‹ Les tapisseries de haute-lisseChapitre 6 sur 12 · A. CUVILLON · texte numérisé non relu

A. CUVILLON

Voilà donc un ade authentique qui établit qu'en 1 5 38 la ville de Lille comptait vingt-six maîtres tapiffiers & qui nous donne le nom de ces vingt-six artisans. Nous ne pofîedons malheureusement pas dans nos archives le livre de métier de cette corporation importante.

On remarquera la déclaration qu'il n'exifte aucun marchand tapiffier dans cette ville. Selon les fabricants confultés , les marchands étaient les seuls auteurs des fraudes que l'ordonnance avait pour but de réprimer ; ils ajoutent que c'eft aux marchands d'Anvers qu'ils vendaient les produits de leur fabrication.

Anvers était, en effet, d'après le rapport de M. Fétis dont nous avons parlé plus haut, l'entrepôt général des tapilïeries fabriquées dans les Flandres ; les riches marchands de cette ville avaient fait conlîruire de vastes galeries où les tapiiTeries des diverses provenances étaient exposées , et c'eft là que les marchands étrangers venaient les choisir et les acheter pour les expédier dans les différentes contrées de l'Europe &, à cette époque , principalement en Espagne (l). Quelques années plus tard, en i56o, les fabricants de Bruxelles se plaignirent même

(1) Là (à Anvers) vous verrez le panel et halles des tapisseries avec tant de belles inventions et merveilleux ouvrages , le pand et halles des peintures diversement inventées et subtilement élaborées , celle de l'argenterie, etc. — Guiccardin , Plantin, 1582.

FABRICATION LILLOISE. ^ l

des marchands d'Anvers , qui démarquaient les tapifleries & faisaient tisser la marque recherchée de Bruxelles sur des tapifleries d'une qualité inférieure, ce qui devait nuire à la réputation méritée de cette ville.

Les noms des nombreux tapiffiers lillois qui existent au bas du procès -verbal que nous avons reproduit serviront peutêtre à faire restituer à notre fabrique locale quelques-unes des tapifleries de cette époque qui ont survécu. Le nom du fabricant était ordinairement accompagné des armes de la ville de Lille , une fleur de lys d'argent sur champ de gueules.

Quant aux peintres qui deffinaient les patrons des tentures qui sortaient des nombreux ateliers de haute-lifle exiftant alors à Lille , ils étaient nombreux dans notre ville , et on en trouvera , dans le travail général que nous publierons incessamment, d'après les comptes de la ville , la lifte à peu près complète. Nous ne citerons ici que les noms qui reparaiflent le plus souvent du XIVe au XVIe siècle.

Pierre de Sainte-Katerine ; Jehan Mann in, qui peignait à oie dès 1 383 ; Jehan Collebaut; Willaume Leidet, contemporains de Van Eyck; Jehan de Potter, Jehan Desbonnets, Piètre Van Malle, qui travaillèrent pour Philippe-le-Bon ; Marquet Tournemine & Thomas son fils , Henri Hennicot , Hues & Wattier de Respin , Philippe Mescq & Philippe De Vincq , les décorateurs de la Halle Echavinale. Mais la renommée de ces peintres , célèbres à leur époque , s'eft éteinte dans le rayonnement des grands noms qui sont la gloire de l'école flamande, et il faudrait chercher leurs œuvres dans cette foule de tableaux encore anonymes qui peuplent les musées de l'Europe.

C'eft l'un de ces peintres sans nul doute qui fut l'auteur des

« six draps points servant à la chapelle où eft contenue la vie « de saint Sébaftien t1). »

Ces draps points , qui décoraient dans l'églife de Saint- Maurice la chapelle des Confrères du Gardin de l'arc à main, c'eft-à-dire des membres du Serment des Archers , sous le patronage de Saint-Sébaftien , ne pouvaient être que des tapifferies de haute-lifïe sortis de l'un des nombreux ateliers que comptait alors la ville de Lille. Le même inventaire mentionne également un devant d'autel à Xeswille, c'eft-à-dire une oeuvre de broderie.

Comme le dit l'ordonnance de la reine Marie , la fabrication des tapifïeries était pour les Flandres une fi grande source de profit & de célébrité que Charles-Quint sentit bientôt le besoin de réglementer cette fabrication d'une manière complète et définitive ; & en 1 544 parut une réglementation sous ce titre :

Ordonnance Jîatut & èdict sur le fait & conduyte dujîil & néflier des tapiffiersV).

Nous allons analyser ce document après avoir reproduit l'exposé des motifs et l'article premier.

Charles par la divine clémence Empereur ,&c, &c. Comme nous nous ayons fait deuement informer sur la conduite du stil mestier et négociation de la tapifferie qui se fait journellement grand nombre en

(1) Archives départementales , fardes des paroisses , inventaire de la chapelle Saint- Séhastien à Saint-Maurice en 1518.

(2) Ordonnantien Statuten Edicten ende Placcserten , etc. Antwerpen by Hendrick Aertssens , clo Idc lxii.

nos pays de par de ça et que paricelles informations se soit trouvé que depuis certaines années en cha , les tapiffiers et marchands de tapisserie cherchans plus leur singulier profict et commodité que la perfection des ouvrages se soyent avanchés soubz umbre de luy donner lustre , d'y coulourer et paindre choses non faictes ou deument ouvrées au fond de la dite tapilïerie. Nous considérans qu'icelle œuvre de îapijjerie est une des plus renommées et principales négociations des susdits pays en laquelle , non plus qu'en aultre ne voulons avoir usé d'aulcune fraulde ou déception , ains donner ordre qu'il soit obvié à telz inconvénients tant pour le bien de nos pays que pour conservation de la dite négociation ; sçavoir faisons , qu'à meure délibération avons statué & par général édict ordonné & ordonnons ce qui sensuyt :

Premier. Par ce que divers abus se commettent au dit mestier procédant en partie par ce que le dit mestier stil et négociation se use en lieux non privilégiez tant dedans que hors franchises & ou aulcunes ordonnances ou règle ne se donne aux ouvriers & négociateurs , à l'occafion de quoy les dits ouvriers et maiftres besoignans en tels lieux non privilèges font faire & dreffer leur ouvrage à leur bon sembler & volunté , donnant à leur dict ouvrage le nom & bruyt , eftre de telle ville qu'ils veulent. Nous désirant obvier à tels abus et veuillant que doresenavant le dit mestier soit léallement et droictement exercé , avons ordonné et statué par cestes , que nul maistre , ouvrier n'y aultre quel qu'il soit , demeurans hors des villes de Lovain , Bruxelles, Anvers, Bruges, Audenaerde , Allost, Enguien, Byns , Ast , Lille , Tournay et aultres francs-lieux esquels sur le dit mestier y a ordonnance & pollice, ne pourront doresenavant user du dit mestier , ftil & négociation, ne soit que telz maistres et négociateurs veuillans continuer le dit mestier & ftil viennent préalablement déclarer aux doyen & jurés de lâ*ville (soubz laquelle ils voudront dénommer leur ouvrage) , qu'en ouvrant ils veulent ensuyvir leur manière de faire et d'ouvrer. Et qu'ils facent serment d'eulx régler en leur dict mestier & négociation suyvant l'ordonnance donnée ou à donner ausdits doyen et jurez : sous peine de confiscation de leur ouvrage, privation du dit mestier, stil & négociation & oultreplusde correction arbitraire.

Lille , on le voit , figure parmi les villes où la fabrication de la tapiflerie était principalement exercée ; elle était placée sous la police du Magiftrat. Le jugement de 1476 a suffisamment établi la surveillance des échevins.

Nous allons continuer l'analyse de ce document, qu'il faudrait reproduire in extenso fi. nous écrivions une hiftoire générale ou fi nous faisions un traité sur la matière ; mais notre but eft plus modefte : nous apportons tout simplement quelques documents pour servir à cette œuvre difficile.

Les articles deux à dix-huit posent les conditions auxquelles les francs-maîtres pourront s'établir dans les lieux privilégiés cités à l'article premier ; ils établifïent les conditions de l'apprentiffage et énumèrent les devoirs des apprentis devant les maîtres.

Les articles dix-neuf à vingt-six règlent les devoirs des maîtres vis-à-vis de leurs apprentis.

Les articles vingt-sept à vingt-neuf fixent les droits à payer pour l'admiffion à la maîtrise.

Les articles trente à quarante-cinq disent comment les francs-maîtres s'auront à conduire en leur ouvrage. Ici quelques citations textuelles sont nécefTaires à joindre à notre analyse , pour toute la partie technique de l'ordonnance il nous a paru préférable de donner lsjjtexte même. Un commentaire n'est jamais qu'une traduction plus ou moins fidèle.

Article xxx.

