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CHAPITRE V

LES TAPISSERIES D?ARRAS, DU XIIe SIÈCLE A LA FIN DU XIVe.

Veut-on se faire une idée de ce qu'était au XIIe siècle la ville d'Arras? Qu'on écoute, un instant, un poète contemporain faisant la description des forces de Philippe d'Alsace, comte de Flandre, se préparant à faire la guerre au roi de France, Philippe-Auguste.

« La commune de Gand, fière de ses maisons ornées de tours, de ses trésors et de sa population, donne au comte, à ses propres frais, deux fois dix mille hommes habiles à manier les armes. Après elle, vient la commune d'Ypres, non moins renommée, dont le peuple est célèbre pour la teinture des laines et qui fournit deux légions à cette guerre exécrable. La puissante Arras, ville très-antique, remplie de richesses, avide de lucre et se complaisant dans le gain, envoie des secours au comte avec d'autant plus de zèle quelle est la capi^ taie et la principale ville de Flandre et le siège du Gouvernement; Arras, qui déjà obéissait à Comius lorsque Jules^César porta ses armes contre les peuples de la Gaule.

» Au milieu de tant de fracas, Bruges ne manqua pas non plus d'assister le comte de plusieurs milliers

d'hommes choisis enlre les plus vigoureux de ses enfants; Bruges, qui fabrique des houseaux pour couvrir les jambes des puissants seigneurs; Bruges, riche de ses grains, de ses prairies et du port qui l'avoisine. Dam aussi, ville funeste, Dam véritablement et de fait et de nom, Dam qui devait par la suite être fatale à nos vaisseaux, aida nos ennemis selon ses moyens.

» Après toutes ces cités, Lille déploie pareillement ses armes ennemies, et ce n'est pas pour envoyer à la guerre un petit nombre de phalanges; Lille, ville agréable, dont le peuple poursuit sans cesse la fortune; Lille, qui, se parant de ses marchands somptueux, fait briller dans les royaumes étrangers les étoffes qu'elle teint, et en rapporte les richesses dont elle s'enorgueillit..,.

» Le peuple qui révère St-Omer, lié aussi par serment à la cause du comte, lui donne également plusieurs milliers d'hommes, jeunes gens illustres par leur valeur. Hesdin, Gravelines, Bapaume et Douai, Douai, ville riche el puissante par ses armes, remplie de citoyens célèbres, envoyèrent chacune des bataillons armés. Leurs antiques querelles ne séparent plus les Isengrins et les Blavotins; les fureurs intestines qui les divisent et les déchirent tour à tour ne les empêchent pas de rester fidèles à leurs serments et de se précipiter à la guerre. Pour combattre les enfants de la France, ils sont heureux de suspendre leurs vieilles inimitiés.

» Mais pourquoi m'arrêter ainsi à désigner chaque ville par son nom? La Flandre entière lança sponta-

nément au combat ses belliqueux enfants ; car ils détestaient en secret les Français, et la récente colère du comte les avait indignés contre le roi. »

C'est un ennemi qui parle de la sorte et qui rend cette justice à la valeur et à la haute position des villes de la Flandre, et plus particulièrement à celle qui était alors leur capitale. C'est le chapelain de Philippe- Auguste, Guillaume le Breton, qui chanta en un poème de dix mille vers, plusieurs fois publié et fort remarquable en bien des endroits, les actions de son maître, après les avoir racontées dans une forme plus simple. On trouvera, aux pièces justificatives, un extrait de ce poème, la Philippide, correspondant à ce que nous venons d'en donner en français* Nous y avons même ajouté les quelques vers où se trouve une description générale du pays.

Arras était donc alors une ville de grande importance, la capitale d'un état assez considérable pour entreprendre une guerre sérieuse, un centre d'activité commerciale où les richesses venaient affluer de toutes parts. Le travail des tapisseries était-il dès lors au nombre de ceux auxquels s'employait cette grande activité? C'est un historien anglais, également contemporain, qui se chargera de répondre à cette question. C'est Henri de Huntingdon qui nous apprend que de son temps toutes les tapisseries importées en Angleterre venaient d Arras.

