LE TOUTOU DE LA MARÉCHALE
Depuis sa disgrâce, M. d'Argenson habitail sa terre des Ormes, ne supportant guère plus philosophiquement son exil que le duc de Choiseul, qui tenait une sorte de cour à Chanteloup où il ne manquait ni de flatteurs ni de courtisans. Confiné dans un coin de la Touraine, il n^avait pas envisagé aussi sereinem'ent qu'il l'eût dû peut-être la nécessité de vivre au sein de ce jardin de la France dont un petit nombre de vrais amis venait rompre l'agreste et plus que supportable uniformité. Frère du ministre des affaires étrangères, de ce marquis d'Argenson qu'on appelait d'Argenson la héte, parce qu'il avait moins d'éclat, sinon de qualités solides, que son 3adet, M, de Voyer était un homme plein de goût et de îonnaissances, joignant infiniment d'esprit à beaucoup i'aménité et d'un commerce charmant que les ennuis
de l'exil avaient sensiblement altéré, s'il faut en croire Marmontel. Il fut lié avec la plupart des célébrités du xviii" siècle, avec l'abbé Alari de l'Académie française, Helvélius, Montesquieu, le président HénauU, le docteur Vernage, avec ces deux derniers surtout, qui étaient entrés plus que tous les autres dans l'intimité de l'ancien ministre de la guerre.
Le président Hénault est trop connu pour que nous ne nous dispensions point de faire son portrait; quant au docteur, c'est autre chose. Vernage était un vieillard de soixante-quatre ans environ : son amour du travail, son zèle à voler au lit du malade, le fardeau d'une chaire à la Faculté, avaient délabré un tempérament qui n'avait jamais été robuste; aussi, djepuis quelque temps, le besoin d'un repos absolu s'était-il fait assez impérieusement sentir pour n'être pas combattu davantage. Vernage, à son grand regret, avait dû se condamner à une inaction dont il fut tout d'abord effrayé ; et il était fort embarrassé de l'emploi de ses heures, lorsqu'il reçut une lettre de M. de Voyer contenant une invitation pressante de venir passer tout l'été à sa terre des Ormes, où l'amitié se disposait à le recevoir les bras ouverts et à le festoyer de son mieux.
Ce n'était pas le cas d'hésiter : le docteur s'encaissa dans sa chaise, et fouette, cocher ! La petite colonie se composait invariablement des mêmes habitués, parmi lesquels flgurait, en première ligne, le président; c'étaient les mêmes visages, — sauf un. Mais de celui-là est-il urgent que nous vous entretenions, car il tourna deux bien graves têtes et ralluma le volcan que la neige des années eût dû avoir éteint depuis longtemps. C'est
en dire assez, el vous avez deviné de reste le sexe de ce visage-là.
Mademoiselle de Quinemont, que iM. d'Argenson semblait chérir d'une affection toute paternelle, était une jeune personne de condition d'une mine ravissante, réservée, comme si elle eût senti les dangers d'être belle, et un peu mélancolique, car elle songeait déjà peut-être à un avenir que l'absence d'une dot consignait entre les quatre murailles d'un cloître; et ce n'est pas là l'avenir que l'on choisirait lorsqu'on est jolie, qu'on a vingt ans, et que le cœur ne demande qu'à battre. Si cette perspective était assez triste, du moins était-il raisonnable de chercher à s'y habituer ; et mademoiselle de Quinemont, dont la rectitude de sens avait précédé l'expérience, n'était pas romanesque au point d'espérer rencontrer une âme jeune et généreuse qui oubliât la dot devant les charmes de la figure. Il suffit d'être jolie pour trouver des amants; est-ce bien indispensable même? mais un mari ne se contente point d'aussi peu, et mademoiselle de Quinemont n'avait pas d'autre fortune que ses grands beaux yeux bruns.
M. de Vernage fut frappé de ses grâces naïves, de sa simplicité exempte de toute coquetterie, et surtout de cette maturité de raison qui n'était pas de son âge. Le bon docteur n'avait jamais eu assez de temps à sa disposition pour le dépenser aux pieds de quelque Omphale ; aussi n'avait-il jamais aimé. A la vue de la protégée du marquis, il sentit que son heure à lui était venue, quoique un peu tard ; et cette découverte ne laissa pas que de le plonger dans un certain émoi. Aimer à soixantequatre ans! quelle extravagance ! Mais ne fait-on pas des
lolies à loul uyx'? D'ailleurs, ùlait-cc«bieu i.iuu l'oiie? S'il était trop vieux pour l'amour, à la place de ce sentiment exalté qui n'est que gênant dons le mariage, ne pouvaitil pas inspirer une affection plus calme, mais plus durable, basée sur l'estime et la , reconnaissance? — Je vaux mieux encore que le couvent, se dit- il.
Au reste, la chose était assez grave pour qu'il y réfléchit mûrement. On ne s'enchaine pas ainsi sans avoir antérieurement pesé le pour et le contre d'une détermination qui devra être irrévocable. Prendre son temps et se tenir en garde contre un premier mouvement eût été le plus sage. Mais les circonstances ne lui permirent pas de temporiser autant qu'il eûl été prudent peut-être. Vernage n'avait pas été le seul à se brûler aux beaux yeux de mademoiselle de Quinemont; il avait un rival dont il lui avait été facile de surprendre le secret, et ce rival n'était autre que le président Hénault.
La crainte mutuelle de se voir devancer hâta la confession des deux galants. Mademoiselle de Quinèmont trouva le plus jeune des deux bien vieux déjà. Si l'amour était venu vivifier ses rêveries, certes, cet amourlà n'était ni goutteux, ni cacochyme; il était jeune, rosé et n'accusait aucune ride. Elle fut d'abord plus effrayée que flattée de cet expédient d'éviter le couvent, et il ne fallut rien moins que l'appel que M. d'Argenson fit à sa raison pour la décider à se prononcer entre le docteur et le président. Toutefois, après le premier instant de stupeur, elle se convainquit qu'il n'y avait point à balancer. Elle en prit bravement son parti et promit à son protecteur de faire un choix.
Le galant auteur de V Abrégé chronologique de l'Histoire
de France se montrait ardent et langoureux tour à tour comme un jouvenceau ; il papillonnait autour de mademoiselle de Quinemonl, l'entourant de prévenances, de petits soins et lui débitant allègrement le madrigal, au désespoir du bon docteur qui n'avait ni sa verve ni sa souplesse. Et ce fut ponrtant cela qui fit pencher la balance en faveur du dernier. La jeune fille se sentit effrayée de la fougue passionnée du président. Elle crut que Vernage, lui, se contenterait d'être son ami, un père, et cette considération fixa ses irrésolutions. Elle lendit la main au docteur et lui dit : — Puisque vous la voulez, la voilà.
Ce mariage obtint l'assentiment général. Si mademoiselle de Quinemont était de condition, Vernage, d'une famille honorable quoique de roture, avait été anobli en 1752, après avoir soigné le dauphin attaqué de la petite vérole. Il était à la tète de biens considérables, puisqu'à sa mort il laissa trente mille livres de rente à sa veuve, et à l'ainé de ses beaux-frères une belle terre dans le Vendômois, sans déshériter pour cela totalement ses proches parents. Et puis, personne n'était ni plus estimable ni plus estimé : Voltaire l'a immortalisé par un vers dans un de ses Discours sur riiomme.
Madame de Vernage suivit son mari à Paris, où, grâce à un repos de quelques mois, il put reprendre le cours de ses occupations premières. Le président Hénaull supporta en homme d'esprit un refus qui le sauvait peutêtre d'une folie; s'il garda quelque rancune à son fortuné rival, du moins il n'en fit rien paraître et continua de voir aussi assidûment le docteur et sa femme.
Trois ans s'écoulèrent comn*ie un jour pour tous deux.
trois ans de bonheur, de calme, de sérénilé. Jamais vieillesse ne fut entourée de plus de soins, do tendresse, d'amour. Madame de Vernage vénérait son mari à l'égal de Dieu. C'est qu'aussi, ce que n'eût pas lait le président,il ne sortit pas du seul rôle que lui dictait son âge. Plus les cheveux blancs sont respectables, plus il faut éviter d'en compromettre la dignité. Anacréon, que nous ne voyons qu'à travers sa poésie, dut être un assez dégoûtant satyre, plus propre à effaroucher l'amour qu'à appeler ses baisers. La glace des années et un coeur brûlant encore sont une anomalie qui constitue la plus triste des monstruosités; Vernage sentit cela et ne voulut être qu'un père pour sa femme.
Chaque année, lorsque les beaux jours étaient venus avec leurjoyeux manteau de verdure et de feuillage, on attachait valises et malles à la chaise de poste, et l'on prenait sa volée vers les Ormes. Que le lecteur veuille donc bien nous y suivre celle fois encore, quoique, pour prix de sa complaisance, il ne doive pas s'attendre à assister à quelque roman funèbre dans le goût des Mystères du château d'Udolphe.
La colonie n'avait pas changé d'aspect ; les jeunes gens n'y abondaient guère. Que voulez-vous? Le papillon ne se pose pas sur la rose qui se fane, et c'est tout simple. Un seul personnage tranchait par sa gaieté, sa légèreté, toutes les grâces de la jeunesse avec ces visages que le temps avait rendus sévères et un peu chagrins. C'était le duc d'Ayen, car il ne prit que plus tard le titre de Noailles, l'un des plus charmants gentilshommes de la cour, tant par la vivacité que par l'o-
riginalité de son esprit, sans préjudice des agréments extérieurs de sa personne.
Bien peu de temps suffit à M. d'Ayen pour tomber amoureux de l'épouse du docteur. Madame de Vernage était parvenue à cet âge où la femme commence à acquérir cette moelleuse et séduisante rondeur dans les formes, cet attrait friand et sensuel, ce voluptueux embonpoint qui, depuis que le monde est monde, ont donné naissance à tant de mauvaises pensées. D'ailleurs, on prétendait qu'elle n'avait jamais aimé, et est-il r en de plus ravissant que la conquête d'un cœur de vingi-quatre ans qui n'a encore battu pour personne? Quel trésor de passion et d'amour pour celui qui saura mettre le feu à ce brasier qui n'attend que l'étincelle I Et puis, l'isolement, ce fauteur de bien des péchés mignons, ne concourait pas médiocrement à enflammer cette tête ardente : le duc était marié et père de famille; mais vous conviendrez que ce n'était point là un obstacle dans un siècle où, de toutes les fidélités, la fidélité conjugale était la moins observée, de part et d'autre, il est vrai.
M. d'Ayen ne perdit pas de temps et se mit donc à l'œuvre. C'était bien le diable, s'il ne finissait pas par faire oublier un époux qui ne comptait pas moins de soixante-sept printemps et autant d'hivers. Il faut être juste, les beaux yeux langoureux et doux de madame de Vernage l'avaient pénétré d'outre en outre ; il était bien véritablement amoureux. Les deux parties consentantes, rien n'eût été plus facile que de s'aimer en toute licence : avaient-ils peur d'être surveillés, ils déployaient leurs ailes, et bonsoir le mari jaloux et les amis charitables ! les jambes de ceux-ci étaient et trop courtes et
trop lourdes pour rejoindre les deux tourtereaux envolés.
