CHAPITRE VIL
LOUIS XI A ARRAS. — COMMENCEMENT DU XVIe SIÈCLE.
L'époque des splendeurs de la Maison de Bourgogne fut, nous l'avons vu jusqu'ici, l'époque du plus grand éclat de l'œuvre ou des tapisseries d'Arras. La chute de cette famille et les malheurs dans lesquels la ville d'Arras se trouva plongée à la fin du XVe siècle eurent, sans doute, un grand effet sur l'art et sur l'industrie dans notre cité; toutefois, il est vrai de dire que cet effet ne fut point absolu, et que cette crise violente fut heureusement momentanée. Rappelons simplement les faits qui se produisirent alors.
En 1477, Louis XI s'empare de vive force de la ville d'Arras qui avait fait tous ses efforts pour rester sous le gouvernement aimé de Marie de Bourgogne ; il entre dans la ville par la brèche ; mais son discours au peuple, réuni sur la Petite-Place, n'annonce pas qu'il est dans une ville qui n'a plus d'avenir. « Vous m'avez été fort rudes, leur dit-il; je vous pardonne. Si vous m'êtes bons sujets, je vous serai bon seigneur. » Sans doute ses exigences sont grandes ensuite, sans doute on fait enlever aux habitants quantité de vaisselle d'argent , on les frappe d'une impo-
sition de 47,000 écus d'or , mais cette somme est restituée ensuite, et elle ne peut être considérée que comme un prêt. Son séjour clans Arras pendant une bonne partie de cette année , la réception qu'on y fit au roi de Portugal, son autre séjour en 1478, son assistance à la procession de la Fête-Dieu, ce qui se passa jusqu'en juin 1479, tout cela nous montre une ville importante passée sous une domination nouvelle ; mais rien n'y fait voir une ville ruinée ni qui ait souffert autrement qu'on ne le voit d'ordinaire dans des circonstances analogues.
Il n'en est plus de même après le milieu de l'année 1479. Louis XI a su que des Arrageois avaient contribué à faire échouer l'entreprise de ses troupes contre la ville de Douai. Alors il entre dans la plus violente colère , il confond l'innocent avec le coupable , nous dit un historien que nous suivrons pour toute cette fin du XVe siècle % « Il chassa tous les habitants de la ville, et même ceux de la cité, sans distinguer sexe, état, ni condition. Il marqua, pour les lieux de leur exil, Paris, Rouen et Tours, et fît venir, pour les remplacer, une colonie française. Les compagnies bourgeoises d'archers et d'arbalétriers demeurèrent à Arras quelque temps de plus que les autres citoyens; mais elles furent aussi bannies avant la fin de l'année 1479. Il n'y eut pas jusqu'aux religieux de St-Vaast, qui subirent l'effet de cette fatale
* Harduin. — Mémoires pour servir à l'Histoire de la province d'Artois, et principalement de la ville d'Arras, pendant une partie du XV* siècle.
proscription. Charles de Bourbon, archevêque de Lyon, avait été gratifié de leur abbaye. Voyant que ces religieux blâmaient ses maximes et ses mœurs corrompues, et fâché qu'ils refusassent de lui obéir aveuglément, il obtint un ordre pour les faire sortir du monastère, où il appela des moines d'un caractère plus conforme au sien, et qui lui permirent de dissiper à son gré les revenus de, la maison, »
Nous avons encore aujourd'hui, dans la bibliothèque de l'Evêché, le Nécrologe de l'abbaye de St-Vaast. Ce précieux manuscrit est particulièrement intéressant à consulter en cet endroit de sa longue histoire. Des épigrammes assez mordantes accompagnent en effet certains noms des religieux étrangers, desquels il est dit qu'ils ont été è Galliâ inducti ad S. Vedastum, tempore exilii Atrebatensium. Elles s'accordent assez bien avec le jugement sévère que nous venons de transcrire. Après l'exil, y est-il dit entre autres choses, tel religieux étranger, receveur, rend un compte tel quel de son administration : reddit rationem qualerncumque, etc. En 1482, y est-il dit encore, il n'y avait plus à St-Vaast que 18 religieux, dont trois enfants. Le journal de dom Gérard Robert, publié par l'Académie d'Arras, donne des détails analogues.