Le Cartulaire de St-Vaast, cité au chapitre III de ce travail, nous donne une réponse semblable, et le document relatif à l'abbaye de St-Alban , également

cité pour la fin du XIe siècle et le commencement du XIIe, vient encore à l'appui de cette vérité. Ce dernier fait du martyre de St-Alban, figuré alors sur une tapisserie, est aussi mentionné dans les Vitœ duorum Offarum qui se trouvent à la suite de YHisloria major de Matthieu Paris : «... Textum unum et dossale unum sive tapesium, in quo passio Sancti Albani figuratur. »

Le XIIIe siècle nous fournit aussi plusieurs renseignements. Un des plus connus et des plus intéressants, parce que nous le retrouvons à diverses époques, est celui qui est relatif aux tapisseries d'Arras pillées par les Tunisiens dans la tente de St-Louis. Ces tapisseries ont été reprises à Tunis même, par Charles-Quint, lors de son expédition en faveur de Muley-Assan ; elles ont toujours porté depuis lors le nom spécial de Tapisseries royales d'Espagne, et c'est dans les circonstances les plus solennelles qu'on les voit exposées.

C'est ainsi que nous lisons dans le Mercure françois, sous l'année 1623 (tome IX, p. 535), que « le 15 juin, jour de la Fête-Dieu, Sa Majesté Catholique voulant que le prince de Galles vît la beauté d'une procession du Saint-Sacrement et ce qu'il y avait de reliques, de richesses et de tapisseries excellentes à Madrid, ordonna qu'elle se fît la plus grande et la plus belle que l'on eût jamais vue en Espagne. Dans cette cir^ constance, les tapisseries royales de la guerre de Tunis et de la Goulette, et celles d'Abraham et de Noé furent tendues devant le palais du roi. »

L'historien hollandais Fr. Yerhaer (Harseus), remarquable par son exactitude, a consigné la circonstance

dont nous venons de parler dans son récit de la prise de la Goulette et de Tunis. Après avoir raconté le fait principal, l'aide donnée par les esclaves chrétiens et l'entrée de l'Empereur dans la ville, il ajoute : « Reperta sunt in arce Tunetana tormenta omnis generis complura, ientoria eximii operis, arma varia, erepta etiam Francis infidelici expeditione régis Ludovici Sancti. » (T. II, p. 601. Ann duc. Brabant. seu totius Belgii — Anvers, 1623, in-folio). Ce fait a d'ailleurs été plusieurs fois mentionné et ne saurait faire l'objet du moindre doute.

C'est au même siècle (1265) que se rapporte la chaleureuse apostrophe adressée à l'Angleterre par Matthieu de Westminster : « 0 Anglia ! naves Tharsis, etc., » déjà citée plus haut dans le chapitre IV. « Tibi de tua materia vestes pretiosas, tua textrix, Flandria texuit, » ajoute-t-il, et ce qui se passera dans la première moitié du XIVe siècle prouvera combien cette parole était juste.

En effet, pour répondre aux mesures rigoureuses et souverainement imprudentes prises par le comte de Flandre, Louis de Nevers ou de Créci, que Philippe de Valois venait de réintégrer dans ses états en gagnant pour lui la bataille de Cassel, Edouard III, roi d'Angleterre, défend à ses sujets d'envoyer des laines en Flandre, et il interdit également l'entrée dans ses états de tous les produits flamands, draperies et tapisseries. Aussitôt c'est une série d'interminables malheurs qui viennent accabler nos contrées. L'histoire en serait longue à raconter; d'autres d'ailleurs

l'ont déjà fait avec tous les développements qu'elle peut comporter. Le manque de matières premières arrêtant la fabrication, une multitude d'artisans, tondeurs, foulons, tisserands, se trouvèrent sans pain. Beaucoup émigrèrent, poussés par la famine, et de ce nombre furent des haut-lisseurs. M. Pérathon croit que c'est alors surtout que des ouvriers d'Arras allèrent, en grand nombre, s'établir dans la Marche; Aubusson peut ainsi être considéré comme une branche vigoureuse sortie du noble tronc artésien. D'autres contrées s'enrichirent aussi alors à nos dépens, et cette époque est une de celles où l'industrie d'Arras souffrit d'une manière cruelle, sans doute, mais pour se relever bientôt plus vive et plus florissante que jamais.

