DES PROCÉDÉS DU TATOUAGE
Le tatouage, disent Littré et Robin (6), est une opération qui consiste à piquer la peau jusqu’au sang et à étendre, sur la partie piquée, des poudres fines comme du vermillon, du charbon porphyrisé.
Il y a dans cette définition plusieurs erreurs. Les tatoueurs ne piquent jamais la peau jusqu’au sang parce qu’alors le ta-
(1) Horteloup, Du tatouage {Ann. d'hyg., 1870, t. XXXIV, p. 440).
(2) Lombroso, Uomo delinquente, ch. III.
(3) De Paoli, Notes sur le tatouage à l'asile d’aliénés de Gènes (1879) {Archivio del professore Lombroso).
(4) Robert, Recueil de Mémoires de médecine militaire , n‘ 173, p. 609, 1879.
(5) Hoffmann. Nouveaux éléments de médecine légale. Introduction et commentaires, par P. Brouardel. Paris, 1881, 1 vol. in-8. — Taylor, Médecine légale.
(6) Littré et Robin, Dictionnaire deNysten , 14° édition. Paris, 1878.
A. LACASSAGNE
touage ne réussit pas, le liquide sanguin entraînant les particules pulvérulentes que l’on porte dans l’épaisseur de la peau.
Dumont d’Urville décrit ainsi une opération de tatouage à laquelle il assista :
« Le patient subissait cette opération sur la joue droite, la gauche étant déjà recouverte de ces honorables marques. La femme qui opérait avait étendu sur la peau une préparation noire, figurant les dessins qu’elle voulait exécuter. Elle se servait ensuite d’un petit instrument composé d’un os d’albatros ajusté à angle droit sur le bout d’un petit manche de bois, ressemblant à une lancette de vétérinaire ou bien à un très petit pic de mineur. L’os était tranchant à son extrémité, de manière qu’en frappant sur le dos du manche avec un petit bâton, il ouvrait la peau et l’incisait profondément. Le sang coulait en abondance, mais l’artiste en tatouage avait soin de l’essuyer au fur et à mesure, tantôt avec le revers de la main, tantôt avec une" spatule en bois. Lorsque la peau était entaillée, la couleur était déposée dans l’incision au moyen d’un petit pinceau. Le patient devait souffrir cruellement et pourtant il ne poussait pas un soupir. »
Les Indiens d’Amérique se servent de charbon en poudre comme substance colorante.
Les nouveaux Zélandais donnent au tatouage le nom de moko et il a pour eux une grande importance. Les guerriers seuls ont le droit de le porter; chacun d’eux a un moko spécial qui répond à de véritables armoiries. C’est au point qu’un naturel ayant vu à un européen un cachet sur lequel étaient gravées ses armes et s’en étant fait expliquer l’usage, dit aussitôt : « Ah ! c’est le moko de votre famille. » Après chaque nouvel exploit, le guerrierjvàinqueur inscrit sa victoire sur son corps d’une manière indélébile, en multipliant les traits du moko, et en les rendant plus profonds. Une chose extrêmement curieuse, c'est que le moko joue le rôle d’une véritable écriture fîguratoire et plusieurs naturels l’apposent dans certains cas, comme ils feraient de leur nom et de leur
signature ; ordinairement c’est le tatouage du nez qui sert à cet usage. Les femmes n’ont pas le droit de faire de profondes incisions sur la face; en revanche, le reste du corps peut être recouvert des arabesques les plus capricieuses.
Voici d’ailleurs les avantages que Dumont d’Urville reconnaît aux tatouages : « Il ajoute un grand degré d’expression et d’énergie à la physionomie, et l’étranger s’habitue facilement à cet ornement bizarre. Il met à l’abri des piqûres des moustiques, des intempéries des saisons ; il diminue singulièrement l’effet de l’outrage que les années font à la figure dé l’homme. Enfin, mieux que toute autre décoration extérieure, il révèle à l’instant la condition et le rang de celui qui le porte. »
Avant de parler des procédés de tatouage dans notre milieu social et puisque nous venons de voir comment le tatouage se pratique chez les Indiens d’Amérique où les habitants de la Nouvelle-Zélande,-il sera intéressant de faire connaître ce que nous avons observé chez les Arabes ou Kabyles des provinces d’Alger et de Gonstantine, à Sétif, à Aumale, à Médéa.