Cette situation était fort triste, mais elle ne dura guère; et d'ailleurs, il importe de bien en préciser le caractère au point de vue particulier de notre étude sur les tapisseries.
Ce que voulait Louis XI, ce n'était pas la destruction de la ville, ni la ruine de son commerce; il voulait,
au contraire, conserver toutes ses gloires et même les développer, mais au profit de cette unité française à laquelle il travailla de tant de manières. Quand donc, en juillet 1481, il abolit jusqu'au nom de la ville à* Air as, quand il y substitua celui de Franchise, il ne voulut point par là spécifier une ville française, comme on Ta dit quelquefois; mais il entendit, au contraire, donner l'idée d'une ville exempte d'une foule d'entraves qui pesaient sur les autres, une ville jouissant de grandes franchises et libertés qu'il accordait aux nouveaux citoyens. C'est de là que vinrent les termes suivants : Civitas Liber tinensis, Ecclesia, Episcopus, Officialis Libertinensis, qu'on lit dans un arrêt du Parlement de Paris de 1482.
Il est étonnant de voir tous les privilèges dont il combla cette ville qu'il voulait renouveler et rendre plus illustre que jamais. Permission aux annoblis de se livrer au commerce sans déroger, produits de l'octroi distribués aux habitants, aide et assistance considérable sous toutes les formes, exemptions nombreuses, rien n'est épargné pour atteindre le but. Et pourtant ce but n'est point atteint, le commerce languit, l'art et l'industrie périclitent et sommeillent ; pourquoi ? Parce que personne ne croyait à la durée de cet ordre de choses si impérieux, si excentrique; parce que les nouveaux habitants de Franchise n'y étaient venus, en grande partie, que malgré eux et sans confiance dans l'avenir ; parce que, enfin, une chose aussi élevée que l'art veut avant tout dans celui qui s'y livre le calme et la paix.
Cela est si vrai qu'aussitôt après la mort de ce roi, dont il est presque également facile de dire beaucoup de bien et beaucoup de mal , c'est comme un soulagement immense et la fin heureuse d'une maladie qui pouvait aller à la destruction de notre cité. Alors tous respirent à l'aise , c'est un retour presque universel dans les murs de la patrie, c'est une expulsion même très-vive des étrangers à qui on ne donne que huit jours pour se décider à partir ou à ne retenir leurs maisons qu'à titre de location et en s'entendant avec les vrais propriétaires. A la tête de ce mouvement de retour à la justice, nous voyons les hommes les plus distingués , véritables bienfaiteurs de la cité : c'est l'évêque Pierre de Ranchicourt, ce sont des membres des États d'Artois , c'est le commissaire lui-même du nouveau roi Charles YIIÎ, Antoine de Crèvecœur, qui travaillent tous ensemble avec une harmonie parfaite à tout rétablir dans l'ordre ancien. On peut voir, aux pièces justificatives , les longs extraits que nous donnons du récit de ces événements par l'historien à qui nous avons déjà fait plus d'un emprunt *. Contentonsnous d'insérer ici sa conclusion qui est fort nette et fort importante pour le sujet que nous traitons : « Enfin, tout rentra dans l'ordre ancien, et il ne resta presque aucune trace de la sévérité de Louis XL »
Ceci se passait en 1484, au commencement de l'année. La tempête avait donc duré un peu plus de quatre ans.
* Hanluin. Mémoires cités plus haut.
Même au fort de cette bourrasque, le commerce des objets qui servaient aux tapisseries avait encore laissé des traces , qui aident à renouer la chaîne de la tradition et empêchent de prescrire. C'est ainsi que nous voyons Etienne Oursin , alors échevin de Franchise , dédommagé par Louis XI « d'une grande quantité de garance et d'autres marchandises, qu'il avait perdues à Condé , par un effet de son zèle pour le service du Roi. d C'est ainsi encore que des mesures sont prises pour bien débarrasser les bras du Crinchon , un peu encombrés par suite du siège, afin de les mettre en état de servir aux manufactures. Enfin, un article tout spécial , le 58e de l'édit de juillet 1481 , est consacré à nos tapisseries et aux autres manufactures , auxquelles il confère toutes les immunités et prérogatives dont jouissent celles de Normandie.
