‹ Les tapisseries de haute-lisseChapitre 9 sur 12 · LEURS FILLES · texte numérisé non relu

LEURS FILLES

Dans la riche bordure qui encadre le tableau sont infcrites , en haut, les armoiries de Beauduin ; en bas , celles du donataire de la tapifferie : D'azur au chevron d'or accompagné de deux étoiles de même en chef et d'un lièvre aussi d'or en pointe, avec cette légende: Oculi mei semper ad Dominum.

La seconde pièce représente Jeanne de Conftantinople entre ses deux maris , Ferdinand de Portugal & Thomas de Savoye; elle porte cette inscription :

JEANNE DE CONSTANTINOPLE , COMTESSE DE FLANDRE , FONDATRICE DE CETTE MAISON, 12-3 5*

Même bordure que dans la pièce précédente , mais les armes varient & celles du donataire, sans doute , portent : De sable à trois gantelets d'argent, deux & un W, avec cette légende : Tarn marte quant manu.

(1) Nous n'avons pu découvrir les familles auxquelles appartenaient ces armes.

Les deux tapifleries sont signées :

G. WERNIER (les armes de Lille). 170Î.

Bien que ces tapifleries soient à l'hôpital Saint-Sauveur . elles appartenaient , ainfi que l'indique la légende , à l'hôpital Comtefle, fondée par Jeanne en 12,3 5 ; elles figurent, en effet , dans l'inventaire de cette maison , dreffé par les soins de la Municipalité en 179? C1). Et quoique les inventaires de cette époque décèlent généralement peu de préoccupations artiltiques , elles sont exceptionnellement mentionnées comme très-remarquables.

Ces tapifleries ont dû être faites d'après des cartons d'Arnould de Wuez. La Mairie de Lille poffède, dans la salle du Conseil , un tableau de ce maître , repréfentant Jeanne & ses deux maris, dout la compofition diffère très-peu de la tapisferie en queftion. Les archives de l'hôpital Comtefle , si on pouvait les consulter , donneraient certainement des renseignements sur l'origine de ces tapifleries et sur leurs donataires.

Ces seules pièces suffiraient à affurer à Wernier une place parmi les plus célèbres fabricants de tapifleries , elles peuvent être comparées aux beaux produits des Gobelins & leur mérite les a fait attribuer à cette manufacture célèbre , jusqu'au jour où , grâce à la signature & aux armes de la ville qu'elles portent dans leur tissu, nous les avons, avec une certitude absolue , reftituées à l'induftrie locale.

(1) Archives municipales.

Nous espérons que l'Administration des Hospices prendra prochainement des mefures qui , en afïurant la conservation de ces tentures, permettront aux amateurs de les voirexpofées dans les Mufées de la ville, à côté des tapifleries anciennes dont nous avons parlé. Une inscription placée sous ces tapifferies rappellerait leur origine , & les Hospices , sans aliéner leur propriété, ne laifleraient pas enfouies sans gloire, les productions les plus remarquables de l'indullrie lilloife.

LES

DIX-HUITIÈME SIÈCLE

Fabriques diverses, — Marlier , Ferdinand. — Deslobbes. — Hendrick. — T émois. — Manufacture de fils d'or de Cormontaigne.

— Bouché , François , tapijjfier de Son Altejje le Prince de Soubise.

— Ses tapijjferies. — Lhiftoire de Psyché à VExpofition universelle.

Avant d'aborder l'hiftoire de la manufacture de François Bouché , il convient de citer le nom de quelques fabricants qui s'établirent à Lille , à l'époque où les Pennemacker & G. Wernier travaillaient avec tant de succès ; mais nous nous bornerons à une simple mention pour ces concurrents, qui n'ont point laifïé de traces de leur paffage.

Marlier, Ferdinand, natif de Tourcoing, « ouvrier en

18 tapisseries de haute-lisse.

tapiflerie & imitation de haute-liffe , carpette , mouquette & aultre, » reçut du Magiftrat, en 1691 , un don de trois cents florins pour acheter trois chaudières de cuivre & une d'étainU).