Mais les choses, Dieu morci, allaient un peu inoins vite. Les premiers mots qu'il toucha furent pris pour cette monnaie courante dont un homme bien élevé a toujours plein ses poches, et qu'il prodigue avec une inépuisable fécondité : on les accueillit par un sourire. Mais, lorsqu'il ne fut plus possible de se tromper sur leur exacte signification, l'air sérieux et froid avec lequel on l'écouta, lui prouva que, si un jour on devait se rendre, ce jour-là était encore fort éloigné. Ce n'était cependant point un motif suffisant pour perdre courage. M. d'Ayen, dont l'intention n'avait été d'abord que de passer une huitaine aux Ormes, fit le serment in petto de ne prendre congé du marquis qu'après être sorti à son honneur de ce duel sentimental. En conséquence de ce serment imprudent, il s'était écoulé un grand mois et plus depuis qu'il avait quitté Paris pour la maison do campagne de M. de Voyer.
Malgré la réserve digne et chaste de madame de Vernage, prétendre que toutes les tentatives de celui-ci pour animer ce beau marbre du feu de Prométhée n'eussent produit aucun effet, serait probablement beaucoup trop s'avancer. M. d'Ayen était éloquent; d'ailleurs, il n'exprimait que ce qu'il ressentait, et son langage brûlant, les idées magiques qu'il évoquait, les images enivrantes qu'il appelait à son aide étaient autant de semences que l'isolement et la rêverie faisaient fructifier dans ce cerveau de jeune femme inoccupée et curieuse d'émotions comme t( tes les vierges. L'amour, ce mot qui dit à lui seul p s de choses que tous les livres poudreux de la bibK, hèque la mieux fournie, était pour
elle un mot sans idée, une lettre morte. Était-elle donc condamnée à ne le jamais connaître, à ne jamais approcher de ses lèvres ce fruit bien attrayant sans doute, puisque le poison qu'il renferme parfois ne guérit point de la teniation d'y toucher? Depuis qu'elle était aux Ormes, elle ne dormait plus, ses nuits se consumaient dans l'insomnie; et qui sait tout ce que désire et tout ce qu'ose dans le silence et l'ombre de la nuit la pensée surexcitée de la femme la plus candide?
M. d'Ayen eût pu se douter de tout le trouble qu'il causait, qu'il eût été bien fier de son ouvrage. Mais l'aurore aux doigts de rose chassait tous ces voluptueux fantômes et rendait à la pensée sa chasteté, sinon son calme. Alors le remords et la confusion opéraient une réaction dont le malheureux duc était l'inévitable victime, et le redoublement de froideur qui chaque jour l'accueillait le désorientait de plus en plus; ce qui ne l'empêchait pas de harceler la place d'assauts continuels. Madame de Vernage mettait à fuir les occasions de l'entendre le même soin que d'Ayen à les faire naître : la pauvre femme avait peur de lui, et plus encore d'ellemême.
Mais quelles que fussent ses bonnes intentions, sou ennemi savait bien les déjouer. M. de Vernage, il en sera toujours ainsi, se faisait naïvement le complice de celui-ci. S'il était le tronc d'arbre suspendu au-dessus de l'abîme et auquel on se cramponne pour échapper au vertige, il ne le soupçonnait guère. En voyant sa femme chercher un abri à ses côtés, il attribuait cette persistante assiduité à la sollicitude vraiment filiale qu'elle n'avait cessé de lui témoigner depuis qu'ils vivaient ensemble.
Aussi exigeait- il qu'elle le laissât deviser avec M. d'Argenson et le président Hénault, et prit quelque distraction. C'est alors que M. d'Ayen parlait de promenades ; et le docteur faisait tant que la malheurense, pour ne paraître ni bizarre ni impolie, était obligée d'accepter lo combat et de se préparer à une lutte pour laquelle chaque instant elle se sentait moins de forces et de courage.
Pour dissimuler sans solution de continuité, pour ne point laisser par intervalles soulever un coin du masque sous lequel on se cache, il faut et plus d'habileté et beaucoup moins de candeur que n'en avait madame de Vernage. Une fois ou deux, M. d'Ayen crut être aimé, mais il retombait aussitôt dans la nuit du doute et de l'incertitude; l'espoir n'avait pas été moins prompt que l'éclair à s'évanouir devant l'air froid et sévère de ce charmant visage.
Ces marches et contre-marches, du train dont allaient les choses, pouvaient le mener jusqu'à l'hiver sans résultat aucun. Le duc commençait à souffrir dans sa vanité autant que dans son amour du peu de succès de ses attaques. Il fmit par prendre un résolution extrême :
— Si elle m'aime, se dit-il, ce que je n'ose croire, je parviendrai bien à lui arracher son secret, aujourd'hui même et pas plus tard ; c'est avoir, pardieu, roucoulé assez longtemps. Ou je suis un sot, ou je saurai ce soir à quoi m'en tenir.
M. de Voyer, à quatre lieues des Ormes, avait une terre appelée la Guerche, qu'il offrit dans la suite avec une rare générosité au duc de Lauzun, lors de sa crise financière. Il avait été question de la visiter et d'y passer
la journée, puis ce projet était tombé dans l'eau : M. d'Ayen le remit à fiot, et il fut convenu qu''on partirait après le déjeuner pour cette campagne. Au fond, cette promenade ne lui souriait que parce qu'elle devait lui fournir, quelles que fassent les répugnances de madame de Vernage, les moyens de l'entretenir sans témoins.
Un des grands bonheurs de la jeune femme, et dont elle s'était privée à cause de lui, était de monter à cheval. Le duc lui demanda hypocritement, devant le docteur, pourquoi elle y avait tout à coup renoncé et supplia le vieillard de la faire consentir à endosser son vêtement d'amazone et à l'accepter pour écuyer. Le bonhomme ne pouvait manquer de tomber dans le piège; en invoquant son autorité maritale, il supposait ne se rendre coupable que d'une assez douce violence.
Le déjeuner achevé, chacun se prépara à ce petit voyage, et madame de Vernage dut se résoudre à vêtir son ample et élégant costume de cheval. L'amoureux duc triomphait, il le pensait du moins, lorsqu'une circonstance imprévue renversa tous ses plans. Une somptueuse chaise de poste fit tout à coup son entrée dans la cour d'honneur et s'arrêta en face du perron.
— Qui nous vient là? dit M. d'Argeuson en se dirigeant vers la fenêtre.
Il reconnut, à l'écusson, les armes des Mirepoix.
— Madame la maréchale! s'écria-t-il en se précipitant à sa rencontre.
C'était effectivement madame de Mirepoix, sœur du prince de Beauveau et seconde femme du maréchal, si connue par l'amitié que lui portait Louis XV et ses
complaisances envers madame Dubarry, Elle avait été dame du palais de la reine Marie Leczinska et partageait l'empire qu'exerçait sur la haute société la maréchale de Luxembourg en fait de bon goût et de convenances. C'était une femme d'un tact parfait et d'une extrême bonhomie, ce qui s'accouple plus rarement qu'on ne pense avec l'esprit. Ses ennemis ne lui pardonnèrent jamais sa liaison avec la comtesse, dans la voilure de laquelle elle acceptait le second rang, et ses précédentes adulations à l'égard de la marquise de Pompadour qui lui donnait à jeter par la portière les noyaux de cerises qu'elle mangeait, au grand scandale des mêmes gens qui l'imitèrent par la suite et n'eurent d'autre mérite que d'avoir attendu pour saluer l'astre naissant qu'il se consolidât. Nous ne chercherons pas à pallier ces faiblesses ; seulement nous dirons que ces atteintes à sa dignité n'eurent d'autre cause que sa vive affection pour le roi, auquel elle n'eut pas la force de refuser ce sacrifice: le désir de conserver ou d'accroître sa faveur n'entra pour rien, quoiqu'en ait dit Walpole, dans ces concessions affligeantes que l'absence de tout mobile intéressé ne justifie pas à nos yeux, tant s'en faut.
Une étroite intimité la liait depuis des années à M. de Voyer, qu'elle venait fréquemment visiter dans sa riante Thébaïde, et chez qui elle prenait le vert, comme elle avait coutume de dire.
— Bonjour, cher comte, bonjour. Tout le monde se porte bien? Tant mieux. Tenez, prenez-moi cela, je descendrai bien seule ; ne Tétouffez pas au moins.
— Oh! le délicieux toutou! fit M. de Voyer en apercevant un petit chien havanais perdu dans ses ondu-
leuses soies blanches. Où l'avez-vons donc déniché ?
— Fidèle? N'est-ce pas qu'il est joli?
— Un vrai bijou !
— Oui, mais tenez-le mieux, comte; vraiment, vous ne savez pas ce que c'est que de porter un chien !
Aussitôt que madame de Vernage avait reconnu l'équipage de madame de Mirepoix, elle s'était empressée de voler au-devant d'elle.
— Madame la marquise ! s'écria-t-elle en sautant dans ses bras.
— Bonjour, Quinemont (elle lui avait conservé son nom de fille), bonjour, mon cœur; quelle bonne mine tu as! Fraîche et belle comme une rose!... On doit se bien porter avec une figure pareille... Et le docteur?
— Le voici, madame la maréchale, avec ces messieurs qui viennent vous présenter leurs hommages.
Le président, le duc d'Ayen, Vernage et les quelques autres habitués du château entouraient la voiture. La maréchale adressa a chacun un mot gracieux, une parole bienveillante et prit le bras du duc pour monter les degrés du perron.
— Je vous fais une impertinence, mon ami, dit-elle à d'Argenson ; mais quand on commence à avoir besoin d'un appui, on le prend jeune et solide. Remettez Fidèle à Quinemont, il sera plus en sûreté entre ses mains que dans les vôtres.
Madame de Vernage poussa un cri d'admiration à sa vue.
— Tu le trouves donc de ton goût, mignonne?
— Si je le trouve de mon goût! Mais je donnerais tout pour en avoir un pareil! Quelle robe! quelle cri-
nière soyeuse et fine! On dirait d'un petit lion qui aurait ouljlié de grandir î
— Si madame la maréchale, fit le duc vivement, viiit bien m'apprendre par quelle voie elle s'est procuré ce charmant petit animal, je pars sur-le-champ et ne reviens qu'avec son Sosie.
— Bravo! M. d'Ayen, voilà de la galanterie, et Quinemont serait ingrate si elle ne vous savait pas gré de votre courtoisie. Mais c'est parfaitement inutile.
— Pourquoi donc, madame de Mirepoix? Est-ce que son pareil serait introuvable ?
— Ce serait bien possible; car c'est le seul qui ait pu supporter la traversée. Mais ce n'est pas là la raison qui rend inutile votre bel élan chevaleresque.
