DANS UNE CHAMBRE SUR LE JARDIN
Une tenture de tapiflerie de haute-lifle de cinq pièces & paysages de Destombes & Pennemacker ;
Un feu de fer poli , boules argentées ;
Deux figures de porcelaine à habillements dorés ;
Deux grands lions de porcelaine blanche ;
Un confeffionnal d'une étoffe des Indes fieuragée à fond rouge ;
Quatre fauteuils et six chaises tapiflerie au petit point ;
Un paravant delà Chine avec pagodes et fond blanc à six feuillets ;
Un beau bureau de vernis de la Chine ;
Un grand miroir avec cadres et fontanges vernis de la Chine.
Nous nous arrêtons , il faudrait reproduire entièrement les quarante feuillets de l'inventaire ; nous en avons assez cité pour montrer le goût du propriétaire.
(1) Il portait d'azur à un chevron d'or accompagné de deux demi-vols d'argent , en pointe d'un trèfle de même. Ces vols d'argent dans les aimoiries d'un argentier ont dû plus d'une fois provoquer la malignité de nos pères.
Si M. Des Werquins avait jugé Pennemacker & Deletombe dignes de décorer sa splendide habitation , le Magiftrat , de son côté, leur demanda une tapifferie pour la salle du Conclave!1), qui venait de recevoir les magnifiques boiferies qui y sont encore & les tableaux d'Arnould de Wuez. Mais nos recherches ont été vaines pour savoir ce que représentait la tenture qui garnissait l'hémicycle depuis le haut des gradins jusqu'à la corniche en boiserie.
Aucune délibération relative à cette tapifferie ne figure dans le regiftre aux résolutions. On lit simplement dans les comptes de 17 19 :
A Marie Pennemacker , veuve & demeurée es biens & dettes de Jacques Deletombe, maiftre tapiffieren cette ville, la somme de deux mille cent florins pour avoir travaillé & livré la tapifferie du Conclave de cette ville , icy par eftat & certificat avec ordonnance du xx de février 1719, signée H. Herreng un M 11 c livres
De plus , Paul Lalloy , brodeur & tapiffier , reçut pour avoir fait placer la tapifferie, l'avoir doublée & y avoir fait une houffe de serge verte, deux cent cinquante florins.
Qu'eft devenue cette tapifferie & quand disparut-elle pour faire place à la tenture de lustrine qui vient à son tour d'être remplacée par les vitrines du musée céramique ? Ce sont deux queftions auxquelles il nous eft impoiïîble de répondre. En 1737 nous avons vu figurer au compte une dépense de cent
(1) Voir dans notre Histoire des Porcelaines et Faïences lilloises le chapitre consacré au Musée Céramique.
livres « pour avoir battu , nettoyé & raccommodé la tapifferie du Conclave » & voilà tout.
Si le prix élevé payé par la caille municipale suffit pour affirmer que la tapifferie était digne de la salle où elle fut placée, il ne nous renseigne pas sur le sujet de la tenture; dans des travaux de la nature de celui-ci , que de phrases à terminer par un point d'interrogation !
LES
DIX-HUITIÈME SIÈCLE
Jean de Melter s'établit à Lille. — Guillaume Wernier , son gendre , lui succède. — Prise de Lille par les alliés. — Traité d'Uirecht. Intervention des Intendants. — Convention avec Pennemacker. — Règlement de Louis XV sur la teinture des laines dejlinèes aux tapijfiers. — Lefebvre , fabricant à Tourcoing. — Les tapijjeries de Wernier. — Comportions d'après Teniers. — Les tapijjeries de l'hôpital ComteJJe & de l'église Saint-Sauvenr.
Nous sommes obligé de revenir sur nos pas pour reprendre , à son début, l'hiftoire de la manufacture la plus importante qu'ait pofTédée la ville de Lille.
C'eft en 1688 que Jean de Melter , de Bruxelles, vint établir à Lille la fabrique de tapifferie que devait continuer Guillaume Wernier, qui épousa sa fille en 1700.
