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CHAPITRE VI

LES TAPISSERIES fi' AURAS SOUS LES DUCS DE BOURGOGNE.

L'époque la plus brillante pour l'œuvre ou les tapisseries cTArras fut celle qui vit en nos contrées des Pays-Bas les magnificences de la Maison de Bourgogne. C'est une période de près de cent ans, pendant lesquels l'histoire n'a pour ainsi dire à enregistrer que des merveilles, au point de vue qui nous occupe ici. Les comptes de cette Maison, les histoires diverses qui en ont raconté les hauts faits, d'autres sources contemporaines ou plus récentes, tout se presse, tout concourt pour nous fournir les documents les plus précis, les plus détaillés. Comment être complet dans une telle abondance de notes, de renseignements, de descriptions qui se présentent partout, qui viennent de tous les pays? Car alors, plus que jamais, Arras fournit à l'Europe entière ses ornements de haut luxe, et soit par les présents des souverains, soit par des acquisitions directes, les châteaux comme les églises viennent à l'envi s'y approvisionner. C'est une activité, c'est une ardeur de travail, c'est une élévation de population dont la ville actuelle est loin de nous

donner l'idée. Peintres et dessinateurs, haut-lisseurs et tailleurs d'images, brodeurs et fabricants d'étoffes précieuses, artistes et poètes, tout ce qui cultive l'art dans ses diverses formes s'est rencontré à la fois dans les murs d'Arras, ou dans ses environs immédiats. Donnons au moins la liste de quelques-uns des chefsd'œuvre sortis de leurs mains habiles, et essayons de les décrire brièvement : il faudrait des volumes pour les décrire tous.

Dans le tome Ier de son Histoire des ducs de Bourgogne, M. de Barante (p. 353 et 354) parle ainsi des générosités et du luxe de Philippe-le-Hardi , sous la date de 1387 :

* C'étaient, en toute occasion, des cadeaux et

étrennes magnifiques au roi, à la reine, au duc de Berri. Il leur donnait des diamants, des perles, des pièces d'orfèvrerie du plus beau travail, des draps d'or et d'argent. Sa propre famille et ses principaux serviteurs étaient aussi traités avec une magnificence sans exemple. Il meublait ses châteaux avec des draps et des tapis d'Arras plus beaux que tous ceux qu'on avait vus jusqu'alors.... »

Dans le 2e volume du même ouvrage i nous trouvons encore des renseignements précieux sur nos tapisseries: « Sa libéralité (c'est toujours du même prince qu'il est question), sa libéralité se fit voir aussi dans les présents qu'il donna au duc de Lancastre, au duc de Glocester et aux principaux envoyés anglais (1393). Ils consistèrent surtout en beaux tapis de Flandre, comme on en faisait alors seulement dans

les états du duc. Ils représentaient pour la plupart des histoires de la Bible à grands personnages; d'autres figuraient le roi Clovis ou Charlemagne avec les douze pairs de France. Il y en avait deux, dont l'un offrait l'image des sept vertus avec les sept rois ou empereurs vertueux ; l'autre, les sept vices avec les rois ou empereurs qui s'en étaient souillés. Tous ces ouvrages étaient rehaussés de bel or de Chiffre (Chypre).... » (P. 102 et 103).

L'année suivante, 1394, nous retrouvons la mention de dons analogues : « Déjà, selon sa coutume, il s'était fait précéder par de superbes présents qu'il avait envoyés au duc de Bretagne, et qui consistaient en vins de Bourgogne et en tapisseries de Flandre.... »

Enfin, deux ans après, en 1396, il s'agit de présents autrement sérieux et du rachat des prisonniers de Nicopolis. Ce fait de l'envoi de tapisseries d'Arras à Bajazet, dans cette circonstance solennelle, se trouve pour ainsi dire mentionné partout; le récit détaillé de M. de Barante le met dans tout son jour.

