‹ Les tapisseries de TournaiChapitre 2 sur 51 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Aperçu historique.

C'est on \2(X) et \2(.H) qu'on rencontre pour la première fois dans les archives communales de Tournai, des noms de tapissiers : Philippron de Bruges le (apisseur et Jakèmes Campions // tapissières.

Il est cependant prohahlo qu'antérieurement à cette date on fabriquait des tapisseries dans notre ville, où les industries de la laine et du tissage ont toujours été ilorissantes, mais l'absence de documents ne permet pas de déterminer quelles étaient ces tapisseries.

Dès les premières an nées du XIVe siècle les tapissiers étaient organisés en corporation, comme le prouve une condamnation encourue par un de ces artisans pour avoir transgressé les ordonnances du métier (1) ; et d'autre part, la donation de tapisseries faite .à la

(1) Jeban Ballehans tapissières (condamné) à xl 1. pour dire lait as wardes de sen mestier pour leur office. T. Registre de la loi. 1334. les tapisser. 2

cathédrale de Tournai par 1 evêque André Ghiny (mort en 1343) prouve que cette industrie avait déjà atteint une certaine perfection, si comme on peut le supposer avec toute vraisemblance, il s'adressa pour leur confection aux artisans de sa ville épiscopale. « Il donna » (dit Mgr Voisin à qui nous empruntons ce détail) r> de son vivant deux beaux tapis ouvragés d'or et » historiés (î). » Ces tentures à personnages, tissées d'or, donnent une haute idée de la fabrication tournaisienne à cette époque reculée.

Il faut voir aussi des tapisseries dans les deux carpitres (2) escuchonnées, c'est-à-dire ornées d'armoiries données par Mehaut de Waudripont, dans son testament de 1345, aux religieux Augustins « pour mettre devant leur grant autel as jours solempnels * et clans les articles suivants repris dans des testaments et des inventaires : « deux carpitielles ouvrées de haulteliche escuchonnées (135G); — un drap de siège et une douzaine de coussins d'œuvre sarrasinoise (135G) — un eouvretoir de haulte liche - (13G3).

Le métier avons nous dit était parfaitement organisé à Tournai, où l'on rencontre pendant la première moitié du XIVe siècle une trentaine d'artisans qualifiés tapissiers, établis dans cette ville (3).

C'est en 1352 seulement qu'on signale pour la

(1) Voisin. Les tapisseries de la cathédrale de Tournai.

(2) Carpitre ou carpette est une étoffe de laine grossière dans le genre de la moquette.

(3) Les noms de tapissiers, que nous donnerons plus loin, sont extraits non de registres de corporation ou de listes anciennes d'artisans, mais d une foule d'actes d'intérêt privé de nos archives communales que nous avons dépouillés : donations, testaments, registres de condamnations, etc., d'où il suit que malgré le travail énorme auquel nous nous sommes Lvré, nous n'avons certainement pu relever qu'une faible partie seulement des artisans qui ont appartenu au métier.

première fois à Tournai un ouvrier qualifié liautelisseur, il s'appelait Jean Capars et était originaire d'Arras; d'où Mgr de Haisne, dans son Histoire de lart en Flandre avant le XV siècle a conclu que la fabrication à Tournai des hautes-lisses c'est-à-dire dans son esprit, des tapisseries, n'était pas antérieure à 1362 et qu'elle y avait été importée d'Arras.

Nous ne pouvons nous rallier à cette opinion, car si Jeta Capars est le premier artisan tournaisien, portant le nom de hautelisseur, les œuvres de hautes-lisses y étaient connues avant lui; on vient de le voir (1).

Kn outre, faut-il attacher quelqu'importance à oe qualificatif hautelisseur, et de son absence dans des documents écrits antérieurs a l.TrJ, conclure la non existence de véritables tapisseries avant cette date? Nullement : c'étaient avant tout les tapissiers qui fabriquaient des tapisseries et non les hautelisseurs. Si ceux-ci en ont produit également, cela n'a eu lieu que pendant un espace de temps assez restreint. Hautelisseurs et tapissiers forment deux groupes bien distincts dans l'industrie des tissus; tous deux emploient les mêmes matières premières et les mômes métiers, mais leurs produits sont très différents : les premiers font des étoffes proprement dites, les seconds des tentures artistiques, le plus souvent à personnages, auxquelles de tout temps a été réservé le nom de tapisseries.