En 1714, un nommé Deslobbes fonda à Lille une fabrique importante de « moucades, carpettes, point de Hongrie & tapis , » il lui fut accordé un subfide annuel de six cents florins & le loyer gratuit des anciennes casernes sises rue Royale , pour y inftaller sa manufacture. Cet établiffement ne réalisa pas les espérances du Magiftrat & l'allocation fut réduite , puis supprimée (2).

En 1723 , Jean Hendrick & Guillaume Béer, peintre allemand , établirent une manufacture de tapifferies à la façon de haute-lifle, chez Riqué, sellier, place des Patiniers.

En 1728, Ternois, de Tournai, efTaya de monter à Lille une fabrique de mouquettes , tapifferies , point de Hongrie & carpettes. Cette tentative ne paraît pas avoir réuffi.

Enfin , nous devons mentionner auffi la création d'une induftrie rendue néceffaire parle développement qu'avait pris la fabrication des tapifferies & des riches étoffes de bourgetterie dans lesquelles on employait les fils d'or & d'argent. En 17 11, un sieur Cormontaigne , dit Turpin , établit sur le marché (la Grande-Place) , une manufacture de fils d'or & d'argent, & reçut pour ce fait de la ville une gratification annuelle de mille florins , à la condition d'avoir vingt métiers continuellement en activité.

(1) Registre aux résolutions 14, folio 20*7.

(2) Carton Affaires générales, N° 1182, doss. 20.

FABRICATION LILLOISE. Jiy

Arrivons maintenant à la manufacture de François Bouché : « Supplie très-humblement François Bouché , marchand manufacturier de tapifferie de haute-liffe, à la façon des Gobelins & de Bruxelles , demeurant en cette ville de Lille , difant qu'il eft le seul qui se trouve établi dans ladite manufacture , à la réserve de la veuve du fieur Wernier. ...»

Tel eft le début d'une requête que François Bouché adreffa en 1740, au Magiftrat de Lille, pour obtenir, lui auffi , une penfion de la ville ; il infinuait , dans sa demande , que la veuve Wernier, depuis la mort de son mari , laiffait dépérir sa manufacture ; que lui , Bouché , avait donné afile à la plus grande partie des ouvriers renvoyés par la veuve Wernier , & enfin , pour décider le Magiftrat , il joignait à sa requête une lettre émanée de l'adminiftration de la ville d'Arras , qui lui offrait non-seulement un logement gratuit & la jouilTance de différentes exemptions , mais qui lui faisait encore entendre que sitôt installé là bas, il recevrait des commandes nombreuses & importantes.

Le procureur-syndic combattit les conclurions du poftulant. Il répondit « que fi la veuve Wernier avait diminué son travail, cela tenait à la guerre & aux malheurs du temps, qui avaient fait ceffer les commandes , » & il concluait à un refus. Son avis fut adopté.

En 1749, Bouché prit le bon moyen pour réuffir, il adreffa sa requête à M. de Séchelle , intendant, qui la renvoya a qui de droit.

Quand on suit, dans les regiftres , la série de réfolutions du Magiftrat , on eft frappé de l'influence , plus grande de jour en jour, que les intendants exercent sur les délibérations.

Au XVIIe fiècle , on les voit intervenir si rarement, que la pensée ne vient point aux solliciteurs de s'appuyer sur leur crédit ; au milieu du XVI 1 Ie fiècle , au contraire , c'eft toujours par eux que l'on cherche à pefer sur la détermination du Conclave Échevinal ; l'intendant , cette fois , n'avait point apostille la requête, de façon à modifier la décifion du Magiftrat.

Bouché eut recours à une nouvelle & plus haute protection. Il confectionna en tapifferie le portrait de Charles de Rohan, prince de Soubise , maréchal de France & Gouverneur de la province ; il obtint ainfi le titre de tapiffier de Monseigneur le Gouverneur & , fort de cette attache , il arriva devant le Magiftrat avec une nouvelle requête, dans laquelle, paré de son titre officiel , il fit valoir non-seulement les beaux ouvrages avait faits pour le prince , mais encore ceux qu'il avait livrés au public & qui lui méritaient une penfion.

