‹ Les Tapisseries d'ArrasChapitre 14 sur 18 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

SUITE DU XVIe SIÈCLE. — SIÈGE DE 1640 ET DÉCADENCE DES TAPISSERIES d'aRRAS.

L'histoire des tapisseries d'Arras peut se continuer encore pendant tout le cours du XVIe siècle et toute la moitié du XVIIe. De nombreuses tentures de cette époque nous restent jusqu'aujourd'hui. Parlons d'abord de celles qui sont particulièrement célèbres à cause du nom du grand peintre qui en a tracé les cartons. Nous dirons ensuite ce qui a rapport aux autres tapisseries de cette époque et nous ferons connaître les diverses causes qui amenèrent la décadence de notre admirable industrie artésienne.

Qui ne connaît, au moins de nom, les célèbres cartons de Raphaël , exécutés en tapisseries et encore aujourd'hui au Vatican ? Donnons-en d'abord la description , empruntée à l'ouvrage de M» Armengaud : Les Galeries publiques de l'Europe. — Rome (Paris, 1856), et modifiée à laide des articles des Annales Archéologiques de M. Didron.

« C'est à la magnificence de Léon X , que les arts sont redevables de cette suite de tapisseries. Raphaël en composa les cartons, au nombre de vingt-ci^q, et

deux de ses élèves , Bernard Van Orley et Michel Coxie, en surveillèrent l'exécution, qui fut confiée à une manufacture d'Arras. La fabrication ne coûta pas moins de 70,000 écus romains. Enlevés en 1527, lors du sac de Rome par le connétable de Bourbon , rendus au Vatican par le connétable de Montmorency, soustraits de nouveau à la fin du siècle dernier , ces précieux objets d'art furent vendus à des juifs, qui en brûlèrent trois pour en retirer l'or qui était mêlé au tissu, et qui les auraient brûlés tous , si le cardinal Braschi, averti à temps, n'eût empêché l'entière consommation de cet acte de Vandalisme, en achetant les vingt-deux autres. Les tapisseries du Vatican portent elles-mêmes leurs bordures selon l'usage. Raphaël a figuré dans ces encadrements, sous forme de frises en bas-reliefs, l'histoire de Léon X et divers sujets tirés de l'Écriture.

» Voici les inscriptions qui furent tissées dans les tentures mêmes pour conserver le souvenir de ces événements :

URRE CAPTA PAKTEM AULjEORUM A PRiEDONIBUS DISTRACTORUM CONQLISITAM ANNAS MOMMORANCIUS GALLICJE MILITLE PRjEF. RESARCIENDAM ATQUE JULIO III P. M. RESTITUENDAM CURAVIT. 1553.

MAGNi RAPHAELIS SANCTIl URBINAT1S PICTURAS TEXTIS AUL^EIS EXPRESSAS JUBENTE LEONE X P. M. AD VATICAN! ORNAMENTUM PIUS VII P. M. SUMPTU NON EXIGUO REDEMPTAS ET 1NSTÂURATAS IN SPLENDIDIOREM LOCIM ART1UM COMMODITATI COLLOCANDAS MANDA VIT A. M.DCCG.XIV.

» La Pêche miraculeuse est le premier de ces beaux ouvrages qui s'offre aux regards , et personne en le voyant ne songe aux critiques misérables dont il fut l'objet. Les barques sont trop petites, sans doute, et hors de proportion avec les figures qu'elles portent et avec les oiseaux, un peu fantastiques, du premier plan. Mais qu'importe l'exacte imitation de la nature dans une scène aussi merveilleuse, où le détail est dominé par la grandeur du symbole ? Tout le monde comprend qu'il ne s'agit pas ici d'une pêche ordinaire ; que les disciples de Jésus- Christ sont des 'pêcheurs d'hommes, et que c'est l'humanité même qu'ils vont retirer du fond de l'abîme.

» On connaît le fameux Massacre des Innocents, gravé par Marc-Antoine , d'après Raphaël. Le grand peintre a su traiter de nouveau et jusqu'à trois fois, ce pathétique sujet, sans tomber dans les redites. L'étroitesse de la tapisserie l'obligeant d'élever son point de vue et de superposer les acteurs et les épisodes de son drame , il a su tirer de cette difficulté même d'autres manières d'être sublime. C'est là qu'on voit une mère qui contemple son enfant mort , avec une douleur calme 4 concentrée et muette, dont l'expression laisse dans l'âme un ineffaçable souvenir.