Que tous francs maistres veuillants eslever et mettre sus le melher & négociations de tapifferie , seront tenus de prendre & eslire une marque ou enseigne et de la présenter aux dits jurés pour estre mise

& registrée au livre quy se tiendra au dit meftier à celle fin avec leur nom & surnom, laquelle marque & enseigne chacun maiftre tiendra sa vie durant sans aulcunement altérer ou changer.

L'article trente-un déclare que tout tapiffier peut faire tel ouvrage & à tel prix qu'il voudra.

L'article trente-deux impose l'obligation à celui qui veut faire de la tapiflerie de la valeur de huit patars de Brabant de n'en point fabriquer à moindre prix.

Article xxxni.

Que celuy qui fera ou voudra faire tapiflerie du prix de vingtquatre patars et au-delTus sera tenu d'ourdir ou faire l'ourdilTement suyvant ce que son ouvrage le requéra.

Article xxxiv.

La chaîne se fera de filets de laine de Lion , d'Espagne , d'Arragon , de sayette ou de filets faict à la quenouille & de semblables bonnes eftoffes.

Article xxxv.

Qu'en ouvrage du dit prix & au-deflus , l'on ne pourra ouvrer d'estoffe de légère c^fcur noire , ains de bonne couleur de camp ou d3 moinsjie bon bru^fcprt bouté^en noir bien woudé et weddé.

Article xxx vi.

Semblablement ne s'ouvrera au dict ouvrage de sengle fillet avec soye , ni de contraire soye avec sengle fillet , ne pareillement fillet j aulne avec soye jaulne enveloppée.

Article xxxvn.

Qu'en susdict ouvrage ne se pourra ouvrer pour estofle & entraimure fillet de Lion de quelque couleur qu'il soit , ny fillet de laine courte ou d'anvelin ou fillet bruslé en manière quelconque ; ains fillet be bonne estofïe & laine comme d'Escosse , d'Irlande , &c.

Article xxxvm.

Qu'es ouvrages du dit pris , les testes , nez , yeux , bouches de personnages & semblables se profileront & ouvreront au fond de la tapifTerie.

L'article trente-neuf exige que l'ouvrage soit d'égale qualité dans toutes ses parties.

Article xl.

Le maistre ouvrier ne pourra faire ou faire faire une pièche d'ouvrage ou de tapis , par deux , trois , quatre ou plus de compagnons , ouvrant chacun sa partie de telle piéche à part & séparément , & pour tel ouvrage après estre joinct l'une piéche à l'aultre , comme s'il fust esté fait sur une oustille , ne fut seulement le bord de telle tapifTerie ; sur paine de la tapifTerie à appliquer au profict du dit seigneur.

Article xli.

Que le maistre ouvrier faisant telle tapifTerie , ou la faisant faire , sera tenu de faire ouvrer sur l'un des bouts ou au fond de la dite tapifTerie sa marque ou enseigne ; & auprès d'icelle telles enseignes que la dite ville ordonnera : afin que par telles enseignes et marcq soit cogneu que ce soit ouvrage de la dite ville & d'un tel maistre ouvrier, & venant au priz de vingt & quatre pattars susdicts & au-defTus.

Chez nous, nous l'avons dit, la marque obligatoire à tisser à côté du nom du fabricant était l'écuflbn des armes de la ville de Lille.

Les articles quarante-deux & quarante-trois désignent les matières qui peuvent entrer dans les tapifTeries en dessous de vingt-quatre patars jusqu'à huit patars l'aune.

L'article quarante-quatre concerne les tapifTeries en-dessous de huit patars.

Nous ferons remarquer que, pour les tapisseries dont il eft queftion aux trois articles qui précèdent, la marque ne paraît pas obligatoire.

L'article quarante-cinq impose au maiftre l'obligation de faire faire la tapisserie dans la ville où il réside.

L'article quarante-six règle les fondions & la manière de procéder des courtiers , auxquels il est interdit d'acheter pour leur compte.

L'article quarante-sept fait défense à l'ouvrier de livrer sa tapiflerie avant qu'il n'ait payé les fils d'or, d'argent, de soye, ou de laine achetés à crédit , sous peine d'un pèlerinage à Rome , rachetable par vingt-six carolus d'or.

L'article quarante-huit fait défense à tout franc-maiftre , apprenti ou peintre, de contrefaire les patrons d'un autre maître, sous peine d'amende.

L'article quarante-neuf dit que le lustre (apprêt) devra être donné dans la ville où la tapiflerie aura été fabriquée.

L'article cinquante fixe les conditions imposées à ceux qui veulent exercer le métier de donner luftre aux tapifTeries.

Article u.

Que l'ouvrier appoinctant & donnant luftre à aulcune tapifTerie en faisant son ouvrage & lustrissement ne pourra user d'aulcunes painctures , couleurs & estofTe fresque , sur quelque tapifleries que ce soit hors mises l'encre & la couleur de foulle graine, laquelle estofle fresque s'usera seulement pour ayder à faire d'ausseurance & séparation des fruits , verdures , membres & semblables l'un de l'aultre , s'ils treuvent que l'ouvrage & tapifTerie le require , & sans desdicts couleurs povoir faire chose quy ne seroit ouvré au fondz de la dicte tapifTerie & ouvrage.

Article lu.

Que les ouvriers appoincteurs ou donnant luftre à la tapifTerie , pouront en appointant icelle user de blanche croye , terre rouge & noire ; pour aider & appoincter visages & membres nudz : ensemble de semblables couleurs ouvrez au fond de la tapifTerie pourveu que des dites croye noire ou rouge terre , ils n'en facent couleur fresque, ains l'usent secques & qu'ilz ne facent chose qui ne soit fai&e & ouvrée ou fond & camp de la dicte tapifTerie.

Ainfi , il résulte de ces deux articles que Ton autorisait l'emploi d'une seule couleur humide , le noir , & que son emploi devait se borner à accentuer le trait séparatif qui deffinait les contours ; c'eft un procédé employé parfois dans les peintures à fresque pour augmenter le relief. Quant aux couleurs à employer sèches, c'eft-à-dire en poudre, c'était une espèce de fard dont on retouchait les chairs & surtout les figures pour suppléer aux imperfections du tiffage.

Article lui.

Parceque souventes fois se treuve que , ou par faulte des taindeurs ou des serviteurs ou ouvriers des maiftres du dicT. meftier, les cou-

leurs Jsoit bleu de pourpre , jaune , vert & semblables qui sont ouvrées en un ouvrage ne sont fi bien appropriez comme bien debvroient & que tel ouvrage le requiert , au moyen de quoi , & combien l'eftoffe eft d'une valeur & bonté, la dite tapiiTerie se monftre de moindre eftime & valeur; pour en ce donner amendement, pourra (4) le maiftre-ouvrier appointer & amender les dides faultes en prenant fillet tainct en semblable couleur quy ne sera de couleur ferme & icelle je&ant.

Les articles cinquante-quatre à cinquante-sept traitent de la vifitation des tapifTeries avant le vente , & portent défense d'y exécuter aucun travail poftérieurement, sauf pour y ajouter les armoiries de l'acquéreur, s'il le demande.

Les articles cinquante-huit à cinquante-neuf imposent aux courtiers de Bruges & d'Anvers l'obligation de prêter le serment de faire respecter cette ordonnance, ainfi que de fournir caution suffisante , & fixent à quatre deniers de la livre de gros, Je taux de leur courtage.

L'article soixante déclare qu'il sera néanmoins loifible de vendre les tapifTeries sans l'intermédiaire des courtiers.

Les articles soixante-trois à quatre-vingt-trois sont relatifs à la conftitution & à la police des corporations.

Les articles quatre-vingt-quatre & quatre-vingt-cinq déclarent que les tapifTeries faites en dehors des villes reprises à l'article Ier & où il exifte des corporations , ne pourront porter la marque de ces villes & que ces tapifTeries ne pourront être vendues que dans les franches foires.

(1) Il y a dans l'ordonnance imprimée pour au lieu de pourra , c'est une erreur évidente, la phrase n'ayant aucun sens sans cette correction.

6q TAPISSERIES DE HAUTE-LISSE.

Les articles quatre-vingt-six & quatre-vingt-sept sont relatifs aux maîtres-ouvriers non francs & leur interdisent de prendre des apprentis.

Article lxxxviii.

Que nul, quel qu'il soit , ne se présumera de contrefaire , falfifier, de faire ou enfalïer la marque d'un autre sur la paine & fourfai&ure de la main d'extre & de jamais povoir user du dicl meftier.

La subftitution fréquente d'une marque à une autre sur des tapifleries d'une valeur inférieure , auxquelles des marchands peu scrupuleux donnaient ainfi et frauduleusement le cachet, l'eftampille des fabricants les plus renommés, au grand détriment de ceux-ci , explique la sévérité de cet article qui puniiTait de la perte de la main droite les tromperies de ce genre.

L'article quatre-vingt-neuf déclare que certains détails réglementaires sont laiiîés aux magiftrats des villes où réfident les corporations.

