CHAPITRE II
Les lésions animales et humaines du microsporum du cheval.
1° La maladie chez le cheval. — Le microsporum du cheval cause l'herpès contagieux des poulains. — Description des lésions sur l'animal. — Leur évolution. — Origine de la maladie. — Hypothèse sur l’origine saprophytique déteignes animales.
2° La maladie chez l’homme. — Inoculation du microsporum du cheval à l'homme adulte. — Caractère érythémateux et superficiel des lésions. — Envahissement des poils. — Évolution lente de la maladie. — Le microsporum du cheval donne probablement chez l’homme et dans certains cas une lésion en cocarde. — Diagnostic différentiel. — Traitement.
1° La maladie chez le cheval.
Sur le cheval l'inoculation du microsporum est fréquente, c'est elle qui cause la maladie connue sous le nom d’herpès contagieux des poulains. Les jeunes sujets sont en effet presque exclusivement atteints par le microsporum ; h partir de l’âge adulte le cheval même semble acquérir une certaine immunité pour le parasite; c'est d’ailleurs là un lait analogue à celui qui se produit pour le microsporum Audouini de l’enfant qui respecte toujours le cuir chevelu de l’adulte et dont l’évolution s’arrête spontanément à la puberté.
Chez l’animal le début de la maladie se fait par de petites plaques de 2 à 3 centimètres de largeur et sur lesquelles les poils sont soulevés et comme ébouriffés. Si l’on examine alors attentivement la base de ces poils on la trouve agglutinée par une croûte gris jaunâtre, molle et dont la surface bombe comme une sorte de coupole. C est à cette disposition de la croûte, englobant les poils et les soulevant, qu’est dû 1 aspect particulier que je viens de signaler comme la phase initiale de l’affection.
La moindre traction ou le moindre frottement détermine la chute de cette croûte qui entraîne avec elle les poils agglutinés à leur base. La surface sous-jacente se montre alors avec un aspect véritablement peladoïde ; de couleur grisâtre et complètement déglabrée, cette surface marque la robe de l’animal d’une petite tache de la grandeur d’une pièce de un franc ou de deux francs. Ces taches se distribuent irrégulièrement et en nombre quelquefois considérable en différentes régions. A la croupe, sur les flancs, sur les épaules, il n’est pas rare d'observer, chez le même cheval, une centaine de lésions semblables ou même davantage.
Leur évolution paraît assez rapide ; en cinq ou six semaines la guérison survient spontanément chez le poulain et les poils repoussent sur les parties malades antérieurement. Chez cet animal le microsporum est donc bénin dans ses inoculations cutanées.
La transmission de la maladie peut se faire, dans la même écurie, d’un poulain à l’autre soit directement, soit indirectement, par les harnais ou les objets de pansage, mais la contamination de l’animal ne se produit pas toujours de cette façon.
Dans bon nombre de cas, l’herpès contagieux apparaît dans une écurie bien entretenue, sur des chevaux tous parfaitement sains auparavant et sans qu’il soit possible d’expliquer son origine par le contact avec un autre animal atteint de teigne tondante.
Le premier sujet qui soit pris est le plus souvent, en cette circonstance, un jeune poulain revenant du pré, où il a séjourné plusieurs semaines et, comme l’indiquent très nettement les palefreniers que j’ai pu interroger à ce sujet, il semble que ce soit au pré que l’animal ait contracté l'herpès.
Je considère ce fait, touchant l’origine de la maladie, comme d’une importance très grande ; il plaide, en effet, singulièrement en faveur d’une opinion que nous avons émise, Sabouraud et moi, en 1893 (1), et qu’il a depuis reprise et solidement appuyée dans son étude des trichophyties humaines (2).
Je désire y insister ici, non seulement au point de vue de l’origine
(1) Bodin. Note .sur le Favus de l’homme. Ann. de dcnnatul. et de syphïl., avril 1893.
(2) Sabouraud. Lue. cit.
de l’herpès contagieux du poulain, mais aussi relativement à l’étiologie de toutes les teignes animales en général.
Les champignons des teignes tondantes ne peuvent-ils avoir une existence saprophytique en dehors de leur vie parasitaire et n’est-il pas possible de les retrouver en pleine activité de végétation sur des corps inertes ou sur des végétaux dans la nature ? Le contact avec ces corps inertes ou ces végétaux déterminerait l’inoculation des mycoses au même titre que le contact avec un animal ou un homme teigneux.
En étudiant avec soin l’origine des teignes et le développement des champignons qui les produisent il est impossible de ne pas être frappé par plusieurs faits qui rendent cette manière de voir extrêmement probable.