Les documents que nous citerons au cours de cette étude prouveront qu'il ne faut pas identifier les mots tapissiers et hautetùseurs, tapisseries et hautes-lisses, et les considérer comme synonymes (2).

(1) Dos inventaires après décès de 13 4."> ot 1350 mentionnent des œuvres do li:aitelisso en même temps que des tapis s.irrasinois qui évidemment avaient du être fabriqués un bon nombre d'années avant ces dates.

(?) BatOODUp d'auteurs ont employé indifféremment ces divers mots

Au XIVe siècle et même déjà au XIIIe, les appartements d'apparat chez les grands étaient garnis de tentures recouvrant à la fois les murailles et les meubles : en 1278 Agnès Wisse lègue « un des dras ki tendent en me cambre. » En 1385 Sire Henri Prevos lègue à l'église Saint-Piat « quatre draps de liaulte- » liche lesquels il avoit accoustumé de prester pour » parer la dite église (l). » En 1390 on trouve à l'inventaire de Jehanne Pollet « une cambre vermeille a papegais contenant m pièces. * Ces draps sont certainement des tapisseries.

A la fin du XIVe siècle on rencontre des tissus qualifiés Œuvre de Tournai.

Faut-il les considérer comme des tapisseries proprement dites, ou plutôt comme des étolïes tissées (2)? L'absence de description de ces pièces laisse un doute que les documents contemporains ne permettent pas de trancher.

La première ordonnance connue portée par le magistrat de Tournai sur le métier des tapissiers remonte à l'année 1377. Très laconique, elle se borne à prescrire à ceux qui vendent sarges (3) tapis et couvretoirs, (4) de se trouver avec leurs marchandises au

l'un pour l'autre, ce qui a amené une déplorable confusion. Nous aurons soin dans les pages qui suivront de citer toujours le mot même donné par les documents que nous relaterons.

(1) A. delà Grange. Obituaire de la paroisse S. Piat, n° 17.

(2) Six coussins d'œuvre de Tournay. T. 1301. Comote de tutelle Gallet.

(3) Sarges, c'est-à-dire les serges, tissu de laine.

(4) Coitvretoirs, couvertures et toute pièce d'étoffe destinée à recouvrir un meuble.

marché la samedi, et leur défend de vendre à la fois des marchandises neuves et des vieilles (1).

Cetteordonnance est suivied'une autre, en Il M.), sur la fabrication des draps velus, que les tapissiers confectionnaient concurremment avec les tissus historiés. Oo y rencontre l'obligation pour tout maître et tout ouvrier de marquer ses produits d'un signe qui lui est propre et ensuite d'y faire apposer la marque de la ville, qui consistait en un plomb (2). On trouve en elïet dans les comptes communaux de fréquentes dépenses faites pour la gravure des sceaux et des tenailles servant à frapper ces plombs (3).

Enfin en 1997 une troisième ordonnance, beaucoup plus complète et plufl détaillée que les précédentes vient réglementer la fabrication - de la tapisserie, kauUeluhe et <//■<//, s veiuê fais en Tournai. » (26 mars

Cette ordonnance bien que publiée déjà dans plusieurs ouvrages et notamment par Mgr Voisin (4 , le chanoine de Haisne (5) et A. Pinchart (0); est trop importante pour que nous n'en donnions pas le texte complet. On la trouvera aux Pièces justificatives, (n" 3) et nous nous contenterons d'exposer ici un résumé de srs principales dispositions sur lesquelles nous aurons d'ailleurs l'occasion de revenir.

(1) T. Ordonnance dos « onsaux du 11 mars 1377 intitulée - des tapissours. - Voir aux IV-ccs juMiticativtv n" 1.

(2) Ordonnance des Consaux du 7 août 1380 T. fonds des arts et métiers, reg. 4231 BB. F 67 v°. (P. J. n° 2).

(3) A Pierre Crissembien, tailleur des quoings de la monnoye du roy nostre sire, à Tournai, pour avoir taillé et emprienté six paires d'estémllaa Ixiii s. T. Compta d'ouvrages de 1395.

