LA COURTISANE AMOUREUSE
Une consultation.
Le comte de Lauraguais qui, après la mort de son père, devait prendre le titre de duc de Brancas, fut un de ces hommes presque complets auxquels il ne manque qu'un grain de raison pour être de grands hommes, et qui, faute de cet infiniment petit, demeureront extravagants toute leur vie. Si l'esprit fut jamais un travers, ce fut chez lui : le malheureux eût vendu son père pour un bon mot (1)! Rien ne lui était sacré; il poussait la soif de la mystification jusqu'à la monomanie. Il est vrai qu'il savait mettre les rieurs de son côté; mais le moyen d'éviter que le mystifié ne devienne un mortel ennemi?
(1) Laiiraguais disait quelquefois en riant, à propos du duc avec lequel il lui arrivait souvent de n'être pas d'accord : « Quand pourrai-je donc m'écrier ; Notre Père, qui êtes mtx deux ! »
et, comme l'imprudent s'attaquait à tout, cela était dangereux sous un gouvernement qui avait les lettres de cachet et la Bastille au service des inimitiés et des ressentiments privés.
Sa vie se consuma en choses utiles et en choses futiles. H s'occupait de mécanique, quand ce n'était pas de mademoiselle Arnould ; il faisait tour à tour de l'art dramatique et de la chimie, de la médecine et du droit public; un jour, il s'enfermait dans son cabinet et s'ingérait de faire résister au feu la porcelaine et d'obtenir la combustion du diamant; une autre fois, il travaillait avec ardeur à sa tragédie de Clytemneslre, et entreprenait tout exprès le voyage de Genève pour consulter le patriarche de Ferney sur ce chef-d'œuvre manuscrit. Il avait rapporté d'Angleterre la passion des chevaux, et il faisait courir à Vincennes sa fameuse Miss-Murk contre le - Coiner du coiî^'e d'Artois ou le Fils de Rélario, appartenant au duc de Chartres. C'était un vrai caméléon, changeant de forme et de couleur d'une manière désespérante, bonhomme au fond, cœur excellent et qui fit pourtant le malheur de sa femme, la meilleure, la plus héroïque créature qui ait jamais existé.
Et, puisque nous en sommes à détailler ses bonnes et ses mauvaises qualités, est-il juste de citer une heureuse innovation dont il eut tout le mérite, et qui se rattache aux représentations de Venceslas retouché par Marmontel en 1759. Les bancs, jusqu'alors placés sur le théâtre et garnis de spectateurs dont la présence détruisait l'illusion, disparurent complètement; le comte de Lauraguais, pour déterminer la Comédie-Française à renoncer à la recette de ces maudites banquettes, don-
nait douze mille francs de sa poche, ce qui était agir en amateur passionné et en grand seigneur éclairé. Aussi, avait-il coutume de dire, à ce propos : — Je suis le marguillier de cette paroisse.
Le portrait fait, passons à l'anecdote.
C'était par une splendide matinée de juillet, — peu importe l'année, seulement besoin est-il de préciser le règne, car le cher comte en traversa plus d'un pour arriver à celui du roi Louis XVIII qui le vit mourir; — sous le règne donc de madame Du Barry, de Cotillon III, comme l'appelait le roi de Prusse, Lauraguais élait à sa toilette et se faisait coiffer, relisant, pour passer le temps, un mémoire qu'il venait de rendre public après l'avoir, à deux reprises, communiqué à l'Académie des sciences, dont il avait soulevé les hauts cris. Il attendait des visiteurs, et avait bien recommandé à son valet de chambre de l'avertir aussitôt qu'on se présenterait, ce qui ne pouvait tarder. Son visage malicieux avait une expression de contentement et de triomphe, indice infaillible de l'enfantement de quelque méchant tour, de quelque mystification nouvelle. Cependant, sa toilette était parachevée, et près d'une heure s'était ainsi écoulée; M. de Lauraguais commençait à s'impatienter, lorsqu'on vint lui annoncer la visite des sieurs Petit, Fumé, Bordeu et Vernage, tous quatre médecins de la Faculté de Paris. C'était bien là les gens qu'il attendait. Il se frotta les mains et dit à son valet de chambre de prier ces messieurs de passer au salon, où il allait les rejoindre à l'instant. Il arriva presque en même temps qu'eux, ayant antérieurement pris le soin de se composer un visage d'académicien des sciences. Par respect pour
l'Académie, nous nous garderons bien de dire quel visage ce dût être.
