essuyer celte grêle de njalédictions, d'imprécations et d'injures fort peu musquées. C'était un mauvais quartd'lieureà passer; mais elle n'avait qu'à se boucher les oreilles et à fermer les yeux, et elle échappait à cet horrible cauchemar qui ne pouvait être éternel. A envisager froidement la situation, il n'y avait pas de quoi perdre la tête; mais les choses ne devaient pas en rester là. Une voix, parlie de la foule, cria :

— A genoux ! à genoux ! Rosalie, à genoux !

Ce cri i. olé produisit aussitôt l'effet d'une étincelle électrique:

— Oui, à genoux ! à genoux ! qu'elle se mette à genoux! hurla-t-on de toutes parts.

— Qu'elle demande pardon I continua la même voix.

— Oui, oui, qu'elle demande pardon à Clairval! Clairval semblait totalement étranger à cette scène. Il

avait aperçu madame d'Aranda dans sa loge, et ses yeux demeuraient comme cloués de ce côté.

La comtesse l'observait avec une inexprimable fixité; elle hissonna de tout son corps à l'éclair passionné qui lui parut s'échapper des prunelles du Magnifique pour arriver en pluie de feu jusqu'à elle. M. de Lauzun l'avait odieusement calomnié! Clairval n'aimait pas, Clairval ne pouvait aimer cette Rosalie! .. Oh! non! et elle qui !... Oh! elle se haïssait, elle aussi, pour avoir donné * accès à un soupçon que tout son amour ne suffirait pas à expier !

Cependant l'exaspération allait crescendo; il était à craindre que celte mer en furie ne débordât enfin et n'enva!iil la scèiic. L'inforUiiiée comprit qu'eu résis-

tant elle jouait un jeu à se faire mettre en pièces : mieux valait encore courber le front et en passer par les fourches caudines. D'ailleurs, qu'exigeait-on d'elle ? qu'elle demandât pardon à Clairval du mal qu'elle lui avait fait?.., qu'elle se précipitât à ses pieds?... Mais ces gens-là pensaient donc que c'était encore à faire ! Ils voulaient qu'elle s'humiliât devant Clairval? Était-ce bien un aussi rude châtiment qu'ils le présumaient ? L'amour vrai n'a pas de fierté, et elle aimait Clairval de toute son âme. Elle n'hésita pas une seconde.

Le bel enfant, dont les cheveux blonds roulaient à flots le long de ses épaules, se laissa glisser sur ses genoux et s'empara de la main de Blondel, que le contact de ses doigts fit tressaillir, comme s'il se fût senti effleurer par l'écaillé glacée d'un serpent. Ses yeux suppliants et tendres imploraient l'aumône d'un pardon qui donnât l'exemple de l'oubli à ce peuple en ébullition.

Tout à coup, les traits de l'acteur se contractent, son visage pâlit, un nuage passe sur son front. Son extase a cessé ; le malheureux a rencontré le regard de M. de Lauzun : ce regard a suffi pour le réveiller en sursaut. Que M. de Lauzun se rassure, il fera son devoir.

Rosalie était toujours à genoux : le front collé sur la main qu'elle avait saisie, elle attendait, dans une immobilité d'une grâce infinie, qu'il plût de la relever à son seigneur et maître. La fine mouche savait bien ce qu'elle faisait. Il y avait tant d'abandon charmant, de séduction féline, d'habile et de coquette humilité dans cette pose d'eschivo soumise et ronenlanlo, que les clameurs cessèrent comme par enchoiitoment. La curio-

^iiH succédait à la colère ; on voulait voir ce que Clairval allait dire et faire, lui, l'outragé.

L'acteur détourna violemment la vue de la loge de fambassadrice et la reporta, à ses pieds, sur la jolie et lutine figure de Rosalie. Tous les regards étaient braqués sur lui dans une attente inexprimable. Il se baissa par un geste brusque, la souleva comme une plume et l'embrassa à plusieurs reprises avec une ardeur dont personne ne s'avisa de suspecter la sincérité.