» La Guérison du Boiteux est une composition qui saisit par l'imprévu de l'arrangement aussi bien que par l'énergie des contrastes que présentent les nobles figures des apôtres guérisseurs, avec l'horrible laideur des estropiés à guérir. Elle se trouve divisée en compartiments égaux par des colonnes torses cannelées

et à rinceaux dorés, imitées de celles qui sont aux reliques de Saint-Pierre, et qui passent pour venir du temple même de Jérusalem. Il semble que Raphaël ait voulu cette fois céder quelque chose à l'art du tisseur, qui triomphe surtout dans la richesse des ornements et dans leur éclat.

» La sixième tapisserie représente St-Paul et Silas délivrés de prison par un géant qui personnifie le tremblement de terre, et qui a donné son nom au sujet.

» La septième a été brûlée dans le bas : c'est Elymas rendu aveugle. On a vanté beaucoup , et on ne saurait trop vanter la solennelle symétrie de ce tableau, le geste fier de saint Paul, l'expressive pantomime de l'aveugle qui marche à talons , et l'étonnement des spectateurs et du proconsul Sergius , qui sont frappés de lumière au moment même où l'enchanteur est frappé d'aveuglement.

» Un volume entier suffirait à peine à la description de ces grands morceaux, dont quelques-uns, du reste, ne furent peut-être pas composés par Raphaël. La Conversion de St-Paul, sur la route de Damas, la Descente du St-Esprit, une allégorie de la Religion et la Mort de St-E tienne , sont les sujets des huitième, neuvième, onzième et douzième tapisseries.

» La dixième est La Résurrection. Le Ciel est pur comme au premier jour du printemps. Des fleurs émaillent les champs , et les arbustes se parent de feuilles; l'herbe croît au bord du Sépulchre, d'où l'on voit sortir le Christ portant sa croix. Les soldats épouvantés s'enfuient ou se renversent les uns sur les au-

très. Dans l'éloignement cheminent les trois Maries, qui, ne sachant encore rien du mystère, se sont mises en route à la première aurore pour venir au tombeau.

» Devant la treizième, il y a toujours une foule de curieux attirés par la variété des ornements , le brillant des étoffes et l'étalage du luxe asiatique. On est ébloui de cette pompe des Trois Mages , qui traînent après eux une longue suite de serviteurs, de chevaux, de chameaux et d'éléphants. A droite , sur le col de l'habit d'un personnage, se lisent ces mots ainsi écrits: Pensse à la fin.

» Nous ne voulons passer sous silence ni Y Ascension de Jésus-Christ , ni Y Adoration des Bergers, où le tisseur n'a pas rendu la lumière surnaturelle émanée de l'enfant, ni le Noli me tangere, ni les compositions où Raphaël a peint Jésus présenté au Temple , le Repas d'Emmaûs , et le Pasce oves meas. Toutes sont belles; mais le plus parfait de tous ces chefs-d'œuvre, est peut-être le St-Panl dans l'Aréopage, que Marc- Antoine a gravé d'après un dessin du maître, fait à la plume. Des cyniques , des stoïciens , des sophistes , toutes les sectes de la phiiosophie antique se trouvent en présence de l'éloquent apôtre. Cette scène majestueuse se termine par la vue d'un temple rond , le même que le Bramante éleva sur le Janicule. Ainsi Athènes est sur le devant, et Rome dans le lointain.

j> Le mâle burin de Gérard Audran nous dispense de décrire le Saint-Paul et Saint-Barnabé dans la ville de Lystres, où le génie de Raphaël s'est montré si clair et si souple. Mais il faut dire un mot de la Mort d'A-

nanie , dont le carton est tout entier de la main du grand peintre. Les apôtres y apparaissent comme des hommes grossiers , revêtus cependant d'une autorité divine ; leur tribunal est pauvre et simple comme eux. Ananie est frappé de mort par un arrêt du Ciel , que saint Pierre a prononcé avec la puissance et le calme du Souverain juge qu'il représente. Le spectateur est fortement saisi lui-même de l'effroi qu'inspire ce châtiment aux personnes qui entourent l'infidèle ainsi foudroyé.