Ce fut le docteur Petit qui rompit le premier le silence.
— Vous nous avez mandes, monsieur le comte, et nous croyons en avoir deviné le motif. Votre Mémoire en faveur de l'inoculation fait un bruit immense. On ne parle que de cela dans tout Paris. Ce Mémoire cause un scandale abominable; il pourrait bien vous jouer un mauvais tour.
— Quelle plaisanterie!
— Je souhaite, monsieur, de tout mon cœur, qu'on ne vous inquiète pas à ce sujet, mais vous conviendrez que vous n'avez rien épargné pour cela. Attaquer la Sorbonnel Est-ce prudent?
— A qui la faute ? De quel côté que l'on aille, pourquoi la renconlre-t-on toujours prête à vous barrer le chemin? Cela est par trop fortl Depuis quand les questions de médecine sont-elles de son domaine ? Que la Sorbonne change donc de rôle avec l'Académie des sciences qui, elle, s'occupera de théologie, et tout ira pour le mieux. Vraiment, nous en revenons à ces siècles de barbarie où toute découverte était fatalement une impiété! Le réquisitoire de la Sorbonne contre l'inoculation est un monument qui semblerait dater de bien loin si l'on n'avait point sa date ; mais, comme je m'en explique dans une lettre que j'ai adressée au comte de Saint-Fiorenlin en lui envoyant mon Mémoire, Louis XIV a créé l'Acadéniie pour conserver au moins les lumières acquises, et, dans de pareilles questions, rien ne doit arrêter, ni la crainte d'inévitables tracasseries, ni les criaiileries des ignorants, ni les ridicules qu'on court
risque de s'attirer. J'ai rempli mon devoir d'académicion, pas davantage.
— Pas davantage? fit Bordeu en souriant, monsieur le comte y met de la modestie, il a renchéri sur son devoir, et il l'a fait avec un zèle par trop passionné pour n'être pas dangereux. Et il faut bien qu'il en soit ainsi, puisque ses confrères n'ont pas osé entendre jusqu'au bout ce Mémoire qui attaquait un peu tout le monde, voire même l'arrêt du parlement et les corps qui doivent connaître de celte matière. La Faculté de médecine n'est guère moins irritée que celle de théologie, il y a un cri général, et je suis comme le docteur Petit, j'ai bien peur que ce cri unanime ne soit écouté.
— Bah ! vous êtes des trembleurs qu'un rien effraie, laissez-les s'époumoner ; lorsqu'ils seront à bout d'haleine, ils se tairont. Je me moque d'eux tous, et principalement de voire Duhamel du Monceau et de votre Le Camus. Je suis prêt à récidiver sur de nouveaux frais.
Pour l'intelligence de ce qui précède, il faut savoir que l'inoculation, cette conquête l'une des plus glorieuses de la science et qui rencontra tant de contradicteurs acharnés, commençait à s'introduire en France, mais avec plus d'oppositions encore, d'entraves et de mauvais vouloirs qu'elle n'en avait eu à essuyer chez nos voisins d'outre-mer. Les dévols, incessamment en garde contre toute innovation, comme si cela ne dût venir que de l'enfer, se levèrent en masse. Moins l'inquisition et les cachots, ce fut à reconmiencer l'histoire de Galilée. La Sorbonne fronça le sourcil, comme de juste. La Faculté de médecine ne se montra, ce qui paraîtra plus étrange,
— <iO —
guère plus favorable que la Sorbonne à cette scientifique importation. Mais c'était chez elle moins de l'hostilité que de la défiance.
Cependant l'inoculation faisait des progrès et acquérait de nombreux adeptes, et, dans de telles circonstances, Lauraguais n'était pas homme à se ranger du côté de la routine. Il se passionna pour la découverte de Jenner avec la même ardeur que s'il se fût agi de sa maîtresse. C'était trop peu de se faire son champion oral ; il prit la plume et composa un mémoire qu'il s'empressa de lire le 2 juillet à l'assemblée de l'Académie des sciences.