Enfin, l'article quatre-vingt-dix ordonne la publication de l'ordonnance.

Voilà l'analyse sommaire de ce règlement remarquable. 11 fut au XVIe fiècle le véritable code de la fabrication qui a laiflé de fi précieux spécimens. Le musée de Lille poffède de cette belle époque une grande tapifïerie , qui, selon nous, doit avoir été faite d'après un patron de Van Orley & qui représente Efther & AfTuerus. Les couleurs ont paiTé , mais la compofition & le deffin sont magnifiques ; le tableau eft encadrée par une plantureuse guirlande de fleurs & de fruits. Malheureusement les litières ont été coupées & avec elles ont disparu les marques qui nous eufïent permis, conformément à l'ordonnance

de Charles-Quint, de connaître l'auteur de ce remarquable spécimen des tapifferies flamandes de la Renaiflance.

Lille , on l'a vu , figure nominativement dans l'ordonnance impériale au nombre des villes dans lesquelles l'induftrie de la tapiflerie était autorisée. Lille à cette époque tenait avec Anvers & Amfterdam le premier rang parmi les villes commerciales des Pays-Bas. Nous pouvons invoquer à l'appui de cette affirmation le témoignage de Guiccardin, gentilhomme Florentin qui publia en 1 567 , à Anvers, une description des Pays-Bas M).

Voici les termes d'une traduction comtemporaine : « C'eft une belle & riche ville & bien bâtie & peuplée où se tient bon nombre de nobleffe & plus encore de marchands qui font grand trafic de diverses choses , y a encore des artisans fort ingénieux de manière , que pour le trafic des marchandises , & les mestiers exercés en Lille , on la tient pour la principale après Anvers & Amfterdam , entre toutes les villes des Pays- -Bas sujets au roy catholique 0). »

Puisque nous avons invoqué le témoignage de cet auteur, nous mentionnerons encore, que , dans la longue énumération des peintres flamands anciens & modernes, il cite Pierre Couck, d'Aloft , <r bon paintre & subtil inventeur & traceur de patrons pour faire tapiflerie & auquel on attribue l'honneur d'avoir porté par de cà la maîtrise & vraye pra&ique d'architecture & qui outre cà a traduit les œuvres infignes de Sebaftien

(1) Talche per la mercatura et per le arti che vi si esercitano questa dipoi Anversa Amsterdam si tiene per la principal' terra mercantile de questi paesi bassi. — Louis Guiccardin , édition originale de 1567.

Serlio , Bolonais , en langue teutone en quoy on tient qu'il a fait un grand bien & service à sa patrie. »

Revenons à Lille : Les tapifleries étaient alors tellement répandues que le Magiftrat, lors de l'entrée du prince d'Espagne , le futur Philippe II , ordonna , par un arrêté transcrit au regiftre des bancs de police (année 1549), que tous ^es habitants des rues des Malades & de la Cordewanerie, & depuis le Touquet (l'angle) de celle-ci jusqu'à l'hôtel de l'Empereur, tendiflent le devant de leurs maisons de pièces de tapifleries. D'après le récit d'un témoin occulaire , cette prescription fut rigoureusement observée.

Quant à Arras qui avait été au Moyen-Age le véritable centre de cette induftrie , l'ordonnance de Charles-Quint ne la mentionne pas. Ceci confirme pleinement l'opinion des auteurs , qui affirment que la prise de la ville par Louis XI avait prefque complètement anéanti la fabrication. Ce qui a contribué à maintenir l'opinion contraire, c'eft l'attribution, faite à tort aux fabriques de cette ville , des tapifleries célèbres tiflees poftérieurement, d'après les compositions de Raphaël. Le nom Arazzi , conservé en Italie pour défigner toutes les tapifleries , a causé l'erreur. Le livre de M. Pinchart, nous ne le mettons pas en doute , nous donnera l'hiftoire authentique de ces tapifleries renommées qui sont sorties des ateliers de Bruxelles l1).

(1) C'est Bernard Van Orley qui a fait exécuter toutes les tapisseries que les papes les empereurs et les rois faisaient faire en Flandre d'après les dessins d'Italie. Felibien Entretien sur la vie et les ouvrages des plus excellents peintres , T. I , page 552.

Revenons à notre sujet. Charles-Quint ne se contenta pas de réglementer la fabrication des tapilTeries , il encouragea cette induftrie par des commandes importantes dont nos archives départementales nous ont conservé le souvenir. Bien qu'ils soient étrangers à notre fabrication locale , nous croyons devoir mentionner quelques documents relatifs à ces commandes princières.

Le premier eft une lettre de l'Empereur, datée de l'année même de l'ordonnance que nous avons analysée ; la voici C1) :

Charles à nos amis et feaulx , les chiefs, trésorier général & commis , sur le fait de nos domaines & finances, salut & dileclion.

Comme pour notre service avons fait acheter de Jehan Dermoyen, marchand , demourant en notre ville de Bruxelles , le xme jour d'octobre dernier pafie , huit pièces de tapifferies d'or , d'argent & de soye , de l'hiftoire de Joffué , pour lesquelles a efté convenu avecq lui par aucuns nos officiers & par notre ordonnance à la somme de dix mille livres- de xl gros , monnaie de Flandre & en eftre payé par les mains de notre amé & féal conseiller trésorier de notre ordre & receveur général de noftre finance Henri Sterke ou d'autre notre receveur général a venir & des deniers de sa recette affavoir : deux mille cinq cents livres promptement & comptant et les aultres , VIImvc livres, en trois années à venir, dont la ire escherra le 8e jour d'o&obre 1545 prouchain , venant & desla en avant d'an en an, ces dits trois ans durant &c. &c.

La seconde commande faite par Charles-Quint à l'indunrie flamande paraît plus importante encore; voici ce que. dit un inventaire des archives antérieur à la révolution :

(1) Carton 704 , archives départementales.

Carton de l'année 1554 :

Ordonnance de Marie , sœur de Charles-Quint , gouvernante des Pays-Bas , qui nomme Pierre Brisot trésorier , Robert de Boulogne receveur général des finances & le contrôleur des dépenses de l'hôtel, pour entendre les comptes que Simon de Parenty (1) rendra des sommes qu'il a payées pour la fabrication de douze pièces de tapiiïeries , contenant l'expédition & la conquête du royaume de Tunis par l'empereur Charles Cinq. Original en parchemin , figné Marie & plus bas Overioepe.

Nous avons vainement cherché cette pièce dans les cartons. Vainement aufii avons-nous lu les comptes des années 1 5 54 à 1 5 56 , dans l'espoir de voir figurer une mention relative au paiement de cette tapiflerie , mention qui nous eut appris , & le nom du fabricant et la somme payée , nos recherches ont été infructueuses ; ce que nous savons , c'eft que ces tapifferies de la conquête de Tunis furent transportées en Espagne, & que poftérieurement elles étaient tendues devant le Palais de Madrid aux époques des fêtes publiques.

Après avoir fouillé les riches dépôts d'archives, que renferment les Flandres, pour écrire l'histoire de la fabrication ; c'eft à Madrid qu'il faudrait aller étudier le côté artiftique de cette fabrication , car c'eft là où se sont amoncelées et où ont survécu en plus grande quantité les merveilles de cette industrie , & cela s'explique tout naturellement par le fait hiftorique qui réunît les provinces de par de çà, comme on appelait les Flandres , à la monarchie espagnole.

(1J Simo

n de Parenty était alors adjoint au gardien général des tapisseries.

D'après M. Alfred Michiels , le savant hiflorien de la peinture flamande , les greniers des palais royaux de Madrid possèdent des tapifleries anciennes en telle quantité que l'on en couvrirait la route de Madrid à l'Escurial , c'eft-à-dire une bande de dix lieux de long , et il cite parmi ces richeffes accumulées , des tapifleries tissées sur des deffins du célèbre Rogier Vander Weyden ; entre autres une série de tableaux symbolifant les Vertus , une série représentant les Péchés Capitaux, & huit morceaux non moins précieux et d'une exécution admirable retraçant les finiftres Vifions de l'Apocalypse (r .

Dans le même ordre d'idée nous ajouterons encore qu'un manuscrit de la bibliothèque de la ville de Lille (2) nous a fourni certains renseignements curieux sur des patrons exécutés par quelques peintres flamands pour être traduits en taphTerie.

Le manufcrit en queflion eft l'œuvre originale de Isaac Bullart, que son fils publia en 1682 en 3 vol. in-folio sous ce titre : l'Académie des Sciences & des Arts; mais en l'éditant , le fils a réduit confidérablement l'oeuvre affez curieuse de son père , & nous croyons bien faire en reproduisant d'après le manufcrit original ce qui a trait aux célèbres tapifleries de Flandre à la brillante époque du XVIe fiècle.