C'eft cette manufacture qui , pendant la plus grande partie du XVIIIe siècle , à la brillante époque des Gobelins , devait produire les belles tapifferies que nous admirons encore.
Nous n'avons point trouvé reproduite , ainfi que c'était l'usage , au regiftre aux résolutions , la requête qui précéda l'inftallation de De Melter , mais on y peut lire la décifion du Magiftrat : M
« La Loy alTemblée sur ce que Jean de Melter, tapiffier, ayant demeuré à Bruxelles, nous a représenté que pour le bien de cette ville il prétendait s'y venir établir & y exercer sa manufacture de tapifferie , en quoi il disait être fort capable , nous ayant fait voir un échantillon de son ouvrage en forme de tableau , représentant la tête du Sauveur souffrant couronne d'épines , qui a paru fort beau à M. de Bagnolst2) & à nous, disant qu'il saurait travailler en toutes sortes de tapifferies fines, moyennes & autres , requérant partant que pour en partie le dédommager des frais qu'il devra exposer pour changer de domicile & pour l'établiiTement de cette manufacture en cette ville , nous voulufilons lui accorder quelqu'avantage à l'exemple de ce qui se pratique dans les autres bonnes villes ; la chose mise en délibération, et tout confidéré, nous avons, de l'agrément de mon dit sieur de Bagnols , accordé & accordons audit de Melter la somme de 400 fi., une fois , qui lui seront payés promptement , & l'exemption des impôts de bière à raison de 12 rondelles de forte pour chacun an & pour autant de petites qu'il en pourra consommer dans sa famille.
Dès la fin de 1689, de Melter avait déjà neuf outils travaillants ; dans la résolution d'en augmenter le nombre , il sollicita du Magiftrat « une penfion annuelle, comme on l'avait
(1) Registre 14.
(2) Intendant de la province.
accordée à Pennemacker , & ainfi que cela se pratique à Tournai , a Valenciennes & à Beauvais. » L'intervention de Monseigneur Dugué de Bagnols , intendant de la province , qui appuyait ses requêtes, décida le Magiftrat à lui accorder, pour quatre années , une penfion annuelle de quatre cents livres , monnaie de France , à charge par lui de s'engager à rester pareil temps dans la ville , & quelques mois avant la mort de ce fabricant , en 1698, le Magiftrat consentit à substituer à l'exemption des droits sur quatre rondelles de bière, l'exemption sur une feuillette de vin « néceffaire à la conservation de sa santé. »
Enfin, en 1701 , nous voyons apparaître pour la première fois , Guillaume Wernier , dont nous avons inscrit le nom en tête de ce chapitre. Son premier acte , comme celui de tous ses prédéceffeurs , fut une sollicitation.
Son beau-père, par l'influence de M. de Bagnols, était arrivé à faire prolonger jusqu'à sa mort la penfion qui ne lui avait été accordée que pour quatre ans. Wernier adressa une requête au Magiftrat, mais on sent, dans la forme, l'homme qui se sait appuyé.
« Guillaume Wernier vous représente très-humblement , Messieurs, qu'il se trouve sollicité de continuer son établissement en cette ville avec dix outils actuellement travaillants, ainsy qu'il eft connu de M. de Bagnols ». Les rôles sont , pour ainfi dire , intervertis. C'eft Wernier qui eft sollicité de demeurer à Lille, & le nom de M. de Bagnols eft placé là pour rappeler au Magiftrat la puiflante influence qui a protégé son beau-père, & qui ne l'abandonne pas. Auffi c'est en vain que le procureur-syndic , dont l'avis est demandé , fait
lOO TAPISSERIES DE HAUTE"HSSE.
valoir que « l'usage de la ville a toujours été de faire cefïer de pareilles gratifications après quelques années , & qu'on avait voulu tout simplement aider à l'établiiTement de Wernier comme on avait aidé à celui de ses prédécefïeurs. » Le Magiftrat, par une décifion en datedu iomai 1701, vota la continuation de la penfion de 400 fl. « jusqu'au rappel ». Elle fut payée sans conteftation jusqu'en 1709.