Il fut écouté cette fois, & une délibération prise, malgré l'avis du procureur -syndic, qui perfiftait à déclarer inutiles les secours sollicités, lui attribua une penfion de cent florins pour le terme de trois ans , à charge d'entretenir au minimum cinq métiers battants. Il obtint succeffivement le renouvellement de cette faveur, jufqu'au i5 avril 1769, après avoir fait conftater, chaque année, par le sieur Blondeau , que sa manufaclure était toujours en activité.

En 1769, le prince de Soubise étant abfent, il s'adrefla au au comte de Muy, chevalier des Ordres du Roi , lieutenantgénéral de ses armées & commandant -général des Flandres , & dans une supplique , toujours la même , où il se donne comme l'unique maître de son art dans la ville de Lille, toujours honoré .de V applaudijfement de la première

nobleffe , il implora son intervention. Elle ne fut pas inutile, car il obtint la prorogation de sa penfion pour une nouvelle période de trois ans , mais réduite à quatre-vingts florins.

Enfin , en 1773 , cette penfion fut supprimée , bien que pour attendrir le Magiïlrat , Bouché eût fait valoir son âge avancé , l'état de sa vue , compromise par ses travaux , & la néceffité dans laquelle il s'était trouvé , par suite de son infirmité , de faire venir des ouvriers des Gobelins de Paris pour le suppléer. Il mourut quelque temps après & sa manufacture finit avec lui.

Bien que l'établiffement de Bouché ait été en activité pendant près de trente années , nous n'avons point encore vu à Lille de tapifferies fignées de son nom; l'enlèvement des lifières où était tiffé le nom du fabricant eft une des caufes qui rend difficile l'attribution de beaucoup de tapifferies , même de celles du XVIIIe fiècle; mais en 1867 nous avons remarqué dans les riches galeries de l'Hifloire du Travail, de magnifiques tentures , attribuées aux Gobelins , qui pourraient bien provenir de notre artifte lillois.

Voici sur quoi se bafe notre opinion. Ces tapifferies portaient le N° 46^0 & le catalogue les défignait ainfi :

« Tenture de Psyché , composée de cinq pièces , deux grandes , une moyenne , deux plus petites , d'après des comportions fignées F. Boucher , bordures imitant le bois doré sculpté d'ornements symétriques , supportant à la partie supérieure, des armoiries doubles sous une couronne fermée. — Gobelins. — M le capitaine Leyland. Londres. »

Nous ferons observer tout d'abord que les tapifferies n'étaient

pas fignées F. Boucher comme le dit le catalogue , mais bien F. Bouché; toute la queftion eft donc de savoir si le nom ainfi orthographié s'applique au peintre qui aurait deffiné les cartons de ces tapifleries ou bien au fabricant qui les a fait tiffer.

Toutes les tapifleries fabriquées à Lille , qui ont pafle sous nos yeux, portent invariablement le nom des fabricants et jamais celui des peintres.

En suppofant que les cartons de cette tenture de Psyché soient pofitivement de Boucher, relierait à savoir s'il était d'usage aux Gobelins de tiffer le nom du peintre au bas des tapifleries ?

Si, comme nous le croyons, cet usage n'exiftait pas, l'orthographe F. Bouché , sans r , plaiderait bien éloquemment en faveur de notre artisan lillois. En présence de notre revendication conditionnelle, c'eft aux hiftoriographes compétents de la Manufacture Royale à prononcer; il doit exifter dans les archives des Gobelins des documents suffisants pour trancher la queftion. Cette illuftre manufacture eft aflez riche de sa gloire inconteftée , pour reftituer , s'il y a lieu , à nos fabriques locales , l'honneur de cette œuvre remarquable. Nous ajouterons encore que les armoiries que portent ces tentures, armoiries que le catalogue ne décrit pas et que nous- même n'avions pas remarquées , pourraient encore être un élément de l'enquête. François Bouché, nous l'avons dit, était tapiffier du prince de Soubise , gouverneur de Lille ; & si les tapifferies en queftion portent les armes de cette maifon , nous aurions une raifon de plus en faveur de nos prétentions, fondées sur le nom qui figne les œuvres ci-deflus.

Dans la notice de M. Lacordaire dont nous avons déjà parlé , nous avons vainement cherché parmi les cartons que le peintre François Boucher deffina pour la Manufacture Royale , la défignation des tapilTeries en queftion.