Nous avons déjà signalé, d'après Guiccardin , Pierre Couck d'Alost , comme deiïinateur de patrons de tapifleries.

(1) Dans une note du 3e vol. de son ouvrage , M. Michiels publie une lettre ( datée de 1866) de M. Al. Vandenpeerboom , Ministre de l'intérieur en Belgique , qui lui annonce que S. M. le roi Don Francisco a pris sous ses auspices la publication d'une collection de photographies qui doivent reproduire les plus célèbres tapisseries appartenant à la couronne d'Espagne. — Cette publication a-t-elle été commencée ?

(2) 326 du Catalogue de M. Leglay.

Voici ce qu'en dit Bullart :

De retour d'Italie , il fut persuadé par des marchands tapiffiers d'aller avec eux en Turquie pour y faire les deffins de quelque pièce qu'ils prétendoient faire pour le grand Seigneur ; mais ce voyage fut inutile d'autant que la loy de Mahomed défTend les images ; cependant il y prit occasion de deffiner la ville de Conftantinople & aucuns lieux de plaisance, & mit en lumière sept très-belles pièces gravées en bois.

A l'article consacré à Bernard Van Orley , le même auteur écrit :

Il fut en telle eftime auprès de l'empereur Charles V, qu'il

le retint à penfion, il fit pour le dit empereur ces belles & admirables pièces de chasse ou il représente la foreft de Soigne & les lieux de plaisance d'alentour de Bruxelles, avec les portraits de l'empereur & de plufieurs princes & princeffes au naturel & en diverses a&ions ; ces pièces furent réduites & travaillées en tapifferies de haute-liche de fort grand prix & manifeftent que Bernard avoit des deffins bien formés & soigneusement élabourés ; il a fait encore pour l'empereur & la ducheffe Marguerite de Parme , divers autres beaux & rares deffins pour tapifferies , Philippe second en a fait transporter une grande quantité en Espagne ou elles servent encore de fingulier ornement à ses palais.

Le prince d'Orange , Maurice de Naffau , a recouvert de son temps dix beaux deffins ou patrons pour faire tapifferies , représentant chaque pièce un prince ou princeffe de la famille de Naffau , à cheval , qui ont été eftimés fi rares que ce prince les a fait copier à l'huile par Jean Jordan 0) renommé peintre d'Anvers, la date de ces pièces témoigne qu'il y a cent ans que Bernard y a travaillé.

(1) Ne pas confondre avec Jacques Jordaens , qui , en 1652 , peignit à La Haye le Triomphe des Nassau.

FABRICATION LILLOISE. t~j

Voici ce qu'il dit de Michel Coxien :

Il fit diverses grandes & rares pièces , entre autres l'hiftoire de Cadmus , qui ont servi de patrons à ces belles & riches tapifïeries qu'on voit encore à l'Escurial, & l'on peut dire que Coxie a donné par ces pièces autant d'ornement & de réputation a cet excellent art de tapiflerie qu'à son pinceau.

A propos de Henri Vroom, de Haarlem :

Il surpafla tous les peintres de marine de son temps , ce qui donna occafion à un renommé maître tapiffier , nommé François Speering , de le rechercher pour faire les deffins de la bataille navale que Thomas Hauward, admirai d'Angleterre, avec les secours des Hollandais, gagna l'an 1588, sur la flotte & armée espagnole , laquelle a surpafTé tout ce qui a jamais paru aux fiècles précédents sur l'océan , soit en sorte, grandeur & diverfité de navires, frégates , brûlots. Vrom defiigna ce combat en dix grandes pièces , chacune de celle représentant fort judicieusement & avec une belle variété ce qui s'était paffé dix jours de suite que ce sanglant conflit avait duré , la diverfité des attaques & des déffenses , le foudroiement des canons & des feux d'artifice, le brisement des mâts & des navires qui s'enfoncent ou bruslent , & quantité de personnes en diverses actions & postures qui tachent de se sauver à la nage ou sur quelques aix du débris , fait voir que cet homme n'a rien ignoré de ce qui était requis pour rendre une œuvre semblable & accomplie.

Sur ces excellents deffeins de Vroom sont faites ces belles & magnifiques tapifleries qu'on voit encore à Londres, & Vroom se trouvant un jour au palais du dit admirai pour les voir, ce libéral seigneur eftant informé qu'il en avait fait le deffin , lui fit un présent de cent livres fterling.

Nous nous sommes laiffé entraîner , en faisant ces citations, hors du cadre modefte que nous nous étions tracé.

Afin que les documents nombreux que nous avons recueillis aux archives générales du département sur les tapifleries de Flandre ne soient pas perdus pour l'histoire générale, nous les reproduisons, par ordre chronologique, dans un appendice spécial à la fin de ce volume. On y verra se succéder les noms des artisans les plus fameux qui ont exercé dans les Flandres l'induitrie artiftique de la haute-lisse.

Sous le règne de Philippe II , les guerres de religion , la misère qui en fut la suite , portèrent un coup terrible à cette induftrie de luxe qui , dans notre ville du moins , paraît s'être éteinte pour un moment, & ce n'eft que plus tard, sous la domination des archiducs Albert et Isabelle, que nous verrons la fabrication renaître & prospérer de nouveau dans nos murs.

LES

DIX-SEPTIÈME SIÈCLE

4lbert & Isabelle. — Renaiffance de Vindujlrie. — Ètabliffement à Lille de Van Ouilkelberghe , d'Aadenarde. — De Jaspari Fan Caeneghem. — Les tapifferies flamandes. — Tapifferies sur les deffins de Rubens & de Corneille Schut.

Nous l'avons dit à la fin d* dernier chapitre, sous le règne d'Albert et d'Isabelle, une fois la paix assurée, les Flandres virent renaître leur prospérité , & l'induftrie , après la longue crise qui l'avait entravée, reprit une prodigieuse activité. Les comptes de la ville enregistrent pour l'année 1 599 à 1600 au chapitre des fermes de la ville , une fabrication d'étoffes diverses dont le chiffre dépaffe trois cent cinquante mille

pièces. (!) En présence de cette prospérité , le M agiftrat n'avait point reculé devant des dépenses somptueuses , il avait fait réédifier l'ancienne halle échevinale, donnée à la ville en 1279 par le comte Guy et qui déjà avait été reconftruite en partie dans les premières années du XVe siècle. Ces travaux dont nous avons publié le détail (2) avaient été exécutés avec un grand luxe. Parmi les articles du compte où furent confignées ces dépenses spéciales, nous avons relevé l'article ciaprès concernant l'achat d'une tapisserie :

A Anthoine Robin marchand tapiffier pour avoir livré & vendu pour le conclave le nombre de cent trente-six aulnes & demye de tapifferie de sayette de Bruges rouge taincte en garanche avec fleurs de lis blanches semées en grand nombre avant icelle tapifferie ensemble les armoiries du Roy notre Sire"(3) avec les healmes, timbres, la toison &le collier le tout d'or & de soye moiennant la somme de huit livres

(1) Pour donner une idée de l'importance de la fabrication des étoffes à Lille à cette époque , nous avons relevé dans le compte de 1601 les chiffres ci-après :

Trippes de velours 10,805 pièces.

Chambgeants, bourettes, quennevachsetfustaines, d'après les droits d assis pour l'année T7,241 a

Draps , baicques et estamettes vendus et aunées pendant la franche feste (foire) 61,200

Quant au nombre des saies et satins, le compte ne les donne pas, il ne produit que le chiffre de l'impôt payé , qui se monte pour l'année à 5,199* ; en supposant cet impôt égal (ce qui devait être à peu de chose près ) à celui des chambgeants qui paièrent 1,930 1 pour 17,241 pièces, on trouve pour les saies et satins environ 205,000 p., soit 200,000 pièces.

En tout 355,246 pièces

fabriquées et vendues dans la ville de Lille , dans le courant de l'année 1601.

