Les tapisseries de Tournai
Tournai a longtemps tenu un rang distingué dans l'histoire dos industries textiles. Il nest personne qui n'ait entendu citer sa manufacture de tapis, célèbre dans L'Europe entière et qui tint un moment le tout premier rang parmi les établissements rivaux.
Moins connus sont ses ateliers de tapisserie qui ont produit pendant cinq ou six siècles un nombre considérable de tentures d'un prix inestimable, des tapisseries proprement dites, aussi remarquables au point de vue de la composition et du coloris que par la perfection du travail et la richesse des matières employées.
C'est dans notre région qu'il faut placer le berceau de la renaissance de la grande industrie des tapisseries au moyen-âge. Celles d'Arras jouissaient d'une réputation universelle, qu'elles conservèrent jusqu'en 1477, époque désastreuse d'un siège meurtrier.
Les plus anciens spécimens connus de cette fabrication (ils datent de 1402) reposent à la cathédrale de Tournai, monument auguste et vénérable bien digne d'abriter
un pareil trésor, et constituent une série de quatorze pièces où se déroule la vie de saint Piat et de saint Eleuthère les apôtres du tournaisis (1).
Immédiatement après Arras, apparaît Tournai, dans l'histoire de la tapisserie; Tournai, qui devint vite la rivale de la vieille cité des Atrébates et réussit à partager avec elle, alors qu'elle était encore dans tout l'éclat d'une réputation plus que séculaire, la clientèle des puissants ducs de Bourgogne dont elle s'était enorgueillie jusque-là.
Dès le commencement du XIVe siècle Tournai apparaît comme un centre important pour La fabrication des tapisseries; sa réputation ira croissant jusque passé le premier tiers du XVIe siècle et cette cité si artistique et si riche, si industrielle et si prospère au moyen-âge produira une série de tapisseries comme aucune autre ville peut-être n'en a fourni.
La fabrication tournaisienne ne peut passer inaperçue parmi celle des autres villes. Elle présente un intérêt propre et elle marque une étape dans l'histoire générale de la tapisserie, au même titre qu'Arras, Bruxelles et plus tard les Gobelins. Arras produit des œuvres franchement gothiques ; Bruxelles étale toutes les splendeurs de la Renaissance, et les Gobelins la finesse et la perfection des travaux de l'époque moderne. Les tapisseries de Tournai, au contraire, à la belle période de leur histoire, encore gothiques par l'inspi-
(1) Voir : tapisseries du XVe siècle conservées à la cathédrale de Tournai, in-4°, 14 planches. Tournai 1883.
ration, appartiennent déjà à la renaissance par une foule de détails, et offrent le charme indéfinissable des produits des époques de transition.
Vers 1530 la production se ralentit. De puissantes rivales s'élèveront autour de Tournai et lui raviront sos clients d'élite, comme <dle-rncmo les avait piv< demment enlevés à Arras. A leur tour, Bruxelles, Lille et d'autres villes obtiendront la vogue et la laveur <lu publie.
Dès cette époque l'industrie des tapisseries déclina à Toui uai et a partir «b* la -•■■■«• ride moitié du XVI' sbVlc elle végéta. Elle eut quelques réveils, on essaya à diverses reprises de lui rendre au moins une partie de son importance d'autrefois ; vains efforts : la race des grands tapissiers avait disparu sans laisser de continuaient ^ de leurs traditions. Quelques artisans modestes continuèrent seuls a produire des tentures <jui certes n'étaient pas dépourvues de mérite, mais qui ne pouvaient plus rivaliser avec celles des nouveaux ateliers en faveur.
Après cinq ou six siècles d'existence, la fabrication des tapisseries cessa en notre ville vers 1720.
A côté des tapissiers vivait la corporation des hautelisseurs, simples fabricants d'étoffes de soie et de laine. Toute-puissante au X\T siècle, ou elle comptait huit cents membres, elle perdit beaucoup de son importance, au siècle suivant, comme d'ailleurs toutes les industries tournaisiennes. Reprenant une partie des produits réservés d'abord aux tapissiers, les hau-
telisseurs s'adonnèrent à la confection des tapis de table et des tapis de pied, qui obtinrent une certaine vogue.
Les hautelisseurs ont été trop souvent confondus avec les tapissiers. Nous nous sommes efforcé d'établir la part qui revient à chacun d'eux dans les documents comme dans les produits des deux industries de la tapisserie et de la hautelisse.
Il était réservé à la fin du XVIIIe siècle et au commencement du XIXe de voir renaître encore une fois à Tournai la grande industrie de la tapisserie ou plutôt de la hautelisse, par l'érection de la manufacture royale de tapis de Piat Lefebvre et fils, qui occupa jusque cinq mille ouvriers sous la domination française et qui, après avoir jeté un dernier éclat sur l'industrie tournaisienne s'éteignit à son tour.
Plusieurs fois déjà les tapisseries de Tournai ont fait l'objet de travaux remarquables.
Mgr Voisin, président de la Société historique et littéraire de Tournai en a parlé le premier dès 1863. A. Pinchart écrivit ensuite un mémoire, sur l'histoire de la tapisserie aux Pays-Bas dans lequel il montra pour la première fois toute l'importance de cette industrie à Tournai. Ce mémoire revu et complété dans la suite devint l'un des volumes de Y histoire générale de la tapisserie écrite en collaboration avec MM. Guiffrey et Mùntz. Les mêmes auteurs, dans les ouvrages qu'ils ont publiés ensuite sur cet art ont donné aux ateliers de
Tournai la place que méritaient leur importance et leur ancienneté. Malgré ces travaux considérables nous avons pensé que l'histoire des tapisseries de Tournai pouvait encore faire l'objet de nouvelles m herches.