Mais, dès les premières lignes, on éprouva une répugnance visible à entendre le reste, ce qui ne l'intimida point; il voulut continuer, mais on s'y opposa positivement. Il attaquait tout le monde, et l'arrêt du parlement qu'il qualifiait assez irrévérencieusement, et la religion qu'il taxait de fanatisme et d'ignorance, et la Faculté de médecine, sur le compte de laquelle il s'égayait avec fort peu de réserve. C'était, en résumé, sa dissertation en faveur de l'inoculation qui prenait le moins de place dans celte imprudente diatribe, qu'il fit imprimer pour n'en avoir point le démenti (1). Il poussa l'audace jus-
(1) Voici uu fragment de ce fameux Mémoire : — « Messieurs, M vous qui êtes les meilleurs médecins et les meilleurs théolo— » giens de. l'Europe, vous devez rendre un arrêt sur la petite M vérole, ainsi que vous en avez rendu un sur les Catégories cVA- » ristote, sur la Circulation du sang, surVÉméligue et sur le Quin- 1) qiiina.
» On sait que vous vous entendez par élat à toutes ces choses, y> comme en finances. Puisque l'inoculation, messieurs, réussit dans
qu'à envoyer sa brochure à M. de Saint-Florentin, en l'engageant à la mettre sous les yeux du roi, et affecta de répandre son ouvrage dans tout Paris, avec deux lettres différentes adressées, l'une au comte de Bissy et l'autre au comte de Noailles. Puis il s'enveloppa dans son triomphe, sans se préoccuper des suites d'une plaisanterie qui pouvait lui coûter cher.
Les quatre médecins supposaient que M. de Lauraguais ne les avait réunis que pour prendre leur avis dans la position difficile où il s'était si volontairement jeté ; ils furent singulièrement étonnés de son insouciante sécurité. Alors, pourquoi les convoquer? Monsieur le duc se trouverait-il malade? Serait-il arrivé quelque chose à la comtesse ? L'air grave de celui-ci prêtait assez à l'une de ces hypothèses. Bordeu lui demanda s'il avait quelqu'un d'indisposé dans sa famille.
— Non, messieurs, leur répondit-il. M. de Brancas et madame de Lauraguais, grâce au ciel, se portent à merveille ; ce n'est ni pour l'un, ni pour l'autre que je vous ai priés de prendre la peine de passer chez moi. Le fait, toutefois, n'est pas moins grave, et j'ai besoin
» toutes les nations voisines qui Tont essayée, puisqu'elle a sauvé » la vie à des nations qui raisonnent, il est juste que vous proscri- » viez cette pratique, attendu qu'elle n'est pas enregistrée ; et pour » y parvenir, vous emploierez la décision de la Sorbonne, qui vous M dira que Saint Augustin n'a pas connu l'inoculation,
» La Sorbonne ayant donné son décret sur cette matière tliéo- " logique, nous espérons que vous ordonnerez la peine de mort » (que les Facultés de médecine et de théologie ont ordonnée quel- » quefois dans de moindres cas) contre les enfants de nos princes » inoculés sans permission, et contre quiconque révoquera en » doute votre sagesse et votre impartialité reconnues. »
de toutes vos lumières cl de toute votre expérience pour me tirer d'embarras. Voici en deux mots la question : Peut- on périr d'ennui?
— Sans doute, répliqua Vernage.
— Rien que d'ennui ?
— D'ennui seulement. Cela se voit rarement parmi nous autres Français qui rions de tout et à tout propos...
— Même lorsqu'il s'agit de médecine et d'inoculation, docteur?
— Mais, poursuivit Vernage, dans certains pays, chez nos voisins surtout, à chaque pas on heurte de ces malades plus dangereusement malades que s'ils relaient réellement, car ceux-là ne veulent pas guérir ; de ces malades, dis-je, minés par le dégoût et la satiété, que tout chagrine, que rien n'étonne, pour lesquels les jouissances du luxe, do la vanité, de l'amour mémo sont des remèdes fades et impuissants. Il y a trois ans, à Luze, petite bourgade à une lieue de Baréges, je fis la rencontre d'un lord, beau, jeune, riche à millions, qui semblait créé pour toutes les joies de ce monde et qui se consumait lentement, .le le questionnai ; d'abord, je le crus rongé par quelque peine de cœur, quelque passion brisée, quelque plaie secrète ; il me répondit qu'il n'avait jamais aimé. Je lui demandai s'il souffrait, il ne me répondit que cela : Je m'ennuie! Je tentai de le guérir en secouant cette organisation inerte et en remplissant par l'activité ce vide affreux qui était soj;! vrai mal ; mais il n'était plus temps. Il s'éteignit à la fonte des neiges, emporté par cet inexplicable malaise qui a fait plus de victimes qu'on ne pense.
r— Vous m'effrayez ! s'écria le comte. Mais il doit y avoir des remèdes contre de pareilles affections?