A cette époque , Lille avait celïé d'appartenir à la France & ceci changeait singulièrement la pofition , à un double point de vue : d'abord Wernier avait perdu l'appui de l'intendant ; de plus les tarifs prote&eurs qui frappaient à l'entrée les tapiiïeries des Pays-Bas n'exiftaient naturellement plus pour les produits lillois.
Warnier se fit plus humble. Il vanta, avec raison du refte , les progrès de sa manufacture « qui occupe plus de cinquante ouvriers & qui travaille pour tout ce qu'il y a de gens de qualité dans cette ville » & finit comme toujours en sollicitant la continuation de sa penfion ; mais cette fois il n'obtint qu'un demi-succès. Le Magiftrat lui accorda cent florins par an pendant quatre ans « en donnant par lui caution qu'il ne sortira pas de la ville & y continuera la manufacture pendant lesdits quatre ans. » Enfin , en 1714, Lille étant rentrée sous la domination française & les quatre années de penfion étant expirées , il écrivit :
En 17 10, estant changé de domination & croyant que cette manufacture n'aurait plus été si utile à la ville par la facilité qu'il y aurait de tirer des tapifleries de haute-liffe de Hollande, de Brabant & d'autres pays d'une même domination ; comme la ville de Lille était alorb , vous avez révoqué , Meffieurs , tous les avantages que vous
FABRICATION LILLOISE. IOI
aviez accordé au requérant , en le reftreignant à une penfion de ioo florins qui doit finir au ierde l'an 1714, ce qu'il a accepté, à raison de la guerre & dans l'espoir que la paix nous aurions retourné sous l'heureuse domination de la France , ainli qu'il est arrivé , ayant toujours préféré son habitation en cette ville jusqu'à avoir refusé un prêt de 60,000 florins sans intérêt , avec logement et exemption dans la ville de Beauvais où on le mande, ce qu'il vérifiera au besoin.
« Ce confidéré & eu égard que cette manufacture occupe au moins soixante familles , » il conclut en demandant la penfion de 400 livres et toutes les exemptions dont il avait joui jusqu'en 1710.
Le Magiftrat fut impreffionné , paraît-il , par les pièces que Wernier fit paffer sous ses yeux & qui certifiaient les offres faites par la ville de Beauvais qui déjà, (on s'en souvient peut-être , ) avait enlevé à Lille la fabrique de Blommaert , & sans accorder le chiffre demandé, il prolongea de trois ans la penfion de cent florins.
Les trois années écoulées , la penfion & les exemptions furent suspendues, Wernier ne put en prendre son parti. Désespérant d'attendrir le Magiftrat, il se retourna vers M de Meliand , intendant de Flandre , qu'il eut le talent de se rendre aussi favorable que Lavait été autrefois M. de Bagnols. Dans la requête qu'il lui adreffe à ce sujet , il vante sa manufacture , & comme précédemment , il se fait un titre d'avoir refusé de la ville de Beauvais un don de 60,000 livres avec cent mille florins de deffins & exécutions.
Il cite la penfion faite au sieur Deslobbes, qui vient d'établir à Lille une fabrique de moucades & s'étonne qu'on ne lui donne rien , à lui qui , seul dans ce pays conquis, « fait
des tapijferies achevées , fournijfant aux plus grands seigneurs de France. »
Nous voulons croire que le mérite inconteftable de Wernier fut son seul titre auprès de M. deMeliand. comme auprès de M. Bagnols ; toujours est-il que l'intendant renvoya la requête au Magiftrat après l'avoir enrichie de l'apoftille ci-après :
Renvoyé à MM. du Magiftrat pour y avoir égard , attendu qu'il ne paraît pas juste d'avoir changé la situation.
MELIAND.
