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Les tapisseries de Nancy

L'exposition de tapisseries récemment ouverte à Vienne, et dont M. Alfred Darcel a signalé les richesses au public français (1), a appelé l'attention sur un centre de fabrication à peu près inconnu jusqu'ici, et qui se trouve subitement en possession des titres les plus considérables. Je veux parler de la manufacture, ou plutôt des manufactures de haute et de basse lisse établies à Nancy aux xvne et xvme siècles.

Pour retracer les annales de la fabrication nancéienne, il n'est pas nécessaire de chercher au loin, ni même, à la rigueur, de s'attaquer à des documents inédits. Les témoignages qui permettent de suivre pas à pas les

(1) Chronique des Arts du 3 février 1883.

progrès de l'art de la tapisserie dans la capitale de la Lorraine sont imprimés tout au long; il ne s'agit que d'ouvrir des volumes qui se trouvent dans les principales bibliothèques de Paris et de la province. Le premier, mon savant collaborateur M. Pinchart a eu l'idée de consulter ces ouvrages, qui; ai-je besoin de l'ajouter, ont pour auteur M. Lepage, réminent archiviste de Meurtheet-Moselle, à qui l'histoire des arts dans son pays natal doit tant de précieuses contributions. Depuis la publication du travail de M. Pinchart (1), M. Lepage a mis au jour de nouveaux documents ; enfin, il a bien voulu, en réponse à une lettre que je lui ai adressée, joindre à des notices bibliographiques fort précieuses, un certain nombre d'informations inédites. C'est en complétant les renseignements que je dois à son obligeance, au moyen des descriptions contenues dans le somptueux Annuaire publié il y a peu de semaines par les musées impériaux d'Autriche, ainsi qu'au moyen de documents de provenance italienne, que j'essayerai de montrer quel rôle important Nancy a joué dans l'histoire de la peinture en matières textiles.

(1) Bulletin des commissions royales d'art et oVarchêo* logie, 1868, t. VII, p. 204 et suiv.

Dès le milieu duxvie siècle, nous trouvons un tapissier attaché au service de la cour de Lorraine. Dans un compte du Trésorier général de i 565-1566, on lit : « Payé vingt cinq frans à Frantz, tapissier de Son Altesse, pour reste de la fourniture qu'il a faicte en la tapisserie de V Histoire de Moyse (1). »

Cette Histoire de Moïse reparaît dans la Pompe funèbre du duc Charles III, où l'on voit la salle d'honneur tendue de tapisseries, dont l'une représente Moïse sauvé des eaux (2). Il est également fait mention, à l'occasion de ces cérémonies funèbres, d'une très riche tenture de tapisseries rehaussées d'or, d'argent et de soye, et représentant Y Histoire de Saint Paul.

A Vienne, toute une série de tapisseries monumentales rend témoignage du luxe déployé à cette époque par la cour de Lorraine. Nous remarquons, entre autres, Y Histoire de Moïse, dont il vient d'être question, en neuf pièces, avec les armoiries du duc François (1544-1545) et de sa femme Christine de Danemark (f 1590), ainsi qu'avec celles du duc Charles III (1545-1608) et de sa femme Claude de France (f 1575). Puis vient Y Histoire de Saint Paul, en quatre pièces.

(1) Lepage, le Palais ducal de Nancj. Nancy, 1852, p. 66.

(2) îbitl, (■ fT»6<5.

Une Histoire d' Abraham, en dix pièces, portant la marque de Bruxelles, est revêtue des armoiries de Charles de Lorraine- Vaudémont (f 1587) (1).

Peut-être Y Histoire de Romulus et de Rémus, en huit pièces, datant également du xvie siècle, et les Douze mois (même époque ; fabrication de Bruxelles) (2) entrés dans le garde-meuble de la maison d'Autriche avec la succession de l'ancien duc François de Lorraine (-J- le 18 août 1765), l'époux de Marie Thérèse, faisaient-ils également partie, dès l'époque de la Renaissance, des trésors réunis à Nancy.

Rappelons aussi l'Histoire du roi Clovis donnée à la cathédrale de Reims en 1573 par le cardinal de Lorraine (3).