— Et cette raison, madame la maréchale?
— C'est que Fidèle était destiné à Quinemont, et que je le lui donne en toute propriété.
— Oh! madame la maréchale, quelle bonté! vraiment, je ne sais comment reconnaître... •
— C'est bien, ma chère enfant ; je suis contente que mon petit cadeau te fasse plaisir.
La maréchale apprit alors les projets auxquels son apparition semblait devoir faire renoncer; mais, malgré la fatigue, elle voulut absolument qu'on ne changeât rien au programme de la journée et ne demanda pour toute grâce que quelques minutes de répit.
Vernage dit à sa femme d'aller s'habiller; mais celleci, saisissant le prétexte qui s'offrait si naturellement à elle, répondit qu'elle ne quitterait certes pas madame de Mirepoix et que pour celte fois elle ne profiterait point de l'obligeance de M. d'Ayen.
A cette déclaration qui ruinait toutes ses espérances, le duc porta vers la cruelle un regard si éloquent de reproche douloureux et d'espérance trompée, qu'il la pénétra et attira sur ses joues une vive rougeur.
Bientôt on vint annoncer à M.d'Argenson qu'on n'attendait plus que ses ordres. La maréchale et madame de Vernage montèrent dans la première voiture avec le marquis et le président Hénault. Le docteur prit place dans la seconde avec le reste des hôtes de l'ex-ministre.
Le duc était à cheval, faisant la plus triste figure qu'on puisse voir, ses sourcils se joignant presque, et les lèvres serrées par une rage qu'il dissimulait mal. A peine les cochers eurent-ils donné du fouet, qu'il partit comme le vent et disparut dans un tourbillon de poussière. Il avait besoin de cela pour faire contre-poids à l'agitation du dedans; mais son pauvre cheval ne s'en trouvait pas mieux : ses éperons lui déchiraient incessamment les flancs, comme si la cravache n'eût déjà pas été de trop pour stimuler ce généreux animal qui dévorait l'espace avec la rapidité de la foudre. Lorsqu'il lui prit fantaisie de rejoindre le gros de la troupe, sa monture était couverte d'écume et hors d'haleine. La maréchale la première s'aperçut de son triste état,
— Vous êtes donc enragé ? dit-elle au duc, voilà une bête qui fait pitié.
Soit l'effet d'une commisération tardive ou l'intérêt irrésistible qui l'enchainait aux côtés de la belle dédaigneuse, M. d'Ayen, le reste du voyage, escorta constamment la voiture de la maréchale, à la portière de laquelle il chevauchait de façon à mêler son mol à la conversation si la fantaisie lui en prenait.
Les regards de madame de Vernage et les siens se rencontrèrent plusieurs fois, son air désolé sembla produire quelque impression. N'est-il pas naturel de plaindre un peu ceux que nous faisons, même involontairement, souffrir?
Si la caravane n'eût été presque uniquement composée de vieillards, on ne se fût élancé de voiture que pour visiter celte t-ésidence, dont l'illustration remonte aux souvenfrs les plus charmants de notre histoire. L'ancien château avait été reconstruit à neuf par Charles VII en vue d'Agnès Sorel qui l'occupait, lorsque le roi séjournait à Loches. La Guerche, entourée de forêts, était le rendez-vous ordinaire des chasses royales, comme l'indiquent assez des traces de sujets peints à fresque sur les murailles, des devises et des chiffres formés des mutuelles initiales des deux amants. Après Agnès , elle était devenue la propriété de sa cousine, Antoinette de Maignelais, et avait passé successivement aux maisons de Villequier, d'Aumont, et d'Argenson. Quoique alors dans un état complet de délabrement, le château de la Guerche, construit sur les bords de la Creuse, flanqué de ses quatre tours, était d'un aspect imposant, surtout du côté de la rivière qui en baigne la base : vu de cette face, il offrait une élévation de plus de cent pieds. L'intérieur n'était pas moins curieux. Ses six rangs de voûtes, les unes au-dessus des autres, ses greniers au niveau de la Creuse, la distribution de cette habitation qui réunit un moment tout le luxe, tout le confortable (qu'on nous pardonne ce mot qui n'est rien moins qu'un affreux anachronisme) des existences royales au xv» siècle, méritaient bien qu'on leur consacrât le peu de temps
dont la petite colonie pouvait disposer avant le dîner. Mais il était positif qu'on n'avait pris la peine de faire ces quatre lieues que pour passer du salon des Ormes dans celui de la Guerche.
Le pauvre amoureux, dépité, regardait d'un œil de convoitise l'heureux toutou que madame de Vernage tenait sur ses genoux et qu'elle couvrait de caresses et de baisers bien tendres. Heureux, trop heureux toutou, qui * ne sentait pas tout le prix de pareilles faveurs ! Le repas se prolongea fort avant dans la soirée ; d'ailleurs, la chaleur, tout le jour, avait été accablante, et, par ces deux raisons, il faisait nuit déjà lorsqu'on songea à retourner aux Ormes.
L'obscurité était tombée peu à peu, et, comme la lune n'était point encore levée, elle avait fini par tout envelopper dans ses grandes ombres. Le duc, tout en galopant à l'une des portières, comparait tristement le cours réel de sa journée avec les plans chimériques dont il s'était témérairement imposé l'exécution. Il s'était promis de pousser l'ennemi jusque dans ses derniers retranchements, de le faire se déclarer, de lui arracher un aveu, dans l'hypothèse assez problématique qu'il inspiràtquelque affection, enfin, de sortir, d'une manière ou d'autre, d'une position intolérable ; et c'était à peine s'il avait pu tirer quatre paroles d'un adversaire que sa réserve et sa défiance rendaient insaisissable ! A quoi, je vous prie, lui avait servi cette promenade à la Guerche sur laquelle il comptait tant? Tous ses projets s'en étaient allés en fumée, et le seul parti qui lui restât semblait être de dire adieu à tout espoir et d'étouffer un amour impossible.
— Eh bien! non, mille fois non 1 s'écria-t-il en fouettant son cheval qui eut bientôt laissé derrière lui les deux carrosses ; il faut qu'elle m'aime, dussé-je pour cela remuer ciel et terre !
Il précéda do quelques minutes la société du comte. Lorsqu'il entendit le roulement des voitures dans la cour du château, il se précipita à leur rencontre pour • aider les deux femmes à descendre. La maréchale descendit la première. Quand ce fut au tour de madame de Vernage, l'émotion de M. d'Ayen fut si vive, qu'un frisson général parcourut tous ses membres.
La jeune fenmie mit sa petite main dans les siennes. Ce contact le jeta hors de lui ; il eût fait aussi clair qu'il faisait noir, qu'il n'eût pu se contenir. Il serra ses doigts charmants avec une violence passionnée, en murmurant à voix basse quelques mots ininlelligibles. Fût-ce un jeu de son imagination en délire? Il crut sentir la main de madame de Vernage trembler dans la sienne et répondre à son étreinte par une pression rapide. Sa poitrine battait à se briser, sa tête était en ébullition ; il était homme à faire quelque folie. Mais la jeune femme, effrayée de ce qu'on avait osé et peut-être aussi d'une manifestation involontaire, s'était déjà réfugiée dans le salon.
Paraître en cet état, M. d'Ayen comprit que c'était livrer son secret, car il était impossible que son agitation ne le trahit point. D'ailleurs, il avait besoin d'air, d'espace, de solitude; il avait besoin de recueillir ses idées qui allaient à la débandade, de se rendre compte de ce qui venait de se passer, enfin, de savourer son bonheur. Ce n'était pas u rêve ! elle lui avait serré la
main! elle raiinnit donc? et toute cette froideur n'était que le masque honnête d'une pauvre femme luttant en vain contre son cœur? Oh ! si c'était vrai ! et pourquoi ne le serait-ce pas? Un amour comme le sien est un foyer qui tinit par transmettre sa chaleur à tout ce qui l'environne. Maintenant qu'il rassemblait en faisceau mille indices isolés, l'incertitude faisait place à la confiance, l'angoisse au délire : elle l'aimait! celte rapide pression de main était bien un aveu ! C'était à lui maintenant à ne pas laisser à la réflexion et au repentir le temps de rejeter entre eux cette éternelle barrière du devoir.
Le duc s'était enfoncé dans le jardin, La lune était enfin levée et glissait timidement sa blanche lueur à travers l'épaisse ramée d'ormes centenaires. Une brise fraîche et douce avait succédé à l'excessive chaleur dont on avait eu à souffrir tout le jour, et folâtrait doucement dans le feuillage : tout semblait concourir à rappeler le calme dans la tête en feu de notre amoureux. Et cependant chaque seconde ne faisait qu'accroître son exaltation ; les projets les plus extravagants tourbillonnaient dans son cerveau : son sort se prononcerait à l'instant même, il y était résolu ; il saurait bien se trouver seul avec elle> ne fût-ce qu'une minute, et cela lui suffirait pour tomber à ses pieds, lui ouvrir son cœur, lui dire que sa vie était désormais entre ses mains, et qu'elle pouvait le tuer d'un geste!.,. Comment s'y prendrait-il? Il l'ignorait encore, mais, d'une manière ou d'une autre, il parviendrait à se faire écouter. Il revint sur ses pas et se dirigea vers le château. Mais il ne rencontra plus personne au salon, La mare-
chale, fatiguée de sa journée, avait pris congé de la compagnie, et sa retraite avait décidé celle des autres.
M. d'Ayen apprit cela de son valet de chambre. Nous n'essayerons pas de peindre sa déconvenue; encore une fois ses plans étaient renversés ! il se voyait renvoyé au lendemain, autrement dire, il était plus que jamais éloigné d'une conclusion quelconque ! Un moment, il resta comme accablé sous celte dernière fatalité. Mais celte prostration ne fut pas longue. Les obstacles l'avaient exailé outre mesure, et, au point de surexcitation où il se trouvait, il était inévitable qu'il ne cédât point à l'instigation de quelque dangereuse folie. Il monta chez lui et congédia aussitôt son valet de chambre. Il avait son projet.
Son projet, voulez-vous le connaître ? Eh bien ! cet amant, si respectueux jusque-là, que la candeur de madame de Vernage avait rendu aussi timide qu'un amoureux de quinze ans, cet amant dont la seule témérité avait été un serrement de main, qu'il ne se fût point permis peut-être si l'obscurité ne lui eût donné quelque courage, cet amant, si réservé, disons-nous, ne prémédite rien moins que de pénétrer, à la faveur de la nuit, chez la femme du docteur, sans égards pour la dignité et la pudeur de celle qu'il aime ! Et, une fois dans le sanctuaire d'innocence qu'il n'eût pas dû songer à franchir, même en pensée, sait-il ce qu'il fera?