Le Magiftrat fit rédiger par son procureur un mémoire dans lequel il énumérait les avantages succeffifs concédés depuis trente-deux ans environ à Wernier ; mais il reçut la réponse suivante, qui coupait court à toute discuffion :
De par le Roy,
Antoine-François Meliand Conseiller d'Etat , intendant de juftice , police & finances , en Flandres,
Veu les ordres du Conseil à nous adrefTés par M. Amelot , préfident du Conseil de Commerce, par sa lettre à nous écrite le 15 mai 1723 ,
Nous ordonnons que le sieur Wernier , manufacturier de tapiiTerie à Lille, jouira de l'exemption de tous droits d'octrois pour vingt-quatre rafières de grains & d'une pièce de vin tant qu'il tiendra sa manufacture & ce à commencer de l'année dernière avec défense aux fermiers desdits octrois de le troubler dans ses exemptions dont il doit jouir en plein , à peine de tous dépens , dommages & intérêts , &c.
Enjoignons au Magiftrat de Lille de tenir la main à l'exécution du présent ordre.
Fait à Lille le ?i mars 1724.
MELIAND.
Par Monseigneur ,
Remond.
Il eft ainsy.
Il n'y avait qu'à obéir; les exemptions furent accordées. On voit ce qu'étaient devenues les anciennes franchises communales & l'indépendance du Magiftrat, autrefois absolue, du moins en ce qui concernait l'adminiftration intérieure , après cinquante ans de domination française.
Mais fi le Magiftrat , bien que fier à jufte titre de la fabrique de Wernier , s'était cru en droit après trente ans de prospérité, de lui refuser une penfion qu'il ne lui avait accordée que pour aider à ses débuts , il aurait été mécontent de voir s'éteindre une manufacture qui était une des gloires de la ville. Or, Wernier était fort âgé & n'avait pas d'enfant , & sa mort devait entraîner probablement la fin de la manufacture.
Le nouvel intendant de Flandre , M. Bidé de la Granville, fut l'intermédiaire entre Wernier & le Magiftrat pour affûter la continuation de la fabrication à Lille après la mort de Wernier, & voici la convention qui intervint :
Wernier & sa femme (il avait épousé en secondes noces Catherine Ghuys)^1) s'engagèrent, par acte authentique, à donner au fieur Pierre Pennemacker (un des fils d'André, dont nous avons déjà parlé précédemment), toutes les connaiffances nécessaires pour mener son induftrie à sa perfection. De plus , la femme de Wernier , après la mort de son mari , qu'elle se remariât ou non, s'obligeait à fournir toutes les
(1) La ville d'Audenarde avait au XVIIe siècle des tapissiers de ce nom, et en 1607 un nommé Georges Ghuys commanda au peintre Jean Snellinck le vieux, huit patrons représentant l'histoire de Zénohie , reine de Palmyre , qui eurent beaucoup de succès en France. ( Supplément au catalogue du Musée d'Anvers , page 18.)
104 TAPISSERIES DE HAUTE- LiSSE.
matières & l'argent néceflaires à Pierre Pennemacker pour qu'il put continuer à travailler.
La ville , de son côté , conftituait à Wernier , & après lui à sa veuve , une penfion annuelle & viagère de 25 o florins.
Cette transaction , que nous résumons en quelques lignes , donna lieu à bien des requêtes , soit à l'intendant , soit au Magiftrat. Nous ne les recopions pas, parce qu'elles se répètent continuellement. Nous ne signalerons que les faits nouveaux qu'elles mettent en lumière. Ainsi , en 173 3 , Warnier déclare « que, d'après la convention faite avec M. de Bagnols, il n'était obligé que d'avoir dix métiers , tandis qu'il en entretient vingt-et-un , que Pierre Pennemacker commence avec succès à travailler sous son école aux incarnations , & que le fils de ce dernier, âgé de dix ans , apprend le deffin , étant la véritable idée pour se perfectionner dans cette manufacture. »
Wernier mourut en 1738. Des difficultés s'élevèrent bientôt entre sa veuve & le sieur Pierre Pennemacker & le contrat intervenu entre eux fut rompu moyennant abandon à ce dernier d une somme de 3 267 florins dont il était redevable à son aflbciée. Pennemacker continua à travailler de son coté & la veuve Wernier du fien avec le concours des ouvriers qu'avait formés son mari. La ville, en confidération de ce que la convention n'avait pas été rompue par la faute de la veuve Wernier & voyant deux manufactures, au lieu d'une, continuer à travailler , paya jusqu'à la date de la mort de cette dernière ( 12 décembre 1778), la penfion consentie.