Ce sont généralement des mauresques qui tatouent les Arabes ; elles se tiennent le plus souvent sur les marchés ; très rarement on trouve des hommes exerçant cette profession.
En général les tatouages sont faits à l’aide d’incisions pratiquées dans la peau avec un outil tranchant; on verse alors sur ces incisions représentant un dessin quelconque, du charbon pilé, du bleu de blanchisseuse, rarement on emploie l’encre de chine. Le henna remplace le vermillon, mais il est généralement très peu apparent ; on l’emploie aussi en poudre.
Quelquefois on tatoue à l’aide d’aiguilles.
A la suite du tatouage les opérateurs appliquent sur la partie tatouée une herbe qu’ils nomment maghnina et qu’ils laissent une journée sur la plaie ; cette herbe a la propriété
A. LACASSAGNE
d’empêcher l’inflammation et les croûtes qui en sont la conséquence.
Le prix des tatouages varie : il est plus élevé pour les étrangers que pour les hommes faisant partie de la tribu des tatoueurs. Le payement s’effectue soit en argent,J3n jfirge, en blé ou en autres céréales.
Les Arabes, pour faire disparaître les tatouages, emploient un emplâtre composé de chaux vive et de savon noir : ce mélange produit une cicatrice semblable à celle d’un vésicatoire.
Nous avons remarqué sur différentes prostituées arabes que quelques tatouages portaient des cicatrices de brûlures qu’il faut attribuer à la coutume qu’ont ces femmes de s’appliquer sur les bras l’extrémité incandescente d’une cigarette, lorsqu’elles ont quelque discussion avec un de leurs amants.
Disons enfin que beaucoup d’Arabes, surtout les femmes, sont tatoués fort jeunes, plus tard c’est de la coquetterie ou de la vanité.
J’ai les dessins et les observations de tatouages pris sur 32 spahis, originaires pour la plupart de la province d’Alger et 16 prostituées de différentes maisons publiques de Médéa. Quelques-unes de ces femmes étaient de la province d’Alger, d’autres du sud de la province deConstantine. Il m’aurait été facile de collectionner un plus grand nombre de tatouages, mais la monotonie et l’insignifiance des dessins rend ce travail aussi fastidieux qu’inutile.
J’ai trouvé des tatouages, surtout chez les hommes, à la face : sur le front, aux ailes du nez, au menton, à la lèvre inférieure, sur les pommettes. Puis aux bras, aux avantbras, aux poignets; quelques-uns ressemblent par leur disposition générale à la trame d’une dentelle, ceux-là se voient aussi sur la face dorsale des mains et ressemblent à des mitaines. Il y en a très souvent à la malléole externe : ce dernier, paraît-il, dans quelques tribus désigne un habile cavalier.
XiES TATOUAGES.
Hommes ou femmes en présentent rarement sur la poitrine et plus rarement encore sur le ventre et la partie supérieure des cuisses.
Bon nombre de prostituées se font tatouer des grains de beauté, des mouches, qui se trouvent à la commissure des lèvres, à la lèvre supérieure ou inférieure, sur la joue ou près de l’ouverture externe des paupières. J’ai trois observations de prostituées dont les dessins représentent un portrait æu l’inscription du nom d’un ancien amant et à côté ou sur l’autre bras le portrait ou le nom d’une femme.
Cette observation avait déjà été faite par Parent-Duchatelet (1) et s’il est curieux de constater ce fait chez des femmes arabes il convient de lui donner une même explication.
J’ai des tatouages sur des spahis représentant des zouaves, des spahis, des Arabes, Abd-el-Kader, des inscriptions arabes, des palmiers, une gazelle et même un crucifix. Ces tatouages ont été faits ou à l’hôpital ou dans les postes du sud, par des zouaves ou des hommes du bataillon d’Afrique, qui se font en général payer assez cher leur talent de mauvais dessinateur.
Je n’ai pas pu arriver à trouver des tatouages spéciaux aux différentes tribus. Cependant ceux du cercle de Boghar, de la tribu des Zaoulas, près d’Orléansville, me semblent assez caractéristiques.