Voici la lifte des œuvres de ce peintre , traduites en tentures par la Manufacture des Gobelins , telle que l'a drellée M. Lacordaire. Il avait en sa pofleffion tous les documentnéceïTaires , il a pu par conféquent l'établir avec exactitude :

i° Neptune & Amimone, Vénus aux forges de Vulcain, Vertumme & Pomone , l'Aurore & Céphale , Vénus sur les eaux; ces cinq tableaux, de forme ovale, s'ajuftaient dans un entourage de fleurs & d'ornements.

2° La Pêche, les Difeurs de bonne aventure, Psyché & l'Amour, Aminthe & Sylvie, les Confidences & le Secret.

h Plusieurs petits tableaux représentant des Amours, des Jeux d'Enfants, les Génies des Arts.

Cette nomenclature , dreffée par le directeur des Gobelins . ne comprend pas , bien évidemment , la tenture de Psyché en cinq pièces, qui figurait à l'Expofition univerfelle nous sommes donc très-fondé à faire de la fignature F. Bouché le nom du tapiffier & non celui du peintre.

D'un autre coté, voici en quels termes M. Ferdinand de Lasterye parle de cette tenture, dans un compte- rendu de l'expofition de l'Hijloire du Travail: l1)

« Comme tapiiïerie , nous trouvons d'abord une série de

(1) Revue Moderne . livraison de septembre 1867.

pièces superbes représentant XHifloire & les Amours de Venus; l'une d'elles eft signé F. Bouché. Ces tapifieries, qui appartiennent au capitaine Leyland , sont d'un deffin & d'un travail admirables , mais la couleur en a singulièrement pafTé. »

Notre revendication en faveur de F. Bouché , l'artilte lillois, nous paraît suffisamment fondée.

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DIX-HUITIÈME SIÈCLE

Etienne Deyrolle , dernier fabricant lillois. — Ses descendants aux Gobelins. — Les peintres lillois. — La tapifferie des États. — Quelques fragments d'inventaires.

La fabrication de la tapifferie ne disparut pas de Lille avec François Bouché. Une dernière tentative, qui n'avait pas un long avenir devant elle, fût faite, en 1780 , par Etienne Deyrolle, pour continuer à Lille l'exercice de cette induftrie.

Comme pour ses prédéceffeurs, nous devons citer une partie de sa première requête. Elle eft adreffée-à Monseigneur de Calonne, comte d'Hannonville , baron d'Ornes, COn-

LG

seiller du Roi, maître des requêtes, intendant de justice, police & finances en la généralité de Flandres & Artois.

« Supplie très-humblement, Eftienne Deyrolle, tapiffier de haute-liffe en cette ville , y demeurant , disant que depuis le décès des sieur Bouché & de la dame Wernier, ayant toujours depuis lors continué la manufacture de haute-lifle avec la plus grande activité , depuis qu'il eft sorti de la manufacture du Roi ; vue l'ingratitude du temps & le peu de commerce qui se fait , il sera obligé d'y retourner pour rejoindre son père, s'il ne peut parvenir à obtenir une récompense telle qu'on la jugera convenable, d

Par une lettre en date du Ier février 1870 , M. de Calonne transmit la requête au Magiftrat, en faisant observer que si les dires du suppliant étaient exacts , « il jugerait sans doute à propos de le fixer à Lille par une récompense proportionnée à ses services. »

Par une première décifion en date du 2} du même mois, prife conformément à l'avis du sieur Duchâteau de Willermont, procureur- syndic , qui reconnaît qu'il eft eflentiel de conserver en cette ville un fonds de cette manufacture , pour que ses habitants ne soient pas dans le cas de recoudra leurs voifms , le Magiftrat ordonna de faire vifiter l'établiftement de Deyrolle.

