QUELQUES FAITS DE L’HISTOIRE DU TATOUAGE
M. Berchon a parfaitement montré les origines du mot tatouage, et M. Littré (1) emprunte sa définition au savant médecin de la marine.
Le mot est d’origine océanienne, il est la traduction du mot polynésien, tatau qu’il faut prononcer tatahou, et qui signifie les marques ou dessins tracés sur la peau humaine ; tatou dérive de ta, qui signifie dessin , empreinte. C’est par erreur, ditM. Berchon, que les Anglais ont rendu par tahoo l’expression océanienne que le célèbre Cook a le premier écrit tattow.
Avec un grand luxe d’érudition et une bonne fortune que n’ont pas toujours les chercheurs, M. Berchon est arrivé à trouver dans les auteurs anciens des considérations importantes sur le tatouage et sur les marques indélébiles que l’on produisait alors sur la peau par l’application d’un caustique ou du fer rouge. Mais, pour ces dernières, il est bon de faire remarquer que nous n’admettons, avec le même auteur, qu’il y a tatouage que lorsque des matières colorantes, végétales ou minérales sont introduites sous l’épiderme et à des profondeurs variables, à l’effet de produire une coloration ou des dessins apparents de longue durée, quoique non absolument indélébiles. Ce ne sont pas seulement des cicatrices, mais des cicatrices colorées par l’introduction de particules colorantes dans les mailles du tissu qui les constitue.
(i) Littré, Dictionnaire de la langue française.
On lira dans le travail de M. Berchon les documents anciens qu’il a véritablement découverts.
C’est un récit de Scribonius Hangus, médecin du temps de l’empereur Claude, puis des citations importantes tirées d’Aetius, de Petrone (1), de Paul d’Egine, d’Avicenne, etc. Nous ne pouvons reproduire tous ces renseignements et préférons indiquer ceux que nous avons relevés nous-même dans nos recherches.
On a pensé que Moïse avait interdit le tatouage aux Hébreux si facilement enclins à toutes les pratiques fétichiques : «Vous ne vous ferez point d’incisions pour pleurer un mort ; et vous ne vous imprimerez sur le corps aucun caractère de fausses divinités » (2).
C’était d’ailleurs un usage chez tous les peuples d’origine sémitique. Voici ce que dit le Koran (3) : « Que la malédiction de Dieu soit sur vous. Il a dit : je m’empare d’une certaine portion de tes serviteurs ; je leur inspirerai des désirs, je leur ordonnerai d’altérer la création de Dieu. »
Le traducteur Kasimirski fait suivre ce verset de cette note : « Mahomet s’élève ici contre certaines coutumes des Arabes idolâtres. Les commentateurs pensent que pour les mots : « Je leur ordonnerai de changer, d’altérer la création de Dieu», Mahomet a voulu condamner la castration des esclaves, les marques imprimées sur leurs visages et leurs corps, la coutume d’affiler les dents et le crime contre nature tant parmi les hommes que parmi les femmes. »
Plus loin (4) le Koran dit encore : « Cet homme qui, à la lecture de nos versets, dit : ce sont des contes anciens, nous lui imprimerons une marque sur le nez. »
Les tatouages chez les Arabes et les Kabyles ont encore été étudiés par le D r Bertherand (5) et le général Daumas.
(1) Petrone, Satyricon.
(2) Lévitique, ch. XIX, p. 28.
(3) Ch. IV, p. 118.
(4) Ch.LXVlII, p. 15 et 16.
t5) Bertherand, Médecine et hygiène des Arabes, 1855, p. 321 à 326.
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Nous allons indiquer ici ce qu’ont dit ces intéressants observateurs, nous proposant de revenir plus loin sur lès études que nous avons faites nous-même à Aumale ou à Médéah.
D’après M. Berlherand, le tatouage est surtout en honneur chez les Kabyles. Les femmes portent sur le front entre les deux sourcils, sur une narine ou sur une joue, une petite croix bleuâtre qui est produite par de la poudre à canon ou de l’oxyde d’anlimoine : « Quand la jeune fille vient ii se marier, le taleb fait ordinairement disparaître ce signe par l’application d’un mélange de djer (chaux vive) et de saboun-akhal (savon noir). Presque toutes les prostituées arabes portent aussi des croix ou des fleurs sur les joues, sur les bras. D’ordinaire, les filles publiques mauresques offrent sur les seins des pointes rouges ou des plaques de carmin. » Les nègres ont des tatouages plus profonds et qui résultent de scarifications faites dès le jeune âge avec un couteau rougi au feu. On s’est demandé si ces incisions n’avaient pas un but hygiénique comme le feu de précaution qu’ils mettent de bonne heure aux jambes de leurs jeunes, chevaux ou aux schlougui , leurs chiens préférés : « Le tatouage est, du reste, défendu par la religion, qui traite ces marques particulières de Ketibet ech chitan ou signes du diable. Mais les indigènes se tirent d’affaire en prétendant qu’avant d’entrer au paradis, chacun doit subir une purification de feu qui enlpvera toutes les impuretés terrestres ! »
Quelques anciens auteurs grecs et latins ont parlé du tatouage, ainsi que l’a montré M. Berchon. Yoici quelques citations que nous avons notées daps nos lectures.