» A ces vingt -deux morceaux , Grégoire XVI en joignit trois autres : le Calvaire et le Repos en Égypte d'après Van Eyck , et Lo Spasimo di Sicilia , d'après Raphaël, le même que Toschi a si bien gravé.

» Si admirables que soient les tapisseries, il faut bien avouer qu'elles doivent en partie leur célébrité aux cartons de Raphaël, dont les sept plus beaux ont été sauvés par un miracle du hasard, et sont aujourd'hui en Angleterre, au palais de Hampton-Court. Toutefois, leur ancienneté même est à nos yeux un intérêt de plus, et, en dépit des progrès de l'art, on peut douter si des tapisseries modernes rendraient mieux le puissant caractère de ces compositions de Raphaël, leur style grandiose, leur rude élégance. »

Sept des cartons qui ont servi à la confection des tapisseries du Vatican, ont été sauvés, on vient de le voir. Voici comment le Guide Anglais du château de Hampton-Court raconte ce fait. Nous traduisons librement son texte et nous donnons ensuite le texte luimême.

« Il est regrettable que ces œuvres glorieuses aient enduré de véritables et sérieux dommages. Cependant, quand on considère le danger auquel elles ont été exposées depuis l'instant où elles sont sorties des mains du grand peintre , on s'étonne de voir qu'elles ne se trouvent pas dans une condition bien pire encore. Lorsque ces cartons furent envoyés à Arras pour qu'ils servissent à faire des tapisseries , les ouvriers commencèrent la destruction en les coupant perpendiculairement en six ou sept morceaux , afin de les rendre plus propres à leur servir de modèles. Plus tard , pendant qu'on admirait les tapisseries à Rome, les cartons eux-mêmes restèrent durant un siècle entier, dans un oubli complet à Arras. On dit même qu'ils furent relégués dans une cave. Rubens, qui en connaissait la valeur, finit par appeler là-dessus l'attention de Charles Ier , mais alors que déjà il ne fut plus possible que d'en retrouver sept, en divers morceaux. Les autres , à ce qu'il paraît , avaient été mis en pièces, déchirés, et quelques misérables fragments parvinrent seulement à revenir à la lumière. Charles Ier acheta donc les sept qui restaient , en partie , on le suppose, avec l'intention de les faire servir à confectionner des tapisseries. Quoiqu'il en soit de cette intention supposée , il est certain qu'on les traita avec beaucoup de rudesse et fort peu de soins jusqu'à Guillaume III , qui le premier prit la précaution de faire joindre les pièces ensemble et de les adapter à de larges châssis, pour les préserver d'une destruction graduelle et rendre possible au publie la jouissance

de ces merveilles. Il les fit poser dans la galerie où on les voit aujourd'hui, et qui a été bâtie tout exprès pour les recevoir.

Ce passage est assez important au point de vue de l'histoire d'Arras pour que nous le donnions ici dans la langue originale, afin que l'on puisse bien constater l'opinion des Anglais sur la provenance de ce véritable trésor. Apparemment ils savent comment et dansquelles circonstances ils sont arrivés à la possession de ces œuvres d'art.

« It is to be regretted that thèse glorious works have, in part, sustained very serious damage. Considering , however , the dangers to which they have been exposed since they were painted, it is a matter of wonder that they are not in a far worse condition than they really are. When they were sent to Arras in order that tapestries might be worked from them , the weavers began the destruction of the cartoons by cutting each of them perpendiculary intô six or seven slips, in order to work more conveniently after them. While the tapestries were admired at Rome, the cartoons themselves remained for a whole century in total oblivion at Arras , and it is said were deposited in a cellar. Rubens, who knew their value, at length called the attention of Charles I to them, when seven were to be found in such slips. The others appear to have been torn to pièces in that state, for only some misérable fragments of them have ever corne to light. Charles I bought thèse seven , partly, it is supposed, with the intention of having tapestry woven after

them. However that may have been, it is certain that they were roughly treated until William III first took the précaution of having the slips joined together, and put in stretching frames , to rescue them from graduai destruction, and to enable the public to enjoy them in the présent gallery, which he built for them.»