En vertu de cette ordonnance , le 9 mars , les fieurs Joseph-Désiré Beauffier, du Magiftrat, commiftaire au siège de la bourgetterie , & Nicolas-Eugène Duchâteau de Villermont , procureur du Roi , syndic de cette ville , se transportèrent grande place de Comines, au domicile de Deyrolles et « Ils conftatèrent l'exiftence dans les ateliers de deux

métiers battants , sur l'un desquels se trouvait une pièce achevée & sur l'autre une pièce commencée , à laquelle Deyrolle travaillait au moment de leur arrivée ; en outre un métier prêt à monter , de plus une pièce placée sur des étaux que le fleur Deyrolle raccommodait avec plufieurs autres pièces , au nombre de dix à douze qui lui ont été confiées pour être raccommodées. »

En raison de cette atteftation, le Magiftrat vota au poltulant une penfion annuelle de cinquante florins, à charge d'avoir trois métiers battants, & par une lettre en date du x8 mars , il s'emprelTa de faire part à M. de Calonne de la suite qui avait été donnée a sa recommandation. L'intendant répondit avec non moins d'empretTement , qu'il ne pouvait qu'approuver cette dépense, qui avait pour objet d'encourager l'induitrie & de fixer à Lille une branche de commerce vraiment utile.

En 1782, la gratification annuelle fut réduite à trente florins , les commillaires ayant conftaté que deux métiers seulement étaient en activité; nous n'avons, pour les années suivantes , trouvé aucun document qui put nous renseigner sur la manufacture de Deyrolle.

On a vu , dans la première requête que nous avons reproduite en partie, que Deyrolle difait sortir de la manufacture du Roy où travaillait encore son père.

La notice de M. Lacordaire que nous avons déjà citée nous révèle une amélioration capitale dans la fabrication , due à l'un des descendants de Deyrolle, le dernier haut-liffeur lillois. Voici ce que nous lisons dans cette notice :

« Dès l'année 1804 (dit M. Roard, directeur de la manufacture des Gobelins), j'avais reconnu que la fabrication des

tapifferies a des limites , qui sont celles de la palette du teinturier en couleurs solides; limites qu'elle ne doit jamais dépaffer , fi on ne veut pas courir la chance de voir de merveilleux produits, qui d'abord en sortant de demis nos métiers ne laiflent rien à défirer , perdre ensuite , après quelques années de leur expofition à l'air, une partie de leur fraîcheur & de leur harmonie. »

Beaucoup de tapifleries de l'école de David , ajoute M . Lacordaire , présentent en effet les défauts d'accords prévus par M. Roard , défauts qui ne procèdent pas uniquement des conditions spéciales des modèles , mais auffi du mode de fabrication ; la teinturerie ne fournit pas à elle seule , quelque perfectionnés que soient ses procédés , les moyens de reproduire complètement & d'une manière durable , avec la laine & la soie , les nuances légères , la transparence , les effets fi naturels de la peinture. Après une longue suite d'effais & de mécomptes , l'artiste tapiffier s'en eff convaincu ; c'eff alors que , perfectionnant ses procédés de tiffage & de mélange de couleurs , il eff parvenu , par le travail des hachures à deux & même à trois nuances , à opérer de nouvelles combinaifons , à enter (c'eft le mot propre) les couleurs les unes dans les autres , & à leur donner l'accord , le soutien , la transparence vainement cherchés jusque là , ou incomplètement trouvés. Cette dernière évolution de l'art des tapifferies s'eft accomplie sous l'adminiftration de M. le baron des Rotours:

Le premier efiai du travail à deux nuances , dit M. Lucas (Abel) , profefïeur des écoles de deffin & de tapifferies de la manufacture des Gobelins, a été fait vers 1812 par M. Deyrolle (Gilbert), artifte tapiffier de haute-liffe; le mélange des soies qu'on employait doubles

& de couleurs différentes lui en avaient donné l'idée; il ne l'appliqua toutefois que d'une manière reftreinte; son fils, M. Deyrolle ! Gilbert;, chef d'atelier, la communiqua à M. Rançon, Louis, & bientôt tous deux commencèrent à la convertir en théorie puis à l'appliquer d'une manière générale.

Lors de la suppreffïon de l'atelier de baffe-liffe, en 1825 , ces deux artiftes importèrent leur nouveau procédé dans l'atelier de haute-liffe, où déjà des effais avaient été faits pour mélanger deux nuances de laine, comme on le faifait pour la soie ; mais comme les laines , pour pouvoir être doublées devraient être de moitié plus fines , ce qui eût entraîné le renouvellement du magafin , ces effais n'avaient pas eu de suite.

