‹ Les tapisseries de haute-lisseChapitre 5 sur 12 · MARIE · texte numérisé non relu

MARIE

Voici enfin le texte du placard pour lequel on voulait éviter le scandale d'une trop grande publicité , en raifon des fraudes qu'il dévoilait & qu'il avait pour but de réprimer :

De par l'Empereur ,

Comme il soit venu à noftre cognoiffance que depuis certains temps encha plufieurs grands frauldes se sont couvertement au desceu de nous & de nos officiers commis & se commettent journellement au ftil & négociation des tapifferies quy se font en nos pays de par de çà & esquelles l'on a usé de pointures & aultres parures advantageuses au prouficl particulier des marchands & ouvriers qui s'en sont entremis, à quoy eft très-nécessaire & entendons pourvoir & donner ordre selon lequel l'on se aura à conduire à l'advenir au faicl des dites tapifferies , afin que la négociation d'icelle de sy grande valleur & eftime puiffe avoir son cours & ne soit rebouté , qui redonderait au très-grand détriment & dommaige de nos pays & subjecls de par de çà ; pour ce eft-il que nous , ce confidéré & y veuillant obvier, nous mandons & commettons par ces présentes que incontinent & sans délay vous faicles publier par toutes les villes & lieux de voftre juridiction ou l'on use du dit ftil de tapifferies , & de par nous très-expreffément commande^ & deffendre aux maiftres , marchands, ouvriers & ceulx du meftier de tapiffier, que doresnavant & jusques aultrement en sera par nous ordonné, ils ne s'avancent accoutrer, parer, farder ou ayder leurs tapifferies de quelques couleurs ou subfiances de poincture que ce soit, &?iy coulourent chose quy ne soit tiffue & ouvrée au fond de la tapifferie, fors aux visaiges & aultres membres nuds,& ce par subftance permise, sous peine de confiscations

des pièces faicïes contre cefte noftre présente ordonnance & d'eftre chargiés & pugnis arbitrairement.

Et à l'entretennement d'icelle noftre ordonnance procédez & faites procéder contre les transgreiïeurs par rigoureuse exécution de la dite paine , sans grâce, faveur, fimulation ou déport de ce faire, vous donnons plein pooir, autorité & mandement espécial par ces présentes, par lesquelles mandons & ordonnons à tous nos jufticiers, officiers & subjecls cui se regardera que à vous le fesant ils obéilTent & entendent diligamment. — Car ainfi nous plaît-il.

Donné en noftre ville de Bruxelles , le 4e jour de mars , l'an m xvc trente huit. Ainfi soubscript par l'empereur en son conseil &

Signé VEREYKEN.

Le trucage, on le voit , n'eft pas une invention moderne. Au XVIe fiècle des malins avaient trouvé commode & lucratif d'imiter, au moyen de procédés de peinture, le travail délicat de la navette, & de réaliser par ce moyen audacieux de faciles bénéfices; il y a pourtant dans cette ordonnance un aveu à recueillir : l'autorité autorisait pour les visages & membres nus les retouches de peinture au moyen de certains ingrédiens. Cette tolérance s'explique facilement ; à cette époque , les tapiffiers n'avaient à leur dispofition qu'un nombre allez restreint de couleurs franches & solides , & il manquait à leur palette toutes les teintes rompues , toutes les nuances intermédiaires , conquêtes succeffives que la chimie donna peu à peu à la teinture & dont les ateliers des Gobelins introduifirent plus tard l'emploi dans leurs ateliers.

Les tapiffiersdu Moyen-Age & de la RenailTance, pour traduire tes effets d'ombre & de lumière, avaient trouvé un moyen quiconfiftait à nuancer les teintes franches par l'emploi

de hachures parallèles , & ils arrivaient par ce procédé à de merveilleux effets décoratifs. Comme l'a fait judicieusement remarquer M. Darcel C1), les artisans de la Renaiflance avaient par inftincl appliqué , finon découvert , la théorie des couleurs complémentaires , & l'on peut étudier cet emploi intelligent des hachures sur les belles tapifferies anciennes qui nous reftent,

Ce procédé confiftait, comme nous l'avons dit, à nuancer les demi-teintes par l'interpofition de laines de teintes franches de couleurs différentes , il était parfait pour les draperies, pour les fonds, pour les acceffoires , mais d'un usage bien plus difficile, finon impoffible, pour les figures qui se tiffaient d'une laine claire d'une teinte uniforme & sur lesquelles les traits & les contours se deffinaient au moyen de laines & de soies foncées. De là sans doute l'autorisation accordée d'imiter à l'aide de couleurs employées sèches , les hachures qui relevaient la coloration des figures & des membres nus , hachures que Ton ne pouvait à cette époque exécuter par le tiffage , la teinture n'ayant point encore livré aux tapiffiers les laines néceffaires à ce travail particulier.

