‹ Les Tapisseries d'ArrasChapitre 18 sur 18 · D'ARTOIS · texte numérisé non relu

D'ARTOIS

Par M. Harduin, Secrétaire perpétuel de la Société littéraire d'Ârras \

Il (Louis XI) passa dans Arras, à différentes reprises, une bonne partie de l'année 1417 , et s'y trouva le premier juillet , à l'arrivée du roi de Portugal, qu'il alla attendre à la porte de Méaidens. Les maïeuret eschevins complimentèrent ce prince étranger, et lui présentèrent les vins de la ville, à l'abbaye de St-Vaast, où il fut logé. On ordonna de sonner les cloches et d'allumer des feux de joie dans toutes les rues, tant pour le passage du roi de Portugal, qu'à cause d'une victoire remportée par les François, entre Tournay et Oudenarde , sur un corps de Flamands , commandé par Adolphe , duc de Gueldres, qui perdit la vie dans ce combat.

Ce fut aussi dans la Cité d'Arras que Louis XI conclut , vers le même temps, avec les ambassadeurs du duc de Bretagne, un traité de paix, qui fut porté le 2 août à l'hôtel-de-ville, par le greffier du Parlement, et publié solennellement à la Maison-Rouge , par le prévôt des maréchaux. ( Mémoires , etc. de M. Harduin, pp. 150 et 151).

* Arras, chez Michel Nicolas, 1763. — 1 vol. in-12.

Ce monarque s'y trouvait encore le 16 mai, jour de la Fête-Dieu, et il assista, avec un flambeau, à une procession générale qui se fit dans la ville et dans la Cité. C'étaient des seigneurs de la cour qui tenaient le dais : un grand nombre d'archers de la garde portaient aussi des flambeaux. Les eschevins de la ville , sans doute pour se montrer bons François dans cette solennité, avaient fait ajouter des liserés de soie blanche aux ceintures de leurs robes, flbid. p. 153).

Louis XI sut que des Arrageois avaient contribué à faire échouer l'entreprise de ses troupes ; il en ressentit la plus vive colère ; et ce fut alors que confondant l'innocent avec le coupable, il chassa tous les habitans de la ville , et même ceux de la Cité , sans distinguer sexe , étal , ni condition. 11 marqua , pour les lieux de leur exil : Paris, Rouen et Tours, et fit venir, pour les remplacer, une colonie françoise. Les compagnies bourgeoises d'archers et d'arbalétriers demeurèrent à Arras quelque temps de plus que les autres citoyens, mais elles furent aussi bannies avant la fin de l'année 1479. Il n'y eut pas jusqu'aux religieux de St-Vaast, qui subirent l'effet de cette fatale proscription. Charles do Bourbon, archevêque de Lyon, avait été gratifié de leur abbaye. Voyant que ces religieux blâmaient ses maximes et ses mœurs corrompues , et fâché qu'ils se refusassent de lui obéir aveuglément, il obtint un ordre pour les faire sortir du monastère , où il appela des moines d'un caractère plus conforme au sien , et qui lui permirent de dissiper à son gré les revenus de la maison.

Il y a bien peu d'historiens qui ne se soient trompés sur la cause particulière , et sur l'époque de cette révolution. On croit généralement qu'elle suivit de fort près le siège d'Arras ; mais les archives de la ville fournissent mille preuves du contraire. Il suffira de joindre ici les plus frappantes à celles qui résultent des faits déjà rapportés dans ce mémoire.

Le 12 juin 1479 , cinq jours seulement avant l'expédition de Douai, le seigneur de Baudricourt, alors lieutenant- général en Artois , exempta pour un an les habitans d'Arras du service de

guerre, en considération de toutes les charges qu'ils avaient supportées.

D'ailleurs les registres de la ville , qui ne contiennent aucune mention des faits arrivés durant l'exil des Arrageois, ne sont interrompus qu'après un acte du 14 juillet 1479. On n'y trouve point de nominations d'échevins pour cette année : on y voit au contraire que le magistrat fut renouvelé les deux années précédentes, selon l'usage et dans la forme ordinaire ; et ceux qu'on élut , pour composer ce corps , furent certainement tirés d'entre les anciens habitans ; la plupart même avaient déjà exercé l'échevinage avant la mort du duc de Bourgogne.