Le château se composait au premier d'une enfilade de pièces dont les portes s'ouvraient sur un corridor commun. Les deux chambres occupées par Vernage et sa femme, ainsi que celle de la maréchale, formaient l'aile gauche; M. d'Argenson habitait l'autre, et lecen-
tre avait élé cédé anx divers comnieiisaux de rancien ministre. D'Ayen se trouvait être séparé de la jeune femme par l'appartement du président et deux autres pièces, celle du docteur non comprise. Madame de Vernage se fût faite sa complice, qu'elle n'eût donc pu le recevoir sans une impardonnable imprudence; car il était presque impossible que dans l'aller ou le venir, au sein d'une complète obscurité, il ne donnât pas l'éveil en se heurtant à quelque malencontreux obstacle : le plus léger bruit de la porte en s'ouvrant suffisait. Mais toutes souveraines que dussent être ces considérations, il sauta par-dessus à pieds joints, ou plutôt, il eut grand soin, en les chassant bien loin de sa pensée, de se tenir en garde contre un retour de raison.
Lorsqu'il put croire que tout reposait au château, exalté par la fièvre, cédant au mauvais génie qui le poussait en avant, il éteignit sa bougie et s'engagea à tout hasard dans le corridor.
Que ce trajet de quelques pas lui sembla long! Avant de changer le pied de place, c'étaient des incertitudes à n'en pas finir, des hésitations que rendait éternelles la terrible crainte d'éveiller par le moindre choc les échos de cette galerie d'une désespérante sonorité : jamais touriste avide de contempler les sublimes horreurs du Vésuve n'interrogea avec plus de prudence inquiète le sol volcanique autour duquel, en dépit de ses terreurs, la curiosité le faisait graviter. C'est qu'il cherchait en vain à se dissimuler que non-seulement son amour à lui, m^is encore l'honneur de cette femme qu'il allait surprendre, dépendaient d'un faux pas, d'un meuble oublié et qu'il ébranlait à réveiller en sursaut la maison entière.
Echouait- il, il compromettait irrémédiablement l'avenir de celle pourlaquelle ilaurait donné sa vie.
Toutefois, après avoir rampé comme un reptile, retenant son haleine dont le souffle seul répouvantail, il se trouva en face de la chambre de madame de Vernage. Poursuivrait-il ou relournerail-il en arrière? 11 en était temps encore, et tout semblait lui crier de ne pas pousser plus loin la réalisation d'un projet enfanté par le délire, et dans lequel il jouait toute l'existence de madame de Vernage.
Il posa la main sur le bouton de la porte.
Son sang s'était arrêté dans ses veines, son cœur ne battait plus ; il crut qu'il n'aurait jamais la force d'en faire davantage.
Il finit par avoir honte de sa faiblesse ; d'ailleurs, son indécision ne pouvait se prolonger, il fallait prendre un parti. Le bouton tourna entre ses doigts tremblotants d'émotion.
Malgré l'excessive précaution avec laquelle il le mit en mouvement, la serrure fit entendre un léger grincement qui lui donna le frisson. Cependant ce bruit avait été trop faible pour attirer l'attention de la jeune femme, si elle ne dormait pas, et la réveiller dans le cas où elle eût cédé au sommeil, ce que l'heure avancée de la nuit rendait plus que présumable: ce pouvait être un jeu de la boiserie, un craquement de la couche, ou tout autre effet d'une cause dont l'insignifiance dispensait du contrôle.
Si madame de Vernage reposait d'un sommeil assez profond pour que cet avertissement de son bon ange s'adressât à elle en pure perte , malheureusement
— sapeur d'Ayen, elle partageait et sa chambre et son lit avec un personnage dont le nez et l'ouïe étaient d'une sagacité que rien ne pouvait meltre en défaut.
'A ce bruit presque imperceptible, Fidèle sortit des draps dans lesquels il était blotti, et s'élança d'un bond à la porte du corridor, où il commença à aboyer avec cette furie propre au basset. Je vous laisse à penser quel retentissement eurent sesjappements frénétiques au milieu de ce silence de mort. Tout était perdu : madame de Vernage, éveillée en sursaut, appelait vainement la jolie petite bête qui s'obstinait à aboyer et à gratter là où elle sentait le danger.
Le duc, alors, fut pris d'une folle peur, de cette peur qui fait crier sauve qui peut sur un champ de bataille, il abandonna le bouton de la porte et s'enfuit le plus lestement qu'il lui fut possible.
— Oh! l'atroce, l'infernal animal! s^écria-t-il en se jetant sur son lit et en se frappant le front de rage ; sans lui ! sans lui !...
Le duc était injuste, sans lui peut-être commettait-il un crime. Mais la morale et la passion n'ont jamais trotté de concert sur le même cheval. Il passa la nuit dans des transports de fureur, dans l'exaspération la plus complète. Fidèle fut condamné à mort, et l'exécution de cette sentence sans appel ne se ferait point attendre. Chargez un aimant et vous doublez progressivement sa puissance ; la résistance de madame de Vernage et les obstacles matériels avaient changé le goût, très-vif, il est vrai, qu'elle lui avait inspiré, en un de ces amours ardents, emportés, mal sonnants auprès de cette galanterie légère et superficielle d'un siècle qui ne prenait
pas plus l'amour que Dieu el le diable au sérieux.
Dormez donc, en proie à une pareille agitation! D'Ayen ouvrit sa fenêtre, s'accouda à son balcon et attendit ainsi les premières lueurs de l'aube. Aussitôt qu'il put s'assurer, au mouvement qui se faisait au dehors et dans l'intérieur du château, que la valetaille était sur pied, il s'évada avec l'empressement d'un oiseau à sortir de sa cage et s'enfonça dans une des allées du jardin. L'air était froid, la rosée dégouttait des arbres, et un brouillard épais se résolvait en une pluie fine et pénétrante à laquelle le pauvre amoureux livrait son front brûlant avec ardeur.
Il erra quelque temps de cette façon comme une âme en peine. Le hasard l'avait conduit à un petit kiosque construit sur un monticule; il y entra. Ses forces étaient épuisées ; il s'étendit sur un sofa, et la nature vint à son secours : il s'endormit profondément.
Son sommeil dura longtemps. Lorsqu'il ouvrit les yeux, un soleil radieux avait dissipé totalement le brouillard et répandu dans l'atmosphère une chaleur qui promettait d'être intolérable; il devait être tard déjà. M. d'Aven songea au désordre de ses vêtements et à la nécessité d'une toilette plus présentable. Il reprit donc le chemin du château et regagna aussitôt son appartement. Quand il descendit, tout le monde se trouvait réuni au salon. Il porta rapidement la vue du côté de madame de Vernage dont les yeux s'étaient levés sur lui avec une expression de colère mêlée d'indignation, qui pourtant s'adoucit un peu à l'aspect pâle et défait de l'amoureux duc : les femmes oublient tout devant un visage souffrant et dévasté.
Chacun, au reste, fut frappé de son alléralion.
— Qu'avez-vous donc, monsieur d'Ayen ? seriez-vous malade? lui demanda madame de Mirepoix.
— Oh ! ce n'est rien, rien absolument. Cela tient à ce que j'ai peu dormi.
— C'est comme moi, dit le docteur; avez-vous entendu le joli sabbat de cette nuit?
— En effet, il me semble...
— J'étais aux premières loges, pour tout entendre. Dieu ! quel tintamarre !
— Mais qu'avait donc Fidèle pour aboyer ainsi ? demanda la maréchale, lui qui d'ordinaire est tranquille comme un petit saint Jean?
— Je ne puis le deviner, madame... répondit madame de Vernage fort troublée.
— Cependant il fallait un motif qui en valût la peine pour le déloger de la charmante position qu'il occupait, le drôle !
— Quelle position ? ajouta madame de Mirepoix.
— Mon ami ! fit la jeune femme à son mari d'un air supi^liant.
— Dans son lit ! sous les draps ! couché à côté 'd'elle!... Ah! madame, je vous avais bien promis de
vous en faire honte devant tout le monde! dit le bon docteur en se frottant les mains et en jouissant du trouble de sa femme.
— Et le malheureux a pu quitter sa place? s'écria le président Hénault. Le feu eût été au château qu'il ne m'en eût pas délogé.
Ce petit badinage avait troublé outre mesure la naïve
candetir de la jeune femme, dont les joues en feu, les yeux baissés et la contenance annonçaient le malaise. Le duc n'avait pris aucune part à la conversation: il s'était retiré près de la fenêtre, il avait sorti un charmant carnet de sa poche et s'était mis à tracer rapidement quelques lignes au crayon; puis il avait déchiré le feuillet et l'avait roulé entre ses doigts.
Ce manège n'avait point échappé à madame de Mirepoix, qui se promit d'épier M. d'Ayen. Un valet vint annoncer le déjeuner; on se leva alors pour passer dans la salle à manger.
Le duc profita de cette occasion pour se rapprocher de madame de Vernage à laquelle il offrit le bras. Celle-ci accepta avec une visible répugnance.
Il tenait toujours son papier roulé entre les doigts ; la maréchale en devina la destination. Elle se trouvait positivement derrière lui ; elle avança le bras et l'escamota avec une prestesse de jongleur, Elle l'eut parcouru avant que d'Ayen ne fût revenu de son ébahissement.
— Parfait! s'écria-t-elle, parfait! Messieurs, écoutez, de grâce 1 cela en vaut bien la peine. Écoutez, voussyrtout, Vernage, car on chasse sur vos terres. Mais rassurez-vous, ce n'est qu'un poëte, et M. Dorât a plus que prouvé qu'il ne faut prendre les poètes ni au sérieux ni à la lettre.
— Qu'est-ce? qu'est-ce?
Par un mouvement brusque , madame de Vernage quitta le bras de M. d'Ayen et se tourna, vivement inquiète, du côté de la maréchale.
— Eh bien! madame la maréchale, ces vers? fit le président Hénault, qui se piquait d'être poëte.
— Patience, les voici. Il n'y a pas d'envoi, mais je laisse à votre pénétration le soin de deviner à qui ils s'adressent :
11 faut donc être épagneul pour vous plaire ! Du vôtre au moins que le sort paraît doux ! Sans soins, sans art et sans aucun mystère. Il va passer chaque nuit près de vous. Ah ! si jamais mon cœur vous intéresse, (Quoique, d'honneur, je sois un bon chrétien), Quand je viendrai vous peindre ma tendresse, Au nom de Dieu, traitez-moi comme un chien !
— Sur l'air de : Mon petit cœur soupire... — Après cela, la prétention est fort légitime; on traite les chiens en bons chrétiens, on peut donc bien...
— Qu'est-ce que vous dites là, président'
— Parbleu ! je ne dis rien que d'exact : madame la princesse de Tallemont a un toutou appelé Mirza, dont les repas se composent notamment de deux poulets rôtis par semaine et de poisson frais le vendredi. Mirza fait maigre les jours commandés, c'est être meilleur chrétien que bien des gens.