Nous ne redirons pas ici les longues agitations de cette époque, ni les actes de Jacques Van Artevelde, ni l'incapacité notoire du comte Louis de Nevers, cause principale de tous ces malheurs, ni les souffrances, les discordes intestines, en même temps que les guerres terribles entre la France et l'Angleterre. L'histoire des comtes de Flandre a été plusieurs fois écrite, et c'est là que l'on ira naturellement chercher le récit de ces faits. On comprendra alors facilement combien est juste cette réflexion par laquelle un des auteurs qui ont parlé de cette histoire (M. Ed. Le Glay), termine ces récits navrants : « Les laines anglaises, cette matière première de la première industrie flamande, ont fait répandre plus de sang que les questions purement politiques et sociales. »

Transportons-nous maintenant à Londres, après la funeste bataille de Poitiers, lorsque le vainqueur fait son entrée solennelle dans cette capitale, le 24< mai 1357, accompagné d'un prisonnier de guerre qui n'est autre que le roi de France, Sous le prétexte de faire honneur à ce dernier, on avait fait, sur les ordres d'Edouard III, des préparatifs extraordinaires. C'était là, comme le dit Lingard lui-même, un honneur importun, qui servait à rappeler à ce monarque sa captivité, et qui le rendait le principal ornement du triomphe de son vainqueur. On avait élevé des arcades dans les rues; on avait suspendu aux fenêtres et aux murs des tapisseries d'Arras et de Bruges, des pièces d'argenterie , des écussons ; la route était bordée d'une foule de spectateurs. Le lord-maire, à la tête de plus de 100,000 citoyens, divisés en compagnies distinguées par des devises et leurs couleurs respectives, allèrent au-devant du prince et de sa suite, à Southwark. Le roi de France était monté sur un cheval de bataille blanc, couvert d'un harnais ma gniflque : le jeune Edouard, à cheval sur un petit poney, n'avait rien qui le distinguât; mais il ne pouvait échapper aux regards empressés des spectateurs, qui saluèrent par de vives acclamations le vainqueur de Poitiers. Plusieurs heures s'écoulèrent avant que la cavalcade pût arriver à la salle de Westminster, où le roi était assis sur son trône, environné de ses prélats et de ses barons. Lorsque Jean entra, il se leva, descendit pour l'embrasser, et le conduisit à un banquet splendide. On lui assigna le palais de

Savoie, et ensuite le château de Windsor, pour sa résidence et celle de son fils.

Ce même château de Windsor conserve encore aujourd'hui des tapisseries d'Arras de ces époques reculées; il en a aussi d'autres, que nous aurons ailleurs l'occasion de mentionner. Au reste , il faudrait parcourir une à une les magnifiques demeures de l'aristocratie anglaise , pour dresser de ces tapisseries d'Arras un inventaire, qui jamais ne serait complet. On se trouve pris d'une sorte de découragement lorsqu'il s'agit de décrire tant de merveilles, lorsqu'on est en face tle ces châteaux royaux et princiers, ou même dans ces autres châteaux non moins splendides des lords anglais. Ce sont des musées véritables, des collections de tentures, de tableaux, de livres, d'objets anciens et précieux, dont il serait bien utile de publier des catalogues raison nés. Le seul château de lord Shrewsbury, à Alton-Towers, que j'ai plus spécialement visité avec soin, demanderait plusieurs mois de travail assidu pour arriver à en inventorier convenablement les richesses. Partout d'ailleurs, ou presque partout, on trouve des tapisseries anciennes, et des tapisseries d'Arras On vérifie ainsi le témoignage d'un autre écrivain anglais, Strutt, qui dit qu'au XIVe siècle et au XVe, les salons des riches Anglais et Ecossais étaient tous tendus de tapisseries d'Arras.

On comprend après cela que les Anglais aient fait du mot Arras le synonyme de tapisseries; on comprend le sens de ces vers bien connus :

Thence to the Hall, which was on every side With rich array and costiy Arras dight.

(Fairy Queen.)

He's going to his mother's closet;

Behing the Arras Fil convey myself, To hear the process

(Shakespeare.)

As he shall pass the galleries, Fil place A guard behind the Arras,

(Denham's Sophy.)

Lifeless, but lifelike, and awful to sight, Like the figures in Arras that gloomily glare, Stirred by the breadth of the midnight air.