( A summers day al Hampton-Conrt By Edward

Jesse.... Fourth édition, London, John Murray, 4861,.. pp. 142-148.)

Les sept cartons conservés à Hampton - Court sont ceux qui suivent : 1° La mort d'Ananie; 2° Elymas le magicien frappé de mort ; 3° le Boiteux guéri par Saint- Pierre et Saint-Jean; 4° la Pêche miraculeuse; 5° Saint-Paul et Saint-Barnabé à Lystre ; 6° Saint-Paul prêchant à Athènes; 7° le Pasce oves meas. Nous les avons désignés ici dans Tordre où ils sont placés à Hampton -Cour L

« Ils sont bien tenus, écrivait le comte de Gaylus, en 1722, je ne les croyais pas si bien conservés. »

M. L. Viardot, dans son livre sur les Musées d'Angleterre (3e édition , 1860), après avoir raconté en substance ce que nous venons de dire , ajoute ces détails qui donnent une idée fort exacte de ces admirables œuvres d'art :

« Ces cartons de Raphaël ne sont point, comme les cartons ordinaires, de simples dessins au crayon noir sur du papier gris ou blanc. Pour servir de modèles à des tapisseries , et non pas seulement de préparation à des tableaux, ils devaient être coloriés. Aussi sont-ce de véritables peintures à la détrempe , les-

quelles , placées dans les boiseries qui couvrent les murailles, font précisément l'effet de peintures à fresque. Le nom de cartons n'en donne qu'une idée fort incomplète.

» Ces grandes compositions.... tracées dans la dernière époque de la vie de leur auteur , lorsque Raphaël, grandissant toujours, avait atteint l'extrême

élévation du génie et du talent semblent aussi

l'extrême expression de la grande peinture monumentale. »

Nous retrouvons ces mêmes compositions de Raphaël dans deux autres villes de l'Europe , à Dresde et a Berlin , et là nous les trouvons sous une forme semblable à celle du Vatican , c'est-à-dire en tapisseries d'Arras. C'est le guide le plus récent de la manufacture des tapisseries des Gobelins (Paris, 1861) qui nous en avertit dans une note de la page 43, et M. L. Yiardot nous en donne la description dans son livre sur les Musées d'Allemagne (3° édition , 1860). Cette description est d'accord avec ce que nous en ont dit plusieurs voyageurs instruits qui ont pu les admirer*.

C'est dans la rotonde centrale, appelée salle de la Coupole, que sont placées douze grandes tapisseries d'Arras. Six d'entre elles sont faites d'après les cartons de Raphaël , dont voici les sujets : la Pêche miraculeuse; la Prédication de St-Paul à Athènes; le Sacrifice de Lystre; la Guêrison du Boiteux; St-Jean

* J'ai en particulier à remercier ici M. Louis de Clercq qui, le premier, a appelé mon atteniion sur ces tapisseries de Dresde , œuvres de nos artistes artésiens.

et le Magicien Elymas ; le Pasce oves meas. Les six autres ont été récemment retrouvées dans un gardemeuble du palais Brùlh. On les croit exécutées sur des cartons de Qui n tin Metzys. Elles sont très belles et fort riches ; For y brille, tandis qu'il n'y en a pas aux six tapisseries faites d'après Raphaël.

A Berlin , il y a neuf tapisseries d'après Raphaël. Sept sont la reproduction des cartons de Hampton- Court ; les deux autres sujets sont : le Martyre de saint Etienne et la Conversion de St-PauL Ces neuf tapisseries sont tissées avec mélange de fils d'or , comme celles du Vatican; elles sont entourées de riches encadrements et abritées de somptueux rideaux. Elles garnissent les parois de la vaste rotonde qui sépare le vestibule du Musée des salies de tableaux.