Antonio, lui, préférait de beaucoup ce procédé-là aux huées qui tintaient encore à son oreille : il étreignit aussitôt de ses bras rondelets le cou de Blondel ; durant quelques minutes, les deux amants demeurèrent ainsi enlacés, au complet émerveillement de la salle entière qui se mit à applaudir, à claquer, à battre des mains avec un redoublement de rage et d'enthousiasme. Clairvol pardonnait : nul n'avait le droit de se montrer moins généreux !...

Mais comment vous dire ce qui se passa alors dans l'àme de la comtesse?. . De telles tortures ne se décrivent pas. Elle ferma les yeux pour échapper à cette affreuse vision.

Lorsqu'elle les rouvrit, ils avaient une teinte terreuse et livide, mais où l'on eût cherché vainement une autre expression que celle d'une indifférence hautaine et dédaigneuse.

Lauzun, qui savait ce que cachait ce calme menteur^ n'osa pas lui adresser la parole; il se contentait de l'observer avec une mortelle inquiétude.

La réconciliation opérée, il était bien temps que la pièce eût son tour. Les deux amants s'étaient arrachés à

la chaleureuse élreiiUe qui avail valu ù Bluudel de nouveaux bravos et à l'espiègle Antonio un verdict d'acquittement ; le premier acte de Richard reprit enfin et s'acheva, pour le coup, sans la moindre interruption, ce qui n'était pas malheureux.

Tant qu'il dura, la jeune femme fit preuve d'une admirable impassibilité ; personne ne sefûtdoutédudrame affreux qui se jouait derrière son masque de placide insouciance. Elle souriait même, la malheureuse ! oui, un franc sourire errait sur sa lèvre pâle 1 elle ne voulait pas donner au misérable qui la tuait la joie de scruter sa douleur. Au fait, elle pouvait bien se contraindre encore quelques minutes, sa vie serait assez longue, si elle n'en mourait pas, pour pleurer sur le trépas de son cœur et pour rougir d'avoir si bassement placé son amour-

Aussitôt que le rideau fut retombé sur le premier acte de Richard, elle se leva et dit au duc avec son même sourire :

— Allons, cela s'est passé pour le mieux... et j'ai vu... tout ce que je désirais voir... j'éprouve un peu de fatigue ; si vous le voulez, monsieur de Lauzun, nous nous retirerons.

Celui-ci s'empressa d'obéir et monta après elle dans sa voiture.

— Oh ! du moins, s'écria la pauvre femme, avec un déchirement qu'on ne pourrait rendre, je ne lui ai pas dit que je l'aimais !... le ciel m'a sauvé cette honte, et je l'en remercie !... je ne vivrais pas un quart d'heure, si, pour mon malheur, je lui eusse fait un pareil aveu !

La secousse avait été trop violente, la contrainte mo-

raie qu'elle s'éLuiL iiupOJÙL' Irop luuyue ri Irop douloureuse pour ne pas épuiser celte frêle organisation : elle tomba évanouie dans les bras du duc.

Lauzun, après avoir remis la comtesse aux mains de ses caméristes, reprit le chemin de la Comédie-Italienne. Richard venait de s'achever ; il alla droit à la loge de Clairval. En approchant, il entendit des sanglots étouffés sortir de chez l'acteur; il n'était pas sans inquiétude à l'égard du Magnifique, cette circonstance ne fit que redoubler ses craintes, il tourna vivement la clef et poussa la porte devant lui.

Une femme vola à sa renconlrij et lui dit, les joues baignées de larmes, avec l'accent d'un violentdésespoir :

— Ah ! monsieur le duc, vous qui m'aviez promis qu'il me pardonnerait!... Il m'abhorre, il m'exècre I... Tenez, il ine chassait lorsque vous êtes entré!