Los plus remarquables œuvres de nos tapissiers, les plus intéressantes ordonnances réglant la fabrication sont déjà connues, il est vrai, mais même après la BKHMOn faite par lei écrivains éminents que nous venons de citer, il restait encore beaucoup à glaner dans le champ si va<to et si riche do uns archives communales. Il restait à trouver et à faire connaître bien des détails intéressants sur cette industrie, détails qui ne pouvaient au surplus trouver {-lace dans 1rs remarquables travaux, écrits à un point de vue tout à fait général, que nous vouons do citer.
Huit années de recherches assidues dans les fonds d'archives des anciennes magistratures et dos corps do métiers nous ont permis de retrouver un grand nombre d'actes qui complètent l'histoire dont les grandes lignes seules avaient été tracées jusqu'ici.
D'autre pari quelques erreurs étaient à redresser ; nous ayons vu notamment indiquer comme point de départ de la décadence do nos ateliers l'année 1518 et avancer qu'à dater de la on ne compte plus a Tournai que quelques fabricants. Nous montrerons au contraire que jamais peut-être nos tapissiers n'ont été plus nombreux et que jamais ils n'ont produit autant que dans le premier tiers du \\T siècle.
Bnfln il y avait a réclamer pour nos ateliers des tentures importantes et mémo des séries entières de
tout premier ordre, demeurées jusqu'ici indéterminées et que notre fabrication peut revendiquer comme lui appartenant.
Parmi ces pièces figurent en particulier de riches tapisseries conservées dans les églises et les musées de France, et en les revendiquant pour la fabrication tournaisienne nous les restituerons en même temps à l'industrie française, puisqu'à l'époque du plus complet épanouissement de ses ateliers de tapisseries, Tournai faisait partie de la France dont elle ne fut définitivement séparée qu'en 1521 ,
Ces revendications n'étonneront personne et sont en quelque sorte prévues. En l'absence de fabriques de tapisseries dans les limites actuelles de la France avant le second tiers du XVIe siècle (i) il faut bien chercher dans nos régions le lieu d'origine de ces tapisseries, et si l'on tient compte de leur caractère mixte où l'art français et les procédés flamands semblent confondus, on est obligé de reconnaître que ce lieu d'origine n'a pu être que Tournai, seule ville où les deux écoles se sont en quelque sorte fondues en un ensemble harmonieux g
Malgré le soin apporté à nos recherches et l'abondance des documents que nous avons consultés, nous
(1) Labarte. Histoire des arts industriels, tome iv. p 'M A.
(2) - Certaines tapisseries conservées à Rennes, Bourges et Reims, « peuvent être revendiquées par des grands centres de production » comme Arras, Bruxelles, Tournât/.. . ■ \Muntz, la tapisserie, p. 146.)
n'avons pas la prétention «l'avoir élucidé toutes let quêtions que soulève la matière si intéressante de nos tapisseries, ni dissipé l'obscurité qui régne encore sur bien des points de son histoire. Notre ambition n'allait pas jusque là< instruit que nous étions par l'expérience d'un de nos devanciers. « Dans les travaux du genre * de celui-ci, dit M. lloiidoy, que de phrases à terrni- " ner par un point d'interrogation! » (i). Ce point d'interrogation, nous n'avons pas hésité à le placer iprèt tel ou tel texte, plutôt que de donner à la difficulté qu'il soulève une solution hasardée.
Quel que fut notre désir de restituer à notre industrie tout ce qu'elle semble pouvoir réclamer, nous croyons cependant n'avoir pas dépassé les bornes d'une juste modération et n'avoir exercé notre droit de revendication que là où il paraissait établi par des documents ou des présemptions présentant toutes les probabilités d une certitude. Nous espérons au moins n'être pas tombé dans ce bravera ju'on peut reprocher trop souvent à certains ailleurs, de ne voir partout que les produits de l'industrie qu'ils étudient.
La pan de Tournai dans les anciennes industries d'art est assez belle pour que nous ne songions pas à détourner à son profit quelque chose du patrimoine des villes qui furent m rivales. Puissent celles-ci imiter notre réserve.
Ce livre enfin, nous osons le dire, est une œuvre de bonne foi. Mettant de côté tout parti pris, il ne plaide
(1) Les tapisseries .le hautes-lisses... <le Lille, page 96.
pas les arguments en faveur d'une thèse, en ne produisant que les titres qui peuvent lui donner gain de cause. Préoccupé avant tout de rechercher et d'établir la vérité sur la question qui nous occupe, nous avons cité tous les documents que nous avons pu trouver sur la matière, et si nous en avons déduit des conclusions en faveur de nos ateliers, d'autres peut-être y trouveront aussi des arguments en faveur de tel ou tel point particulier.
Suivant la méthode adoptée clans de précédents travaux, c'est moins l'auteur de cette étude qui parle, que les documents eux-mêmes par lui recueillis et mis en œuvre; mieux que lui, ils proclameront que les ateliers de tapisseries de Tournai doivent ligurer parmi les plus importants et les plus fameux tant sous le rapport de la quantité de pièces qu'ils ont fournies au commerce que sous celui de la haute valeur de ces tentures au point de vue artistique et industriel (1).
Tournai, Décembre 1891.
(1) Les documents cités dans les pages qui suivent proviennent pour la plupart des archives communales de Tournai : délibérations des Consaux, Comptes généraux, Publications du magistrat, Registres de la loi. Actes devant les Prévost et Jurés, Actes devant les Echevins, fondai des Arts et Métiers, Testaments, Comptes d'exécution testamentaire, etc. Nous les désignons par un T. suivi d'un numéro qui est celui de l'inventaire de ces archives.