Telle étaitla tournure d'esprit du temps, que M. d'Ayen, dont la disposition n'était rien moins que badine, ne put résister à la démangeaison de faire un madrigal. Tout le monde, et à toute occasion, rimait des couplets alors, et, quelles que soient les absurdes imputations décrasse ignorance dont on a flétri les gentilshommes du xvnr siècle qui, en leur qualité de nobles^ déclaraient ne pas savoir signer, à de rares exceptions près, ils maniaient aussi bien le couplet que l'épée. Citerons-nous Bernis, Maurepas, le comte de Provence. Boufflers. le
duc de Nivernais, le comte de Guibert, le marquis de Saint-Aulaire, MM. de Villetlc, de Pézai, de Ségur, et tant d'autres? Quant au duc, c'était, lui aussi, un diseur de bons mots, et on en cite un en réponse à une phrase de Louis XV, dont la hardiesse fit fortune : — « Les fermiers généraux soutiennent l'Étal, lui objectait le roi. — Oui, Sire, riposta-t-il, comme la corde soutient le pendu.» Et cette repartie aussi fine que frappant juste, faite au même prince lors de la crise financière qui nous éprouva si rudement : — « D'Ayen, vous devriez m'imiter ; je viens d'envoyer ma vaisselle à la Monnaie. — Sire, le cas est bien différent. — Et en quoi, s'il vous plaît? — Sire, lorsque Notre Seigneur mourut le vendredi, il savait parfaitement qu'il ressusciterait le dimanche. »
Le madrigal de d'Ayen excita quelques minutes encore la verve railleuse du président et la fine moquerie de la maréchale, puis on passa à la salle à manger.
La jeune femme, dont l'exquise pudeur avait été effarouchée par les plaisanteries tout anodines que lui avait attirées Fidèle, avait plus envie de pleurer que de faire honneur à la cuisine de M. d'Argenson ; aussi, à peine fut-on levé de table qu'elle s'esquiva et disparut subitement comme une ombre. Personne ne remarqua son absence, excepté le duc. Mais ce dernier ne la perdait pas un seul instant de vue, cherchant à lire sur son visage ce qu'il pouvait espérer et ce qu'il avait à craindre. Courir sur ses traces, la rejoindre, saisir au vol cette occasion, peut-être unique, de la trouver seule, fut la pensée, fort naturelle d'ailleurs, qui lui vint en la voyant s'acheminer vers le jardin. Ce ne fut, toutefois, qu'un
moment après qu'il osa céder à celte ardente et impérieuse tentation.
Madame de Vernage avait suivi un étroit sentier conduisanlà un labyrinlliede charmille. Cebesoindepleurer, longtemps contenu, se satisfit avec une sorte de jouissance nerveuse. L'inoffensive petite guerre qu'elle avait eu à supporter suffisait-elle bien pour expliquer cette abondance de larmes dont une grande douleur se fût contentée, et au delà? Non, sans doute, et il fallait chercher ailleurs la cause de cette irritabilité fébrile qui se fondait en des ruisseaux de pleurs. Mais encore cette cause, quelle était-elle? Hélas! elle provenait d'un vif mécontentement des autres et d'elle-même, d'elle-même surtout. Elle ne pouvait se dissimuler le changement qu'un mois seul avait apporté dans sa vie de douce froideur et de limpide innocence. Elle avait cru sort cœur hermétiquement fermé, et elle s'était endormie dans une insoucieuse sécurité ; et voilà qu'à la faveur de ce fatal sommeil l'ennemi avait pénétré dans la place. Ce subtil serpent, l'amour, s'était glissé en elle sans qu'elle y prit garde, et, à cette heure, elle sentait que sa tranquillité elle l'avait perdue pour toujours. Désormais ç'allait être une vie de combats, de -luttes avec ellemême; car le duc, elle était bien forcée de se l'avouer, trouvait dans son propre cœur, un auxiliaire tout disposé à lui prêter main-forte. Oh 1 pourquoi la fatalité avait-elle jeté M. d'Ayen sur sa route!
Elle avait à peine adressé mentalement ce reproche à une destinée qui semblait la menacer de rudes et cruelles épreuves, que le craquement du sable sous une chaussure la fit promptement se retourner : tout son
sang se glaça dans ses veines en apercevant M. d'Ayen. Malgré son propre trouble, ragitation de celui-ci ne lui échappa pas ; elle pressentit la nature d'un entretien qu'elle ne pouvait décliner, et que la solitude complète où ils se trouvaient rendait bien périlleux. Le duc cherchait depuis trop longtemps une occasion semblable pour ne pas profiter de cette gracieuseté de la fortune. Exalté par toute une nuit de souffrance et de fièvre, il se précipita à ses genoux sans autre préambule,
— Oh ! madame, s'écria-t-il en s'emparantde sa main, il faut que vous m'entenfliez! J'étouffe à me taire ; pour peu que celte torture se prolongeât, j'en deviendrais fou ! Ce que j'ai à vous dire, vous le savez, vous l'avez deviné; mes yeux, mon trouble, mon silence, l'expression d'un désespoir qui n'est pas feint ont dû tout vous apprendre,.. Oh! par pitié, écoutez-moi! Il s'agit ici d'autre chose que d'un entraînement passager ; sans quoi je ne mériterais que votre dédain, tout votre mépris!... Mais ai-je besoin de serments pour vous convaincre du ravage que vous avez causé? Cela se voit de reste, et, quelque sceptique que vous puissiez être, vous ne sauriez du moins le nier !...
— Au nom du ciel ! monsieur, laissez-moi ! murmura la pauvre femme tremblante.
Mais le duc était bien déterminé à poursuivre jusqu'au bout. Après avoir déroulé aux yeux de madame de Vernage l'état de son âme, après avoir mis à nu la blessure qu'elle avait faite, après avoir employé pour la convaincre toute l'éloquence que donnent la passion et la violence d'un sentiment trop longtemps comprimé, il espérait que tant d'amour trouverait uu écho dans ce
cœur qu'aucune affection trahie ou brisée n'avait encore attiédi. Un amant a bien des chances pour lui, quand le devoir est le seul rival qu'il ait à craindre; un élan irréfléchi, un instant de vertige, de fol entraînement, il n'en faut pas davantage, .à moins qu'on n'ait affaire à une coquette, car alors c'est bien différent : •le cœur n'étant jamais de la partie, celle-ci demeurera constamment la plus forte et triomphera dans les mêmes crises où trop souvent on a vu de vertueuses femmes succomber.
— Mais, monsieur, s'écria madame de Vernage avec une énergie empruntée à l'excès de sa frayeur, vous n'entendez pas que Ton se dirige de ce côté ! Vous voulez donc qu'on vous surprenne à mes pieds?
En effet, un pas hâté gagnant rapidement l'allée tournoyante qui aboutissait à la leur fit comprendre au pauvre amoureux que, cette fois encore, le sort jaloux lui suscitait un nouvel obstacle. Au reste, la crainte de compromettre la jeune femme le rappela à lui-même, il se leva en poussant un cri de rage qui était aussi un cri de douleur. C'était son valet de chambre.
Il lui lança un regard foudroyant.
— Eh bien ! qu'est-ce ? que me veut-on ?
— Ce paquet de lettres apporté par un exprès. Il paraît que M. le duc, à leur réception, devra partir surle-champ.
— Et d'où tiens-tu ces détails, drôle? Voyons, laissenous.
Le valet obéit aussitôt avec l'intelligence d'un valet de grande maison.
Madame de Vernage eût dû profiter de cela pour fuir
les terribles aveux de son fougueux adorateur. Mais elle était comme clouée au sol par une puissance indéfinissable ; elle eût senti le terrain trembler sous ses pieds et prêt à s'enlr'ouvrir qu'elle n'eût pu ni avancer ni reculer.
Le duc, frappé, malgré son agitation, des paroles vagues du valet, avait brisé l'enveloppe de la missive. A peine eut-il parcouru les premières lignes, que son visage, sur lequel la passion avait attiré une rougeur de feu, devint d'une pâleur livide.
— Oh ! mon Dieu ! articula-t-il avec un accent de désespoir si déchirant que la jeune femme en frissonna de tout son corps ; mon Dieu ! mon Dieu ! c'est à en perdre la raison !
Madame de Vernage n'avait point à redouter de nouvelles poursuites, l'amoureux n'existait plus ; elle n'avait plus devant elle qu'un homme désespéré et bien inoffensif. Le danger s'envolant, toute sa sympathie, toute sa pitié ne lui étaient-elles pas acquises?
Elle s'approcha de lui et lui demanda en tremblant quel si grand malheur lui était arrivé. Le duc lui tendit la lettre qu'il tenait dans ses mains crispées par la dou leur. Consentir à entrer dans les secrets de M. d'Ayen, c'était se créer un grave antécédent et reconnaître une sorte de communauté entre elle et lui, quand il eût été sage, au contraire, de fuir tout ce qui pouvait les rapprocher l'un de l'autre. La femme du docteur n'était pas assez calme pour songer à tout cela et, y eût- elle songé, en ce moment elle n'eût pas trouvé en elle le triste courage de repousser une confidence au-devant de laquelle elle était inconsidérément allée. Elle lut donc
le billet suivant, tracé d^une main rapide et frissonnante :
« Monsieur le duc,
» Au reçu de ce billet, prenez la poste et partez » sur-le-champ. Il n'y a pas un instant à perdre si » vous voulez recueillir le dernier soupir de votre » fille, victime d'un crime épouvantable, sans exem- » pie, inexplicable... A Saint-Roch, où elle faisait sa » première communion, elle et quarante-cinq autres » jeunes filles ont été prises de terribles douleurs sur » lesquelles il n'est plus permis de s'abuser... Les hos- » ties étaient empoisonnées!... Deux d'entre elles... » oh ! ' c'est affreux ! ont déjà péri dans d'horribles » convulsions!... Je me suis arrachée du lit de votre » enfant pour vous annoncer cet atroce malheur... J'y » retourne et prie Dieu de ne pas la rappeler à lui avant » votre arrivée... si nous devons la perdre !...
» Duchesse d'ayen. »
Madame de Vernage eût payé si cher la faveur d'être mère, elle sentait si bien quelles indicibles joies devaient être inhérentes à ce beau titre, qu'elle sonda dans loute son immensité l'abîme de douleur et de désespoir au fond duquel cette fatale lettre plongeait ce père infortuné, si peu préparé à une catastrophe en dehors de toutes les prévisions humaines. Un entraînement passionné la fit se départir d'une réserve dont, quelques minutes auparavant, elle n'avait que trop reconnu l'urgence; elle prit la main du duc et lui dit d'une voix vibrante, et avec deux yeux qui accusaient plus qu'une banale compassion :
— Oh! monsieur!... croyez bien que je partage toute votre douleur... que mes vœux vous suivront aux pieds du lit de votre enfant... et que si de ferventes prières avaient le don de vous la conserver, je vous le jure, monsieur, votre fille serait sauvée !
— Empoisonnée!... empoisonnée!... murmura le malheureux père.
— Mais qui sait si madame la duchesse, dans son effroi, n'a pas grossi le danger?... Peut-être!...
— Dieu vous entende !