Le nouveau procédé s'eft perfectionné en haute-liffe , mais il n'a guère fallu moins de sept a huit ans pour sa généralifation dans les ateliers ; aujourd'hui sa supériorité efi fi bien reconnue , qu'à de rares exceptions il eft le seul employé. C'eft en effet le seul mode de travail actuellement connu, qui permette d'obtenir au plus haut degré poffible :

Exactitude dans la traduction du coloris du modèle ,

Accord durable dans les nuances employées ,

Transparence.

M- Lucien Deyrolle, dit plus loin M. Lacordaire , employé avec quelques autres artistes tapiffiers à la reproduction d'une partie de l'hiftoire de Marie de Médicis, de Rubens , a singulièrement contribué au perfectionnement & à la diffufion de cette nouvelle méthode.

Nous devions cette citation intéreflante à la mémoire d'Etienne Deyrolle, le dernier haut-liiTeur lillois.

Si les archives nous ont permis , à l'aide de documents adminiftratifs , de retracer l'hiftoire des manufactures de tapifTeries qui se sont succédées à Lille depuis sa reunion à la France , elles n'ont pu malheureusement nous renseigner auffi corn-

1 jO TAPISSERIES DE HAUTE-LISSE.

plétement sur les peintres qui ont prêté leur concours à ces manufactures. Sans nul doute , la plupart des fabricants, flamands d'origine, ont apporté avec eux, des villes où précédemment ils étaient établis, les cartons de quelques-unes des tapifferies qu'ils ont exécutées ici.

Quant aux tentures spéciales faites sur commande , Lille était affez riche en peintres , pour que nos fabricants puffent facilement se faire confectionner chez nous les patrons néceffaires. Il suffit pour s'en convaincre de parcourir le catalogue de notre riche Musée, & surtout de lire dans les inventaires que nous ontconfervés nos archives, la lifte des richefles picturales que renfermaient anciennement les églises & les communautés.

Les peintres lillois: Tournemine, Philippe Devincq , J.-B. Monnoyer , qui travailla pour les Gobelins, Arnould de Wuez, Van Ost père & fils , Bergame , Langenghean , Roffignol , Wamps, étaient accoutumés aux grandes compofitions hiftoriques & religieuses ; les Vandenburg, père & fils, qui peignirent pour les églifes de vaftes paysages décoratifs , ont pu tracer les cartons des innombrables verdures que les Pennemacker ont tiffées pour les appartements des hôtels lillois. Dans les tapifferies de l'église Saint-Sauveur & de l'hospice Comteffe le style & la manière de Wamps & d'Arnould de Wuez sont tellement reconnaiffables , qu'il eft évident qu'ils en ont fourni les deffins. Wamps , Laurent , de l'Académie de Paris, était un élève de Restout, qui, avec Jouvenet , peignit pour les Gobelins des scènes du Nouveau Testament.

Il dût fournir de nombreux modèles aux ateliers de tapifferies lilloises, & peut-être même aux fabriques étrangères.

Voici ce que nous lifons dans un journal local de Tannée 1761 à la fin d'une annonce de tableaux à vendre :

50 Un deffin à l'encre de Chine repréfentant Moyse avec les soixante-dix vieillards , esquiffe d'une pièce de tapifferie qui eft au Conseil Souverain de Brabant, à Bruxelles , du fieur Wamps.

Nous ne connailTons point cette tapifferie , il nous eft donc impoffible de savoir, d'après la rédaction de cet article, s'il s'agillait de l'esquiffe du carton d'après lequel cette tapilTerie fut tiffée ou d'une copie faite par Wamps , d'après cette tapifferie antérieurement exécutée. Même dans cette dernière hypothèse , on peut penser que Wamps n'avait fait ce deffin qu'à titre de renseignement pour des travaux de même nature qu'il avait à exécuter. Nous le répétons, Wamps doit être l'auteur des tapifferies données à l'église Saint-Sauveur.