Quant à Pennemacker, il eflaya auffi de se faire penfionner par la ville :
Remontre très-humblement Pierre Pennemacker , manufacturier de haute-lice depuis longues années qu'il exerce cette profeffion dans laquelle il se peut dire très-perfeciionné, même au delà de ce que feu Guillaume Wernier, avec lequel il travailla plufieurs années, a pu faire pendant sa vie, ainsy qu'il eft en état de faire voir à vos Seigneuries. Le portrait de Sa Majefté Louis XV , notre illuftre monarque qu'il a fait d'haute-lice, qu'il a eu l'honneur de vous présenter, juftifie sa grande capacité. Il a un garçon qui se rend non seulement capable de continuer cette manufacture , mais qui plus eft celle de la peinture qui est l'important moyen de s'y perfectionner par rapport au deffin dans lequel il s'eft rendu très-habile & de bon goût ; la veuve Wernier abandonne pour ainfi dire cette manufacture. C'eft pourquoi il sollicite &c, &c.
Sur l'avis du procureur syndic , qui fit valoir tous les avantages que Pennemacker avait gratuitement reçus de Wernier , toute penfion fut refusée.
Le fils Pennemacker, dont le père vantait fi haut les talents, s'appelait Gaspard ; il figure dans les comptes de la ville pour des travaux de décoration qu'il exécuta lors de la venue du Roi.
Nous avons longuement exposé les relations de Guillaume Wernier et de son élève Pennemacker, avec l'adminiiiration échevinale ; il nous refte à parler de quelques documents qui peuvent nous renseigner sur la valeur de ses œuvres. C'eft d'abord un rapport de l'intendant. Nous l'avons dit, au début de ce chapitre, Louis XIV s'était empreffé, en 1669, de frapper de droits élevés les tapifferies flamandes. Plus tard , lors du traite d'Utrecht , il y eut lieu de régler à nouveau le tarif des droits entre la Flandre française & les polTeffions autrichiennes.
Par les soins de l'intendant, un mémoire fut dreffé, qui passe
en revue les principales induftries des pays cédés définitivement à la France , et voici comment cette pièce s'exprime relativement aux tapifleries :
« C'eft à Bruxelles & à Audenarde que se font les plus belles tapifleries appelées vulgairement de Flandre ; elles se répandent non seulement dans toute la France, mais dans tous les pays conquis. Il y a à Lille trois ou quatre manufactures de tapifleries qui le disputent à celles de Bruxelles & d' Audenarde pour la perfection de leurs ouvrages ; elles ont été établies & sont déservies par des ouvriers de ces mêmes villes , mais elles ne produisent que très-peu. »
Cette production reftreinte , le rapport eft de 171 3 , provenait de ce que depuis 1708 , les tapifleries lilloises étaient lourdement imposées à leur entrée en France , tandis que celles de Bruxelles & d'Audenarde étaient admises chez nous sans payer de droits. Mais une fois la frontière ancienne rétablie par la réunion à la France , Wernier développa considérablement sa production , & pour arriver à obtenir une réduction de droits à l'entrée de l'ancienne France , il demanda le concours de la Chambre de commerce. Voici dans quels termes elle appuya sa demande :
Nous certifions à tous qu'il appartiendra que le sieur Guillaume Wernier, manufacturier de tapifleriede haute & de baffe-lifle en cette ville nous ayant représenté deux pièces de sa fabrique, appelées Tinnières , (dans le genre des deffms de Teniers) l'une représentant une fileuse & l'autre un jeu de quilles, toutes deux avec une bordure remplie de fleurs , fruits & uftenfiles d'agriculture dans lesquelles les armes de la ville de Lille & le nom du dit Wernier sont tillées , nous déclarons que les deux susnommées pièces de tapifleries ont été fabriquées par lui en cette ville, qu'il mérite toute l'attention & la faveur poffibles afin de perpétuer dans la Flandre française une manufacture
qui a fait toujours un objet confidérable dans les pays bas autrichiens, d'où on les tirait avant l'établilTement du sieur Wernier , qu'il convient d'afTurer pour l'augmentation du commerce & attirer du dehors les meilleurs ouvriers de Bruxelles. Nous eftimons que le moyen le plus sur d'y parvenir serait de diminuer les droits d'entrée dans l'ancienne France sur les tapifieries fabriquées dans la Flandre française, & principalement à l'égard de celle de Wernier dont le zèle pour la perfection a été généralement applaudi , d'autant plus qu'il a fait des élèves capables de lui succéder & que par ce moyen ils seront en état d'entretenir grand nombre d'ouvriers dans la province.