— Du courage, monsieur, du courage, fit la jeune femme qui ne s'aperçut pas qu'elle serrait vivement les mains de d'Ayen dans les siennes.
— Je tâcherai... je tâcherai... — Madame, ajouta- t-il en arrêtant sur elle un regard où l'amour nageait parmi les larmes, ce serait un crime en ce moment de poursuivre l'entretien que ce malheur est venu si cruellement interrompre ; je vais monter en voiture, et, trèsprobablement, je voua quitte pour ne plus vous revoir... ici du moins... vous savez tout; devrai-je partir avec la pensée de vous être un objet odieux?... Oh! répondez ! si quelque chose était capable de consoler le père, ce serait...
— Mon amitié... murmura-t-elle, la voulez-vous?
— Oui, oui, s'écria-t-il en l'entourant de ses bras et la serrant sur son cœur avec une violence insensée, oui, votre amitié !
Quand la jeune femme revint du saisissement où l'avait jetée cette étreinte passionnée, elle se trouva seule. Le duc avait disparu.
M. d'Ayen prit congé aussitôt de la colonie des Ormes
et monta dans sa chaise de poste dont les chevaux semblaient raser le sol. Comme leur marche paraissait lente néanmoins à ce pauvre père, qu'assiégeaient les plus funèbres appréhensions! 11 était tenté parfois de se croire le jouet d'un rêve abominable. Le crime qui lui enlevait son enfant avait quelque chose de si monstrueux et de si inexplicablement mystérieux, qu'il ne fallait rien moins que la lettre de sa femme pour assurer à ses yeux la réalité d'une catastrophe aussi inouïe.
Lorsque les roues de sa voiture roulèrent sur le payé de Paris, cette longue torture morale l'avait entièrement épuisé ; il fut obligé de s'appuyer sur l'épaule de son valet pour mettre pied à terre. Hélas! sans doute tout était fini déjà, et ses baisers ne s'adresseraient plus qu'à un cadavre que ses caresses ne sauraient ranimer ! Cette idée était épouvantable. Il n'osait faire un pas, interroger ses gens dans la crainte d'une réponse qu'il n'avait que trop lieu de redouter; et cette poignante incertitude l'eût tenu longtemps ainsi dans celte douleur toute d'immobilité, s'il n'en avait été arraché subitement par la vue d'un visage d'enfant qui lui faisait des signes à travers les vitres.
— Ma fille! ma fille ! elle vit donc! elle vit! articulat-il avec un transport voisin de la démence.
En un clin d'œil, il eut traversé la cour, gravi Tescalier, poussé devant lui la porte de la chambre où il l'avait aperçue et enlevé dans ses bras ce cher trésor, dont les joues étaient un peu pâlotes, mais qui, au demeurant, paraissait assez robuste pour une agonisante.
Madame d'Ayen s'était levée et contemplait avec un
attendrissoinenl silencieux le duc dévorant sa fille de caresses et de baisers fous auquels la pauvre petite répondait de son mieux. Cette première effusion un peu calmée, M. d'Ayen se retourna vers sa femme comme pour lui demander compte des angoisses que sa lettre lui avait apportées. La duchesse ^'empressa de lui raconter une aventure dont les conséquences, fort heureusement, furent moins terribles que les prémisses ne le laissaient appréhender.
Voici ce qui s'était passé. Une des jeunes filles, qui s'était approchée le matin de la sainte table, fut saisie tout à coup, durant le sermon, de violentes convulsions. A peine s'était-on élancé vers elle pour lui porter secours, que ses compagnes, au nombre de quarantecinq, furent prises des mêmes crises. On vous laisse à penser quel désordre, quel tumulte, quel effroi causa ce drame étrange dans l'église. On cria au poison : le poison, à n'en pas douter, devait résider dans les hosties. La consternation fut générale, profonde, et la mort de deux jeunes filles ne fit que l'accroître. Madame d'Ayen perdit la tête ; elle crut la sienne expirante et dépêcha à son mari un exprès avec la lettre que nous venons de lire.
Dans une semblable occurrence, la justice ne pouvait se dispenser d'intervenir : on procéda à l'autopsie des deux victimes; mais on chercha vainement des traces du poison, on n'en trouva aucune. Il fallait pourtant expliquer ce phénomène, qui mit en rumeur tout le monde savant.
On prétendit que la jeune fille prise la première de convulsions n'avait dû cette attaque violente qu'à l'im-
pression produite sur elle par la responsabilité terrible de l'acte auguste qui faisait de Dieu son hôte ; quant à ses compagnes, l'élan avait été donné, leur imaginalion frappée avait cédé à une sorte de secousse sympathique, et toutes, sans en excepter une, avaient été en proie aux mêmes crises. Force fut bien de se contenter de la seule interprétation possible d'un mal auquel on ne put assigner d'autres causes, et qui avait quelques points de ressemblance avec ce qu'on raconte des trembleurs des Cévennes et des convulsionnaires de Saint- Médard. Au reste, ce qu'il y a de curieux c'est que, quelques années plus tard, lors de la querelle des Mesmériens avec la Faculté de médecine, les deux camps rappelèrent cet accident des jeunes filles de Saint-Roch, et se l'opposèrent concurremment comme une arme victorieuse à l'appui de leurs systèmes.
Mademoiselle d'Ayen se trouvait encore comme étourdie par cette commotion d'autant plus violente qu'elle ne provenait que d'un moral fortement impressionné et' qui avait quelque peine à se rasseoir. Il avait fallu cette mortelle alarme au duc pour lui apprendre jusqu'à quel point il chérissait sa fille : plusieurs jours durant, il ne quitta pas sa chambre ; c'était avec une avidité passionnée qu'il contemplait, qu'il écoutait, qu'il mangeait de baisers cette jolie enfant, un peu émerveillée de tant de caresses et d'amour.
L'image charmante de madame de Vernage avait pâli devant sa fille; le père avait remplacé l'amant. Mais que les gens qui n'aiment pas à voir une intrigue se rompre à moitié roule se rassurent : il en est de certains s ouvenirs comme de ces foyers ardents qui finissent
par crever la montagne de cendre sous laquelle on avait cru les étouffer.
Un jour, en revenant de chez le ministre de la guerre, d'Ayen rencontra le duc deFronsac et le comte de Lauraguais. Le premier passa son bras sous le sien et lui demanda ce qu'il devenait. 11 le railla fort de la singulière idée de s'enfouir aux Ormes où il devait s'ennuyer à périr, et lui fit observer que, quand on avait sa tournure, son esprit et ses avantages, il y avait quelque chose de mieux à faire qu'à bâiller en tète à tête de trois ou quatre vieillards goutteux et malingres (le duc s'était bien gardé de souffler mot de madame de Vernage). Ce sermon, M. de Fronsac ne l'avait débité que pour servir de transition au récit des mille infamies qu'il passait sa vie à ourdir, à réaliser et à répandre ; et ce bulletin eût pu se prolonger indéfiniment si M. de Lauraguais, que cela n'amusait pas plus que d'Ayen, n'eût sommé ce digne fils de Richelieu de ne pas étaler davantage une série de faits d'armes assez humiliants pour eux. Le duc profila de cette intervention pour dégager son bras. Mais Fronsac lui dit qu'il ne le lâcherait qu'à la condition de venir souper dans sa petite maison, où il y aurait charmante et joyeuse compagnie : d'Ayen accepta par désœuvrement et les laissa avec promesse de les rejoindre le soir même.
Nous nous garderons bien de décrire et ce souper composé de roués et des impures à la mode, et l'orgie qui en fut l'indispensable complément. Nous n'eussions même pas parlé de cette circonstance en apparence assez insignifiante, si d'Ayen, au contact de ces vauriens pour lesquels les plus odieuses scélératesses
étaient autant de titres de gloire, n'eût subi en partie la pestilentielle influence de ces mœurs que la Régence avait substituées à la noble et courtoise galanterie du dernier siècle. En se séparant d'eux, il se demanda si le rôle qu'il avait joué un grand mois aux Ormes n'était pas bien ridicule : une étreinte passionnée et un baiser dérobé, ce n'était pas là, il en convenait, aller un train de poste.
L'air de réserve et la froideur de madame de Vernage l'avaient arrêté; mais ignorait-il que la dissimulation est une vertu toute féminine. On l'avait repoussé, la belle raison, vraiment! comme si les femmes ne tenaient pas avant tout à ne paraître céder qu'à la violence! Pouvait-il douter qu'on n'eût au moins du goût pour lui? Décidément, il avait été un grand niais; et qui sait si ce n'était pas au fond l'opinion de madame de Vernage? Paris a un souffle mortel aux amours bucoliques et aux bergeries sentimentales : on y arrive brebis et on en revient loup. Lorsque d'Ayen rentra, la nuit était déjà fort avancée ; cependant, au lieu de se coucher, il se mit à écrire une lettre qui devait le précéder aux Ormes, car il était bien déterminé à partir le lendemain pour la Touraine à la conquête d'une de ces places fortes qui ne capitulent jamais, mais qui se laissent volontiers prendre d'assaut. Vous le voyez , à moins d'un miracle, madame de Vernage n'en réchapperait pas,
La duchesse parut surprise d'un départ auquel, la veille encore, son mari ne songeait pas. Mais, à cette époque, il existait entre époux une indépendance qui affranchissait de tout contrôle et l'eût même rendu de
mauvais goùl, aussi ne lui adressa-t-elle aucune question; d'ailleurs, raccident de sa fille l'avait rappelé brusquement des Ormes, où il comptait sans doute demeurer quelques jours de plus, et il était naturel que, l'alerte passée, il désirât y retourner.
D'Ayen, en véritable roué qu'il n'était pas, arrangea son voyage de façon à n'arriver chez le marquis que dans la nuit et lorsque tout le monde reposerait. 11 avait son idée. Cette tentative avortée, grâce aux malencontreux aboiements de Fidèle, il voulait la renouveler le soir même, bien résolu pour le coup à ne pas se laisser effrayer par un aussi misérable obstacle.
— Je saurai bieii, se dit-il, imposer silence à ce maudit roquet, ne fût-ce qu'en l'étranglant, s'il me force à cette extrémité rigoureuse. J'en serais fâché, car il me priverait du plaisir d'offrir à sa belle maitresse le collier que je destine à son favori. Mais j'aurais pour excuse la raison d'État, et, après le triomphe, le pauvre trépassé ne pourrait manquer d'avoir eu tous les torts.
Ainsi qu'il l'espérait, tous les habitants du château dormaient d'un sommeil profond quand sa chaise traversa la grille des Ormes. Au bruit des roues sur le pavé de la cour, les domestiques accoururent avec des flambeaux. Il les congédia presque aussitôt en leur disant qu'il n'avait nul besoin d'eux et que son valet suffirait en tous les cas.