Il eft encore un nom de deffinateur de patrons pour tapifseries dont les archives nous ont conservé le nom. En 168 3 , le Magiftrat avait décidé « d'orner d'une boiferie & d'une belle tapifferie la grande salle d'en bas de l'Hotel-de- Ville, » d: le neuvième jour du mois de mars 1684, nous trouvons cette mention au regiftre aux Résolutions :

La loy affemblée sur ce que M. le M aveu r a fait présenter deux deffins de tapifferie pour la grande salle de l'Hôtel-de-Ville âz que M. S. le Maréchal a fait connaître & eftimer le deffein que le ïieur Parent a fait; a été réfolu de suivre le même deffein qui eft un fond bleu foncé de fleur de lys avec les armes du Roy au milieu portées par deux anges, les armes de Monfeigneur le Maréchal à la bordure d'en bas & aux deux coings de la même bordure les armes de la ville.

Mais le prix, que nous ignorons, était fi élevé que M. de

Breteuil , intendant de la province , ne crut pouvoir permettre cette dépense sans en demander l'autorifation à M. de Louvois, le miniftre effrayé lui-même, engagea le Magiftrat à différer l'exécution de cette tapifferie.

On voit sous quelle tutelle la ville était alors placée ; le veto du gouverneur fut du relie, cette fois, une chose heureuse, car quelques années plus tard, en 1700, le feu prit à l'Hôtelde-Ville à la suite d'une représentation de Médée , donnée en l'honneur du gouverneur (le théâtre étant alors dans l'Hôtelde- Ville), la grande 'salle et tout une aile de ce monument furent détruites par l'incendie.

On configna l'événement dans deux chronogrammes , compofitions fort à la mode à cette époque :

peLLe CoMeDos.

eCCe MeDea.

qui rappellent la date fatale de 1700.

Du relie , fi cette tapifferie ne fut point exécutée pour la Ville, les baillis des quatre seigneurs hauts -jufticiers de la Châtellenie la firent plus tard tiffer pour leur compte , afin de décorer la salle des États. Le carton subit en conséquence quelques modifications dans la bordure ; aux armoiries de la Ville on substitua aux quatre angles les armes des seigneurs de Phalempin , de Cysoing , de Wavrin & de Comines , qui étaient les quatre hauts -justiciers de la châtellenie. Cette tapifferie, remarquable de deflîn & d'exécution, s'ell égarée dans le Musée légué à la ville de Bailleul, qui malheureusement en a fait, pendant trop longtemps , un tapis de pied ;

nous espérons l'avoir , pour l'avenir, préservée d'un tel outrage en appelant sur elle l'attention qu'elle mérite.

Les anges qui soutiennent les armes de France sont d'un defiln très-pur , & l'encadrement d'une richelTe de décor & d'un goût admirables; le soleil, emblème de Louis XIV, resplendit au centre de la bordure du haut, le globe terreftre forme le pendant dans la partie inférieure. C'eft , après les tapilîeries de l'hôpital Comtefle , actuellement à Saint-Sauveur, le type le plus remarquable sorti des ateliers de Guillaume Wernier.

Comme complément à l'hiftoire que nous venons d'écrire , nous croyons devoir joindre certaines défignations de tapifferies relevées par nous dans quelques-uns des nombreux inventaires ou procès-verbaux de ventes mobilières que conservent nos archives municipales.

Inventaire des meubles appartenant à la ville de Lille

Chambre aux vifitations de procès:

Deux pièces de tapifferies de haute-liffe sur laquelle eft inscrite Cléqpœtre.

Chambre secrète dite aux Déjeuners :

Une tapifferie de haute-liffe antique représentant Antonius , etc.

Dans le grenier:

Une tapifferie de haute-liffe servant pour les proceffions.

[!) Affaires générales . carton N° 4""!.

Inventaire & vente des meubles du maréchal d'Humières

Salle à manger:

Cinq pièces de tapilTerie d'haute-lilTe compris une pièce non attachée , eftimées 260 11.

Antichambre :

Deux pièces repréfentant une verdure 180 11.

Chambre de la Maréchale:

Six pièces représentants les Arts libéraux H) goo 11.

Antichambre:

Trois pièces représentants des animaux ; 80 11.