(2) La Halle Échevinale , Lille, 1810

(3) Philippe II.

parisis de chacune aulne carrée selon la réduction en faictepar M. S. de la loy pour cause que la teinture n'était pas û bonne qu'il avoit promis faire par le marchié miiii^xii1

Cet Anthoine Robin était-il Lillois? nous ne pouvons l'affirmer , n'ayant pas trouvé son nom au registre des Bourgeois ; nous avons même de fortes raisons de croire qu'en 1598 (c'efl à cette date que cette tapifferie fut commandée), Lille n'avait pas encore vu s'établir de nouvelles fabriques de tapiïTeries. Cela résulte des termes d'une requête que nous reproduisons ci-après ; elle eft datée de l'année 1625 (*) :

Rémontre en toute révérence Vinchent Van Quilkerberghe , natif d'Audenarde , demeurant à Arras , qu'il avoit entendu de plusieurs bourgeois marchans & habitans de la ville de Lille que entre tant de trafficques & ftil il y manque le ftil de fabriqueur de toutes sortes de tapirTeries , pourquoi seroientbien souvent les dits bourgeois marchans & manans contrainctz ayant à faire de tapiz , fut pour parer églises , chapelles ou maisons d'eux transporter à Vallenciennes , Audenarde ou ailleurs là où qu'on en recouvre à grans frais , despens ou fâcheries ; auffi qu'il y at beaucoup d'églises & monaftères & gens de bien , pieux , dévots et aumôniers , pourveus de beaucoup de bien & fortune quy désireroient bien souvent quelque belle pièche de tapifTerie pour Dieu ce qu'ils ne peuvent bonnement effectuer à faulte de la dite fabrique. Quoy confidéré & défirant le dit remontrant le bien honneur & advanchement d'icelle ville de Lille il se seroit délibéré de se retirer, comme a fait par cette*vers vos Seigneuries suppliant leur noble plaifir estre de luy octroyer & permettre de establir au dit Lille le dit ftil de fabrique & meftier de toutes sortes de tappis & pouvoir de taindre de toutes sortes de coulleurs qu'il lui convient de mectre en

fl) Registre aux visites des maisons , 1623-1626.

œuvre pour icelle fabrique ce qu'il promet faire avec deulx caudières qu'il at , & pour la dite fabrique quatre ostilles avecq un mollin pour tordre les fillets et tous aultres uftenfiles néceffaires pour inftaller & pourfieuvre le dit ftil , même promet prendre deux ou trois apprentis en sorte que à toujours le dit art y demorera moyennant qu'il plaise à vos seigneuries lui accorder une maison pour sa demeure ou lui bailler sa vie durant cent florains par an pour payer son louage. Item exemption pour luy et sa famille de garde & de toutes tailles , aydes ou maltautes, auffi sa vie durant, & qu'il fabriquera le dit ftil au dit Lille; auffi povoir estre bourgeois du dit Lille & la somme de cent florains une fois , afin d'avoir récompense des fâcheries , frays & despens du transport de ses meubles , oftilles & ustenfiles ce qu'eft bien peu de chose au regard du bien prouffict , honneur , commodité & advanchement qu'il poldra , souldre & advenir en négociation & aultrement d'icelle fabrique , confidéré même qu'il est homme de bien & catholique & qu'il est très-expert à faire de toutes sortes d'hijîoires , armoiries & ouvrages telle & telle sorte que les esprits humains le peuvent désirer , auffi raccommoder viels tapifferies qu'ils auroient perdu ses couleurs & les rendre presque auffi beau que neufve ouvrage.

La sollicitation qui précède fut admise. Cela résulte non seulement des comptes qui enregiftrent annuellement les indemnités accordées , mais encore de la mention ci-après écrite en marge de la requête :

Meffieurs le tout veu & confidéré ont accordé au dit remonstrant , exemption de guet & de garde , avecq traitement de cent florins par an pour le terme de neuf ans , à charge de prendre résidence en ceste ville à la Saint Pierre prochain , & continuer icelle durant les dits neuf ans , comme auffi d'accepter pour apprentis du ftil de tapifierie chaque année quatre enfants de la Grange ou aultres qui lui seront submis par mes dits S. auxquels au bout de trois ans d'appreture il donnera gaignage & sallaire ordinaire.

Fait en Halle le xir9 jour d'april.

Signé MOUTON.

Van Quilkelberghe fut plus heureux dans ses tentatives qu'il ne l'avait été à Arras & son établifïement à Lille fut couronné de succès , malgré les affirmations contraires d'un concurrent plus riche qui vint s'y établir quelques années plus tard. Voici la requête de ce rival , datée de l'année 1634c1) :

Remontre en toute humilité Jaspart Van Caeneghem , fils de Jean , fabriqueur de toutes espèces de tapifïeries , demeurant présentement en la ville d'Audenarde , que pour le rapport & affeurances à luy données par plufieurs amis & bienveillants , qu'il lui serait très utile & prouffitable & auffy très commodieux aux gentils hommes , bourgeois , marchands & habitants de Lille , s'il prendait sa réfidence au dit Lille pour y inftaller du tout la dite fabrique pour le grand nombre de peuple & extrême richejje y eftant. Lequel peuple ayant affaire de quelques marchandises de tapifferie sont contraints d'eulx transporter en Amiens , Audenarde ou aultres lieux plus éloignés que l'on y fait semblables trafiques , & comme à raison que Emanuel & Jehan Van Quickelberghe ayant pareillement enprins de y inftaller le dit art, n'en font devoir , d'aultant que le dit Emanuel s'eft retiré de cefte ville en Angleterre paifé environ trois ans , & le dit Jehan Van Quickelberghe n'at moiens de fortune pour entretenir la dite fabrique, pourquoi le dit remontrant se retire vers vos seigneuries suppliant leur noble plaifir eftre de luy otiroier povoir de prendre sa réfidence en cefte ville de Lille , avecq sa femme , famille & dix-huit ouvriers , qu'il offre amener & entretenir continuellement en besogne , même de prendre tous les ans trois enfants entretenus de la pauvreté , & leur dûment apprendre le dit art, s'il plait à vos seigneureries, moiennant que les dits enfants, soient tenus de continuer trois ans à besogner sans aucune récompence pour le dit apprentiffage , & auffi de prendre autres enfants de bourgeois & manans du dit Lille à ceux qui le défirent & avecq eux traicler comme il appartiendra en toute courtoifie ,

(1) Registre aux résolutions , N° 8 , folio 101,

moiennant qu'il plutauffi à vos seigneuries lui accorder exemptions de toutes aydes , maletautes , logement de soldats , une maison pour sa demeure & ouvroir ou la somme de deux cents florins pour payer .son louage , & la somme de cent cinquante florins pour l'apport de ses meubles , uftenfiles de tainture , en confidération de ce qu'il eft homme & catholique de bonne famme & renommée & doué de beaucoup de bien & fortune & partant capable en tout de continuer la dite fabrique.

Le Magiftrat accueillit favorablement cette propofition qui amenait dans cette ville une véritable colonie d'artisans spéciaux & il accorda au poftulant :

« Exemption d'impôts sur toute la petite bière, sur fix rondelles de forte bière & sur une filette de vin, cent florins pour le transport des meubles , cent florins par an , pendant le terme de neuf années , à charge d'apprendre à huit enfants de la bourse des pauvres le métier de tapiflerie , lesquels devront être trois ans en apprentiflage sans pouvoir rien gagner. »

Fier de sa pofition de fortune, Van Caeneghem avait été injufte pour son concurrent , qu'il accusait à tort de n'avoir pas le moyen de travailler ; nous avons en effet trouvé dans les comptes de l'année 1641 la fourniture d'une tapiflerie faite à la maison échevinale par ce rival dédaigné , & le prix de ce tapis, coté à quinze livres l'aune , indique suffisamment une œuvre de choix ; le tapis acheté au commencement du fiècle, à Anthonie Robin , n'avait été payé que huit livres l'aune :

« A Jehan de Quickelberghe(1), tapifleur, pour xx aulnes & un quart

(1) Ce Jehan était un des fils d'Emmanuel.

detapiiïerie, par lui fai&& livré au conclave eschevinal à xv1 l'aulne iiic m l xvs & pour avoir raccommodé le vieux tapis errant audit conclave eschevinal xxxvi1 vs, sont ii^xl1

Malheureusement le comptable n'a pas inscrit la description ou du moins le sujet de cette tapiilerie. Des titres portérieurs nous ont encore conservé un souvenir de ce fabricant ; ainfi une requête des marguilliers de l'église St-Sauveur, datée du 26 juillet 1760 v1), nous apprend qu'en 1644 Van Quickelberghe & Jeanne Suelau , sa femme , avaient fait présent à la chapelle St-Joseph de fix pièces de tapifferies. Les marguilliers demandaient, en raison du mauvais état où elles se trouvaient en 1750, cent ans après la donation , l'autorisation d'en faire une vente publique. — Cette permiffion leur fut accordée; nous n'avons pu découvrir quels étaient les sujets de ces fix pièces de tapifferie.

Quant au présomptueux Van Caeneghem , fi nos comptes nous ont fourni la preuve de son établiffement & de son séjour à Lille , aucun achat , aucune donation faite par lui ou les Tiens , ne nous ont révélé quelles œuvres il figna de sa marque dans la ville de Lille ; & le rival qu'il méprisait a laiffé plus que lui des traces de son palTage.

Malheureusement , fi le regiftre aux résolutions, (i les livres des comptes nous permettent de conitater l'établiiTement succeffif de ces différentes manufactures fondées avec le secours & l'encouragement des faveurs municipales , nous ne pouvons, à ces mêmes sources , trouver les renseignements plus

(1) Registre aux résolutions , N° 38 , folio 201.