Nous ne savons quel fut le résultat de cette requête ; accueillie ou non , la demande de la Chambre de commerce n'en eft pas moins un témoignage en faveur de la bonne fabrication de Wernier. Preuve surabondante du refte pour ceux qui connaifTent les œuvres que son beau-père Jean de Melter & lui ont signées. Nous en parlerons plus loin.
En 1733 , Louis XV, dans l'intérêt des manufactures de tapifieries , fit édifier un règlement concernant la teinture des laines deftinées" à cette induftrie , &ce règlement par les soins du souverain bailly de Lille fut publié chez nous le 26 novembre 1733 il).
Ce document eft trop long pour que nous songions à le reproduire , nous en dirons seulement quelques mots : Il prescrit tout d'abord l'usage exclusif des couleurs de bon teint , autorisant celles de petit teint « pour les bergames , points de Hongrie & tapilleries groffières » &, dans une série d'articles, il donne la nomenclature des matières tinctoriales
i Registre ou Mandement, dit livre jaune.
qui doivent être employées pour l'obtention de chaque couleur ; ainfi, par exemple, le règlement porte :
Article iv.
Les teinturiers seront tenus d'employer le kermès ou graine d'escarlate avec l'alun et le tartre dans la teinture des laines fines servant aux carnations foncées.
A la suite de ce règlement, qui eft une espèce de manuel du teinturier , l'ordonnance , après avoir établi qu'une couleur n'est bonne qu'autant qu'elle réfifte à l'a&ion de l'air & du soleil , déclare que, par ordre de Sa Majefté, il a été fait différentes expériences sur les laines deftinées aux fabriques de tapiflerie , pour connaître le degré de bonté de chaque couleur & « les débouillis les plus convenables à chacune d'elles. » En conséquence , elle formule dans une nouvelle série d'articles les procédés au moyen desquels on pourra reconnaître fi les laines sont de bon ou mauvais teint.
Les couleurs , clafïées en trois catégories , devaient être ellayées avec l'alun de Rome , le savon blanc ou le tartre rouge, & la manière de procéder à chacun de ces eflais eft longuement exposée.
Nous mentionnerons encore, à titre de renseignement , un conflit entre le Prévôt des marchands de la ville de Lyon & nos manufacturiers : le premier avait fait plufieurs fois arrêter & saifir des ballots de soye ardafTée que nos fabricants tiraient de l'étranger par Marseille, avec l'autorisation du Roi « depuis qu'il n'a plus trouvé bon qu'on les tirât par la Hollande, qui était le chemin le plus court, le plus aisé & le moins frayeux. » En 1739 , le même fait se renouvela et
FABRICATION LILLOISE. IOÇ
les Échevins de Lyon; voulant justifier leur saisie, prétendirent que ces soyes étaient destinées pour la Hollande & l'Angleterre.