A ce sujet, M. Viardot se demande combien de fois les cartons de Raphaël ont été reproduits à Arras en tapisseries, « Personne ne sait au juste , dit-il, combien d'exemplaires de la série furent exécutés par la fabrique d' Arras. L'on a dit cinq ; mais j'en crois le nombre moins grand. Que seraient-ils devenus ? L'on ne détruit pas, l'on ne perd pas à la légère des tapisseries de Flandre faites sur des dessins de Raphaël. L'unique collection complète ( à peu près ) est celle du Vatican. » Il me semble que la réponse est malheureusement facile. Nous avons vu plus haut qu'on a détruit , qu'on a perdu à la légère une très-grande partie des cartons de Raphaël. Les tapisseries les plus précieuses ont 'été long-temps négligées et oubliées; on eh retrouve aujourd'hui de toutes parts, et la seule

ville de Reims en est un dépôt et comme une mine d'une incomparable richesse. Peut-être les autres tapisseries faites à Arras sur les cartons du grand maître se retrouveront-elles un jour.

Ce n'est pas à Arras seulement que Ton reproduisit ces célèbres cartons. Beauvais peut aujourd'hui encore les montrer exécutés en tapisseries au XVIIe siècle. Ces tapisseries de la cathédrale de Beauvais , faites à Beauvais même, sont la reproduction des sept cartons de Hampton-Court , plus un huitième sujet, que Ton a ajouté pour avoir une symétrie plus grande : saint Paul terrassé sur le chemin de Damas.

M. l'abbé Barraud en a donné une excellente description dans le 2e volume des Mémoires de la Société Académique de VOise.

La manufacture des Gobelins a plusieurs fois travaillé d'après ces mêmes cartons ; il y a dix ans, on y était encore occupé à reproduire la Pêche miraculeuse et le Sacrifice de Lystre. M. Lacordaire dit à ce sujet (p. 198 de l'ouvrage cité déjà) : « Le coloris de ces copies , exécutées d'après des tapisseries déjà vieilles de plus de cent ans , diffère essentiellement de celui des modèles primitifs, ou cartons, composés, au nombre de vingt-cinq, par ordre de Léon X, traduits librement par les tapissiers d' Arras, dans la première moitié du XVIe siècle, et conservés, au nombre de sept seulement, au château de Hampton-Court. »

Plusieurs fois on a attribué les tapisseries faites sur les cartons de Raphaël , à d'autres manufactures qu'à celles d'Arras. On s'appuyait surtout sur l'idée très-

fausse que la fabrication des tapisseries aurait été complètement détruite à Arras par Louis XL Nous venons de voir le contraire établi d'une manière évidente et à l'aide de documents contemporains. Voici un nouveau document qui nous est communiqué avec beaucoup d'obligeance par un homme qui a tout spécialement étudié ces matières*, et qui, une fois de plus , démontre la vérité de notre thèse. Il s'agit ici d'un fait qui se passe en plein milieu du XVIe siècle, en 1543.

« En 1543, Charles-Quint étant toujours en guerre avec François 1er, des lettres de sauf-conduit sont accordées , le 15 juillet, à Éloi et Bonaventure Gontyer , marchands d'Arras , pour pouvoir faire passer en pays ennemi, entre autres choses, cent paquets de tapisseries. Pareilles lettres sont délivrées, le 22 août, à Jean et Gérard Hertin, et Pierre Vignon, marchands de la même ville , aussi pour l'expédition en France de cent paquets de tapisseries. »

Le Musée de Cluny, à lui seul, renferme une quantité considérable de tapisseries d'Arras , de cette époque. Voici celles qu'on nous a montrées comme étant du XVIe siècle, et d'Arras, dans la dernière visite que nous avons faite à ce magnifique établissement :

L'Apparition de la Ste-Vierge, n° 1690 du Catalogue, et le numéro suivant, Espoir en la bonté de Dieu ;

Toute la série des tapisseries contenant l'histoire de David et de Bethsabée, du n° 1692 au n° 1701 ;

* M. Alexandre Pinchart , auteur d'un Mémoire sur les tapisseries de Flandre, couronné par l'Académie royale de Belgique.