Ce qui prouve encore la vérité de tout ce que nous venons de dire et la justesse de notre appréciation relativement à l'état financier de la ville d'Arras, c'est ce qui se passa quelques années après, en 1492 et 1493, après la surprise d'Arras , et son retour subit sous la domination ancienne.
Les soldats Bourguignons, Allemands et Suisses se livrent dans cette ville à des désordres et surtout à des exactions sans nombre, lis rançonnent les habitants et pillent les églises ; on les voit courir dans les rues chargés de vaisselle précieuse et de bijoux. A la Cathédrale seulement , ils enlèvent cinq piliers d'argent, présent de Louis XI, deux calices d'or, 44 d'argent. Des sommes considérables sont données par le
clergé, oblige de délivrer ainsi son évêque prisonnier, et par les bourgeois , qui viennent aussi de la même manière à son secours. Tout cela irfdique une ville où les ressources étaient réelles encore , et non pas une ville déserte ou ruinée.
Voici d'ailleurs un document contemporain, extrait des archives municipales, qui prouve jusqu'à l'évidence qu'à la fin du XVe siècle , comme aux époques précédentes, on fit à Arras de grandes et importantes tapisseries de haute-lisse.
Ce document a déjà été cité par M. Devigne dans ses Recherches historiques sur les corporations de métiers (Gand, 1857); il est extrait des Comptes de la ville d' Arras de i&9l, manuscrit appartenant à M. le comte d'Héricourt. Comme il est cité d'une manière très-incomplète et fort défectueuse dans cet ouvrage, nous l'avons de nouveau collationné sur le manuscrit lui-même, magnifique in-folio en parchemin, exemplaire original, dont le titre, en grandes lettres dorées sur la couverture, porte ces mots : Compte de recette et dépense de la ville d' Arras. Année . Manuscrit original. Appartenant à M. MonleiL Ce précieux monument, d'une époque aussi importante pour nos annales, fait aujourd'hui partie de la riche bibliothèque de M. d'Héricourt.
Voici le texte exact du passage qui a trait à notre sujet, et qu'on peut considérer comme inédit :
« Ausdits commis aux présens Jehan de Beauffort et Robert Courcol, la somme de IIJC LXXIII livres XIIIJ s. VJ d., pour payer et fournir à Jehan de Vil-
lers, hautelisseur, demourant en ceste ditle ville, pour Tachât de VI" XIX aunes et demy quart de haultelisse, istorye de Moyse, servant à ung lit de chambre desoubz et deseure et allentour dudit lit, du prix de LU solz Faune, qui monte audit prix 1IJC LXJ livres (sic) XIIIJ s. VI d.; laquelle tapisserye a esté présentée et donnée à Monseigneur le Maressal d'Esquerdes, Lieutenant général du Roy ès pays de pardechà, pour plusieurs grandz plaisirs et ayde qu'il a fait à ceste dite ville, durant qu'il a esté devers le Roy nostre dit Seigneur, et Messeigneurs des finances, pour obtenir pour ceste ditte ville don et quittances de toutes aydes extraordinaires l'espasse de VI ans durant.... etc. »
C'est bien dune tapisserie de haute-lisse qu'il est question dans cet acte, d'une tapisserie historiée, dans le genre que nous avons décrit au chapitre IV, et c'est à un hautelisseur demeurant à Arras qu'elle est achetée. Tout s'y trouve donc pour bien établir le fait de la continuation de notre art arrageois, et une continuation dans des conditions fort belles et qui ne paraissent pas le céder aux temps qui s'étaient écoulés, si l'on considère encore les dimensions trèsconsidérables de cette tenture.
Au reste, cette preuve est loin d être unique, et la moisson de tapisseries d'Arras de la fin du XVe siècle et de tout le XVIe, dont nous recueillons de côté et d'autre les précieux restes, est déjà d'une assez grande abondance.
Nous donnons d'abord , pour être complet, la des-
cription de ces belles tentures , que tout le monde admire au Musée de Cluny , bien que déjà elles aient été l'objet d'un travail intéressant , de la part de M. Victor Langlois, dans le 14e volume de la Revue Archéologique , l'un des recueils les plus savants qui paraissent de nos jours, sur ces matières si bien étudiées maintenant. Nous les avons revues tout dernièrement avec ïe plus grand soin , au musée de Cluny, où il nous a été donné de les examiner et étudier longuement, grâce à la bienveillance de M. du Sommerard, à qui nous devons aussi bien de la reconnaissance pour d'autres communications dont nous parlerons bientôt. C'est ainsi que nous avons pu vérifier et rectifier en certains points , des inscriptions qui nous avaient toujours embarrassé et que le Catalogue n'a pas reproduites d'une manière bien exacte. A l'aide de ces lectures nouvelles et très-attentives, on verra que le sens est clair et le sujet nettement indiqué.