Cinq pièces tapilTeries de Bruxelles à perfonnages . . . 200 11.

Vente des meubles du maréchal de Boufflers :

Une tapilTerie de haute-lilTe 430 fi.

Quatre pièces de haute-lilTe en or & en argent .... 2,300 11.

Un dais complet avec tapilTeries aux armes & aillances, avec attributs & dignités de feu M. S. le Maréchal , deux portières de haute-lilTe aux armes de M. S. le duc de Boufflers , le tout repris par la duchefle douairière » »

Une tapilTerie de haute-lilTe représentant l'Hiftoire de Saint- Jean en six pièces 4,000 11.

Un grand lit & quatre colonnes de velours cramoisy brodé d'or & d'argent par bandes , doublé de satin auffi bordé & cordonné d'or & d'argent . six fauteuils , deux pliants , un écran de bois doré, le fond & doffier d'un petit canapé & deux portières 12,000 11.

(1) D'après Corneille Schut, nous avons parlé de cette tapisserie dont les dessins soni conservés à Lille.

Ce dernier article eft un peu en dehors de notre sujet , il nous a paru curieux de le reproduire comme spécimen du luxe de l'ameublement à cette époque.

Il nous aurait été facile de multiplier les citations de cette nature , en compulfant tous les inventaires qui abondent dans les archives , généralement , les indications sont trop sommaires pour servir utilement à l'hiftoire de la fabrication locale ; il en eft de même des inventaires des églifes & des communautés.

Ce qu'il faudrait confulter , ce sont les comptes de ces établifïements , mais ils nous font défaut. Le plus souvent même les tapifferies que poflédaient les églises étant des legs pieux ou des donations des paroiffiens , les inventaires les mentionnent sans détails , & par conséquent sans profit pour l'hiftoire.

Un fragment des comptes des marguilliers de l'église Saint- Étienne (année 1749), exiftant dans les archives municipales de Lille, établit que chaque année, le jour du Saint-Sacrement , on tendait le grand portail de l'églife de tapifferies de haute-liffe, & que, pendant l'octave de la Fête-Dieu, la nef& le chœur étaient entièrement décorés de tentures du même genre. La pièce qui suit, retrouvée au dernier moment dans les cartons de la Chambre des Comptes , nous renfeigne sur la nature des tapifferies qui compofaient cette décoration :

31 juillet 15 18. — A tous ceulx , etc., etc., Eschevins de la ville de Lille , salut. Scavoir faisons que aujourd'hui par devant nous comparurent Henri de Tenremonde , Phe Morel , Pierre de Le Flye , Nicolas Morel , Pierre Cardon & Gilles Bridoul, margliiïeurs de l'églife paroiffiale de Saint-Étienne , lesquels pour aucunemeut recongnoiftre

envers M. S. Me Jehan Ruffault , Seigneur de Noeufville , cer et trésorier gal des finances du Roy Catholique, ne sire, les dons et avanchemenss par lui fais à la dite églife de quinze pieches de fine tapifferie ouvrée de laifne et de soie , où eft figurée la vie et paffion de mon dit sr Saint-Étienne , aveeq ung riche drap d'or d'autel et les gourdines y servant de taffetas vermeil , et adfin de rendre icellui Sr plus enclin à faire encore aultres biens à icelle église , ont promis et promettent , etc., etc., ete., etc.

Suit la conceffion de deux fièges dans l'église pour la femme & les enfants du donataire. Sans nul doute , ces tapiiTeries avaient été tiflees dans les ateliers lillois, fi importants à cette époque.

L'attention que nous appelons sur les produits de nos fabriques , en publiant le nom des artifans qui ont pendant quatre siècles exercé cette induftrie dans nos murs , aura inévitablement pour résultat de faire retrouver parmi les tapifleries qui ont échappé aux ravages du temps , plus d'une pièce sortie des ateliers lillois, &, en effet, depuis que nous avons commencé cette étude, de toute part on nous a fignalé des tentures qui portent les armes de la ville & le nom des fabricants dont nous avons efquiffé l'hiftoire. Nous croyons pouvoir conclure en difant que notre ville peut réclamer sa part de renommée dans la fabrication des célèbres tapiiTeries flamandes.

LES

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