Le n° 1702, scènes diverses de la vie de Jésus- Christ, la Nativité, l'Adoration des Bergers et celle des Mages, Jésus au Jardin des Olives, la Descente de Croix et la Mater Dolorosa;

Les nos 2406 à 2411 , scènes de chasse et d'intérieur ;

2412, figure de N.-S. ; 2414, les Plaisirs de la Campagne;

2415, tapisserie à figures, donnée en 1848 par le Ministre de l'Instruction publique ;

Les Batailles de la Guerre des Protestants , 3246 à

C'est, on le voit, un assez bel ensemble de tentures d'Arras, et du XVIe siècle, et quand même deux ou trois de ces pièces pourraient être revendiquées par d'autres villes de Flandre, il en resterait encore beaucoup pour contribuer à la gloire de notre cité.

La ville d'Arras et les environs en possèdent encore de cette époque et de fort remarquables. L'une d'elles, provenant de l'ancienne abbaye de Marœuil , fait aujourd'hui partie de ma collection d'objets d'art religieux. Elle représente le fait si connu de Judith qui vient de trancher la tête d'Holopherne. L'attitude de Judith et l'expression de reconnaissance avec laquelle sa suivante lève les yeux au ciel , sont d'une grande beauté. Cette tenture est en laine et soie et dans un bon état de conservation.

Une autre , plus remarquable encore par le sujet spécial qu'elle représente , se trouve à Douai , dans une famille originaire d'Arras (Madame Maroniez, rue

d'Arras), et toujours elle a appartenu à cette famille* La description que nous allons en donner ici sera comme l'épilogue de ce long travail.

En effet , ce sont les malheurs de la Flandre , ou plutôt de tous les Pays-Bas, qui sont retracés ici sous le voile d'une allégorie pleine d'animation. Ceci se passe à la fin du XVIe siècle, peu de temps avant cette époque funeste qui vit tomber notre grande industrie artésienne. La date de 1597 est nettement tissée au milieu de cette oeuvre à la fois artistique et historique.

Une femme toute éplorée est assise au centre de ce tableau. Assaillie à la fois par quatre hommes armés et en fureur, elle est à demi renversée, dans l'attitude de la plus vive désolation. Cette femme représente les Pays-Bas, Il n'y a pas à s'y méprendre, ce nom est écrit en toutes lettres près de son pied droit; les écussons de ses dix-sept provinces sont d'ailleurs suspendus en longue ligne au-dessus de sa tête, protégés par la Fidélité, qui sort des nues, mais assaillis par l'Envie, aux traits ignobles, et par la Diffidence, qui s'éloigne en lançant des menaces. A droite et à gauche, au-dessous de ces deux emblèmes des passions dévastatrices, vous en voyez deux autres qui achèvent de vous donner l'explication de tous ces malheurs. C'est l'ambition, avec son sceptre , sa couronne , ses magnificences inutiles ; c'est l'avarice qui jette pêle-mêle dans ses coffres des vases précieux, de l'argent et de l'or. Au loin l'incendie brille, les ruines s'amoncèlent. Les quatre hommes qui tourmentent

les Pays-Bas éplorés sont fort reconnaissables à leur costume et à leurs emblèmes. D'ailleurs une longue inscription achève de nous donner la clef de toute cette vive allégorie :

L'Espagnol, le Franchois et l'Anglois et les miens 0 pauvre Païs-Bas, ont ravi de mes biens Superbe, ambicieu, hérétique et avares, Et les ( vaines riches ? ) et les despouilles rares,

Et de tout poinct gaslé

Ce quavoie de beauté.

On le voit, cette tapisserie peut servir d'épilogue à notre travail. Elle marque une époque de ruines , de deuil , de misères de tout genre , et pourtant notre industrie artésienne devait persévérer un demi-siècle encore, ou peu s'en faut, dans ces glorieuses traditions des âges anciens.

En effet, lors du siège d'Arras par les Français, en 1640, il y avait encore 1500 métiers dans la ville; ce siège les réduisit à sept ou huit ! Ces chiffres se trouvent dans plusieurs pièces officielles, notamment dans une ordonnance royale en date du 7 avril 1665, et que nous aurons occasion de citer bientôt. C'est donc à ce siège qu'il faut fixer la destruction de nos fabriques de tapisseries , qui essayèrent plusieurs fois de se relever, mais qui ne purent jamais sérieusement y parvenir.

Page 1