Ces tentures sont d'une exécution vraiment magnifique : on ne sait ce qu'on doit admirer le plus dans les richesses éblouissantes qu'elles étalent aux yeux du spectateur. Les couleurs sont pleines de vigueur et d'éclat, l'or et l'argent y brillent de toutes parts, les costumes sont aussi variés que les personnages sont nombreux. Les tableaux offrent d'ailleurs eux-mêmes la plus grande variété, en même temps qu'ils forment une série de drames émouvants et un ensemble bien conçu, une sorte de vive épopée.
Le sujet exposé sur ces riches tapisseries , c'est
l'histoire de David et de Belhsabée, mais une histoire complète et morale : car on n'y raconte pas seulement les entraînements et les crimes du monarque abusant de tant de manières de son pouvoir, mais on y peint aussi sa pénitence et ses expiations.
Voilà l'idée générale de ces grandes scènes que nous allons rapidement esquisser dans leurs traits principaux.
La première des dix tentures que nous examinons est relative au transport de l'Arche sainte. C'est comme une entrée en matière , une introduction aux faits qui vont se dérouler bientôt. Ce tableau est d'ailleurs assez complexe , et il porte tous les caractères synthétiques d'une introduction et d'un résumé.
On y voit d'abord l'historien lui-même dictant à son scribe toute la suite des événements, et l'on croirait avoir ici sous les yeux l'une de ces pages enluminées de nos anciens manuscrits. Le personnage qui enregistre les faits et les inscrit au livre de l'histoire, est assis devant un pupitre; il porte , ainsi que son compagnon , le costume du XVe siècle; les meubles qui les entourent , la maison qui se trouve là représentée, tout cela est également de la même époque, et nous constaterons la même naïveté de couleur locale, non pas du siècle de l'événement , mais bien du siècle du peintre, dans tout ce qui va suivre. Au-dessous de ces hommes ainsi occupés à noter ces faits de la vie de David, on lit les quatre lignes que voici, rimées à la manière des inscriptions de ce genre et de cette époque :
Ducitur archa sternitur Osa Rex David hosti bella parai Obsidet urbem plebs animosa Bersabee se fonte lavât.
C'est un titre général , car tout ce qui est annoncé dans ce quatrain n'est pas représenté dans la première tenture, mais il continue dans plusieurs de celles qui suivent.
Celle-ci offre en abrégé et sur divers plans, où les règles de la perspective ne sont guère respectées, Fhistoire du transport de l'arche. Oza, qui a porté une main téméraire sur l'arche sacrée, est frappé de mort par le Seigneur , qui apparaît dans un rayon de lumière. Ailleurs, David précède l'arche de Dieu et joue de la harpe ; plus bas, vous le voyez, vêtu d'un éphod de lin , manifester sa joie en entrant dans la ville sainte, et Michol sa femme le méprise, et Dieu la condamne à une éternelle stérilité. Le roi est entouré de toute sa cour , et cette cour est celle de l'époque de Louis XII ou de François 1er. Des personnages portent les insignes de la royauté , tout comme on eût fait il y a trois ou quatre siècles ; d'autres sont revêtus des ornements propres à leurs fonctions. C'est là que l'on remarque un seigneur en manteau bleu, avec le grand collier de divers ordres, qui le rendent fort semblable à un chancelier de l'échiquier. C'est, à ce qu'il paraît, sur cette circonstance curieuse de nos belles tentures, qu'est fondée l'hypothèse qui ferait voir dans ces tapisseries une allusion à la conduite d'Henri VIII d'An-
gletcrrc, mais cette hypothèse est fort gratuite et ne nous paraît pas sérieusement appuyée.