A la fin du xvie siècle, en 1597, René Foucot, tapissier, natif de Paris, se fit recevoir bourgeois de Nancy (4).

En 1600-1601, M. de Lenoncourt, bailli de Saint- Mihiel, reçut une certaine somme en payement de 3,835 fr. dépensés pour seize pièces de tapisseries de haute lisse, façon de Bruxelles, prises de lui pour l'ameublement de l'hôtel (Palais ducal de Nancy).

(1) Jahrbuch der Kunsthistorisçhen Sammlungen des aller hôchsten Kaiserhauses /Vienne, 1883, p. 215 et suiv., et Katalog von niederlandischen Tapeten und Gobelins im Besitz des A. H. Kaiserhauses, ausgestellt im Kunstlerhause ; Vienne, 1882, n°s 7, 9, 10, 11, 16, 17, 21.

(2) Jahrbuch, p. 221, 225.

(3) Loriquet, les Tapisseries de Notre-Dame de Reims. Reims, 1876, p. XV, XVI.

(4) Lepage, les Archives de Nancy, t. II, p. 176

Le début du xvne siècle est marqué par des tentatives plus importantes. En 1604 (1), Harmant l'Abbé, tapissier, demeurant à Bruxelles, reçoit 54 fr. pour la dépense qu'il a faite venant et retournant de Nancy à Bruxelles, « estant venu audit Nancy pour traicter à monstrer l'art de tapissier, suyvant l'ouverture qui luy en auroit esté faicte par Mme la duchesse de Brundsvich, à la prière et charge qu'elle en avoit de S. A. » (2).

Nul doute que cet artiste ne soit identique à Germain l'Abbé, de Bruxelles, qui, après avoir, de 1607 à 1609, travaillé à Munich, dans la manufacture ducale, retourna dans sa ville natale, d'où, dans une lettre du 31 janvier 1610, que j'ai reproduite d'après l'original conservé aux archives de Munich, il signala à son ancien patron, le ducMaximilien, l'ignorance des tapissiers employés par lui et les défauts de la fabrication (3). Ce qui achève

(1) Et non en 1612, comme le rapporte M. Pinchart, p. 204, et après lui M. Wauters, dans ses Tapisseries bruxelloises, p. 196, et M. de Boyer de Sainte-Suzanne, dans ses Tapisseries françaises, p. 286.

(2) Lepage, les Communes de la Meurthe, t. 11, p. 163, et Inventaire sommaire , série B, n° 1281.

(3) Voy. VArt. du4juinetdu 16 juillet 1882, etYHistoire générale de la Tapisserie, que j'ai publiée chez MM. Dalloz, en collaboration avec MM. Guiffreyet Pinchart : Tapisseries allemandes, anglaises, danoises, espagnoles, russes, etc. ; p. 12-14.

de prouver l'identité de l'artiste occupé à Nancy et de l'artiste occupé à Munich, c'est que, dans la lettre cidessus visée Germain l'Abbé invoque le souvenir de cette même duchesse de Brunswich, dont il est fait mention dans le document de 1604.

Un plan de Nancy en 1611 porte cette mention: « Outre les arts spécifiez en ceste table, il y a aussi en ladite ville des architectes, tailleurs de diamantz, rubiz et pierreries, peintres, sculpteurs, statuaires, brodeurs et tapissiers de haulte lice fort expertz, qui ouvrent et besongnent en leurs maisons et logiz » (1).

En 1613, le duc Henri « faict traicter, convenir et accorder avec Isaac de Hamela et Melchior) van der Hagen, maîtres tapissiers, cy devant demeurant à Bruxelles, pour les faire venir avec six bons maîtres ouvriers tapissiers et leurs familles s'abituer et demeurer à Nancy pour y travailler de leurs artz, et leur donne... pendant les six premières années qu'ils y demeureront, la quantité de cent resaux de blé froment, pour chacune d'icelles, pour leur donner tant plus moyen de résider audit Nancy » (2).