Une preuve non moins convaincante se trouve dans les lettres patentes émanées du roi Charles VIII , fils de Louis XI , et dont je parlerai plus amplement par la suite. Ce prince y dit expressément que les habitants d'Arras furent bannis environ deux ans après qu'ils eurent fait pleine et entière obéissance au roi son père. C'en est sans doute assez, pour démontrer le petit anachronisme où sont tombés presque tous les auteurs qui ont traité ce point d'histoire.

(Ibid. pp. 156-159).

Il parut, au mois de juillet 1481 , une charlre ou édit du roi, qui mit le comble au châtiment des Arrageois, Ce monarque y déclare que sa volonté est d'abolir entièrement le nom d'Arras, et défend, sous peine de punition exemplaire, que cette ville soit jamais ainsi appelée , de bouche ni par écrit. Franchise fut le nouveau nom qu'il lui imposa ; non pour exprimer le caractère sincère et naïf des anciens habitants , puisqu'il les avait déjà expulsés de leur patrie. Ce mot ne signifiait pas non plus ville françotse , comme divers auteurs se le sont imaginé. Le roi dit lui-même dans sa chartre, qu'il donne à cette ville et à la Cité le nom de Franchise, afin qu'on se souvienne à jamais des grandes franchises et libertés qu'il accorde aux nouveaux citoyens; ce qui introduisit les termes de civitas libertinensis , ecclesia , episcopus , officialis libertinensis , qu'on lit dans un arrêt rendu au Parlement de Paris, en 1482.

En effet, non content de confirmer, en faveur de la colonie françoise , tous les privilèges octroyés à la ville par les rois ses prédécesseurs, Louis XI en ajouta une infinité d'autres , pour exciter les François à y venir habiter volontairement. Je dis volontairement, car l'édit fait connaître que bien des personnes y avaient été forcées. Aussitôt que le roi eut résolu de chasser les habitans, il avait fait tenir à Paris , à Rouen , à Lyon , à Tours et en d'autres ailles de France, des assemblées , où les officiers de ces villes élurent un certain nombre de marchands et d'artisans , qu'ils envoyèrent à Arras. Des commissaires du roi les y recevaient avec quelques formalités, et leur distribuaient des maisons proportionnées à leur état.

Plusieurs négociants ainsi nommés , malgré eux, pour servir au repeuplement de cette ville , s'en dispensèrent avec beaucoup de peine. Les uns furent obligés d'alléguer leur âge , ou de prétexter des maladies : les autres donnèrent ou prêtèrent des sommes d'argent à quelques-uns de leurs compatriotes , pour les engager à partir en leur place. Un article de l'édit de 1481 annulle toutes les promesses et les obligations contractées par les nouveaux habitans pour ces sortes de prêts , eu égard aux dépenses et aux embarras qu'ils avaient essuyés, pour former leur établissement à Franchise.

L'édit contient divers règlemens pour la police de la ville. Le roi y change la manière ordinaire d'y nommer les maire et échevins , et donne à ceux qu'il avait déjà pourvus de ces emplois , ou qui devaient l'être par la suite, le privilège de noblesse tant pour eux que pour leur postérité masculine et féminine : il les exempte du droit de franc-fief ou de nouvel-acquêt; il les rend habiles à recevoir l'ordre de chevalerie, quand bon leur semblera, et leur permet de commercer , même en détail , sans déroger à leur annoblissement.

Ce prince témoigne par son édit un grand désir de voir refleurir à Franchise les manufactures de tapisseries , de draps et autres étoffes de laine, et il confère à ces fabriques toutes les immunités et prérogatives dont jouissaient celles de Normandie. (Ibid. 160- 164.)