Le second tableau expose, dans toute sa triste réalité, le sujet dont nos tapisseries racontent l'histoire. C'est le premier crime de David, c'est le vil empressement de ses courtisans, c'est la femme infidèle à ses serments introduite dans le palais du monarque abusant de son autorité. Le crime va être suivi d'autres crimes, mais la punition viendra, ainsi que le repentir.
Au troisième tableau, se déroule cette série de crimes, et en même temps, par un contraste à la fois habile et instructif, se déroule la suite de tout un admirable ensemble de vertus. C'est ainsi qu'à la criminelle obéissance de Bethsabée, se rendant à l'invitation coupable du roi, est opposée l'obéissance vraie et méritoire d'Une, l'infortuné mari de Bethsabée, se prosternant sur les marches du trône et recevant les ordres cachetés qui lui sont remis par le monarque. On croirait, du reste, en considérant toutes ces scènes, assister à une audience royale en plein moyen-âge. Rien n'y manque, ni le vassal agenouillé prêtant foi et hommage à son seigneur, ni l'armure spéciale et caractérisée, ni les chevaliers qui accompagnent, ni l'écuyer qui retient le palefroi par le frein en attendant que s'accomplisse la cérémonie.
Ce qui est assurément moins intéressant à tous égards, c'est la conduite pleine d'astuce et de lâche hypocrisie de Bethsabée qui, suivie de ses femmes, accompagne son mari jusqu'aux portes de la ville et
reçoit, le cœur sec, ses adieux les plus touchants. Là encore, le contraste est frappant et les deux ordres d'idées exprimés avec une vérité saisissante.
Puis, vous voyez dans le lointain le siège de Rabbath et la mort d'Urie, mort voulue et préméditée par David, qui, pendant ce temps-là, se livre à sa passion.
Au tableau suivant, l'armée de Joab se prépare à l'assaut de la même ville; c'est le complément et un développement de ces faits.
La tenture qui se présente ensuite à nos yeux a beaucoup d'analogie avec la première, en ce qu'elle nous offre, en lettres d'or, un nouveau quatrain audessous de trois personnages qui, eux aussi, sont occupés à enregistrer les événements. Voici ces quatre lignes rimées comme celles de la première inscription :
Bersabee parifc candida régi Prolem. Nata obiit. Fraudât Uriam.
Res est, Nathan ait, dissona legi.
Rabbath vi tenuit, vaslat et illam.
Et la ville de Rabbath succombe, et Joab la saccage et la pille, et de tous les côtés ce sont de riches objets, des vases de grand prix, des trésors que les soldats apportent à leur chef.
C'est surtout la tenture cotée sous le n° 1,698, David recevant Bethsabée comme reine, qui peut nous donner une idée de la richesse de ces belles tapisseries d'Arras.
David est assis sur un trône où brille un royal
écusson tout brodé d'or ; ses officiers l'entourent, chacun a les marques variées de ses fonctions. Bethsabée, vêtue d'un ample manteau de pourpre, se prosterne aux pieds du roi; une foule innombrable remplit les galeries supérieures de la salle du trône. C'est toute la splendeur d'une cour au moyen-âge, c'est un détail infini de costumes, une éblouissante série de nuances de couleurs ; la vue est comme fascinée en présence de cette pompe et de cet éclat d'une assemblée toute1 royale.
Mais voici la punition divine, et voici le commencement du repentir . Au numéro suivant, la scène a bien changé : David est à genoux sur un prie-dieu; deux serviteurs lui annoncent la mort de son enfant. David entre dans le temple pour se prosterner devant l'Eternel et implorer son pardon. Sa maison le suit, cela se devine : un page porte la queue de sa robe; le connétable, l'épée nue à la main, précède le roi. Puis on le voit prenant son repas, ainsi qu'il est raconté au Livre des Rois. Puis David se ressouvient de ses devoirs, il fuit l'oisiveté, il part pour faire la guerre aux ennemis du peuple de Dieu. Ici encore, et surtout dans la tapisserie suivante, se retrouvent ces anachronismes amusants, plusieurs fois signalés déjà : chevaliers avec casques au panache blanc, gonfanon de pourpre , sorte d'oriflamme , pages retenant par la bride le cheval du roi, autre étendard de drap d'or porté par un officier à cheval , et cent autres choses analogues, toujours décrites avec une richesse, une magnificence qui n'ont d'égales que les richesses
et les magnificences des trésors pris à Rabbath , et devant lesquels s'extasient les officiers et les hommes d'armes.