76 tapisseries de haute-lisse.

intéreflants qui nous diraient quel était le mérite artiflique des tapifferies qui sortirent de ces ateliers. Nous en sommes réduit à penser qu'elles devaient être de même nature que celles que produisaient à cette même époque les manufactures de Bruxelles , d'Anvers & d'Audenarde , & c'eft le moment de fignaler quelle modification s'était produite sous l'influence du temps, dans la nature des tapifferies fabriquées en Flandre.

Aux fiècles précédents, les ateliers célèbres de ces provinces avaient eu pour modèles les compofitions sévères de Rogier Van der Weyden , d'Albert Durer , de Lucas de Leyde , de Van Orley, de Michel Coxien, de Jules Romain & de Raphaël lui-même t1). C'eft un fait éclatant & sur lequel il faut infifter, car il démontre l'incomparable renommée dont jouifiaient nos manufactures flamandes; tous les grands peintres de toutes les écoles travaillèrent à l'envi pour les ateliers de haute-liffe de la Flandre.

Au dix-septième fiècle, à l'époque où nous sommes arrivé, c'eft Rubens & l'école d'Anvers qui deffinent les grands cartons que doit reproduire la haute-lille, mais en même temps , un nouveau genre de tapifTerie apparaît. Si pendant longtemps les tapiffiers avaient eu pour clients presqu'exclufifs, les fabriques des églises, les corporations religieuses, les grands seigneurs & les souverains , la bourgeoifie , grâce à l'accroiffement des fortunes privées dans les Flandres , put bientôt décorer, elle auffi, ses habitations de ces tentures recherchées ; mais à cette clientèle nouvelle il fallait un genre

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nouveau , & tandis que Rubens & ses nombreux élèves continuaient à demander à l'hiftoire , à la fable , à l'allégorie , les sujets pompeux où se déployaient toutes les richeffes de leur imagination, & qui convenaient aux palais & aux églises, Teniers & les peintres de son école créaient un art plus intime & plus vulgaire qui répondait bien mieux au goût de nos riches bourgeois. La haute-liiïe se mit donc à traduire en tentures les scènes d'intérieur , les kermeffes flamandes ; elle composa des verdures , des boscaiges , comme disent les inventaires du temps, animés par des personnages de petite dimenfion. En un mot , la tapifferie comme la peinture créa le genre & le paysage.

Nous avons retrouvé dans nos archives la trace de l'une de ces riches tentures exécutées d'après les deffins de Rubens. En voici la description telle que la donne un inventaire du XVIIIe siècle (i):

Recueil des pièces de la grande tapifferie rangée dans la grande chambre au gouvernement , d'un dessin fait par Rubens , de 6 aunes de hauteur , figures héroïques avec de belles bordures de fruits et de fleurs en fefton.

i° Une pièce contenant 5 1/2 a., représentant Achille plongé dans le Styx par Thetis , sa mère.

20 Une pièce contenant 7 3/4 a. représentant Achille dans le palais de la princeffe Polixène & reconnu par Ulysse en présence de cette princeffe & de ses femmes.

3° Une pièce contenant 6 1/4 a., représentant Ulysse en présence d'Agamemnon & inspiré par Pallas.

[1) Affaires générales, carton N° 265.

4° Une pièce contenant 6 1/4 a., représentant Paris tirant une fleiche au talon d'Achilles , dans le temps qu'il présente un sacrifice.

50 Une pièce contenant 9 aunes 1/4 représentant la mort d'Achilles & l'arrivée de la princeffe Diedamie , pour l'épouser.

Plus,

Un trumeau contenant environ deux aunes représentant le combat d'Achilles contre Hector.

Tout ce que defïus d'un deffin fait par Rubens ; toutes les quelles pièces & trumeau sont de 6 aunes de hauteur.

La plus grande partie de cette tapifferie eft en soye.

Puis en bas de ce procès-verbal descriptif eft inscrit rengagement du Magiftrat de remettre les tapifferies à la première réquifition , & en cas de deftruction par le feu ou de détérioration , d'en payer la valeur fixée à six mille florins. Nous ne savons ce que devint cette tenture quand elle fut enlevée de l'hôtel du gouvernement pour être remise à la famille Taviel , à laquelle elle appartenait. — Un des membres de cette famille était lieutenant de la Gouvernance , ce qui explique le dépôt dans l'hôtel précité. — Nous ignorons ce que cette tapifferie eft devenue.!1)

Des tapifferies à peu près contemporaines de celles-ci existaient à Lille dans l'hôtel, situé rue Royale, qu'occupe M.Vandercruyffen. Elles représentaient les Arts libéraux & avaient

(1) M. Alfred Michiels pense que les cartons de ces tapisseries furent peints vers l'année 1631, u les trois dernières esquisses étaient presque aussi achevées que des tableaux. Ces cartons de l'histoire d'Achille se trouvaient à Rome , dans le palais Barberini , en 1198 ; ils devinrent ensuite la propriété du Français Collot , qui les garda plus de cinquante ans et les a vendus de nos jours , après leur avoir consacré une notice imprimée chez Firmin Didot. J'ignore qui en est le possesseur actuel. « — Histoire de la Peinture Flamande , tome vu , page 205.

été exécutées d'après des compofitions de Corneille Schut , un des meilleurs élèves de Rubens. Ces tentures ornaient un grand salon dont le plafond fut plus tard peint & décoré par Arnould de Wuez.

M. Vandercruyfïen pofïède encore dans sa belle collection les gravures à la pointe de ces riches compofitions , & sur l'une des épreuves gravées par Corneille Schut lui-même , une note manuscrite exifte & indique que ces tableaux ont été exécutés en tapilïeries pour un des ancêtres du propriétaire actuel ; elles ont aussi disparu.

Bien que la Halle Échevinale eut été reftaurée & agrandie depuis moins d'un siècle, elle était, dès 1664, devenue insuffisante en raison du développement de la ville et de l'ao croiiïement de la population ; le Magiftrat se rendit acquéreur du palais de Rihourt que Philippe-le-Bon avait fait conftruire au XVe siècle , & qui portait le titre d'hôtel de l'Empereur depuis que Charles-Quint y avait résidé. Cette inftallation donna lieu à un nouveau marché pour la fourniture d'une tapifferie. Nous allons le reproduire; il renferme quelques détails techniques :

Aujourd'hui vingt mai seize cent soixante-quatre , après résolution prise en plein conclave, il a à ces fins député le sr Vantienne pour traiter & convenir avec Jean de Vries , fils de Joos. Eft convenu d'une tapifferie tiffée sans soie de couleur rouge vifve parsemée de fleurs de lis blanches , le tout en conformité du modèle donné audit Jean de Vries , & après divers pourparlers sont tombés d'accord avecq lui à onze squellins de l'aulne carrée , à conditions bien expresses que ladite tapifferie sera bien et duement accomplie de la plus fine estoffe & filet de tapifferie , tant la quinne à trois fils que la lanchure à deux fils , ayant été réservé de lui donner par deffus le prix que deffus

pour les armoiries de Sa Majefté la somme de quatre livres de gros (i), lesquelles armes debvront eftre couvertes d'or où il convient, argent & autres couleurs autant bien que faire se peut , ensuite de la défignation & modèle ci-devant mentionné. Ainsy fait ce jour que deffus.

Puis au delTous de ce marché se trouve la mention suivante :

Le 21 octobre 1664, jour de la livrance , la tapifierie a été trouvée contenir deux cent vingt aunes & demie portant à 61 i2s . 1 3291 12

Pour les armes de Sa Majefté 48 »

Pour voiture 312

Total 1381 10

Et plus bas la quittance signée de Jos de Vries.

Ces frais de voiture , peu élevés du reste , & l'absence du nom de Jos de Vries sur le livre aux Bourgeois , semblent indiquer que cette tapifierie n'a point été exécutée à Lille même , mais dans ses environs. Elle fut placée dans la grande salle du nouvel hôtel-de-ville.

« Par un jufte retour des choses d'ici-bas » les armes d'Espagne , que le Magistrat avait recommandé défaire tant belles que se pourrait , & qui figuraient depuis 1524 sur toutes les tentures officielles, devaient bientôt s'effacer à leur tour devant l'écu fleurdelysé; nous touchons en effet à l'année 1667 qui rendit Lille à la France & offrit à son industrie toutes les refiburces nouvelles d'un pays puifiamment reconstitué.

Mais ce changement politique eût ses désavantages; nous verrons la libre initiative de la commune disparaître sous la

(1) 48 livres.

domination nouvelle , & le pouvoir central , par l'entremife des intendants , pefer de tout son poids sur les décifions du Magiftrat, décifions naguère à peu près souveraines pour tout ce qui était police & réglementation induftrielle.