— Quelquefois oui, souvent non. Les incurables sont ceux dont rien no motive l'apalhie, qui souffrent sanscauses, qui s'ennuient parce qu'ils s'ennuient. Mais^, pour ceux qui ne s'ennuient que parce qu'ils se déplaisent dans le milieu où ils sont jetés^ dans la sphère où les circonstances les forcent de graviter, pour ceux-là, le remède est aisé et ne peut manquer d'être efficace ; ôtez de sous leurs yeux, de leur voisinage la cause de l'ennui, et l'ennui disparaîtra et le danger avec lui. C'est des plus élémentaires, il ne faut pas être médecin pour saisir cela.
— Vous me rassurez; je vois que tout n'est point encore perdu. Le difficile est l'application de ce traitement.
— Mais rien n'est plus aisé, il me semble. Remarquez qu'il n'est besoin d'aucune drogue, d'aucun breuvage amer, reprit Vernage en souriant, d'aucune de ces vilaines tisanes dont nous ne sommes que trop peu avares. La promenade, le changement d'air, les voyages, toutes les distractions, tous les plaisirs imaginables, tels sont les remèdes à employer, et je vous certifie que nous ne traitons pas tous nos malades aussi bénignement.
— Je le veux bien ; mois cela n'empêche pas l'entassement de montagnes que je prévois, d'autant plus que l'affection ne fait que de se déclarer et que cette consultation a lieu, plutôt pour la prévenir, pour l'étouffer dans son germe que pour la guérir. Le malade en est à cette première phase où l'on ignore son mal. On me rira au nez aussitôt que j'ouvrirai la bouche sur la nécessité de combattre un ennemi, dont on ne soupçonne
même pas l'existence. J'aurai beau faire, on ne consentira pas à me prendre au sérieux.
— Monsieur le comte plaisante si souvent avec les choses qui sembleraient y prêter le moins, objecta Bordeu, que cela s'explique à la rigueur (1).
— Une épigramme ! pour venger la Faculté, apparemment ?
Tant de fiel entre-t-il dans l'âme des docteurs?
Mais ne nous écartons pas de la question. Je vous répète très-sérieusement qu'on se moquera de moi et de mes ordonnances, à moins que quelque autorité compétente, comme la vôtre, messieurs, ne nous serve d'égide; aussi, pour tourner la difficulté, ne sais-je rien de mieux qu'une consultation signée de vous quatre.
(1) Voici ce qu'on lit dans la volumineuse correspondance de Grimm, à la date de février 1783 : « II y avait des siècles que » M. de Lauraguais n'avait été à l'Académie des sciences; il y fii M dernièrement : — Messieurs, dit-il à ses illustres confrères, je » me suis fait cultivateur; il faut toujours en revenir là. Entre bean- » coup d'expériences que j'ai été à portée de faire à la campagne, « en voici une dont je crois devoir vous faire part. J'ai coupé la » tête à une demi-douzaine de canards qui nageaient dans mon » vivier ; sur-le-champ, je les ai remis à l'eau ; sans tète, ils ont ■» encore nagé longtemps. Ce fait m'a paru d'autant plus curieux, » qu'il pourrait bien servir à expliquer comment vont une infinité « de choses en France. — Mais, monsieur le comte, lui dit M, de » Condorcet, ces canards, quoique sans tête, conservaient le mouve- ■» ment de leurs pattes? — Assurément. — Eh! bien, ils pouvaient » donc signer; tout n'est-il pas éclairci?... »
S'il y a du mérite à renchérir sur les extravagances de M. de Lauraguais, est-ce le secrétaire philosophe qu'on en eût soupçonné? (GltlMM, t. XIII, p. tS'i).