Le mode de début de l’herpès contagieux des poulains dont je viens de parler et le siège des inoculations animales dans certains cas sont tout d’abord particulièrement intéressants à ce sujet. J’indiquerai, à propos des trichophytons du cheval, que certaines espèces, peu contagieuses pour le cheval, évoluent sur le sujet qu’elles atteignent sans se propager au voisin et qu’elles semblent naître spontanément sur le cheval; or, dans ce cas, il est habituel de voir les lésions siéger sur la tête ou les naseaux de l’animal, comme si l'inoculation s’était produite par le contact des végétaux au moment où il s’en saisit pour se nourrir.
L’étude mycologique des champignons des teignes va nous fournir un argument de beaucoup plus puissant.
Dans leur vie parasitaire en effet, tous ces champignons ne se reproduisent que par des formes de souffrance et jamais alors il ne peuvent donner de fructification parfaite. Il faudrait donc admettre que toute la série de ces cryptogames parasites est, par suite d’une exception bien surprenante, réduite à un mode de reproduction précaire et imparfait. N’est-il pas infiniment plus logique de penser que ces champfgnons, comme tous les autres, ont dans la nature une vie normale et un mode de fructification parfait et que l état de parasitisme, dans lequel ils ne peuvent arriver à cette fructification naturelle, n’est qu’un accident de leur existence.
La démonstration directe de ce fait n’est possible que par la découverte, dans la nature, des champignons des teignes animales et
humaines et je n’ai pas besoin d'insister sur les difficultés infinies rjue présentent de telles recherches.
Mais si nous n’avons pas rencontré ces champignons dans leur vie saprophytique, nous savons du moins que cette vie est possible. Sabouraud a pu cultiver plusieurs espèces trichopliy tiques sur des matières inertes comme du bois pourri, de l’humus ou sur des graines d’avoine ou de blé ; les trichophytons se développèrent alors avec une vigueur égale à celle avec laquelle ils croissent sur les milieux artificiels des laboratoires. Et l’on ne pourra, en cette expérience, objecter que la concurrence vitale des autres cryptogames ou des bactéries serait un obstacle au développement de ces champignons car ces cultures sur bois ou sur graines ont été faites à l’air libre et sans stérilisation préalable du milieu nutritif.
L’existence saprophytique des champignons pathogènes n’est du reste pas un fait nouveau.
L'aspergillus fumigatus n’a d’abord été connu que dans sa vie saprophytique jusqu’au jour où les belles recherches de Grawitz, de Lichteim, de Chantemesse et de Renon (1) ont montré son rôle pathogène dans la pseudo-tuberculose aspergillaire.
Le Botrytis Bassiana, qui cause la muscardine des vers à soie, nous fournit, dans la pathologie animale, un exemple analogue, et ce Bothrytis appartient à la même famille de mucédinées que les trichophytons.
En résumé, l’existence saprophytique des champignons des teignes peut seule expliquer l’origine de ces mycoses dans nombre de cas et seule elle permet de concevoir l’évolution normale de ces champignons, c’est dire qu’elle est infiniment probable quoiqu’elle n’ait pas encore reçu de preuve définitive.
2° La maladie chez l'homme.
11 est possible d’observer chez l’homme adulte et en dehors du cuir chevelu l’inoculation et le développement du microsporum provenant
(1) Renon. Recherches cliniques et expérimentales sur la pseudo-tubcrcul . aspergillaire. Thèse de Paris, 1893.
du cheval. J’ai pu suivre un fait de ce genre el c’est. je crois, le premier cas qui en ait été rapporté.
C’était chez un cuirassier, âgé de 24 ans. en contact journalier avec un jeune cheval atteint d’herpès contagieux. Ce cavalier présentait sur la partie antéro-latérale gauche du cou, à 3 ou 4 centim. audessous du bord inférieur de la mâchoire, une lésion arrondie, de la grandeur d’une pièce de deux francs environ. Le début avait eu lieu 3 ou 4 semaines auparavantpar une petite tache simplement érythémateuse et assez prurigineuse ; progressivement cette tache avait grandi et, tandis qu’elle conservait à la périphérie le type érythémateux, elle semblait se guérir au centre, de telle sorte que la lésion ressemblait de loin à une trichophytie circinée à sa période d'état.
A un examen plus attentif, ce cercle offrait toutefois des caractères spéciaux permettant de le distinguer des trichophyties vraies de la peau glabre.
La partie centrale, rose pâle, avait à peu près l’apparence de la peau normale, mais la bordure, en pleine activité, présentait un cercle large de 5 à 6 millimètres, à contours bien délimités, simplement érythémateux, sans saillie notable au-dessus des téguments et sans aucune espèce d’infiltration profonde.