Enfin, le dernier de ces dix tableaux nous retrace d'une manière plus nette la pénitence du grand coupable couronné. Dans le haut , à gauche, le Seigneur se révèle au prophète Nathan. Puis vous voyez des figures allégoriques : la Contrition, humblement agenouillée; la Colère de Dieu, armée d'une épée menaçante; la Miséricorde, avec la couronne et le lys; la Justice, tenant l'épée et les balances; la Sagesse, avec son miroir et sa tête de mort; la Pénitence, une épée à la main. Ce dernier personnage allégorique met en fuite un autre personnage qui porte le nom de la Luxure, l'origine première de tous les crimes du roi.
Ce roi , désormais changé et pénitent , écoute les remontrances du prophète. Il est entouré de sa cour, et il s'humilie en présence des siens comme il a péché en leur présence; sa complice est là aussi s'humiliant et faisant pénitence , et comme pour mieux attester encore la réalité et l'universalité de ce repentir, c'est un personnage de la suite de David qui tient luimême l'inscription sur laquelle on lit ces mots : David per Nathan correptus penitet.
On ne pouvait mieux exprimer la moralité de toute cette vaste représentation. Cette dernière tapisserie a été gravée par M. Martel et publiée dans le tome 17e des Annales Archéologiques de M. Didron. C'est une planche double, d'un grandiose et d'un caractère bien
propres à donner la plus haute idée de notre bel art d'Arras.
Ces tentures , nous l'avons déjà indiqué , sont au nombre de dix. Elles ont une hauteur uniforme de 4 met. 60 cent. Quant à la largeur, elle varie de 9 mèt. à 6. Une salle spéciale a été consacrée à ces magnifiques tentures, elle est au pied de l'escalier de Henri IY el de Marie de Médicis, qui conduit de la grande salle des tapisseries à celle des armures. La salle spéciale des tapisseries occupe remplacement d'une salle romaine dépendant du palais des Thermes. Les murs romains ont été conservés et seulement couverts de toiles peintes destinées à protéger les tapisseries, c'est un emplacement on ne peut mieux choisi pour cet objet.
On suit parfaitement l'histoire de ces tentures jusqu'à une époque assez éloignée de nous. Elles ont été achetées, en 1847, par M. Duchâtel, ministre de l'intérieur , sur l'avis de la commission des monuments historiques, pour une somme de 36,000 fr. Elles appartenaient alors à la familie des Serra de Gênes. Elles avaient appartenu antérieurement au marquis Spinola et au duc d'York. Quant à leur destination première, on l'ignore. Ont-elles été faites pour la cour d'Angleterre ou pour celle de France? C'est là seulement qu'existe le doute, et ce^ci n'atteint en aucun point la gloire de notre ville d'Arras , qui est bien reconnue pour avoir été la source première et la mère de ces magnificences. M. Yictor Langlois, qui a consacré un trop court article à ces tentures dans la deuxième
partie de la 7e année de la Revue Archéologique, n'iiésite pas à affirmer celle provenance, et les catalogues si consciencieusement rédigés du Musée de Cluny sont d'accord avec lui. Elles sont cotées , dans ce catalogue, sous les nos 4692 à 1701 inclusivement.
Beouvais nous a conservé avec un soin religieux d'admirables tapisseries qu'il reconnaît venir des fabriques d'Arras et qui portent la date de 1530. Nous n'en donnerons pas la description , qui a été publiée avec beaucoup de science et d'étendue, en 1853, dans le 2e volume des Mémoires de la Société académique de l'Oise , par M. l'abbé Barraud. Un premier travail avait même déjà été fait, sur ces tapisseries, par M. l'abbé Santerre, et publié en brochure, à Clermont, en 1842. Nous nous contenterons d'indiquer, en quelques mots, les sujets qui y sont représentés, parce que ces sujets sont des plus curieux qu'il soit possible d'imaginer.