Vous êtes unanimes, n'est-il pas vrai, sur la question qui vous a été posée? Qu'un de vous, messieurs, prenne la plume et se charge de la rédaction ; après quoi, chacun voudra bien poser au bas sa signature,
La famille des Brancas passait pour être sujette à l'hypocondrie, aux vapeurs, aux maladies noires; ceux-ci supposèrent qu'il s'agissait de quelque parent du consultant, et à l'extrême réserve du comte ils comprirent qu'ils devaient s'abstenir de toute question : si M. de Lauraguais ne leur en avait pas dit davantage, c'est qu'il avait ses raisons. Vernage prit la plume, formula la consultation, et la donna à lire au facétieux membre de l'Académie des sciences, qui parut satisfait. Il ne manquait plus que la signature des docteurs Petit, Fumé et Bordeu; ils apposèrent leur griffe à la suite de celle de leur confrère.
— Grand merci, messieurs, leur dit-il avec le même sang-froid, je compte bien que ce morceau de papier fera des merveilles. Vous ne savez pas tout le service que vous rendez à la personne que cela concerne; vous la sauvez. Messieurs, vous la sauvez!
Les quatre médecins prirent alors congé de M. de Lauraguais qui montait quelques instants après, dans sa voiture, le visage rayonnant.
— Rue Neuve-des-Petits-Champs, près la rue Sainte- Anne, chez M. Sirebeau, dit-il au cocher.
— Que diable M. le comte peut-il vouloir à M. Sirebeau? murmurait celui-ci en fouettant ses chevaux.
La profession de M. Sirebeau expliquera l'ébahissement du cocher : M. Sirebeau était le commissaire de police du quartier. La voiture s'arrêta devant une mai-
sort sombre et presque lugubre qui sentait d'une lieue l'homme de justice, la mouche et les bagnes. Il fallait franchir deux degrés pour parvenir dans la première pièce. Le comte d'un bond fut hors de son carrosse et se trouva au milieu de cinq ou six misérables en guenilles escortés d'exempts, qui, sous toute apparence, attendaient pour être expédiés le bon plaisir de monsieur le commissaire.
A un angle de l'appartement se tenait, dans une sorte de cage en bois, un scribe étique qui copiait des procès-verbaux. Une odeur infecte monta à la gorge de Lauraguals; il fût obligé, en entrant dans ce bouge, de porter promplement son mouchoir à ses lèvres : il eût craint d'être asphyxié. 11 alla droit à cette pauvre créature condamnée, elle, à respirer, dix heures dans la journée, cette atmosphère viciée et délétère, et lui denjanda si M. Sirebeau était céans. Celui-ci, en apercevant un jeune seigneur mis avec une rare élégance, se leva aussitôt et s'inclina jusqu'à terre. Il répondit que son patron lui avait expressément défendu de le déranger avant qu'il eût achevé un travail des plus urgents avec lequel il était aux prises, et qu'il lui avait enjoint de faire attendre :
— Mais, ajouta-t-il en se courbant de plus belle, bien certainement, si M. Sirebeau se fut douté... Je cours le prévenir. Le nom de monsieur ?
— Le comte de Lauraguais. Dites-lui que je lui serai infiniment obligé de me recevoir sur-le-champ.
Le scribe passa dans la pièce voisine, le cabinet d'audience du commissaire de police; il ne tarda pas à reparaître.
— Si monsieur lo comte veut me suivre.
Le commissaire quitta son bureau et avança avec empressement un fauteuil au noble visiteur ; quant au commis, il se retira avec un sensible regret : il eût bien désire être au fait de ce que le grand seigneur pouvait vouloir à son patron. Ce dernier était un gros petit homme à face rubiconde, à large bedaine, à mine réjouie, qu'il eût été permis de prendre, sans trop d'invraisemblance, pour un marguillierdeSaint-Gervais. Le comte entra sur-le-champ en matière.
— M. Sirebeau, votre zèle pour le maintien de l'ordre public et la conservation des citoyens est bien connu, aussi suis-je convaincu d'avance de votre empressement à vous acquitter d'un des plus graves devoirs que vous ayez sûrement eu à remplir dans tout le cours de votre long et consciencieux ministère.
M. Sirebeau s'inclina d'un air modeste.
— 11 y va peut-être d'une précieuse existence, poursuivit M. de Lauraguais.