Ce n'eft pas une des moindres singularités de l'hiftoire , que la profpérité perfiftante de l'induftrie & du commerce dans les villes de Flandre , malgré les invafions , les guerres étrangères & intefîines qui se sont succédées dans ces provinces pendant le Moyen-Age & la Renaiffance. N'en faut-il pas conclure que chez ces populations , jaloufes à l'excès de leurs franchifes , les orages de la liberté & les luttes continuelles, en aflermiffant les caractères, en surexcitant les énergies individuelles , avaient doué la nation d'une initiative & d'une activité fécondes qui peut-être ne se seraient pas développées à un égal degré sous des inftitutions différentes ?

LES

DIX-SEPTIÈME SIÈCLE

Domination française. — Les tapijferies françaises. — Manufacture de Fontainebleau. — Les Gobelins. — Jooris Blommaert , François Vanderstichelen , Jeau Cabillau , sètabliffent à Lille. — Manufacture de Pennemacker et Destombes , leurs œuvres. — Inventaire de Fol ans , seigneur Des Werquins. — Tapifferie du Conclave.

Tandis qu'en Flandre , à lepoque de la Renaiffance , & avec les seules reflburces de l'induftrie privée , des manufactures de ces tapifleries, dont le renom était universel, s'étaient créées dans toutes les villes importantes , il fallut l'intervention royale pour doter la France de cette induftrie de la haute-lifle, qu'elle avait pourtant exercée au Moyen -Age. François Ier établit en effet à Fontainebleau , sous la direction de Philibert Babou , intendant des bâtiments royaux , et de

Sébastien, Serlio son peintre et « archite&eur ordinaire (*),• un atelier où il appela quelques ouvriers de haute-lifle. Primatice, que le Roi avait fait venir d'Italie , deffina , d'après le témoignage de Félibien , quelques compofitions pour la manufacture royale, à laquelle François Ier donna de plus pour modèles les spécimens les plus remarquables de l'induftrie flamande, entre autres les batailles de Scipion, exécutées d'après des cartons de Jules Romaine). François Ier acheta ces tapifferies au prix de vingt-deux mille écus (3).

Henri II conserva la manufacture créée à Fontainebleau , & en établit une seconde à Paris dans l'hôpital de la Trinité. Catherine de Médicis continua sa protection à ces établiffements & la bibliothèque nationale possède les remarquables deffins composés par Henry Lerambert, où cet artifte retraça, sous l'emblème d'Artemise & de Mausole , l'hiftoire même de Catherine. Ces compofitions furent reproduites par les manufactures royales pendant de longues années.

Henri IV voulut à son tour relever cette induftrie que les troubles qui précédèrent son avènement avaient singulièrement amoindrie, sinon anéantie. Il établit des ateliers dans la maison des Jésuites à Paris, puis dans la galerie du Louvre ; mais, dit M. Lacordaire: « Un atelier auffi reftreint ne pou- » vait remplir les vues d'Henri IV. Pour ofter l'oy/iveiè de » parmi ses peuples , pour ambellir & enrichir son royaume , il

(1) M. Lacordaire , Notice historique sur la manufacture des Gobelins.

(2) Ces cartons existent au Louvre dans les galeries des dessins. (81 Voir à l'appendice.

» ne devait pas se borner à fabriquer lui-même , mais favo- » riser l'établiffement de véritables manufactures. C'eft dans » ce but qu'il fit venir de Flandre , où depuis longues années » l'art des tapifferies était dans l'état le plus floriffant , une » colonie de tapiffiers de haute-liffe & qu'il lui accorda les » privilèges les plus étendus. »

Dans la même année (1601), Henri IV interdit sous peine de confiscation l'entrée des tapifferies étrangères , & par ce moyen , il affura à Marc de Comans & à François de la Planche, les deux fabricants flamands les plus renommés qu'il avait appelés à Paris, un marché étendu où sans crainte delà concurrence, ils pourraient développer leur induftrie.

Après avoir occupé différents emplacements la manufacture de tapifferie, façon de Flandre, fut en i632 installée dans la maison dite des Gobelins.

Enfin en 1662 Jean Janffen , d'Audenarde , avec l'aide de nombreux ouvriers flamands , commença dans cette réfidence & pour le compte de Louis XIV, la fabrication des tapifferies. Parmi les artiftes renommés qui prêtèrent leur concours au développement de la célèbre manufacture , nous devons citer l'un de nos compatriotes, J.-B. Monnoyer, peintre de fleurs.

C'est au cours de l'année 1667 , qui vit la réunion de Lille à la France , que Louis XIV signa l'ordonnance qui fondait aux Gobelins la Manufacture Royale des meubles de la couronne. Dans cet établiffement consacré à toutes les industries de luxe, la fabrication des tapis tenait la première place & finit par y perfifter seule.

Auffitôt la paix de 1669 signée , Louis XIV s'emprefïa de protéger les fabriques françaises contre la redoutable concurrence des tapiiTeries des Pays-Bas, en imposant lourdement ces derniers produits.

Voici quelles furent les droits d'entrée fixés par le tarif de 1669 •

Tapifleries de haute-liffe avec mélange de fil d'or & d'argent , le

cent pesant 1501

Tapifleries de soye , sans or ni argent 100 ï

Tapisserie de laine , avec mélange de soie ardassée. . . 50

Grâce à cette protection & au développement de la richeffe publique , nous allons voir s'établir & durer chez nous de sérieuses manufactures , dont on retrouve encore de remarquables produits.

Voici la requête relative au premier établifTement qui suivit la conquête :

Remontrent en toute humilité Jooris Blommaert & Franchois Vanderstichelen , maistres tapiffiers résidans présentement en ceste ville de Lille , que de père en fils , & presque plufieurs fiècles , ils ont toujours travaillé & fait travaillé de tapifferie de baffe liffe , tant à Audenarde que dans les villes de Gand et autres & comme ils sont venus demeurer dans Lille , par forme d'eflai , seulement depuis un demy-an & y ont amené quant à eulx nombre de tapifleries pour les vendre , comme ils ont fait d'une partie , ils remarquent et confièrent , que pour former & establir dans cette ville cette manufacture pareille à celle de Bruxelles quy eft si considérable & important , il leur fut néceflaire de subir de grands frais , tant pour y faire venir demeurer au moings quarante-cinq à cinquante ouvriers ou valets propres & experts en cette manufacture , lesquels demeurent tant à Bruxelles , Anvers que Gand & par ces lieux là , comme aussi pour

les raisons à déduire plus clairement & particulièrement par une audiance qu'ils demandent à cet effect , les subjects & motifs étant trop longs pour les déduire par cette requête , &c

(Suit le détail des avantages qu'ils sollicitent de la ville) , c avec le privilège d'acheter tant chez les marchands qu'au jour de marché , & à telle heure que bon leur semblera , les fillets de sayette qui leur sont propres pour leur manufacture. » W

Cette requête fut soumise par le Magiftrat au maréchal d'Humières, gouverneur de la province, qui l'apostilla favorablement le 16 juin 1677. De son côté, la Chambre de commerce, après avoir entendu les suppliants , rendit auffi un avis favorable ; en conséquence , par une résolution en date du 9 février, le Magiftrat :

Permet aux requérants de travailler de leur ftil de tapirTerie , leur accorde sitôt qu'ils commenceront à travailler la somme de cent patacons , & pendant six ans suivant celle de cinquante patacons , avec exemption d'impôts pour douze rondelles de forte bière & toute la petite , à charge d'employer à cette manufacture le nombre de vingt ouvriers au moins.

Blommart s'établit en conséquence à Lille, & dès 1680 nous le trouvons inscrit au regiftre aux Bourgeois de la manière suivante :

Georges Blommart , marchand tapiffier , fils de feu André , natif

d'Audenarde , ayant épousé Vanderftichenen , dont il a un

fils Jean.

(1) Une ordonnance de police défendait d'acheter les fils de sayette , si ce n'est aux heures de marché.

Blommart fit des élèves, & en septembre 1679 un fieur Jean Cabillau, auffî natif d'Audenarde , « attendu qu'il va prendre état de mariage » sollicita à son tour les faveurs du Magiftrat pour pouvoir s'établir à son compte; il faisait valoir dans sa requête , que nous nous contenterons d'analyser , que s'étant adonné à la fabrication depuis sa jeunefle , « il était capable de faire de très-rares et belles pièces de tapisseries, même de les garnir de fil d'or et d'argent ; qu'il peut dire sans vanité qu'il eft auffi capable que nul autre, ainfi qu'il l'a prouvé dans les ateliers de Blommart, dans lesquels il a toujours travaillé depuis que celui-ci eft dans cette ville , comme le premier de ses ouvriers. »

Cette requête fut accueillie, & le Magiftrat accorda à Cabillau différents avantages annuels , à la condition de faire chaque année « apparoir par un certificat de la Chambre de commerce qu'il avait au moins trois métiers battants. »

Vers 1684, la yiUe de Beauvais, si célèbre encore aujourd'hui par sa munufaëture, attira chez elle la fabrique de Blommart par l'appât d'avantages plus confidérables ; mais à la nouvelle de son départ , des concurrents se présentèrent pour bénéficier des subfides que lui faisait la ville , & c'eft à cette cause que nous devons l'établifiement à Lille de la manufacture des Pennemacker qui y travaillèrent avec succès pendant cinquante années environ.