Au reste, il renvoya ce dernier quelques minutes après et se trouva seul dans cette chambre où la veille même de son départ il avait passé une nuit si orageuse. Le duc allait entrer en campagne avec des dispositions bien différentes cette fois. Les increvables faits d'armes dont
il avait entendu le récit au petit souper de Fronsac lui avaient monté la tôle. Toute la morale de celte école de libertins, professée en plein jour par une jeunesse sans frein, pouvait se résumer dans cet axiome vieux, il est vrai, comme le monde : « Le succès justifie tout. » Et d'Ayen s'était dit : Elle m'aime, demain elle m'aura tout pardonné ; et, si quelques remords viennent encore l'assaillir, elle s'élancera d'elle-même dans mes bras pour y puiser l'oubli de tout ce qui ne sera pas notre amour.
Mais, quelle que fût son impatience d'en finir, la prudence le retint près d'une heure dans l'inaction. Il fallait que ceux que son arrivée bruyante avait éveillés eussent eu tout le loisir de se rendormir. Cependant l'heure du berger sonna, celle du loup bien plutôt : d'Ayen se glissa hors de sa chambre et se mit à traverser avec une excessive précaution le long corridor dont il avait déjà fait une si consciencieuse étude. Dire qu^il fût sans émotion aucune, dire que son cœur n'eût pas décuplé le nombre de ses pulsations, serait calomnier le pauvre duc qui, malgré ses grands projets de sang-froid, n'était pas médiocrement agile.
Parvenu à la porte de madame de Vernage, il se fortifia par avance contre toute panique et posa doucement la main sur le bouton de la serrure qui produisit le même léger grincement si merveilleusement perçu par l'oreille alerte de Fidèle. Il s'était bien promis de ne pas se laisser intimider par les jappements stridents de la petite bête ; mais, à sa grande surprise, le toutou n'avait rien entendu, car il gardait le plus profond silence.
— Bravo ! murmura l'avenlureux Jason, tout conspire
pour me rendre heureux ; en avant donc, et Dieu protège la France !
M. d'Ayen n'avait plus qu'à pousser la porte devaul lui, ce qu'il fit le mieux du monde ; il la referma ensuite avec le môme bonheur et s'avança sur la pointe du pied jusqu'au milieu do la chambre.
— Qui va là? s'écria-t-on aussitôt.
Le duc, à cette voix, frissonna de tout son corps.
Cette voix était celle de madame de Mirepoix!
Le malheureux, si certain de maîtriser son trouble, s'était trompé de porte et avait pris la chambre de la maréchale pour celle de madame de Vernage !
— Si vous ne répondez pas, j'appelle, je sonne! ajouta la maréchale en se dressant sur son oreiller.
La première idée de d'Ayen fut de vider la place et de sauver Tanonyme par une prompte retraite.
Mais l'opiniâtreté de madame de Mirepoix à connaître son nocturne visiteur déjoua ce projet : elle avait sorti le bras du lit et se disposait à ébranler le cordon do la sonnette. S'il ne se rendait à discrétion, elle était feanne à répandre l'alarme dans tout le château, ce qui ouvrirait infailliblement les yeux aux intéressés ; car, après avoir fouillé en tous sens sans rencontrer de délinquant, il n'était pas difficile d'arriver à la vérité, une vérité qui compromettrait irrémissibleraent et ses amours et sa maîtresse.
Cette perspective le décida.
— Arrêtez, madame, arrêtez ! c'est moi.
La maréchale, fort probablement, au timbre, avait reconnu à qui elle avait affaire, mais elle n'en laissa rien paraître.
— Qui, vous?
Force fut bien à l'infortuné de décliner tout au long ses titres et qualités.
— Le duc d'Ayen.
— Mais ce n'est pas possible! Vous ici, cher duc!,.. Je rêve, assurément,
— Hélas ! vous ne rêvez pas du tout, madame la maréchale, et c'est bien moi.
— Il faut bien vous croire sur parole, car ce n'est pas le lieu de recourir aux preuves de saint Thomas, Si j'avais deux ou trois lustres de moins, ce serait peut-être différent. Mais à mon âge, quand il s'établit un pareil tête-à-tête, à cette heure de la nuit, très-certainement il y a là-dessous une méprise. Donnez-vous donc la peine de vous asseoir.
— Permettez-moi, madame la maréchale, de me retirer, et veuillez croire...
— Que tout ceci est le résultat d'une erreur? Je n'en ai pas douté un seul instant. Mais asseyez-vous et causons, malgré l'insolite d'une semblable audience. J'ai à vous parler, et je crois qu'après tout, l'instant est mieux choisi qu'il n'en a l'apparence. Avez-vous pris un fauteuil ?
— Puisque madame la maréchale le veut absolument. . . murmura le duc au supplice.
— Fort bien ; vous serez plus à votre aise pour soutenir un entretien qui menace de prendre les énormes proportions d'une homélie de M. de Beauvais; maintenant, au fait. Quand vous avez pénétré ici, par une méprise plus compromettante, il faut bien l'avouer, pour vous que pour moi, où croyiez-vous entrer?
• Où, madame? Mais chez moi.
— Cher duc, vous venez de chez vous, et, comme le lièvre, vous aviez le projet d'y retourner, mais après une assez longue station... autre part. Tenez, cartes sur table; cela épargnera toutes les lenteurs diplomatiques et reviendra absolument au même : je sais tout,
— Madame la maréchale serait -elle assez bonne pour s'expliquer? Elle sait tant de choses! il me serait bien difficile de deviner...
— Vous y mettez de la mauvaise volonté, monsieur le duc. Mais si vous pensez m'échapper, vous comptez sans votre hôte, et, puisque vous feignez de ne pas entendre à demi-mot, je serai franche pour deux : vous alliez vous assurer si Fidèle avait ce soir le sommeil aussi léger qu'il y a huit Jours. Est-ce cela?
— Madame...
— Vous ne niez pas ; c'est d'un homme d'esprit : à quoi bon le mensonge, lorsque le mensonge ne remédierait à rien ? Savez-vous, monsieur le duc, que c'est bien mal ce que vous avez tenté à deux reprises, sans succès, heureusement ! Mais c'est encore plus extravagantque ce n'est mal. Avez-vous songé aux conséquences d'une aussi folle équipée?... Quinemont est foncièrement vertueuse, monsieur; si elle a accepté le nom et la fortune de Vernage, c'est qu'elle était bien convaincue que jamais l'homme généreux qui lui avait ouvert ses bras n'aurait à se repentir de ses bienfaits... Vous avez basé vos espérances de séduction sur la disparité d'âge des deux époux, et vous avez eu tort. Croyez-moi, monsieur d'Ayen, la pauvre enfant aurait le malheur de céder à un instant d'égarement que le remords la tuerait. Et, con-
venez- en, ce serait payer trop cher un succès d'amourpropre et de vanité de jeune homme. Unie à un vieillard, il n'est que trop possible que son âme donne passage à l'un de ces sentiments tendres, passionnés, qui sont de son âge, hélas ! Mais elle saura le combattre, l'étouffer, le dompter, tout au moins; si vous avez cru qu'elle serait à vous aussitôt que vous feriez palpiter son cœur, vous l'avez méconnue, vous l'avez calomniée! Vous seriez adoré, monsieur, qu'elle ne vous accorderait jamais plus que ce qu'elle vous a offert si noblement, son amitié.
M. d'Ayen était dans une agitation extrême.
L'intervention de madame de Mirepoix le désespérait d'autant plus qu'il en prévoyait les inévitables résultats. Mais de quoi se mêlait donc cette vieille femme dont la conscience avait été si large pour son propre compte, et qui eût dû bien plutôt sourire à ses projets de conquête que chercher â les entraver! Ce rôle convenait à merveille à la complaisante de Louis XV et au chaperon de mademoiselle Lange ! Mais le diable grisonne-t-il, il se fait ermite; avec les rides viennent les scrupules, l'horreur des fautes impossibles et la manie de vouloir sauver une foule de gens qui aimeraient tout autant se perdre.
— Mon sermon n'est guère de votre goût; mais remarquez que c'est vous qui êtes venu au-devant : ne vous en prenez donc qu'à vous. Que diable alliez-vous faire dans cette galère? Toutefois, ne vous reprochez pas trop amèrement votre maladresse; vous n'avez en réalité avancé que de quelques heures cette explication. Oui, Monsieur; car, ce matin, vous auriez eu à subir ce très-maussade, mais très-nécessaire entretien. Quoique
sans titre officiel de ministre plénipotentiaire, j'en ai les pouvoirs, et je suis chargée do traiter avec vous au nom des Intéressés. Est-ce clair? Non? Eh bien! ceci le sera davantage : votre lettre, qui nous annonçait et l'entier rétablissemiMU de votre fille et votre retour immédiat, n'est arrivée que cette après-midi. Madame de Vernage, depuis cette lecture, m'avait paru singulièrement préoccupée, et, bien que je n'eusse vent de rien, j'en fus frappée. Je la pressai de me parler à cœur ouvert. Je n'eus pas de peine à lui arracher le secret d'une inquiétude trop manifeste pour être niée. Elle me raconta vos persécutions, que sa froideur ne semblait rendre que plus ardentes; elle m'avoua, avec de véritables frissons, la cause du tapage nocturne de Fidèle el votre extravagante équipée ; elle ne me cacha pas davantage votre entretien du jardin, auquel mit si brusquement fin la dépêche de la duchesse... Et, si vous tenez à connaître sa péroraison, la voici mot pour mot : « M. d'Ayen revient; je ne puis douter qu'il ne persiste dans ses projets, elje ne dois pas, je ne veux pas être en butte plus longtemps à une obsession que je ne saurais encourager sans oublier indignement mes devoirs envers mon mari et envers moi-même. Aussi, ma conduite est toute tracée. L'apparition de M. d'Ayen sera le signal de mon départ. Je n'ai plus qu'à y préparer M. de Vernage, ce qui ne sera ni difficile ni long, car mes moindres désirs sont pour lui des arrêts. »
— Et que lui avez-vous répondu ?,.. articula le duc avec hésitation.
— De n'en rien faire.
Il poussa un soupir d'allégement. Ne s'élait-il pas trop
promptement effrayé? La marécliolo était une brave femme qui ne voulait pas plus la mort que la conversion du pécheur. Il en serait quitte pour la peur. Madame de Vernage restant, tout espoir ne lui était point enlevé. Celte envie de fuir était le cri de détresse d'une vertu qu'il se flattait de voir expirer dans ses bras, en dépit d'un destin dont jusqu'alors il n'avait eu que fort peu à se louer.
— Oui, je lui ai répondu de n'en rien faire, poursuivit la maréchale, et mes raisons lui ont fermé la bouche.
Pour le coup, d'Ayen était assez curieux d'apprendre les taisons de la maréchale.
— Tu conçois, mon enfant, lui ai-je dit, que si tu étais obligée de fuir éternellement devant tous les muguets que ta beauté, tes grâces engageront à te courtiser, ce serait mener une existence vagabonde dans le goût du Juif errant ; non, tu ne dois'pas te retirer devant le duc et tu ne le feras pas; mais ce sera lui qui, par une retraite héroïque, te laissera le champ libre et te rendra le repos... M. d'Ayen arrive ce soir, que cela ne l'inquiète point, je te garantis qu'après-demain tu n'auras plus rien à craindre de lui.