— De la vie de Sa Majesté! quelque complot !... Oh! parlez, monsieur, et soyez certain de ma reconnaissance éternelle ! Un complot découvert ! et par moi!... Ma fortune serait faile ! oli ! parlez, monsieur le comte , de quoi s'agil-ii ?
— Je suis désolé de n'avoir rien de pareil à vous apprendre. Malheureusement , ce ne sont pas les jours du roi qui sont en danger, ce sont tout bonnement ceux d'une reine...
— D'une reine, monsieur!... Aurait-on formé l'affreux projet d'attenter à la vie de madame Du Barry ?
Lauraguais, malgré le flegme qu'il s'élait imposé, ne
put réprimer un demi-sourire à cette étrange question.
— Non, M. Sirebeau, non, ce n'est point là la reine dont je veux parler.
— Alors, veuillez vous expliquer, M. le comte, je n'y suis pas du tout.
Le comte fouilla dans son gousset et en retira la consultation qu'il déplia solennellement.
— Faites-moi le plaisir, M. le commissaire, le prendre lecture de ceci.
L'homme de police s'empara du papier et lut rapidement la consultation rédigée par le docteur Vernage. Voici en quels termes elle était conçue :
« Nous, soussignés, docteurs en médecine de la Fa- » culte de Paris, à l'invitation et requête de M. le comte » de Lauraguais, consultés sur la question de savoir si » l'on pouvait mourir d'ennui, assurons et certifions le » cas possible et avéré, de nombreux exemples ayant » assis notre opinion à ce sujet. Dans de telles affec- » lions, nous n'hésitons pas à affirmer que la seule chance » de salut qui soit est de distraire le malade et d'éloi- » gner avant tout la vraie cause du mal ; c'est là une » condition sine quâ non de guérison. En foi de quoi, » nous avons délivré à M. de Lauraguais la présente » consultation.
» Les soussignés : Fumé, Bordeu, Petit, Vernage, » Docteurs en médecine. »
— Vous avez lu ? fit le comte.
— Oui, monsieur, mais je ne vois pas...
— Cela est une consultation signée par les quatre premiers médecins de la Faculté de Paris.
— Sans doute, M. le comte, mais...
— Et leur avis est unanime : on peut périr d'ennui. Faites-bien attention à cette phrase, vous ne sauriez trop y prendre garde : on peut périr d'ennui. C'est bien écrit là en toutes lettres, et leurs quatre signatures s'y trouvent bien ?
— Je ne puis le nier, M. le comte, mais encore une fois, je ne comprends pas...
— Vous ne comprenez pas que si l'ennui peut être mortel, l'ennui est aussi bien un poison que l'arsenic, et que celui qui, au lieu de verser une substance vénéneuse dans le verre de sa victime, la tue à petit feu, par petites doses d'ennui, celui-là est un empoisonneur qui mérite les fagots tout comme la Brinvilliers et consorts... Il ne se peut, M. Sirebeau, que vous ne compreniez pas cela.
— Un ennuyeux, un empoisonneur !
— Oui, monsieur, un empoisonneur.
— Ce n'est point admissible , murmura le commissaire en hochant négativement la tête.
— Très-bien, monsieur, très-bien, dites tout de suite que la lumière et la gloire de la Faculté de Paris, la première Faculté de France et du monde entier, monsieur! dites que les docteurs, Fumé, Petit, Bordeu et Vernage sont des ânes, de triples ânes bâtés, des grues, des brutes, tout ce qui y a de plus brutes I ne vous gênez pas !
— Dieu me garde d'un pareil blasphème, monsieur le comte; ce serait moi qui serais un àne, si jamais j'eusse conçu cette idée; mais convenez...
— De quoi, monsieur ?
— Que jusqu'ici on n'a pas considéré l'ennui...
— M. Sirebean, répliqua le comle de son ton le plus solennel, nous ne sommes médecins ni l'un ni l'autre, noire devoir est donc de courber le front et de croire. N'y a-t-il pas en toutes lettres sur ce papier qu'on peut périr d'ennui ?
— En effet.
— Ce papier n'est-il pas signé par les quatre plus célèbres docteurs de la capitale ?
— Je l'avoue.
— Eh bien ! c'est à nous de nous incliner et de dire : Puisqu'ils le pensent, il faut qu'il en soit ainsi.