(4) Bull. Soc. htst. et litf. de Tournai, tome x.

(5) Histoire de l'art en Flandre... Documents, tome it, p. 745.

(6) Histoire génénU iê la tapisserie, v° Tournay.

h Défense de vendre « vieze sargerie avec nouvelle. r> Ces sargeries ou serges se vendaient au grand marché, le samedi, comme on la vu dans l'ordonnance de 1377.

2 et 3. Indication des matières à employer; * ouvriers a le marche et de haulteliche » ; défense de se servir de certaines étoffes.

4. Les « ouvrages de hauteliche et de broque * seront scellés du même sceau dont on scelle les couvretoirs, par les eswars ou visiteurs du métier.

5. Défense de travailler les nuits de Notre-Damo des Apôtres et les samedis, « après le resson sonné. * Les nuits, c'est-à-dire ici la veille au soir des fêtes en question, depuis la sonnerie de la cloche du belfroi qui après le goûter de quatre heures appelait d'ordinaire les ouvriers au travail ^i).

Défense enfin de travailler à la lumière.

6. Défense à ceux « du dit mestier de sargerie d'avoir plus de deux apprentis. L'apprentissage devait durer trois ans. — Défense de mettre dans les étolfes des « poils de vaque. »

7. Obligation de porter au scel de la ville les « couvretoirs, sarges, toies et autres ouvrages. »

8. Obligation de faire mesurer par les eswars toute pièce de sargerie, aussitôt qu'elle est enlevée du métier, et défense de la plier avant qu'elle ait été scellée.

(1) On trouve en ce qui concerne les tisserants une disposition analogue, mais plus explicite : « Que tous tisserans et ouvriers dudit mestier tant en hiver comme en été depuis maintenant en avant, jusques a d'uy en ung an, laisse œuvre a la cloque du disner sonné et s'en voisent disner où bon leur samblera jusques au resson, endedans laquelle heure de resson chacun desdis ouvriers soit revenu à son œuvre chascun jour. (28 avril 1421. Registre du métier des tisserans f° 86 aux Arch. de Tournai). Dictionnaire Godefroy, V° ressoa.

9. Obligation de serrer le tissu des - ouvrages de sar^crie et de hauteliche. -

10. Obligation aux ouvriers et ouvrières de faire bon et loyal ouvrage et de le laisser visiter par les cswars.

1 L Lei draps velus fabriqués hors de Tournai n'y peuvent être vendus qu'après avoir été visités par les eswars. S'ils sont trouvés bons, on y appose un ■ scel

■ de chire qui n'est point la inarque de la ville maifl - tout différent d'icelle et non semblable a l'enseigne

■ des draps velus fais en Tournai. * S'ils sont trouvés défectueux, les eswars les font couper.

12 et 13. Draps velus fabriqués à Tournai. Mode de les travailler et désignation des matières qui les composent .

Le même jour, 2G mars 1397, les Consaux complétèrent l'ordonnance précédente, en ce qui concerne les draps velus, et prescrivirent aux \ i si tours du métier Temploi d'un sceau particulier pour sceller lesdits draps. Bien que l'ordonnance ne le dise pas, on sait que cette marque portait la tour qui figure dans les armoiries de Tournai, comme il est expressément dit dans un compte de 1111.

De 1 à 1 100, on rencontre dans «les actes divers les noms d'une quarantaine d'ouvriers appartenant au métier des tapissiers et des hautelisseurs. 88 sont appelés tapissiers, T> luiufelisseurs ou ouvriers de haulteliche, et les autres tisscraus de relus.

Ce relevé, qui indique un progrès marqué dans le développement de la fabrication, est certainement très incomplet puisqu'il n'a été fait, comme nous l'avons exposé plus haut, qu'au moyen d'éléments puisés dans des fonds d'archives étrangers au métier. Los papiers

et archives du métier antérieurs à la première moitié du XVIe siècle, ont complètement disparu.

Les mentions de tapisseries deviennent dès le commencement du XVe siècle plus fréquentes, sans être jamais bien nombreuses, car à cette époque comme maintenant encore, malgré l'excessif développement du luxe et du confort, les tapisseries ont toujours été des pièces de valeur, réservées à la décoration des églises, des palais et des monuments publics. Peu de particuliers en possédaient et ce n'est qu'exceptionnellement qu'on en rencontre dans les habitations de la bourgeoisie et même de la noblesse pendant toute la belle période de la fabrication.