— Mais, madame, c'est une plaisanterie !... s'écria M. d'Ayen qui retouibait du ciel comme Phaëton, après s'être laissé éblouir par une dernière et bien chimérique lueur d'espérance.
— Prenez donc garde, monsieur le duc! si vous élevez si haut la voix, on ne peut manquer de vous entendre, et ma réputation...
— Elle raillé encore! pensa l'infortuné en ctreignant les deux bras de son fauteuil.
— Je vois, ajouta-t-elle avec une persistante malice, ce qui vous chiffonne : c'est l'embarras de colorer un caprice explicable pour les seules initiées.
— En effet, madame, M. d'Argenson aurait lieu d'être étonné... de se formaliser...
— Que cela ne vous chagrine d'aucune sorte, j'y ai prévu. Vous m'aurez apporté des nouvelles qui me rappellent sur-le-champ à Paris. Et comme votre emploi de capitaine des gardes de Sa Majesié n'est point tout à fait une sinécure {]), vous ne serez venu que pour tranquilliser vos amis, et vous accepterez une place dans mon carrosse, qui me ramènera tout droit à mon hôtel. Vous voyez qu'il y a moyen de tout arranger.
D'Ayen , au désespoir, voulut se gendarmer contre les rigueurs d'un pareil arrêt ; mais madame de Mirepoix était d'une logique inexorable.
— Monsieur le duc, lui dit-elle très-gravement et trèssérieusement, vous connaissez les intentions de madame de Vernage, qui ne consent à demeurer aux Ormes qu'à la condition que vous savez. Vous vous opiniâtreriez à guerroyer, qu'elle est toute résolue à vous laisser le champ libre, je vous le répète. Et, répondez, auquel des deux convient-il de céder la place? Vous êtes trop galant homme pour ne pas embrasser le seul parti que l'honneur vous dicte... Mais c'en est assez : cet entretien ;i'a que trop duré, allez vous coucher, il en est temps. Pour
(1) M. d'Ayen était précisément de service lors de l'attentat de Damiens, et le régicide dut le coudoyer rudement pour parvenir jus-, qu'au roi.
moi, je sens à la lourdeur de mes paupières que je ne ferai qu'un somme jusqu'au matin. Bien le bonsoir, mon cher duc, bien le bonsoir.
D'Ayen quitta la chambre sans ajouter un mot.
Il n'est pas d'expression pour peindre l'effroyable rage dont il se sentait gonflé, les imprécations, les malédictions furibondes qu'il n'adressait qu'en aparté à son bourreau femelle. C'est dans de pareils moments qu'on payerait cher le droit de faire éprouver à une victime quelconque, sinon en totalité, du moins en partie, les tortures auxquelles on est en proie !
Le lendemain, lorsqu'il parut au salon, madame de Vernage était assise près de la maréchale comme derrière un rempart contre lequel il ne pouvait rien. Elle ne détourna pas même les yeux.
Évidemment, madame de Mirepoix l'avait instruite de la sotte aventure de la nuit : elle ne devait pas ignorer davantage que son ultimatum lui avait été communiqué. Au reste, on ne laissa guère le loisir à celui-ci d'observer la jeune femme ; à son approche, on s'était empressé de le féliciter de l'heureuse tournure d'im accident que tout portait à supposer plus grave, et de le questionner sur un phénomène physiologique dont le docteur s'empara, comme de juste, et qui fit le sujet de la conversation jusqu'au déjeuner.
— Vous ne mangez pas? remarqua M. d'Argenson en s'adressant à lui, lorsqu'ils' furent à table.
— Mangez donc, lui dit la maréchale avec intention; il va vous falloir des forces pour vous remettre en route.
— Comment, en route? s'écria-t-on.
— Ah ! c'est juste, je no voulais vous apprendre ce!n qu'au lever de lablc. Je vous quille, et M. d'Ayen m'aecompagne ; des lellres dont il a eu la bonté de se charger réclament ma présence à Paris. Quant au duc, vous savez qu'il est capitaine des gardes, le devoir avant le plaisir.
— Est-ce possible ?
— Demandez-le lui plutôt.
11 fut tenté de répondre audacieusement qu'il n'en était rien, et que la maréchale voulait sans doute se donner, par avance, une représentation de la tristesse qu'elle causerait en quittant les Ormes. Et il était prêt à céder ù celte tentation, lorsqu'il en fut tout à coup empêché par le regard timide et implorant de madame de Vernage qui semblait lui dire: Si vous m'aimez, vous partirez.
— C'est vrai, nous partons, murmura-t-il, en obéissant comme malgré lui au charme magique de celle prunelle chargée de mélancolie et de larmes.
— Et cette après-midi même ; nos instants sont comptés, ajouta l'implacable maréchale.
Au ton dont cela fut dit, M. d'Argenson jugea que toutes instances seraient vaines et ne parla plus que du vide immense que ferait la perte de deux si aimables hôles. Mais madame de Mirepoix déplaça la conversation, el le déjeuner s'acheva assez gaiement.
Lorsqu'on fut de retour au salon, elle s'approcha de d'Ayen:
— Vous vous êtes galamment conduit: je suis contente de vous et je veux vous en récompenser.
Il ne comprenait pas trop quelles pouvaient être les intentions de la maréchale ; celle-ci lui prit le bras, et.
appelant madame de Vernage qui se tenait dans une embrasure de fenêtre:
— Quinemont, viens, ma fille ; je désire, avant de monter en voiture, faire un tour de jardin avec toi : M. d'Ayennous accompagnera.
A cette proposition, madame de Vernage devint rouge comme du sang.
Son émotion était intraduisible. Un mélange de terreur et de joie faisait battre son sein violemment. Elle se demanda quel était le but de sa vieille amie, et finit par bji obéir, sans savoir s'il n'eût pas mieux valu user d'un prétexte quelconque et refuser net.
Elle prit Fidèle avec elle; c'était toujours une contenance.
Us s'engagèrent silencieusement dans l'allée la plus sombre, et ils avaient depuis longtemps perdu le château de vue que pas un mot ne s'était encore échangé.
Parvenue à un petit banc de bois couronné par un berceau de chèvrefeuille et de clématites, dont les parfums donnaient à l'air je ne sais quoi d'énervant et 'de voluptueux, la vieille femme alla s'asseoir et fit signe de l'imiter aux deux jeunes gens, entrS lesquels elle se trouvait comme pour les protéger contre les propres élans de leurs cœurs.
— Quinemont, dit-elle enfin à madame de Vernage en lui serrant la main, il faut être vertueuse, mon enfant, mais cela n'exclut ni l'indulgence ni la pitié... Je t'amène un grand coupable auquel tu pardonneras en faveur de sa soumission à nous obéir... Tu as déjà offert ton amitié à M. d'Ayen, il partira moins triste si tu
ratifies de nouveau celte promesse... Lui garderais-tu rancune?
— Oh ! non, articula-t-elle d'une voix brisée.
— Eh bien! cher duc, embrassez cette jolie main qu'on vous abandonne, et jurez à la pauvre Quinemont que vous vous montrerez toujours digne de son amitié et de son estime en ne cherchant pas désormais à troubler sa vie par vos folies. C'est votre parole de gentilhomme que vous allez nous donner, monsieur, entendez-vous bien !
— Je le jure, balbutia le malheureux en tombant à genoux et en approchant de ses lèvres les doigts de madame de Vernage.
Celle-ci relira doucement sa main et détourna la tête. Le duc se releva, poussa un soupir, et sortant un petit collier de sa poche:
— Madame, fit-il avec l'accent de la prière, si vous ne voulez pas me désespérer, vous daignerez accepter, pour Fidèle, ce collier qui... vous rappellera peut-être de temps à autre un homme dont vous avez exigé l'absence, et qui n'a que ce moyen de vous imposer son souvenir... •
— Oh ! le charmant collier ! s'écria la maréchale ; tu peux accepter ma fille... Mais qu'est-ce que c'est que cela? Des vers ! c'est de vous, cher duc?... Vous avez exhibé déjà un échantillon de votre poésie; voyons ceux-ci...
Effectivement, quatre vers étaient gravés sur la plaque en or du collier ; madame de Mirepoix les lut à haute voix:
Fidèle à ma maîtresse, en tous lieux sur ses pas,
Touché des soins qu'elle me donne, Prêta mordre tous ceux qui ne l'aimeraient pas,
Je n'ai pu mordre encor personne.
— A merveille ! ajouta-t-elle après en avoir pris lecture ; du moins ce quatrain-là peut être entendu sans effaroucher notre petite pudeur. Moi, je préfère l'autre madrigal , mais celui-ci conviendra mieux à Quinemont, qui vous remercie, monsieur le duc, de votre cadeau. Ma fdle, passe cela au cou de Fidèle, qu'on fait parler aussi spirituellement.
Et elle tendit le collier à madame de Vernage, qui le reçut d'une main tremblante et l'attacha au cou de son toutou.
Une pause douloureuse succéda à ce rapide dialogue. L'air dévasté de M. d'Ayen eût attendri un cœur de rocher, et le cœur de la maréchale avait toujours été extrêmement pitoyable.
— Tenez, fit-elle en arrachant brusquement le bouquet que la jeune femme portait à la ceinture, et le jetant à 1& tête du duc, sauvez-vous avec cela et allez voir si l'on met les chevaux à ma voiture, car je veux partir sur-le-champ.
Et, comme M. d'Ayen ne se pressait pas, elle le poussa par le bras en lui disant de sa grosse voix :
— Mais allez donc !
Lorsqu'il fut parti, madame de Vernage laissa tomber sa tête sur l'épaule de la maréchale, et ses sanglots, longtemps contenus, éclatèrent avec un fébrile emportement.
Madame de Mirepoix la pressa sur son sein avec une
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douce pitié et essuya de son mouchoir ces beaux yeux noyés de larmes.
— Du courage, ma pauvre enfant, reprit-elle, celte épreuve était inévitable. Nous autres femmes, nous aimons une fois au moins dans notre vie ; il fallait bien qu'il en fût ainsi de toi. Mais tu as su soumettre ta passion à ton devoir, et c'est une résignation que beaucoup n'auraient pas eue à ta place. Si ce triomphe te coûte momentanément ton bonheur, sois sûre que le temps, qui guérit toutes les blessures, te guérira radicalement. Le plus difficile est fait; quelques jours de tristesse et lu n'y penseras plus.
Elle l'embrassa au front, et elles regagnèrent laciturnement le château.
Une heure après, la maréchale et M. d'Ayen étaient déjà loin de l'agréable chartreuse du ministre disgracié.
Madame de Vernagene revit jamais le duc.
Elle traversa sans encombre tous les orages de la Révolution et mourut à Rancy, près Vendôme, dans le mois de janvier 1816.