« Attendu que les flamands français n'avaient point de manufac- » tures où ils emploient des soyes , que celles de velours à ramages » de Lille , pour laquelle on leur donnait tous les ans un paffeport » pour tirer en exemption des soyes ouvrées d'Anvers. »
Lille répondit : « Qu'il y avait plus de soixante ans que la fabrique de soyes ardalTées ouvrées était établie à Lille , & qu'on n'y faisait pas seulement des velours à ramages , mais des velours unis , des taffetas de demies-soyes & des tapifferies de haute-liffe , rubans , dentelles noires , boutons & broderies où il entre une infinité de soyes d'Italie & du Levant. » — Le droit de tranfit par Marseille à Lyon fut maintenu en faveur de nos manufactures.
Les archives de l'Intendance nous ont encore fourni une requête signée de Guillaume Wernier , Pennemacker & Deltombe qui, avec l'appui de la Chambre de commerce, demandaient à l'intendantd'interdire à Jeanne-Marie Lefebvre, veuve d'un fieur Neerinck , la fabrication des tapifferies façon d'Audenarde dans la manufacture qu'elle avait établie à Tourcoing. Ils faisaient valoir que Tourcoing étant une ville ouverte près de la frontière, il serait facile d'introduire des tapifferies étrangères en fraude des droits , en les faisant paffer pour des produits de sa fabrication. Nous ne savons quel résultat eut cette demande , toujours eft-il que nous avons vu, il y a quelques mois, chez un marchand de curiosités à Lille , une tapifferie d'affez belle qualité , représentant une fête champêtre ,
et signée sur la lifière : Lefebvre. — Tourcoing. Et , chose singulière , à la suite de cette inscription , les armes de la ville de Lille telles qu'elles sont tiffées sur toutes les tapifferies fabriquées chez nous à cette époque , exiftent sur l'œuvre sortie des ateliers du fabricant de Tourcoing.
Peut-être était-ce une condition imposée par l'Intendance comme garantie de fabrication nationale, à la suite de la requête de nos manufacturiers ?
Si, au XVIIIe siècle, Tourcoing dut céder devant les privilèges lillois, il a vaillamment pris sa revanche au XIXe sous le régime de la liberté commerciale, car ses manufactures de tapis tiennent aujourd'hui le premier rang dans la fabrication induftrielle.
Revenons aux tapifferies de Guillaume Wernier. Nous avions espéré , en fouillant les archives du tabellion , trouver à l'époque de la mort de ce fabricant, en 1738, soit un inventaire , soit un compte de liquidation ; notre espoir a été déçu , le tabellion ne nous a fourni que le contrat de mariage de Guillaume Wernier avec Catherine Ghuys , filled'un bourgetteur lillois , paffé en 173 3 , & son teftament , daté de 17^8 ( antérieur d'un mois à sa mort) , par lequel il lègue toute sa fortune à sa femme , à l'exception d'une somme de trois mille florins donnée aux enfants de son frère Adrien , qui était allé se fixer à Copenhague.
Cette générosité envers sa femme nous a privé des renseignements intéressants que nous eut révélés l'inventaire de la fabrique & des marchandises ; mais il refte encore de la manufacture de Wernier affez de tapifferies fignées pour que nous
ayons pu contrôler par nous-même l'eftime dont jouiffaient ses œuvres au XVIIIe siècle.
Il exifte par exemple chez M. Vandercruyffen , dont nous avons déjà cité le nom à propos des tapifferies faites sur les deffins de Corneille Schut, un tableau représentant la Vierge & l'Enfant Jésus , d'après une composition de Rubens ; ce morceau remarquable eft ligné en toutes lettres du nom du beau-père de Guillaume Wernier , Jehan de Melter , le fondateur de la manufacture ; ce spécimen peut supporter la comparaison avec les produits des fabriques les plus renommées.
Un inventaire dreffé , en 1703 , chez le fieur Etienne Durez , seigneur de la Becque , dépofitaire des deniers de la ville , mentionne :
Dans un salon , cinq piècesde tapiiîerie, deffin de Tainière , de la façon de De Melter , & une tenture kjlames? d'étoffe de Lille.