« On n'avait rien ménagé, dit-il, pour que les dons offerts à Bajazet pussent le disposer favorablement. On connaissait son goût pour la chasse à l'oiseau; on savait que, chaque année, le seigneur de Milan lui envoyait des faucons blancs de l'espèce nommée gerfaut. Tout rares qu'ils tussent, on se hâta de s'en procurer. On demanda au sire de Helly quelles choses pourraient plaire à ce roi barbare. Il conseilla de lui envoyer quelques-unes de ces belles tapisseries à personnages qu'on ne savait faire qu'à Arras. Pour les

étoffes d'or et de soie, e était à Damas qu'on les tissait, et il en avait plus que les ehrétiens. Le duc de Bourgogne acheta à Arras des tapis qui représentaient l'histoire du grand roi Alexandre. On y joignit des pièces du fameux écarlate de Bruxelles, de la fine toile de Rheims, de grands lévriers et dix chevaux superbes, avec des harnais resplendissants d'or et d'ivoire. On n'oublia pas d'ajouter des pièces d'orfèvrerie habilement, ciselées ... »

Le roi de Hongrie ne veut pas d'abord laisser passer les ambassadeurs qui portent les présents. Ce qui le frappe surtout, dans la richesse de ces offrandes, ce sont les tapisseries d'Arras. Il s'indigne de voir de tels objets entre les mains des infidèles, témoignage durable de la honte des chrétiens. « Je ne puis souffrir, s'écrie-t-il, que vous portiez de si beaux présents à ce chien de mécréant; cela le rendrait trop riche et trop content; il en tirerait une trop grande vanité et nous humilierait. Passe encore pour les oiseaux, ils seront bientôt envolés et perdus. Mais ces beaux tapis sont une chose qui resle ; l'Amoi abaquin pourra toujours les montrer, en disant : Voilà ce que le roi et les seigneurs de France m'ont envoyé. »

La cathédrale de Tournai possède encore aujourd'hui des tapisseries d'Arras qui ont été faites à celte époque, en 4402. Elles représentent divers faits de la vie de St-Piat et de St-Eleuthère. Le chanoine Toussaint Prier en fut le donateur, et dans le jeu de mots suivant qu'on lit sur ces tentures, on peut reconnaître le goût de l'époque :

Ces draps furent faicts et achevés En Arras par Pierot Frérés, L'an mil quatre cent et deux En décembre mois gracieux.

Veuillez à Dieu tous saints prier Pour l'âme de Toussaint Prier.

Précisément à la même date, ou du moins à deux ans seulement de différence, en 1400, l'abbaye de St-Vaast s'enrichissait d'une manière analogue. Elle aussi voulait avoir, en tapisseries, l'histoire de son patron. Elle en ornait le chœur de l'église, et peutêtre ces tentures existent-elles encore quelque part. Elles existaient certainement encore au commencement du siècle dernier, époque de la rédaction définitive du Nécrologe de St-Vaast. Voici, en effet, ce que nous lisons à ce sujet à la page 84 de ce précieux manuscrit, conservé dans la bibliothèque de l'Evêché d'Arras :

« Egidius de Hees Atrebas..... et Vir sapiens

et discretus legitur 1400. — Comparât tapetes de

vitâ S11 Vedasti totum chorum ambientes, nune usquè appensos; item Ursos aeneos analogii, vas lustrale, etc.. »

Au 3e volume de Y Histoire des Ducs de Bourgogne, par M. deBarante (p. 144), sous la date de 1409, nous trouvons encore un renseignement très-important

Le duc de Bourgogne, Jean-sans-Peur, était à Paris.

<r Il s'occupa de fêtes et de réjouissances, comme

on faisait toujours lorsqu'on n'était pas en guerre. Le

Extrait du compte de Henry Luppin, receveur général, 1383-1385.

(Archives de Lille. )

13. — Dons fais pour une fois à Jaquemart Davion et Jehan Cosset, bourgeois d'Arras, pour draps de hauteliche XX francs.

23. — A Jehan Gosset, bourghois d'Arras, pour l'achat d'un drap de hauteliche, ouvré à or, de l'ystoire Saint Jehan, contenant XXX aunes de long que MS fist achater à luy la somme de VIIe francs.

24. — Pour un autre drap de hauteliche, ouvré à or, de l'ystoire des Yisches et Vertus, contenant XXVI aunes VIe francs.

Extrait du premier compte de Jaque Screghem, receveur général, 1385-1386.

(Archives de Lille.)

26. — A Jehan Deurdin, demourant à Parijs, lesquels MS lui devoit, de II tapis ouvrés à or, de la fachon d'Arras, dont il a en l'un de l'ystoire de la Pomé d'or et l'autre l'ystoire de Jourdain. IIm VeXX liv.

27. — A Michel Bernard, bourghois d'Arras, pour I drap de hauteliche de l'ystoire de la bataille de Rozebeg, contenant LVI aunes de long et VII aunes de largue, laquelle il a livré à Jehan Gambier, garde de la tapisserie de MS IIlm IIIe liv.

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