CHAPITRE PREMIER
Historique.
Découverte du microsporum Audouini par Gruby en 1843. — Erreur et confusion à ce sujet — Sabouraud décrit à nouveau le microsporum Audouini en 1S92-1894 ; il le sépare des triehophytons et isole la tondante qu’il cause chez l’enfant. — Identité du parasite de Gruby avec celui de Sabouraud. — Le microsporum Audouini détermine chez l’enfant une tondante rebelle de la plus haute importance ; il cause aussi l’herpès contagieux du cheval.
11 est un champignon qui détermine, chez l'homme et chez certains animaux, une dermatomycose très proche des trichophyties avec lesquelles elle fut longtemps confondue, c’est \e microsporum Audouini.
En 1892-1894, Sabouraud (1) a donné de ce parasite la première description mycologique, en même temps que l’histoire de ses cultures et la symptomatologie de la maladie dont il est la cause chez l’homme.
Toutefois le microsporum Audouini avait été vu et étudié, dans la lésion humaine, par Gruby en 1843 (2), ainsi que Sabouraud l’a reconnu lui-même avec une entière bonne foi scientifique.
Cependant il n’y a nul doute que la description de G ruby, si parfaite qu’elle ail été, ne fût demeurée dans un oubli définitif et réduite à l'état de document historique sans valeur, si l’étude entière de ce parasite n’eût été reprise avec l’appui que les méthodes pastoriennes peuvent apporter dans un tel sujet.
L’histoire du microsporum Audouini remonte donc à 1843. Gruby l’entrevit dans une maladie du cuir chevelu dont il donna une description en deux lignes sous le nom de porrirjo deccilvans, tandis qu'il
(1) Sabouraud. Annales de dermat., nov. 1892. Thèse de Paris. 1894. Annales de V Institut Pasteur, février 1894.
(2) Gruby. Comptes rendus de V Académie des sciences. Paris, 1843, t. XVII, p. 301.
consacra plusieurs pages à la minutieuse et très exacte description du parasite dans le cheveu humain.
Or le mot de porriçjo decalvans, appliqué par Bateman h notre pelade commune, confondait encore, pour l’école dermatologique française, les trichophyties et la pelade. Les trichophyties, très imparfaitement connues, ne furent définitivement séparées de la pelade qu’un an après le mémoire de Gruby, par Cazenave (1).
On crut que Gruby avait trouvé le parasite de la pelade, alors qu’il avait trouvé le champignon d’une tondante; de nombreuses recherches ultérieures ne démontrant pas l’existence de ce parasite de Gruby dans les lésions peladiques, le microsporum Audouini passa à l’état de chimère.
Cette confusion persista jusqu’à Sabouraud (2); c’est donc à bon droit qu’il faut lui rendre le mérite de sa découverte. En renouvelant la description de Gruby sans la connaître, il a tracé nettement les caractères microscopiques du parasite, il l’a différencié des trichophytons par les cultures et par l’étude mycologique et a donné enfin de la maladie qu’il détermine un tableau clinique qui permet aujourd’hui d’en faire le diagnostic avant toute recherche microscopique confirmative.
Cette découverte et ces travaux sont encore beaucoup trop récents pour que les critiques, insuffisamment informés, les aient acceptés sans conteste.
Ainsi l’école de Vienne, enfermée dans la dermatologie classique d’il y a vingt ans, refuse encore son adhésion ; d’autres objections sont venues de mycologues ignorant la dermatologie et n’ayant pu contrôler directement la parfaite identité des descriptions de Gruby et de Sabouraud.
M. Vuillemin, par exemple (3), a récemment écrit qu'aucun point
(1) Cazenave. Porrigo clecalvans et herpès tonsuraut. Ann. des ma lad. de la peau. Paris, 1843-1844, p. 37.
(2) Cazenave [Traité des maladies du cuir chevelu, 1850, p. 197), Bazin (Ltçons théoriques sur les affections cutanées parasitaires , 1858, p. 144), puis TENNESON ( Traité clinique des maladies dt la peau, 1893), s’appuyant sur la courte et insuffisante description clinique de Gruby, pensèrent bien qu'il avait voulu parler d’une tondante et non pas de la pelade, mais aucun d’eux n’iusista suffisamment sur ce point pour rétablir la lumière sur le sujet.
(3) Vuillemin. Structure et affinités des microsporum. Bull, delà Société myadog. de France, t. XI, 2" fascicule, 1895, p. 94.
commun n’existait entre le microsporum Auclouini de Gruby et celui de Sabouraud. Mais à lire ces travaux, il paraît si évident que cet auteur ne connaît ni les maladies dont il parle, ni le texte même de Gruby, ni les derniers textes de Sabouraud sur la question, que la discussion des faits qu’il a publiés peut et doit être considérée comme non avenue.