En 1400 la veuve Piérart Bernard lègue « six cous- » sins qui sont ouvrés (travaillés) de hautelice a hom- » mes sauvages » et Jacques de Lannoy lègue à son frère « une jaque ouvrée de hauteliche. •< On rencontre encore, dans des actes de la même époque : * Un drap » gaune (jaune) d'œuvre de hauteliche (1401), — un r> pièces de carpitres armoyés des armes des Gargate r> (1403), — un banquier ouvré de hautelice (1402), — » deux carpites et un banequier a compas (écussons » ou cartouches) armoyé et semé de gaunes estoiles » (1405), — un drap de hautelice armoyé de mes y> armes (1404), — une sarge destainte à plusieurs y> marmousés (petits personnages) (1404), — six cous- » sins à parge ouvrés de papegais (perroquets) (1409), » — une douzaine de coussins de parge à luppars » (léopards); deux draps de siège piers (bleus) armoyés » de dragons couronnés (1411), — un grand couver- » toir de hauteliche, in banequiers et un drap de cou- * que tout de hauteliche (1412), — une douzaine de » coussins à parge piers a compas, un couvretoir de

» couque aussi piers et m banquiers aussi piers, tout

- d6 hauteliche, semés de rosiers et autres fleurs » (1412), — un vermeil banquier ouvret de hautelice » (1445), — des coussins arbroyés et oiselés (c'est-à-dire

- décorés d'arbres et d'oiseaux) (1420), — coussins de » parge où il y a singes figurés (1428), — coussins de » parge à testes armées (1429), etc. (i).

Tous ces documents sont extraits du fonds si riche des testaments et des comptes d'exécution testamentaire, reposant aux archives communales de Tournai.

C'est au commencement du XVe siècle, que Toussaint Prier, chanoine de la cathédrale de Tournai, fit confectionner à Arras les tapisseries représentant l'histoire de saint Piat et de saint Eleuthère, qu'il donna à lacathédrale, nu on peut ene<»re les voir aujourd'hui 2).

Sans connaître les motifs qui ont engagé le chanoine de Tournai a s'adresser aux ateliers d'Arras plutôt qu'à ceux de Tournai, rien n'autorise à supposer que ces derniers eussent été incapables d'exécuter pareil travail, et surtout de conclure qu'on ne fabriquait pas alnrs a Tournai semblables tentures. Nous verrons plusieurs fois dans le cours de cette étud. nos majristrats achetant des tapisseries dans des villes étrangères, a une époque où cette industrie était «à Tournai même, dans toute sa splendeur, et par contre on verra nos tapissiers vendre leurs produits dans des contrées ou semblables fabriques étaient établies. Alors comme aujourd'hui la concurrence était vive entre les fabri-

(1) Ce mot paiyr, qu'on rencontre dans presque tous les inventaires, doit désigner une sorte de cuir; coussins de parge ou a parge sont probablement «les coussins dont le dessous était garni de cuir.

(2) Tapisseries du XY° siècle conservées à la cathédrale de Tournai. In- 4° 20 planches. Tournai 1881.

cants; ils exportaient leurs produits dans des régions parfois fort éloignées et les relations entre les villes commerçantes étaient assez faciles et assez fréquentes, pour qu'un particulier put faire des commandes partout où son goût le portait.

Les pièces citées plus haut sont assez nombreuses et on ne manque pas d'autres documents encore pour prouver qu'à cette même époque nos tapissiers fabriquaient et vendaient de véritables tapisseries (1).

En 1407, le 19 juillet, les Consaux portent une nouvelle ordonnance sur la fabrication des draps relus, et notons en passant que cette abondance de textes réglementant le métier prouve son importance sans cesse grandissante

Cette ordonnance avait pour but, elle le dit ellemême, de compléter les règlements qui avaient été antérieurement portés sur la même matière (2). Nous l'analyserons comme les précédentes.

1. Quantité de laine qui doit entrer dans les draps velus de laine d'Espagne ;

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