Ce n'était pas l'Angleterre seulement qui employait le mot Arras pour désigner par excellence une tapisserie. Le latin du moyen-âge est plein d'expressions analogues, et il suffit d'ouvrir le Glossaire de Du Cange pour en être convaincu. Citons seulement les exemples suivants :

« Et primo communiter utuntur.... cortinis de tela circumcirca dicta lecta, et etiam banderiis de Arassa. » (Joann. Demussis in Chron. Placent, ad ann. 1388.)

« Item do et lego Johannae uxori mese tertiam par-

tem bonorum meorum Cum uno lecto de Arras

cum auro item unum lectum de Arras cum cos-

teris paled de colore rubeo, viridi et albo» » (Testam.

Radulfi de Neville apud Th. Madox, Foimul. anglic. pag. 432.)

« Omnes vestes de Aras nostro remaneant successori. » (Testam. Richard. II Reg. Angl.)

Nous avons dit, au chapitre précédent, l'emploi que l'on faisait, dans le même sens, de l'expression Panni de Arest, ou draps d'Arest.

Les Italiens ont depuis longtemps aussi une expression analogue, le mot Arazzo, et l'Académie délia Crusca nous donne ainsi le sens de ce mot : « Arazzo, panno tissuto à figure, per uso di parère e addobare, detto cosi dal fatto nella città d' Arazzo. »

Les tapisseries d'Arras étaient donc dans une grande prospérité au XFVe siècle. Cette prospérité ira désormais en croissant, et elle parviendra à son degré le plus élevé lors de la domination de la maison de Rourgognc. f)isons ici pourtant que, même avant ces comtes si magnifiques, les souverains de l'Artois furent aussi des protecteurs pour la précieuse industrie d'Arras. Robert II donne une charte pour la draperie et pour les tisserands, et il fait construire derrière les murs de St-Vaast une halle qui doit servir à la vente des objets manufacturés. Cette halle est mentionnée dans une lettre de l'Official d'Arras, en date de 1250. Elle fut, environ un siècle après , en 1333, l'objet d'un règlement spécial.

La citation suivante, extraite de YHistoire de la Peinture flamande et hollandaise, par M. Alf. Michiels (t. II, p. 1-6), donnera une idée de ce qu'étaient alors l'activité et la richesse des contrées que nous habi-

tons; car Àrras se trouvait dans des conditions analogues à celles que voici :

« Les Pays-Bas, vers la fin du XIVe siècle, étaient la contrée la plus riche du monde. L'Italie seule pouvait, à cet égard, soutenir la comparaison avec eux, mais sans briller d'un éclat supérieur

» Sous Edouard 10, selon Peuchet, les fabricants des Pays-Bas exportaient chaque année, de l'Angleterre, cinquante mille ballots de laine. Des flottes de cinquante, soixante et cent navires, chargés de cette précieuse dépouille, quittaient souvent les ports de Londres et de Southampton. De Foë assure que, de 1327 à 1377, deux cent trente millions tournois furent dépensés pour les achats. Louvain, au commencement du XIVe siècle, renfermait plus de quatre mille maisons logeant des drapiers et cent cinquante mille manœuvres. En 1389, Gand contenait cent quatrevingt mille hommes en état de porter les armes : la draperie occupait quarante mille métiers, et, dans une émeute, sous Louis de Maie, ceux qui se livraient à cette profession réunirent dix-huit mille combattants. Les ouvriers de cette grande commune ayant fait construire, à la même époque, une église en l'honneur de la Vierge, sur le mont Blandin, ne donnèrent qu'un denier de gros par tête pour en couvrir les frais. Les demeures des tisserands formaient vingtsept quartiers ayant leurs doyens, qui obéissaient à un doyen supérieur. Au son de la grosse cloche, nommée Roland, les cinquante-deux états se groupaient sous leur bannière et accouraient sur la place

du Marché, où il n'était pas rare que vingt-cinq mille hommes fussent assemblés en quelques minutes. »

Arras eut alors, elle aussi, une population très considérable; ses maisons durent s'élever, ses faubourgs s'étendre; mais c'est surtout à l'époque où nous allons entrer que cette prospérité atteignit des limites inconnues jusqu'alors.

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