Nous verrons plus tard Charles -Quint renouveller les mêmes prescriptions & avec plus de détails , dans sa célèbre ordonnance sur le ftil & métier des tapifferies.

Du refte , selon nous , malgr£ certaines imperfections pratiques que ne pouvaient vaincre les ouvriers de la Renaiflance , beaucoup des oeuvres sorties de leurs mains sont artiftique-

[1) Gazette des Beaux- Arts , 14e volume , folio 82.

ment supérieures à beaucoup de tapifleries récentes , malgré toute ■ les refïburces nouvelles que la mécanique & la chimie ont apportées à cette induftrie. Cela tient à ce que, se méprenant sur le but à atteindre , ons'eft engagé dans une faufle voie. La tapiflerie eft un art décoratif par excellence , & non un art d'imitation ; les peintres célèbres qui compofaient au XVITiècle les cartons deftinés à être reproduits en tentures, peignaient des modèles spéciaux & ne donnaient pas des tableaux à copier; de leur côté, les artiftes tapiffiers, rompus à la pratique savante de leur art , n'avaient point l'absurde prétention de chercher le trompe-l'œil & d'imiter l'effet des peintures à l'huile.

M. Lacordaire, dans l'introduction de la notice intéreflante qu'il a publiée sur la manufacture des Gobelins , appelle l'époque de la Renaiflance l'époque de la tapiflerie induftrielle, & réserve pour la fabrication inaugurée aux Gobelins en 1662 le titre de fabrication artiftique. Sans déprécier en aucune façon les merveilleux résultats obtenus depuis cette époque , nous serions tenté de prendre , quant à nous , le contre-pied de cette appréciation. Pendant toute la durée du dix-huitième fiècle , le livre de M . Lacordaire en fait foi , il y eut lutte continuelle entre les peintres dont on reproduisait les œuvres & les ouvriers chargés de les traduire en tapifleries ; ceux-ci demandaient avec raison , mais en vain , que les peintres qui ne voulaient pas modifier leur palette, n'employaflent pour peindre leur patrons que des couleurs de grand teint; les peintres maintenaient leur syftème fâcheux , & l'on dépensa beaucoup de talent & d'argent pour ne produire le plus souvent que des copies de tableaux forcément imparfaites, au lieu

de se borner à perfectionner un genre de fabrication qui offrait pourtant pour modèles de fi merveilleux spécimens.

Mais revenons à l'ordonnance de Marie, gouvernante des Pays-Bas. Conformément aux prescriptions de la lettre secrète, le Magiftratse hâta de convoquer les artisans qu'elle concernait , & voici le procès-verbal de cette réunion :

En suyvant certaines lettres closes de la Royne régente publiée en la halle de Lille , présens en corps de loy les mayeur & eschevins de la dite ville , à ce convocquiés les tapiffiers d'icettevilleetàquoy faire sont comparus & eftoient présens plufieurs des dits tapiffiers , tels que :

Jacques Meurille Alard Herselin Jehan Malatire Jacques Carpentier Pierre Clincquemeure Allard Escailler Jehan Leclercq Grard Escailler , son fils- Gilles Duhamel Hector Bellemend Pierre Herselin Jacques Lesage Jehan Sirou Pasquet d'Estaires Pierre Tesart & Pierre Thibaut

lesquels ont dit qu'ils n'y avoient aucun marchand tapiffier en la ville de Lille ains vendoient leurs ouvrages en la ville d'Anvers , & s'y ne y ont comparu tant par maladie que pour être allés hors de la dite ville.

Pierre deWeple dit Potier^ Bonaventure Hamel Jehan Carpentier Jacques Herselin

Corn ... ? Clerebaut Cornille Rouverit aussi tapiffiers de la dite ville ja fut-il qu'ils y eussent été convoquiez.

(1) Natif de Tournai , dit le Registre aux Bourgeois; année 1534, registre 3, folio 151 v°.

Fait le samedi 15e jour de mars 1538, en la présence et par l'ordonnance de Antoine de Baulaincourt , lieutenant de M. S. le gouverneur de Lille, par moi

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