à Beaucoup d’Arabes n’ont souvent qu’un tatouage représentant un trait, long d’un centimètre et large de deux millimètres, situé sur l’aile droite du nez.
Il est facile de reconnaître dans la plupart de ces tatouages les traces des scarifications ou incisions qui les ont produits. D’ailleurs, un grand nombre de tatouages s’effacent avec l’âge et il faut attribuer cette disparition à l’emploi du charbon.
• Je vais donner maintenant les notes que j’ai prises sur le
(1) Parent-Duchatelet, De la prostitution dans la ville de Parts. 3® éditions, Paris, 18S7.
A. LACASSAGNE
procédé employé pour l’exécution d’un tatouage qui s’est passé sous mes yeux.
G..., ayant manifesté l’intention de se faire tatouer, on fît venir le nommé S..., son camarade de détention, habile tatoueur, qui commença l’opération du tatouage le 30 décembre 1879, vers 3 heures du soir.
Le tatoué ayant exprimé le désir d’être tatoué sur la région fessière, se couche à plat ventre sur tin banc; le tatoueur, d’accord avec G... sur le dessin à exécuter, en trace les contours à l’aide d’une plume trempée dans de l’encre ordinaire. A l’aide de trois aiguilles fines n° 10, fixées à un petit morceau de bois par un bout de fil, qu’il trempe dans un peu d’encre de Chine délayée dans de l’eau, il fait les premières piqûres en enfonçant obliquement les aiguilles à une profondeur d’un demi-millimètre. Cette première opération faite, quelques gouttelettes de sang paraissent sur la surface piquée mais en très petite quantité.
Le premier tracé terminé, le tatoueur repique encore une seconde fois sur le tatouage en enfonçant les aiguilles à un millimètre et aussi exactement que possible dans les premières piqûres. L’opération est terminée et les gouttes de sang deviennent plus abondantes. Une demi-heure après commence l’inflammation de la partie tatouée.
31 décembre. Un des personnages du dessin représentant un zouave est terminé ; les parties rouges de son costume faites au vermillon paraissent plus enflammées. Autour du tatouage existe une congestion diffuse et tout à fait superficielle. Le tatoué n’éprouve aucune souffrance.
1 er janvier 1880. L’inflammation est moins forte qu’hier. Il y a eu des essais infructueux de tatouage avec un vermillon de mauvaise qualité.
Le 2. Un second personnage du dessin représentait un cavalier. Le tatoueur né sachant dessiner le cheval, le calqua sur une gravure à l’aide de papier huilé, puis ayant pointillé le dessin avec une épingle, il y mit dessus une couche de charbon de bois pilé, et l’appliquant sur la partie
à tatouer, le dessin s’y trouva reproduit par la poudre de charbon et il n’eut plus qu'à en commencer la piqûre.
Le 3. Les contours du cavalier sont terminés; il y a peu d’inflammation; pas de douleur. Les croûtes sur le dessin exécuté le 31 décembre sont encore très visibles.
Le 4 et le 5. Les croûtes sont à peu près dans le même état, mais elles blanchissent.
Le 6. Les croûtes commencent à sécher et à tomber. Un autre tatouage est fait.
Le 7. Les croûtes sont à peu près tombées sur le dessin représentant un zouave.
Le 8. Les croûtes ont complètement disparu. Les parties tatouées en vermillon deviennent très apparentes.
Le 13. Les croûtes sont partout tombées ; les surfaces rouges sont luisantes et comme moirées.
Le 14. Le rouge est toujours très vif, et la disparition complète des croûtes permet de calquer les différents dessins aussi facilement que s’ils eussent été tatoués depuis longtemps.
Le 19. Le zouave tatoué le 31 décembre ressemble à un tatouage de vieille date. Dans les autres tatouages les parties rouges ont encore un aspect luisant.
De ces diverses observations, il résulte qu’après un mois les tatouages ne changent plus d’aspect et paraissent avoir été faits anciennement.
Je vais faire suivre cette observation qui indique nettement les différentes phases d’installation du tatouage, des notes que j’ai prises sur les procédés ordinaires ou la pratique des tatoueurs.
.11 y a à Paris, à Lyon, dans les grandes villes, des individus qui vivent de la profession de tatoueur. On les connaît par les camarades d’atelier ou de régiment. Parfois ils tiennent boutique chez certains marchands de vin ; ils vont dans les fêtes.