Ce n'est rien moins qu'une histoire fabuleuse, j'aimerais mieux dire mythique, de tout ce qui s'est passé dans notre pays, la Gaule, dès les temps les plus reculés. Cette histoire commence cent ans après le déluge et elle nous met devant les yeux les faits et gestes de dix des principaux rois qui régnèrent en Gaule depuis cette époque jusques quelques années après le siège de Troie. On sait que, dans les écrits si extraordinaires d'Annius de Viterbe d'après le Pseudo-Bérose et autres dires anciens, aussi bien que dans les Illustrations de Gaule et singularitez de Troyes par Jean
Le Maire, il y a une suite parfaitement établie et bien nettement délimitée de 24 rois de Gaule, dont on sait les noms et les aetes à n'en pouvoir aucunement douter. Je suis fort porté à croire que ce sont d'anciennes allégories ou personnifications qui expriment d'une manière poétique et légendaire de grandes actions, des expéditions, des alliances accomplies par nos ancêtres. Ce qui me le ferait croire encore davantage , c'est que l'histoire relativement moderne se trouve mêlée à l'histoire très-ancienne, et que la cathédrale deBcauvais, par exemple, telle précisément qu'elle se trouvait en 1530, se voit sur le tableau du roi Belgius , comme les édifices de Reims se rencontrent sur celui des rois Remus et Francus, et comme aussi on peut reconnaître bien des choses du Paris actuel sur celui du roi Paris. Ce qu'il y a de trèscurieux encore dans toute cette composition singulière, c'est la désignation des provinces, des fleuves , des côtes , c'est une véritable géographie de la Gaule en même temps qu'une histoire , ou plutôt une allégorie. Ce système allégorique nous donne, d'ailleurs, à lui seul, la date de ces tapisseries, quand même elle ne serait pas écrite, en quatre chiffres, et tissée dans l'une d'elles. C'est en effet en1498qu'Annius de Viterbe publia son Berosi sacerdotis Chaldaici antiquitatum Italice ac lolius orbis libri quinque, et ce livre n'était pas suffisant même pour fournir tous les détails qui se rencontrent sur les pièces que nous mentionnons. Il fallait pour cela les développements et les imaginations de l'ouvrage de Jean Le Maire, que
nous avons cité tout à l'heure ; or cet ouvrage fut imprimé en 1509 et 1512; il devait avoir un succès de vogue précisément au moment où nos ouvriers d'Arras exécutèrent ces tapisseries. C'est là une coïncidence assez remarquable et qui nous explique le choix d'un semblable sujet.
Ces tapisseries sont au nombre de cinq. La première est placée au fond du second bas-côté septentrional du chœur; elle a près de 4< mètres de long sur environ 2 mètres 11 centimètres de haut. La seconde est longue de 3 mètres et a la même hauteur que la précédente. La troisième, placée au-dessous de la première, a également la même hauteur et 5 mètres AS centimètres de longueur. La quatrième est au-dessus de la porte de la Sacristie , dans le second bas-côté nord du choeur; elle a 7 mètres 59 cent, de long, toujours sur une hauteur de 2 mèt. 11 cent. C'est sur celle-là que se trouve le chiffre 1530. Enfin , la cinquième a une hauteur semblable aux autres et une longueur totale de 23 mètres 45 cent., sur une hauteur constante de 2 mètres 11 cent. Les dix rois représentés avec toute leur merveilleuse histoire sont les suivants : Samothès , premier roi des Gaules; Jupiter Celte, le neuvième ; Hercule de Libye, le dixième; Galathès, fils d'Hercule et de Galathée, le onzième; Lugdus, le treizième ; Belgius, le quatorzième ; Jasius, le quinzième; Paris, le dix-huitième ; Remus et Francus, le vingt-troisième et le vingt -quatrième. Leurs noms sont plusieurs fois marqués, en latin et en vers français; il ne saurait donc y avoir le moindre doute
sur ces désignations. Terminons par une citation qui n'est pas sans une assez grande importance.
M. Jubinal, dans son grand travail sur les anciennes tapisseries historiées , a aussi donné une description et des dessins de ces belles tentures. Voici ce qu'il dit au sujet de leur provenance, et son avis est conforme de tous points à ce que nous disons dans ce chapitre:
« D'après une tradition que rien ne nous force à rejeter , ces tentures qui remontent à la première moitié du seizième siècle, ainsi que l'indique le costume des personnages qui y sont représentés et la date de 1530, marquée sur Tune d'elles, seraient le brillant produit des manufactures d'Arras, lesquelles, à cette époque, jouissaient d'une grande prospérité. »