— Oui, oui ! s'écria Clairval, oui, je te hais ! oui, je te déteste ! oui, la présence est un insupportable supplice que je n'endurerai pas une seconde de plus!... Mais sortiras-tu, misérable ! poursuivit-il les poings fermés avec une indescriptible fureur ; ne vois-tu pas qu'il me faut faire des efforts inouïs pour ne pas te déchirer par morceaux, toi, toi à qui je devrai le malheur de ma vie! Mais t'en iras-tu ! l'en iras-tu !

Son exaspération était au comble. Lauzun eut peur qu'il ne cédât à la terrible tentation de la metlre en pièces ; il prit la main de Rosalie et décida la jeune femme à s'éloigner.

— Retirez-vous mon enfant, lui dit-il, il n'est pas en état de vous entendre ; plus tard, peut-être...

— Oh! c'est fini, monsieur, murmura-t-elle, en se

laissaiil docilement mener jusqu'au corridor aboutissant au fo\vr des acteurs. Il me liait autimt qu'il aime sa comtesse!... C'est bien fini ! hélas ! il ne me reste plus qu'à l'oublier, si j'y puis réussir !...

Lorsque Lauzun rentra, Clairval était debout, les bras croisés sur sa poilriuo, le regard farouche et le front inondé d'une sueur froide.

— Eh ! bien I monsieur le duc, vous devez être conlenl ? dit-il en l'apercevant avec une indicible amertume. N'ai-je pas fait tout ce que vous avez exigé de moi ? au lieu de chasser cette Rosalie, vous avez voulu que je renouasse une intimité qui m'était odieuse pour tant de motifs, j'ai encore obéi ; vous avez voulu que je jouasse, ce soir, l'atroce comédie à laquelle ce public stupide a applaudi, comme si ses bravos n'eussent pas été la plus cruelle insulte faite aux tortures qui me dévoraient l'âme, j'ai toujours obéi ; avez-vous quelque autre chose à me commander ? ce devrait être tout.

— Non, mon ami, non ; vous vous êtes conduit en galant homme, comme un noble et digne cœur. Et croyez bien que votre conscience un jour vous récompensera de cet héroïque effort.

L'acteur hocha la tète avec une aride tristesse.

— Clairval, je vous dis qu'un jour vous vous féliciterez de ce que vous avez fait ; et vous regretterez, mon pauvre ami, de n'avoir pas toujours eu le même courage...

M. de Lauzun savait bien ce qu'il faisait en ramenant brusquement le comédien au souvenir d'un passé que vingt ans n'avaient point effacé de sa mémoire.

— Oh ! vous avez raison, monsieur, vous avez rai-

son... articula Clairval en laissant tomber son front dans ses mains. J'aurais en moins un remords qui me poursuit sans trêve !... Pauvre madame de Stainville!... — Mais convenez, monsieur, ajoula-t-il d'une voix creuse, après un moment de morne silence, que je suis bien malheureux dans mes amours!... Je ferai sagement de m'en tenir là, n'est-il pas vrai?...

Trois jours après la scène de la Comédie-Italienne, madame d'Aranda, pâle et languissante, montait dans une chaise de poste et partait pour Madrid.

En dernière ressource, Maloët avait prescrit l'air natal. La jeune femme, qui eût voulu fuir jusqu'au bout du monde le souvenir de ce déplorable épisode de sa vie, avait embrassé avec ardeur cette idée de voyage en Espagne. Paris était devenu pour elle un séjour véritablement odieux.

Si elle eût pu deviner !

Mais elle ignora toujours la pieuse perfidie à laquelle seule elle dut peut-être d'échapper au sort de madame de Stainville. Hélas! si la morale donne raison à M. de Lauzun, nombre de gens penseront, et nous des premiers, qu'il fut bien cruel dans sa pitié, et qu'il se fût montré plus humain en la laissant se perdre!

Page 1