Us ont des espèces d’albums renfermant des dessins faits
Lacassagne.
18 A. LACiVsSAGNE.
à la main et qu’ils offrent au choix des amateurs. Le prix est ordinairement de 50 centimes par sujet.
Le plus souvent le tatoueur emploie des dessins faits sur du papier huilé. Les traits principaux des dessins sont pointillés à l’aide d’une épingle. Le papier étant appliqué sur la partie à tatouer, on applique au-dessus du noir de fumée qui, passant à travers les piqûres du papier, reproduit sur la peau les traits du dessin. Lorsque le tatoueur sait assez bien dessiner, il trace à la plume le dessin à exécuter.
Alors pour piquer le dessin, le tatoueur emploie des aiguilles le plus souvent assez fines. Celles-ci, dont les pointes sont au même niveau, sont en général au nombre de trois, parfois de cinq, et même de dix lorsque les parties doivent être fortement ombrées. Les aiguilles sont maintenues à l’aide de fils et fixées à l’extrémité d’un morceau de bois.
Les bons tatoueurs font une première piqûre en enfonçant obliquement les aiguilles à une profondeur d’un demi-millimètre, et très rarement ils déterminent un écoulement de sang; ils ont soin d’ailleurs de tendre fortement la peau du tatoué afin, disent-ils, d’éviter la douleur et de donner au dessin une grande netteté.
Quelques tatoueurs ne font qu’une seule piqûre: d’autres repiquent une seconde fois afin d’avoir des contours plus nets et plus apparents. Les aiguilles sont alors enfoncées à un millimètre et toujours obliquement. Puis l’opération terminée, le tatoueur lave parfois la surface du dessin avec de l’eau, de la salive ou de l’urine.
Des dessins assez compliqués sont exécutés en une demiheure. Nous avons vu un beau tatouage haut de 20 centimètres et large de 13, représentant un indien tenant le drapeau des Etats-Unis, qui avait été fait à New-York, en vingt-cinq minutes. Ce tatouage avait été payé 15 francs. Le tatoué nous racontait que celui qui lui avait fait ce dessin était un Irlandais habitué des maisons où vivaient les mate-
lots. Il avait un album où les amateurs choisissaient, le prix du tatouage était marqué à côté. Cet industriel gagnait ainsi sa vie et, paraît-il, son gain s’élevait certains jours à 100 francs. Il existait aussi, dans la même ville en 1871, un autre tatoueur qui avait des planches gravées d’avance et armées d’aiguilles représentant des dessins. On les appliquait sur la partie à tatouer, l'impression se faisait en une minute et, nous raconte-t-on, sans souffrance.
Le plus souvent, dans nos pays, les tatoueurs font usage d’encre de Chine et de vermillon. Parfois ils emploient le charbon de bois pilé et délayé dans l’eau, l’encre bleue, plus rarement le bleu de blanchisseuse.
C’est l’encre de Chine qui occasionne le moins d’inflammation consécutive. Il n’en est pas ainsi avec le vermillon qui de plus, disparaît plus facilement. Le prurit occasionné par les croûtes de vermillon donne une vive irritation, le malade arrache celles-ci avec les ongles et souvent, ainsi que nous avons pu le constater, fait disparaître les particules de vermillon; D’ailleurs, avec le temps cette couleur disparaît souvent, et sur des tatouages n’ayant pas plus de cinq ou dix ans de date, nous avons constaté l’absence de cette coloration employée.
Le charbon en poudre dure encore moins longtemps, il détermine peu d’accidents inflammatoires.
Ainsi que l’a fait remarquer M. Berchon, jusqu’à la fin de la troisième ou de la quatrième semaine, les lignes tatouées sont plus larges qu’elles ne le seront plus tard et ressemblent assez bien aux traînées de nitrate d’argent faites sur la peau pour délimiter les érysipèles. Puis lorsque les croûtes se sont détachées, la peau reprend sa souplesse et son aspect normal au voisinage du dessin. Il faut un peu plus de temps pour les tatouages au vermillon ; les croûtes laissent après leur chûte une surface luisante et moirée plus persistante*
A. LAGASSAGNE.