Cette fois, le duc s'opiniâtra, et son essai produisit des résultats sérieux, nous le savons par le traité conclu, en 1616, avec Bernard van der Hameiden, tapissier des Flandres, pour introduire en Lorraine la manufacture de tapisseries et y faire venir et entretenir des maîtres et ouvriers pour ce faire ; par les payements

(1) Lepage, les Archives de Nancy, t. I, p. 192.

(2) Lepage, les Communes de la Meurthe, t. II, p. 164, et Inventaire sommaire d^s Archives dèfihrtementales, séri° R.» Nancy, 1878, u° 1346.

faits, en 1617, à Bernard van cler Hagen (aurions-nous affaire à un seul et môme artiste?) pour une tenture représentant Y Histoire cVHdlophevne; en 1618, à Bernard van der Hameiden, pour prix d'une tenture de huit pièces de tapisseries; en 1620, au même, pour huit pièces représentant Y Histoire de Saint Paul et des Bergers; puis, par une rente en blé assignée à Catherine Suart, femme du même Bernard, qualifié de tapissier du duc (1621) ; enfin, par une fourniture de bois <• délivrée à Van der Hameiden, tapissier en l'hôtel du duc Charles (Charles IV), pour lui donner moyen de fournir à la grande quantité de couleurs qu'il couve noit d'employer à la perfection et manufacture des tapisseries qu'il faisoit faire » .

L'exemple de Henri IV, l'ardent protecteur des arts décoratifs, avait évidemment stimulé le zèle de ses voisins, tant de ce côté -ci du Rhin que de l'autre. Gomme dans les ordonnances de notre grand roi, ces tentatives eurent pour corollaire la défense d'introduire en Lorraine des tapisseries flamandes (registre de 1616 à 1626).

L'Hôtel-de- ville, telle était la résidence assignée par le souverain de la Lorraine à ces auxiliaires recrutés, comme d'ailleurs partout à cette époque, dans le foyer par excellence de la tapisserie, les Flandres. M. Lepage a relevé, à ce sujet, les deux documents suivants : « 1616 : ouvrages faits à l'Hôtel de ville de la ville Neuve pour la commodité des tapissiers de Son Altesse que l'on prétendait y loger; — 1624-1625: recettes de deniers provenant du louage du quartier où souloient estre logés les tapissiers de Son Altesse à l'Hôtel de ville. »

Nous franchissons un demi-siècle avant d'entendre de nouveau parler de tapisseries nancéiennes. Le 2 janvier 1674, enfin, nous voyons Jean Glo, tapissier, solliciter et obtenir la permission de travailler à Nancy, « en tapisserie de feuillage, aux offres qu'il a faits de faire meilleur marché de 6 gros par aune au moins que Jean François, aussi tapissier en cette ville ». Singulière manière, on l'avouera, d'encourager les arts décoratifs, que d'accorder une prime au bon marché !

Vers la même époque, Louis XIV fait don au nouveau duc de Lorraine, qui vient de lui prêter hommage, d'une tenture de Y Histoire d'Alexandre, valant 25,000 écus (1). Cette suite est sans doute identique à celle que l'on conserve de nos jours au Garde-Meuble de Vienne (2).

Citons encore une Histoire de Scipion, en cinq pièces, exécutée à Bruxelles au xvne siècle pour la cour de Lorraine, et également conservée à Vienne (3).

(1) Mémoires de Saiat-Simon.

(2) Jahrbuch, loc. cit. — Une des onze pièces porte l'inscription : Factam Vidnnœ Austriacœ y° 1748, qui se réfère sans doute à une restauration (p. 219).

(3) Jahrbuch, p. 227.

Les guerres qui signalèrent la fin du siècle n'étaient point faites pour favoriser le développement d'un art pacifique entre tous. Aussi n'est-ce qu'après le rétablissement du duc Léopold, après la paix de Ryswick (1697) , que la tapisserie put reprendre son essor. Le 4 août 1698, un décret daté de Lunéville, nomme Charles Mitté « tapissier de l'hôtel » (1) ; puis vient, en 1701-1702, la promulgation d'un privilège pour l'établissement d'une manufacture de tapisseries à Nancy.