L'indigence, l'impéritie, ou la mauvaise conduite d'un grand nombre des nouveaux habitants ayant mal répondu aux vues de Louis XI , il avait exigé , dès l'année 1480 , que les villes d'où ils étaient sortis payassent des sommes considérables pour l'accroissement et la prospérité de la colonie ; mais la continuation de la guerre et deux ans de stérilité, rendirent encore ces secours insuffisans. Le roi piqué de voir la ville toujours sans commerce et dépourvue d'habitans, ordonna , par des lettres patentes du 17 octobre 1482 , que sur le prix de chaque muid de sel qui serait vendu pendant cinq ans dans les greniers du Languedoc, de la Normandie et des lieux situés le long des rivières de Seine et d'Yonne, il serait pris soixante sols tournois, pour subvenir aux besoins des ville et cité de Franchise. Jean Briçonnet, dit le Patron, commis au recouvrement de ces derniers , fut chargé d'en faire l'emploi , sur les ordonnances des gouverneur, maire et échevins. Une partie du produit de l'octroi devait être distribué avec économie aux marchands et aux ouvriers françois déjà résidans à Franchise , ou à ceux qui viendraient encore s'y établir. Les villes de Tours , Orléans , Joigny , Soissons et Harfleur , avaient eu ordre d'élire sept bons marchands , pour contribuer à repeupler Arras , et de payer à chacun d'eux cinq cens écus d'or. Ces taxes n'étant pas entièrement acquittées, le roi assigna ce qui en restait dû sur l'octroi du sel , qui fut aussi destiné à dédommager Etienne Oursin , alors échevin de Franchise, d'une grande quantité de garance et d'autres marchandises, qu'il avait perdues à Condé, par un effet de son zèle pour le service du roi. Outre ces dépenses , il s'agissait de réparer les fortifications de la ville et de la Cité , de rétablir une multitude de maisons presque ruinées , de mettre les bras du Crinchon * qui traversent la ville , en état de servir aux manufactures. L'octro devait encore y fournir , de même qu'aux gages de différents officiers, et à plusieurs autres objets ; mais par la suite des événements,

* Les eaux de cette petite rivière ont toujours été reconnues excellentes pour les teintures , qui rendirent les étoffes des Atrébates si célèbres dans l'ancienne Rome.

les lettres-patentes dont je donne le précis n'eurent que très - peu d'exécution. (Ibid. pp. 166-168).

Louis XI étant mort le 30 août de la même année \ Charles VIII, son fils, n'oublia point la promesse faite aux Arrageois par le traité dont je viens de parler. Il signa, le 13 janvier 1484-, des lettrespatentes qui permirent aux anciens habitants d'Arras d'y revenir, et de réclamer leurs biens immeubles en l'état où ils les trouveraient. Ces lettres veulent qu'on fasse revivre la police et la forme d'administration qui s'observaient avant les troubles, et suppriment entièrement les nouvelles lois établies durant l'exil. Le roi donne aux marchands et artisans françois le choix de quitter Arras ou d'y rester, mais sans pouvoir retenir les maisons qu'ils occupaient, qu'en les prenant à loyer et de concert avec les vrais propriétaires.

Antoine de Crèvecœur, seigneur de Thiennes, sénéchal d'Artois et gouverneur d' Arras, fut envoyé par le roi pour faire exécuter ses lettres-patentes avec toute la solennité que demandait un tel événement. Dès l'instant de son arrivée, Pierre de Ranchicourt, évêque d'Arras, suivi de quelques membres des trois Etats, vint le prier de remplir incessamment l'importante commission dont il était chargé. Ce seigneur fit appeler à l'hôtel-de-ville tous les marchands et les ouvriers françois domiciliés à Arras, leur notifia les ordres du souverain, et ne leur donna que huit jours pour y satisfaire volontairement, avec menace de les y contraindre après ce

* Ce prince, en qui beaucoup d'actions blâmables n'excluaient point de fréquentes œuvres de piété, avait enrichi le maître-autel de la cathédrale d'Arras de six colonnes ou piliers d'argent, et d'un tabernacle mobile qu'on voit encore suspendu au-dessus de cet autel. Il donna à la même église une Vierge d'argent, pesant deux cent cinquante marcs. Par une de ces singularités qu'il affectait de mettre jusque dans ses dévotions, il envoya aux Dominicains d'Arras un cierge de cent cinquanle-deux livres, qui faisait le juste poids de son corps, pour être allumé devant l'autel de la Vierge. Il fit aussi présent d'un calice d'or pur à l'église paroissiale de la ville de St-Pol.

délai. Il fit ensuite publier les lettres-patentes aux carrefours de la ville et de la Cité. Le 4 mai, i! élut douze échevins parmi les anciens habitants : le conseiller pensionnaire. le procureur de ville et l'argentier furent aussi changés ; les autres charges municipales dont le Magistrat avait la faculté de disposer, furent pareillement ôtées à ceux qui en étaient pourvus, et on les rendit aux personnes qui les exerçaient avant le bannissement. Ceux d'entre eux qui étaient morts pendant la nouvelle administration, furent remplacés par le gouverneur, avec le consentement des échevins. Enfin, tout rentra dans l'ordre ancien, et il ne resta presque aucune trace de la sévérité de Louis XI. (Ibicl. pp. 176-179).

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