M. Yuillemin part de cette série d’idées fausses : que l’on connaît le parasite de la pelade, que c'est la spore de Malassez (1), que la spore de Malassez qui a 6 p- de diamètre est la spore du microsporum Audouini de Gruby qui en a deux, que les branches et les tiges du microsporum Audouini de Gruby, décrites avec leur double contour, la dimension de leurs cellules, le degré de leurs angles de bifurcation et bien d'autres détails encore, ne sont que des « illusions d’optique » dues aux instruments imparfaits dont Gruby pouvait se servir en
Or que reste-t-il du travail de M. Y uillemin quand on sait, avec tous les dermatologistes actuels :
1° Que le parasite de la pelade est inconnu ;
2° Que la spore de Malassez est une arthrospore d’un bacille vu et étudié maintes fois par les auteurs allemands, hollandais et français sous le nom de Faschenbacillen ou de bacille bouteille, parasite habituel du cuir chevelu où il ne paraît guère jouer de rôle actif que dans la séborrhée vulgaire ;
3° Quand enfin on a vu et vérifié soi-même la merveilleuse vérité de la description de Gruby, renouvelée par Sabouraud, quand on a vérifié l’existence des branches, tiges, tigelles et sporules du parasite de Gruby.
J’avais raison, je crois, de dire que quand on a fait soi-même la constatation de ces faits, le travail de M. Vuillemin ne paraît pas de nature à lui faire concéder, par les hommes spéciaux, une compétence bien singulière dans la question.
Avant d’étudier le microsporum Audouini, il me semble devoir aussi rappeler que certains mycologues, tout en reconnaissant dans son intégrité la vérité des faits exposés par Sabouraud et l’identité de son parasite avec celui de Gruby, tout en reconnaissant pleine-
(1) Malassez. Note sur le champignon de la pelade. Archives de physiologie, 1874, p. 20.Î.
ment exacte la description symptomatique de la maladie, n'accordent pas à cette affection, dans le champ de la pathologie cryptogamique, la part énorme qu’elle mérite, si l’on songe que le microsporum Audouini fait les deux tiers des teignes tondantes parisiennes et qu'il est le fléau de nos écoles.
Ainsi M. Blanchard (i), qui s’étend complaisamment sur les trichophyties et les favus, rattache la teigne de Gruby-Sabouraud à l’étude du microsporum fui'fur et du microsporum anomœon et ne consacre à ces trois parasites, dont l'un est controuvé et dont on ne connaît de l’autre que son existence dans la lésion humaine, que quelques paragraphes. Cela me paraît méconnaître l’importance considérable de la tondante de Gruby-Sabouraud et mélanger en outre à tort un champignon dont la place mycologique est près d’être définie, à des champignons h peine entrevus et dont on ne peut même pas prévoir la situation dans les cadres botaniques.
Rappelons en deux mots ce qu’est cette maladie déterminée chez l’homme parle microsporum Audouini. C’est une tondante, c’est-àdire une maladie ayant pour résultat de rendre fragile le cheveu qui est envahi par le champignon. Cette tondante est caractérisée par de grands placards, situés en tous points du cuir chevelu, annoncés au loin par leur apparence squameuse, leur couleur blanc bleuâtre, cendrée.
Sa lésion élémentaire est un cheveu fragile de 5 à 7 millim. de long, revêtu dans les trois millim. de sa portion inférieure par une écorce grise très adhérente.
Cette teigne est très contagieuse pour l’enfant qu elle atteint entre 3 à 14 ans, limites extrêmes ; sa durée se chiffre par années ; elle guérit spontanément à la puberté. Elle ne peut causer sur la peau glabre le cercle vésiculeux caractéristique des trichophylies. Celte tondante de l’enfant n’a jamais été observée sur l'homme adulte.
Dans son ouvrage sur les trichophvties humaines, Sabouraud a mentionné qu’il avait rencontré sur le cheval, en dehors de plusieurs trichophylies vraies, une teigne dépilante, due à un parasite présentant les caractères microscopiques du microsporum Audouini de l’enfant et qui doit y être rattaché à litre d’espèce ou de variété.
(1) 1t. BRANCHA rd. Tmiti dn pathol. générale, t. II. Parasites animaux. Parasites végétaux fi l’exclusion des bactéries. Masson, édit., 1S95, p. S77.
Cette simple constatation d’un fait laissait le champ libre à l’étude du microsporum du cheval ; j’ai pensé à étudier cette maladie équine et à chercher, si possible, sa transmission à l’espèce humaine et si la teigne de l’homme, contractée dans ces conditions, était ou non la teigne de Gruby-Sabouraud de l’enfance.
C’est ce travail que je publie ici ; il tend à appuyer cette opinion que le microsporum du cheval, bien que très proche parent du microsporum humain, est une variété distincte d’une même espèce botanique et ne saurait être pleinement confondu avec le champignon qui cause, chez l’enfant de nos écoles, la tondante rebelle. .