LE TRIOMPHE DANS LES RUINES
Le testament que madame de Gouvain avait déposé entre les mains de Maître Lacorne de Chassignolles ne fut pas attaqué. Personne au monde ne pouvait se douter que, quelques minutes, il en avait existé un autre, et Dieu seul savait qu'un instant VOrangerie faillit appartenir à Elisabeth. Elle en fut k jamais frustrée.
Enfin, les sœurs Louvicourt avaient triomphé. VOrangerie^ ses salons, ses chambres, sa serre, son parc leur appartenaient. IVfais c'était tout. L'argent, le million qu'enfin, à force d'économiser, Marceline avait reconstitué en cachette, leur échappait. L'État, la commune en prirent possession. Ce tour, jamais Eulalie ni Lucienne ne le lui pardonnèrent. Il était tellement perfide !... Jouées ! elles avaient été jouées I... Très sincèrement, elles avaient cru que madame de Gouvain était ruinée. Cette façon de leur donner la maison en leur retirant soigneusement le moyen d'y vivre était ignoble ! Et quand on savait de combien peu il s'en
était fallu qu'elles n'eussent rien, rien du tout!... C'était encore bien beau d'avoir sauvé cela. . .
Seulement, sans un sou, il ne fallait pas songer à vivre à V Orangerie avec un faste de grands seigneurs. Mesdemoiselles Louvicourt ne possédaient rien au monde, que la misérable rente qui leur permettait naguère de payer le loyer de leur petite maison. Elles le résilièrent. Ce revenu, joint à l'argent produit par la vente de leurs anciens meubles, cela faisait malgré tout si peu de chose qu'elles durent s'installer dans leur nouvelle demeure, non pas comme des maîtresses de maison, mais comme des domestiques. Ainsi que du temps de Marceline, elles faisaient tout elles-mêmes, et plus durement encore puisqu'elles n'avaient même plus, pour les provisions, l'argent que chaque matin leur remettait la vieille dame.
Ainsi, rien n'était changé à leur existence. Elles logeaient en bas, près de l'office, et passaient presque tout leur temps à la cuisine et dans la lingerie. Condamnés le salon et les pièces du premier étage, elles n'y entraient plus que pour entretenir les meubles et les tapisseries, dans la crainte qu'ils ne perdissent leur valeur en se détériorant. Mais elles craignaient tellem^ent aussi que leur incompétence les empêchât d'en tirer un bon prix qu'elles n'osèrent jamais les vendre, malgré le grand besoin qu'elles avaient d'argent.
Et sur leur solitude, les années passèrent de nouveau. Tune après l'autre, monotones, n'apportant avec elles que
des rides, des cheveux blancs, des maladies... Elles vieillirent, misérables, inutiles, mâchant des rancunes insipides. Elles avaient perdu même l'envie de savoir ce qu'étaient devenus ceux et celles qu'elles avaient jadis poursuivis de leur liaine. Il leur suffisait de savoir qu'ils n'étaient plus là, qu'elles les avaient chassés.
L'une s'épaississant, l'autre plus décharnée que jamais, elles allaient, chaque jour ressemblant davantage à elles-mêmes, chaque jour réalisant mieux leur âme terne et froide. Elles ne voyaient plus personne, elles avaient réduit leur vie au minimum. Pourtant, elles n'en souffraient plus. Lorsqu'elles pensaient à Denis, à Elisabeth, à Jean, à tous les autres, telle était la perversion lente subie par leur cerveau qu'elles s'imaginaient avoir accompli envers eux une œuvre de justice. Oui, tous, tous, ils avaient passé, envoyés parle destin pour leur retirer ce qu'elles avaient souhaité toute leur enfance et qui devait, en bon droit, leur appartenir. Tous, ils avaient disparu. La maison leur demeurait. Elles avaient enfin remporté la victoire, grâce à leur volonté, à leur patience...
Et puis, cela même s'usa à la longue. Vint une heure où elles ne pensèrent plus à rien du tout, où elles ne furent plus, dans YOrangerie abandonnée, se dégradant peu à peu faute de soins, que deux pauvres créatures végétant à la manière de leur inséparable compagnon, de celui qui n'avait jamais voulu quitter la maison, et qui peut-être un jour leur survivrait, le corbeau. Et
cependant, personne ne se doute de leur déchéance intérieure, car pour tous elles sont un exemple de ce que peut être la vertu de ténacité. Et quoique leur triomphe se soit accompli sur des ruines, c'est un triomphe. On le respecte.
Auleuil, 27 décembre 1919.