Wernier, comme son beau-père, continua la fabrication des tapifferies d'après les comportions de Teniers , & l'on peut voir chez M. L. Danel , à Lille , un vafte salon décoré de tentures repréfentant des kermeffes flamandes ; ces tapifferies , parfaitement conservées, sont d'une exécution remarquable.
Au nombre des tapifferies tiffées par Wernier & qui sont reliées dans le pays , nous citerons encore trois panneaux que M. Motte-Boffut a fait placer dans sa propriété de Lannoy; ces panneaux ont tous les trois un fond de paysage identique , mais les perfonnages qui animent ces paysages ont été empruntés par le deffinateur qui a compofé les patrons , à des maîtres bien différents. En effet, l'un des panneaux a pour sujet /f Pédicure , d'après un tableau de Teniers ; le second
repréfente la Leçon de Flageolet , bergerie flamande de la même école, tandis que le troifième eft décoré d'une composition de grand style copiée dans un tableau du Pouffin. Comme exécution , ces tapifferies , tiffues de laine & de soie , sont remarquables , comme toutes les tapifferies qui portent cette marque.
Wernier reproduisit auffi plufieurs fois les aventures de Don Quichotte, imitées sans doute sur les comportions que Coypel avait deffinées pour les Gobelins ; ces tapifferies exiftent , ou du moins elles exiftaient encore à Lille il y a quelques années , & nous avons eu occafîon de les examiner; mais nous savons que deux de ces tentures , appartenant à des propriétaires différents , viennent d'être cédées pour un prix infime à un marchand étranger.
Mais Wernier ne se borna pas à fabriquer des tentures d'appartements pour les riches bourgeois & pou?- la première noblejfe de France , comme il dit dans ses requêtes; il fit auffi tiffer de vaft es compofitions religieuses pour les communautés & les églises; & le Guide dans Lille, édité en 1772 i1), mentionne six belles pièces de tapifferies placées au-deffus des ftalles du choeur dans l'église Saint-Sauveur. Une de ces six pièces fut envoyée, sur notre demande, par M. le curéd'Ascq, à l'expofition universelle , sedion de l'hiftoire du travail. Voici la description qu'en donne le catalogue^: « Grand panneau ,
(1) Lille , Jacquez. Le Magistrat de Lille , auquel Jacquez avait dédié son ouvrage , lui envoya en remerciement un panier de vin de Malaga.
Les Noces de Cana , signé G. Weraier (un lis) en Flandres 1735. Bordure dans le style de Berain , formée de filets contournés , combinés, avec des rinceaux de feuillage. »
Ce lis d'argent sur fond de gueules , qui accompagne la signature du fabricant , eft l'écuffon des armes de la ville que nous retrouvons sur toutes les tapifferies de cette époque, conformément aux anciennes prescriptions édi&ées jadis par Charles-Quint.
Nous avons été affez heureux pour acquérir tout récemment une autre des six pièces de tapifferies provenant de l'église Saint -Sauveur; elle figure actuellement au Musée archéologique , & elle porte , outre la signature & les armes de la ville , une inscription tissée qui rappelle le nom de la dame Lâchez , qui offrit jadis ces tapifferies à l'église Saint- Sauveur. Voici l'inscription :
« Françoise Lâchez , veuve de Michel Freco , a donné ces six pièces de tapifferies. 1735. »
En 1742, un marche fut passé entre les marguilliers de Saint-Sauveur & un nommé Antoine Labbe , pour l'adjudication des travaux de menuiserie & de sculpture à exécuter dans le choeur, afin d'encadrer & d'exposer ces remarquables tentures. Ce devis spécial s'élevait à 1200 florins.
Enfin , on peut voir encore à l'hôpital Saint-Sauveur, deux magnifiques tapifferies de Wernier.
La première représente Bauduin de Conftantinople , la couronne impériale au front & drapé dans un manteau de pourpre ; à côté de lui est placée sa femme Marie ; ses deux filles , Jeanne & Marguerite , sont affises à leurs pieds sur de
riches couffins ; sur le piédeflal d'une colonne est tiffée cette inscription :
BEAUDUIN Ier DU NOM