Hérodote (1) fait mention de ces marques extérieures colorées. La phrase la plus curieuse est celle où il parle des Thraces. Voici la traduction de M. Giguet : « Les Thraces gardent avec soin les femmes et les achètent à grand prix de leurs parents. Une peau marquée de piqûres témoigne d’une
(1) Livre II, ch CXIII ; livre IV, ch. CXCI : livre V, eh. VI ; livre VI, ch. LXIX. ’ ’
noble origine ; celui qui n’est point tatoué est de basse naissance. »
Lucien (1) dit: «Tous s’amusent à se faire des piqûres, soit aux mains, soit au cou, et voilà pourquoi tous les Assyriens portent des stigmates. » Il fait allusion à ces marques extérieures dans Timon ou le Misanthrope (2).
Tacite (3) parle de la coloration noirâtre que les Ariens mettaient sur la peau pour avoir un aspect plus féroce.
César (4) signale la même habitude chez les Bretons, d’où leur nom de Pietés (5). C’est ce que dit Claudien (6) :
.... Nec falso nomine Pictos
Edomvit...
Et dans la pièce In Rufinum :
Membraque qui ferro gaudet pinxisse Gelonus frontemque secari
Ludus et occisos pulchrum jurare parentes.
Nous ne pouvons que donner une mention aux stigmates ou marques que l’on imprimait sur le front ou le corps des criminels, des prisonniers de guerre, des esclaves fugitifs. C’étaient des stigmates honteux.
Mais il y avait de ces marques qui n’entraînaient pas l’infamie. On gravait le nom du maître sur le corps des esclaves, et les soldats eux-mêmes faisaient marquer le nom de leur général. Un auteur contemporain (7) dit qu’on peut consulter sur ce sujet une monographie curieuse de Biedermann : De.characteribus corpori impressis, et une autre de Dressig:
(1) Lucien, La déesse syrienne, p. 50, traduction Talbot,
(2) Lucien, P: 361-1.
(3) Tacite, Mœurs des Germains, p. xliii.
. (4) César, Commentaires, 5 1 2 3 * 5 6 7 campagne, ch. XIV.
(5) Voir une curieuse citation de Saint-Isidore de Séville, in Berchon, p. 28.
(6) Claudien, De tertio consulatu Honorii.
(7) Dictionnaire de Larousse. Art. Tatouage.
A. LACASSAGNE
Dissertatio de usu stigmatum apud veteres. Je regrette beaucoup de n’avoir pu me procurer ces deux mémoires.
Une citation de Procope, relevée par M. Berchon, semble indiquer que les premiers chrétiens avaient adopté cette coutume: « Quod Christinomenpermulti, vel crucis signum, in palmis aut brachiis inur.i sibi curarent. » Malgré la défense des pères de l’Église et même d’un concile, dit M. Berchon,. on n’en a pas moins continué, en Palestine, à se faire tatouer les bras ou les poignets des signes représentant la croix ou le monogramme du Christ. Le voyageur Thévenot se fît ainsi tatouer en 1658 : « Nous employâmes, dit-il, tout le mardi 29 avril, à nous faire marquer les bras comme font ordinairement les pèlerins : ce sont des chrétiens de Bethléem suivant le rite latin qui font cela.» Ernest Godard constatait la persistance de cet usage en 1862, et nous pouvons affirmer qu’il est encore en vigueur à Jérusalem, où il constitue une véritable industrie pour les marchands d’objets de dévotion qui se tiennent auprès de l’église. Nous avons dans notre collection le tatouage d’un jeune homme, fils d’un de nos consuls en Orient, qui, en 1878, alla à Jérusalem en compagnie de princes maronites ; il se fit tatouer avec tous ses compagnons de voyage. Il nous a assuré que le grand duc Nicolas de Russie portait un semblable dessin fait aussi à Jérusalem. C’est d’ailleurs une coutume fréquente après les pèlerinages en Italie, et Lombroso a observé un grand nombre de tatouages chez les visiteurs du sanctuaire de Lorette.
Si les voyageurs comme Cook et Dumont d’Urville avaient observé les tatouages chez les différents peuples qu’ils pnt visités, les médecins et les anthropologistes ne se sont réellement occupé de ces marques importantes au point de vue de l’ethnographie et des signes d’identité qu’après les travaux de Lesson, Follin, Cordier, Casper, Chéreau, Hutin, Tardieu (1), Tylor, Darwin, Berchon. C’est ce dernier au-
(1) Tardieu, Etude médico-légale sur le tatouage considéré comme signe d'identité (Ann. d'hyg, 1855, t. III, p. 171).
teur qui a publié le premier une Histoire médicale du tatouage et, sans avoir épuisé la question, a rendu bien difficiles les recherches de ses successeurs.
Signalons toutefois le rapport de Horteloup à la Société de médecine légale (1), un travail de Kranz sur le tatouage, publié en Allemagne, les travaux si remarquables de Lombroso (2) et de l’Ecole italienne (3).
Citons aussi un mémoire de M. le D r Robert (4), sur les inoculations syphilitiques accidentellement produites par le tatouage, et les récents traités de médecine légale (3) qui nous font connaître l’opinion des médecins légistes en Allemagne et en Angleterre (5).
Au point de vue anthropologique, il serait trop long de citer et nous ne pouvons que renvoyer à la collection des Bulletins de la Société d'anthropologie de Paris , qui renferme un grand nombrede communications ou de notes sur le tatouage chez les différents peuples.