Commençons par reproduire textuellement la requête des Pennemacker :

Remonstrent très humblement François & André Panemacker père & fils , maistres tapiffiers de haute-lisse , de profeffion dans la ville de

Bruxelles, que dès leur tendre jeuneffeils se sont entremis à la fabrique de tapifierie de haute-lifle en-deffoubs les meilleurs maîtres tant au dit Bruxelles qu'aux Gobelins à Paris , en quoy ils ont si bien réuffy , qu'ils en ont appris une parfaite connaiffance & adrefie d'en faire et fabriquer des plus fines & plus belles qu'il se puisse faire esdites deux villes, tant en figures qu'en paysages, ainsy qu'ils en ont fait voir les effets dans la dite ville de Bruxelles , & ailleurs où , pendant plufieurs années , ils ont exercé la dite profeffion en qualité de maiftres , & comme ils ont entendu que Georges Blommart tapiffier va quitter cette ville pour demeurer à Beauvais , ils souhaiteraient pouvoir icy s'établir en sa place , pourvue que vos Seigneuries leur feraient la grâce de les y admettre & de leur donner les droits & advanches que le dit Blommaert at eu de cette ville. C'eft pourquoi , &c, &c.

Le Magiftrat renvoya la requête à la Chambre de commerce, la priant de prendre des informations sur les dires des suppliants; d'un autre côté il écrivit à M. de Breteuil , intendant, pour se conformer au dèfir du Roy qui ne veut pas que les villes fajfent pareilles dépenses sans son ajfentiment , & les avis ayant été favorables, il accorda deux cents patagons sitôt inftallation , cinquante patagons pendant six ans, & l'exemption du droit sur les bières, comme on l'avait concédé précédemment à Blommartt1).

Ces Pennemacker, Bruxellois d'origine, descendaient d'une ancienne famille qui exerçait déjà cette induftrie au XVIe fiècle.

Ainfi, en 1529, nous avons vu dans les comptes de la la Recette Générale de Flandre, un nommé Pierre Penne-

(1) Résolution du 30 mai 1684.

macker chargé de réfectionner la célèbre tapifferie de Gèdeon, commandée jadis par Philippe-le-Bon, & qui avait tellement souffert que l'on dût faire deffiner à nouveau certaines parties de patrons par un peintre nommé Adrien Van Ghiesberghe U). ( Nous avons mentionné l'établiffement à Lille en , 1625 , d'un tapiffier de ce nom.)

Mais ce Pierre Pennemaker ne fit pas que des restaurations , il tiffa en 1 5 3 1 , pour Charles-Quint , une riche pièce de tapifferie d'or, d'argent & de soye, contenant vingt-huit aunes & sur laquelle était représentée « la cène que notre Seigneur fi st à ses apostres le blanc jeudi. » C'eft la tapifferie qui fut à cette époque le plus chèrement payée, (trente-huit florins l'aune) (2).

A Pierre de Pennemacker succédèrent Hendrick et Guillaume , ses fils , qui furent continuellement employés par la Régente à l'entretien des tapifferies de la Cour. Cette dépense spéciale amenait presque chaque année une mention dans les comptes. Hendrick & Guillaume Pennemacker fabriquèrent auiïi de nombreux tapis de mulets armoyès des armes impériales, que l'on envoyait continuellement à la cour d'Espagne.

Aufîîtôt que leur requête eût été accueillie, les Pennemacker se mirent à l'œuvre, & six mois après l'autorisation obtenue, ils demandèrent au Magiftrat une avance sur des tapifferies fabriquées; deux échevins furent délégués pour vifiter ces tentures : ils constatèrent que les fabricants avaient

(1) Archives départementales. Recette générale de Flandre.

(2) Voir à l'appendice.

FABRICATION LILLOISE. C)l

déposé chez le concierge de l'hôtel-de-ville , cinq pièces de tapifTeries qui mesuraient ensemble 22 aunes sur 4 aunes de haut , & après avoir fixé à 7 florins la valeur de l'aune , ils décidèrent qu'une avance de 5o % , soit 346 florins 10 patars serait faite par la ville pour un terme de deux ans.

Les fabricants n'attendirent pas fi longtemps; deux mois après les tapifTeries étaient vendues , & la ville remboursée.

En 168 5 , en signe de satisfaction, la penfion des Pennemacker fut élevée de 5o à 5 5 patagons.

En 1687 nouvelle requête. Ils exposent « qu'ils se sont appliqués à faire valoir leur manufacture par leur bon travail & par le petit gain , dont ils se contentent pour attirer les gens qui avaient l'habitude d'acheter de la tapiflerie à Audenarde, Bruxelles & Anvers ; ce qui a û bien réuffi , . qu'ils ont lieu d'espérer qu'ils augmenteront leur manufacture par la ruine de celles de ces villes étrangères. » Ils terminaient en demandant une augmentation de subfides & une exemption générale d'impôts pour la bière dont ils avaient besoin dans leur famille « qui eft composée de plus de 22 personnes & qui augmentera , dans la suite , ayant envie d'occuper plus d'ouvriers. »

« De plus, pour être à même de fournir auffi de la grofle tapisserie à ceux qui n'en voudraient point acheter de la fine , ils défireraient que vous vouluffiez leur mettre en mains quelques enfants orphelins qu'ils promettent d'inftruire avec beaucoup de soin à gagner leur vie. »

Leur requête fut accueillie en partie. La penfion de cinquante cinq patagons fut élevée à deux cents florins , & l'exemption à vingt-quatre rondelles de forte bière au lieu de douze.

Vers la fin du siècle , André Pennemacker mourut. La penfion fut continuée à François, son fils, & à Jacques Deletombe son gendre , à condition que cette penfion de 200 florins serait consacrée à l'entretien de leur mère « débile d'esprit. »

En 1703 , le Magiftrat renouvela la penfion toujours au profit de la veuve , sous la réserve que chacun des titulaires aurait au moins quatre métiers battants.

En 171 1, la mère étant morte, la penfion pour chacun d'eux fut réduite à 100 florins.

Nouveaux renouvellements en 1714 & et 1717; mais comme il ne s'agiflait plus d'encourager un établiflement à sa naiflance , la penfion à partager entre les deux titulaires fut succeffivement réduite à 120 puis à 100 florins. Enfin, en juillet 17 19 & après la mort de Deletombe , Pennemacker sollicita, sans pouvoir l'obtenir , une nouvelle prorogation des avantages à lui accordés depuis trente-cinq ans, de 1684 à 1719,

Nous aurons à reparler de la famille Pennemacker lorsque nous nous occuperons de G. Wernier.

Cette fabrique des Pennemacker produisit confidérablement , & il y avait peu de maisons riches à Lille , au siècle dernier, qui ne fussent décorées de ces paysages , que les nombreux inventaires de l'époque exiftant aux archives appellent des verdures ; plufieurs de ces tapifleries ont passé sous nos yeux , enlevées des parois où elles s'étalaient pour être remplacées par des tentures de papiers peints. La plupart, par l'intermédiaire des marchands de bric-à-brac lillois, sont allées reprendre une jeunefle nouvelle sous le maquillage des refïaurateurs parifiens.

Toutes ces tapifleries , lorsqu'elles n'ont pas été rognées ,

portent tiflees sur la lifière les armes de Lille & le nom de Deletombe ou de Pennemacker ; on peut en voir un spécimen remarquable au musée archéologique de la ville.

N'oublions pas de mentionner que dans le livre des comptes, nous voyons souvent paraître le nom de Pennemacker pour location de tapifïeries , ainfi il reçoit :

Le 14 juin 1695, pour avoir tapiffé la grande salle de l'hôtel-de-ville par deux fois ; la dernière , pour l'entrée solennelle de Monseigneur le duc de Boufflers . xxivfl-

Le 2 décembre 1695 , pour louage*de tapis à effet d'orner la salle le jour de la ToufTaint xnfl-

Nous trouvons encore des tapilTeries de Deletombe et de Pennemacker dans l'inventaire du riche mobilier de Jean Volans, seigneur des Werquins , argentier de la ville. Ce Jean Volans avait fait partie, en qualité d'ingénieur, de l'ambafTade envoyée par Louis XIV au royaume de Siam ; il avait , dans son voyage , sans doute , pris le goût des meubles et des porcelaines de la Chine & son mobilier, tel que le décrit l'inventaire dreffé après son décès , eft à donner des éblouiïïements aux curieux & aux collectionneurs du temps présent. Nous copions ici quelques articles de cet inventaire; ils feront indirectement l'éloge de nos tapiffiers , puisque le propriétaire, grand amateur, les avait jugés dignes de tendre les appartements où il avait amoncelé ses curiofités :

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