NOTICE HISTORIQUE. — COMPOSITION ET ICONOGRAPHIE. — REPRODUCTIONS
rop souvent, dans l’histoire des arts, la fantaisie individuelle, voire le caprice, ont fait choisir tel ou tel sujet. Au xvi e siècle surtout, les Mécènes aussi bien que les artistes s’évertuaient à découvrir des thèmes rares, bizarres, extraordinaires. Rien de pareil dans la décoration de la chapelle Sixtine, où les tapisseries de Raphaël devaient occuper la place d’honneur. Sixte IV avait fait peindre sur les murs, d’une part, Y Histoire de Moïse , c’est-à-dire l’histoire du législateur religieux par excellence, l’histoire de celui que l’on est en droit d’appeler le fondateur de l’Ancienne Loi; puis, de l’autre, l’institution de la Nouvelle Alliance : le Baptême du Christ , la Tentation du Christ , la Vocation de saint Pierre et de saint André, le Sermon sur la montagne , la Remise des clefs à saint Pierre , la Sainte-Cène.
Jules II, le neveu de Sixte IV, avait développé le même ordre d’idées, en chargeant Michel- Ange de retracer sur la voûte de la chapelle les origines du monde et les malheurs de nos premiers parents : la Chute d’Adam et d’Ëve , le Déluge; les témoignages de faveur prodigués par l’Eternel au peuple d’Israël : le Serpent d’airain , David tuant Goliath , Judith tuant Holopherne , le Châtiment d’ Aman.
Léon X, malgré son épicurisme intellectuel, tint à honneur de compléter ce programme. Les Actes des Apôtres font suite aux épisodes de la vie du Christ ; comme ceux-ci, ils réalisent et développent les promesses contenues dans l’Ancien Testament.
En réalité, Raphaël devenait le collaborateur et le continuateur, non seulement de Michel- Ange, mais de Signorelli, du Pérugin, de Ghirlandajo, de Botticelli, de toute la phalange des vaillants maîtres désignés par Sixte IV pour décorer sa chapelle favorite.
Avant même qu’il eût visité Rome, Raphaël s’était inspiré des fresques de la Sixtine. Don de seconde vue, dira-t-on. Non : il s’agit uniquement d’emprunts faits à ses maîtres, le Pérugin et Pinturicchio. Le précieux recueil conservé à l’Académie de Venise contient en effet une série d’études d’après les compositions de ces deux artistes, compositions que le débutant aura connues à travers les fragments de cartons qu’ils avaient emportés avec eux à Pérouse \
Mais essayons, avant de nous engager dans l’analyse même de l’oeuvre de Raphaël, de déterminer les circonstances dans lesquelles celle-ci a pris naissance 1 2 .
Malgré la multiplicité des peintures dont Sixte IV et Jules II avaient enrichi la chapelle Sixtine, un espace considérable restait vide sur les parois : celui qui s’étendait au-dessous des fresques exécutées par Botticelli, Ghirlandajo, Signorelli, le Pérugin et les autres quattrocentistes. Selon toute vraisemblance, cet espace était recouvert, dans les occasions solennelles, par une suite de sept tapisseries, mesurant 320 aunes de cours et représentant des scènes de la Passion. C’est du moins ce qui semble résulter des inventaires, soit de Sixte IV, soit de Léon X. La vétusté de cette suite décida le nouveau pape à la faire remplacer : de là à commander de nouvelles tapisseries, il n’y avait qu’un pas ; il ne fallut pas un grand effort d’imagination non plus pour confier à Raphaël, occupé depuis plusieurs années déjà à la décoration du palais du Vatican, l’exécution des cartons destinés à ces tapisseries. Quant au choix des sujets, les Actes des Apôtres , on vient de voir quelles considérations inspirèrent Léon X.
A quelque vingt-cinq ou trente années de là, un autre pape, Paul III, entreprit de compléter à son tour, à l’aide d’une tapisserie, la décoration de la paroi du fond, sur laquelle Michel-Ange venait dépeindre 1 1 Jugement dernier , et chargea Perinodel Vaga d’en composer le carton. Mais, dans l’intervalle, les idées avaient changé : à la place d’une composition offrant un sens, une portée, Perino peignit des figures simplement décoratives : des femmes, des enfants, des termes tenant des festons. La mort de l’artiste empêcha l’achèvement de ce carton, que Vasari a encore vu 3 .
Dans l’espèce, il s’agissait de pourvoir à la décoration des deux parois latérales (mesurant chacune 2Ô m ,5o de long, et formant une surface plane, interrompue surtout par la tribune des chanteurs, de 5 m ,i5 de largeur) et de la paroi du fond, aux côtés de l’autel, à la place où Michel- Ange
1. — Voy. mon Raphaël, sa vie, son œuvre et son temps , 2 e édit., pp. 5 g et suiv. — Si je persiste à placer ce recueil sous le nom de Raphaël, c’est que j’ai, pour garant de son authenticité, non seulement une conviction personnelle, longuement raisonnée, mais encore le témoignage d’une phalange de juges autorisés, parmi lesquels il me suffira de citer MM. Crowe et Cavalcaselle ? Bode, Bayersdorfer, Schmarsow.
2. — On trouvera le texte même des documents sur lesquels se fonde ma démonstration dans mon Histoire de la Tapisserie en Italie (Paris; Dalloz, 1878-1884, pp. ig- 3 o, 87-88), et dans mes Historiens et Critiques de Raphaël (Paris, 1 8 8 3 ; pp. 139-144). Je prends également la liberté de renvoyer le lecteur à mon Raphaël (édition Hachette, pp. 475-498; édition Chapman and Hall, pp. 369-391), ainsi qu’aux Tapisseries, Broderies et Dentelles , publiées, en 1890, par la Librairie de l’Art (pp. 1 g- 3 o).