En aucun point de ce cercle je ne pus trouver, ainsi que cela est la règle pour les trichophyties vraies, la moindre trace de vésicules ou de pustules ; aussi avais-je pensé à ce moment, avant toute recherche microscopique ou mycologique, que cette lésion provenait de l'inoculation d’une espèce parasitaire spéciale.
Quelques poils se trouvaient au niveau de ce cercle, puisqu’il s’était développé dans la région du cou où naît la barbe chez l’adulte, ces poils se présentaient sous l'aspect suivant : c’étaient des points noirs, légèrement saillants, engainés par une petite collerette blanche, intimement adhérente ainsi que la traction à la pince le démontrait. Tout autour de chaque poil existait une petite zone de desquamation fine et gris blanchâtre.
En résumé, l’affection se caractérisait par un cercle érythémateux superficiel, dénué de vésico-pustules et sur lequel les poils étaient entourés par un petit étui blanchâtre ; l’évolution avait été lente puisque en 3 semaines ou un mois la lésion circinée n’avait atteint qu’un diamètre de 3 à 4 centim. environ.
J'ai recherché dans l’ouvrage de Sabou raud, sans la trouver, la description d’une semblable lésion ; il n’a donc pas parlé du microsporum du cheval sur le revêtement cutané de l’homme adulte.
Il faut cependant faire remarquer qu’il a vu, sur la peau glabre, une lésion circinée en cocarde, constituée par deux cercles érythémateux, concentriques et due au microsporum qui n’était probablement pas autre chose que le résultat d’une inoculation équine.
La rareté de cette cocarde est, en effet, si grande qu’il est difficile de l’expliquer autrement que par une origine animale; Sabouraud en a vu un cas sur 192 observations personnelles et en cite un autre exemple moulé au musée de l’hôpital Saint-Louis (1).
Les caractères élémentaires de ces cocardes correspondent exactement à ceux de la lésion qu’il m’a été donné d’observer ; la seule différence consiste en un cercle érythémateux double au lieu d’être unique et je dois noter que, sur mon malade, le traitement enraya complètement la marche de la maladie dès le jour où je le vis pour la première fois ; peut-être l’évolution ultérieure de la lésion eût-elle abouti à la production d’un second liséré érythémateux, semblable au premier ; dans ce cas, la cocarde eût été identique avec celle dont parle Sabouraud.
J’ajouterai encore que les rares lésions observées sur la peau glabre au cours d’épidémies étendues de microsporum humain particulièrement virulent, se réduisent toujours à de simples efflorescences cutanées disparaissant spontanément et ne prenant jamais l’apparence circinée.
Je crois donc que la cocarde vue par Sabouraud doit être rattachée à l’inoculation d’un microsporum d’origine animale et que celui du cheval peut en déterminer l’apparition sur la peau de l’homme, lorsque toutefois l’évolution naturelle de la maladie n’est entravée par aucune application antiseptique.
Le microsporum du cheval peut-il, chez l’homme adulte, produire une teigne tondante du cuir chevelu de même qu’il cause sur la peau glabre une lésion circinée? Cela semble possible, mais je ne possède sur ce sujet aucun élément qui me permette de résoudre la question dans un sens affirmatif ou négatif. '
(1) Musée de l’hôpital Saint-Louis ; pièce n° 612.
Je ne m’étendrai pas sur le diagnostic différentiel de la maladie dont je viens de rapporter un exemple : l’évolution lente, demandant plusieurs semaines pour arriver à la phase adulte, le type purement érythémateux et superficiel des lésions, l’aspect des poils, permettent de la distinguer, après examen attentif, des trichophyties d'origine animale. Les lésions rapides, profondes, vésiculeuses ou suppurées, causées par les trichophytons des animaux, s’éloignent trop des précédentes pour que je m’arrête plus longuement à la séparation clinique de ces mycoses.
Il est à peine besoin de rappeller l’étiologie particulière de l'affection : tout individu qui, du fait de sa profession ou accidentellement, est en contact avec un cheval atteint d’herpès contagieux ou avec des objets souillés par l’animal, peut être contaminé sur les régions les plus exposées du corps.
Le cuirassier que j’ai observé brossait et pansait son cheval chaque jour, il est simple d’imaginer par quel mécanisme les éléments du microsporum ont pu être, chez lui, inoculés sur le cou.
Le traitement utile en pareil cas se conçoit aisément, des applications antiseptiques répétées, parmi lesquelles les badigeonnages à la teinture d’iode doivent avoir la préférence, suffisent pour détruire le parasite dans son habitat superficiel.
Chez notre malade, cette méthode amena la guérison complète en quinze jours.
En présence d’un cheval malade on n’oubliera pas la nécessité d une prophylaxie sévère; la désinfection des harnais, des objets de pansage et des mains après les soins donnés à l’animal, s’imposent évidemment en semblable circonstance.