Sirebeau vit bien qu'il n'aurait de repos qu'autant qu'il en passerait par où M. de Lauraguais le voulait. Il s'exécuta de la meilleur grâce du monde :
— Je me range de votre avis , monsieur le comte. La Faculté ne peut se tromper.
— Pas plus que la Sorbonne, ajouta celui-ci d'un ton de componction.
Le commissaire crut que le comte parlait sérieusement, il donna, par un signe de tête, son parfait assentiment à ce nouvel axiome.
— M. Sirebeau, poursuivit Lauraguais, maintenant qu'il vous est bien prouvé qu'on peut périr d'ennui et que l'ennui est de tous les poisons, le plus perfide, étant le plus subtil, je viens déposer entre vos mains ma plainte contre M. le prince d'Hénin qui, par son obsession continuelle, menace de faire périr d'ennui mademoiselle Àrnoud, sujet cher au public et dont, en mon particulier, je désire la conservation, chose impossible hélas! pour peu que M. d'Hénin persiste à poursuivre cette
charmante actrice de sa très-assommante présence M. Sirebeau, qui se piquait d'entendre la plaisanterie, è cette étrange déclaration, partit d'un éclat de rire tel, que cela eût pu devenir inquiétant, s'il n'eût été interrompu à temps au milieu de celte hilarité presque convulsive.
— Ventrebleu, M. le commissaire, s'écria le comte en se levant de tout son haut et repoussant le fauteuil avec emportement, je ne me figurais pas être aussi plaisant, et je suis enchanté de vous procurer quelques instants d'agrément. Vous êtes bien gai, monsieur, pour un fonctionnaire, et aussitôt que je verrai M. de Sartines, je lui en ferai mon très-sincère compliment. Si tous ses employés vous ressemblent, les affaires doivent se traiter en chantant.
Au ton dont cela fut dit, le bonhomme dut voir que M. de Lauraguais ne riait pas ; mais néanmoins, comment supposer qu'il parlât sérieusement?
— M. le comte, pardonnez-moi... mais, vraiment, j'ai pensé... je me suis imaginé... que vous vouliez vous moquer de moi.
— Je n'aurai jamais ce tort-là, monsieur ; je serais sans excuses de vous interrompre dans vos importantes occupations pour me permettre une aussi plate fadaise. Cela n'est point dans mon caractère, monsieur, et je n'ai pas à vous remercier d'une pareille supposition.
M. de Lauraguais semblait vivement blessé, et son humeur n'était pas moins manifeste sur ses traits que dans son accent. Le pauvre commissaire, tout décontenancé, se confondit en excuses. Il n'ignorait pas que le comte fût un homme de cour; et, sur sa requêlej le
lieutenant de police ne se ferait aucun scrupule de le sacrifier, lui chétif, an ressentiment d'un grand seigneur en crédit. Cette considération était de nature à le rendre souple comme un gant; il se promit bien, dans la suite de cette conférence, de n'avoir point d'autre avis que celui de son véhément interlocuteur.
Son air soumis et repentant désarma complètement M. de Lauraguais, qui, sans se départir de sa gravité un peu solennelle, eut compassion de sa mine piteuse et adoucit notablement l'expression qu'avait prise un instant sa physionomie.
— Nous avons eu tort tous les deux, dit-il enfln, vous, M. Sirebeau, de me soupçonner capable d'une farce de mauvais goût; moi de m'emporter. Que cela soit oublié, et revenons, je vous en prie, à l'objet important de ma visite. Vous n'êtes pas sans connaître et sans apprécier le merveilleux talent de mademoiselle Arnould ; on ne va à l'Opéra que pour la voir^, pour entendre cette voix ravissante qui vous transporte, vous exalte, vous émeut à vous arracher des flots de larmes, des cris d'amour et d'admiration. Elle seule soutient l'Opéra qui serait désert le jour où un malheur ou un caprice nous l'enlèverait. Et que deviendrions-nous sans l'Opéra, je vous le demande? Eh! bien, monsieur, cette enchanteresse, cette divinité au destin de laquelle tous nos plaisirs sont attachés, c'en est fait d'elle, si quelqu'un ne vole à son secours, si les lois, qui doivent assistance au plus petit comme au plus grand, ne la protègent contre l'influence morbide d'un sot qui...
Sirebeau, qui respectait le comte, parce que c'était un grand seigneur, se sentait la même vénération pour