En même temps, les frères Nicolas et Pierre Durand obtinrent du duc, par lettres-patentes du 10 mai 1699, entérinées en la Chambre des Comptes le 5 octobre 1703, les greniers situés au-dessus de la Boucherie, pour y établir une manufacture de tapisseries de laine et de fil et autres, avec exemption et franchise.

Charles Mitté, qui n'était guère connu jusqu'ici que pour avoir « dégraissé, remis en couleur et raccommodé une tenture de tapisserie de sept pièces de Flandre, conservée en la chambre du Conseil de ville », joua un rôle prépondérant dans la direction de la nouvelle manufacture. En 1710, on le voit livrer trois tapisseries de haute lisse, représentant le Siège de Bude,

(1) Inventaire sommaire, B. 189, n° 188.

les Conquêtes de Charles V et les Douze mois de Pannée ; en même temps, il prend à cens un terrain « pour y planter de la gaude et autres herbes pour faire des couleurs à teindre les laines et soies qu'il convient d'employer aux tapisseries »; en 1711, il reçoit un à-compte sur le prix des tentures des Victoires de Charles V sur les Turcs. A ce document succède l'« état de la livraison de toute l'histoire en tapisserie de Charles V, duc de Lorraine, et de trois pièces restant des dix-huit qui composent ladite histoire, faites par Charles Mitté, sur les tableaux de Martin et de Guyon ».

J'ai mentionné, dans mon petit volume de la lapissérie, édité par M. Quantin, les Batailles du duc Charles V, d'après les cartons de Charles Herbel (-J- 1703) elles Douze Mois, comme ayant été exécutés dans la manufacture de Nancy (1). Aujourd'hui, nous savons que ces deux suites intéressantes sont l'œuvre de ce Charles Mitté, dans lequel on n'avait vu jusqu'ici qu'un obscur ouvrier. J'ai, en outre, le plaisir d'annoncer à mes lecteurs que la série entière des Batailles du duc Charles V existe encore ; elle se trouve à Vienne, où elle est arrivée, en compagnie de la presque totalité des tapisseries de la cour de Lorraine, par le mariage du duc François III avec l'impératrice Marie-Thérèse (1736). L'annuaire publié par les musées impériaux de la maison d'Autriche nous apprend que l'une des pièces

(1) Voy. sur Herbel les Recherches sur la vie et les ouvrages de quelques peintres provinciaux de l'ancienne France, par M. le marquis do Chcnnevières, t. Il, p, '337,

-Importe la marque G. M. E. (Charles Mitté), une croix lorraine, et la date : NANCI, 1705 : il ajoute que la tenture (comprenant 24 pièces) a été exécutée à la Malgrange, près de Nancy. M. Darcel, de son côté, a lu sur une autre pièce de la même suite, la Délivrance de Vienne : FAIT A MALGRANGE EN 1724.

Les peintres Martin et Guyon, dont on vient de lire les noms, ont copié en grand, peur servir de cartons aux tapissiers, les tableaux peints par Herbel. Ils ont été assistés dans cette tâche par les peintres du Rup et Jacquard (1).

L'Annuaire viennois nous fait connaître, en outre, treize portières ornées des armoiries du duc Léopold et de la duchesse Elisabeth-Charlotte d'Orléans (la fille de la princesse Palatine et la sœur du Régent). Ces pièces, dont l'une est signée F. J (osse). BACOR ET S. M., proviennent, d'après lui, soit de la Malgrange, soit de Lunéville, où elles ont pris naissance en 1719.

Ici encore le témoignage des archives et de leur savant explorateur, M. Lepage, complète les informations fournies par les monuments eux-mêmes. Nous y voyons qu'en 1717, Bacor, tapissier de haute lisse, exécuta deux portraits du duc Léopold. Quant aux initiales S. M. , elles désignent certainement Sigisbert Mangin ou Mengin, entrepreneur des tapisseries de S. A. R., fils du sieur Nicolas Mangin, bourgeois de Nancy, qui se maria le 20 août 1720, et qui, en 1722, prit

(1) Lepage, Le Palais ducal de Nancy, Nancy, 1852, p. 123, et Bulletins de la Société d'Archéologie lorraine,

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