I.E RENOUVEAU CAfHOWQITE
210 T&MOINS DU HENOUVEAU CATHOUQUE
A cette epoque, Andre de Bavier, etudiant a la Faculter de theologie protestante, que j 'avals cru laisser tres liberal trois mois auparavant, m'ecrivit une lettre toute pleinede chaude admiration pour la vie religieuse catholique. Ce qui me frappe, disait-il, chez les catholiquesd'elite que j'ai eu le privilege de rencontrer, c'est leur intelligence de la vie interieure. II y a dans le catholicismeune veritable science de la vie religieuse, nous 1'ignoronstrop . Tous les matins, disait-il encore, je lis la I/itanie des Saints, dans le Paroissien Romain, et tous les soirs je termine la journee par la recitation de Complies . Je me vois sortant, apres la lecture de cette lettre, arm. d'acheter un Paroissien remain , et de chercher ce quepouvaient bien etre ces prieres. Or la liturgie de 1'Eglise,. a laquelle je tachai de m'initier me montra de nouveau. un centre unique : le Christ.
Je commen?ai de frequenter les eglises. A la fin du jour,, j'aimais a me rendre aux saluts J>, ces inclinations du. ciel vers la terre et de la terre vers le ciel communique^ Je ne croyais pas encore explicitement a la presence reelle.. Pourtant, le culte collectif unissant les puissances de 1'ame en toute liberte interieure, m'attirait. Sans doute r j'entendais deja confusement les voix du temple catholique. I/egHse n'etait plus un simple lieu de priere a lamode reformee. Elle rassemblait tout ce que Dieu a fait, a 1'egard de rhomme, elle iucluait tout ce qu'est rhomme vis-a-vis de Dieu ; elle offrait en une oraison de pierre
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1'appel de la creation, en face du mystere. Le mystere etait la. Le Maitre est Id, et il t'appelle .
Ainsi je prenais pen a peu contact avec 1'existence quotidienne du Catholicisme ; je m'effo^ais de comprendre son existence seculaire, de decouvrir le principe directeur de ce grand vivant.
Mon retour a Paris, cette annee-la, coincida avec celui d'Andre de Bavier. Nous eiimes ensemble une conversation tres intime. Notre etonnement respectif fut grand. Nous en etions au meme point . La question de 1'Eglise se posait a nous parce que la question de Dieu se precisait. Nos voies avaient etc differentes. La conclusion etait la meme.
Nous nous mimes a 1'ceuvre, essayant de degager 1'inconnu du problme. Les tatonnements furent longs. Une foule de prejuges encombraient notre marche. I^es questions de personnes, sans nous retenir, avaient leur role. Dans le protestantisme, nous vivionsdansun milieu d'elite. Pour ma part, j'ai longtemps demeure aupres d'un jeune pasteur et de sa femme, dont 1'existence morale imbue de cordialite me laisse un souvenir emu.
Nous n'avions guere confiance dans les pretres. Ie monde ecclesiastique nous etait suspect. I/idee nous vint, pourtant, de consulter une personnalite catholique. Mais laquelle ? Nous connaissions quelques noms. Us etaient plus ou moms lies a la politique. Nous n'avions que faire de ces menees. La religion seule importait pour le moment.
212 TIOMOINS DU RENOUVEAU CATHOUQUE
Ce furent de nombreux pelerinages dans les eglises aux heures des predications. Nous cherchions une parole droite, et nous redoutions un accapareur .
A Saint-Jacques-du-Haut-Pas, le Pere Sertillanges traitait de 1'Eglise. Des 1'abord nous eumes I'impression d'une vie au service d'une verite. 1/homme s'abstrayait <iu discours. C'etait une voix . I/apotre tout vibrant d'amour de conquetes pour son Maitre, ne me donna pourtant pas de crainte. Un serviteur qui se croit vraiment serviteur inutile travaille pour plus grand que lui et laisse agir une autre puissance que la sienne. II n'impose pas dii dehors ; il ne permet pas non plus qu'on s'en rapporte , comme Descartes s'interdisant d'examiner la religion ; il croit en Dieu ; il croit aux dmes ; il respecte la sainte liberte de celle-ci ; il sait que Celui-la peut tout et que la clairvoyance divine emploiera nos bons vouloirs mais n'a que faire de nos menees.
Tel m'apparaissait en chaire le Pere Sertillanges et tel bien davantage se revela-t-il quand je me decidai a tenter une demarche aupres de lui. Je me souviens avec emotion de cette premiere visite. Mon desir etait de recevoir des eclaircissements . Je n'avais aucune intention de me livrer. Je me posais plutot en juge et n'entendais pas qu'on m'attaquat. Le Pere me regut simplement. II m'ecouta. II me repondit avec cette chaleur de parole, cette agilite d'esprit qu'il donne a une seule personne aussi bien qu'a tout un auditoire. II m'aurait de luimeme fixe un prompt revoir que je ne serais certes pas revenu. J'eusse abuse de cette charite, la prenant pour mainmise. Au contraire, une delicatesse qui attendant.
comme Dieu nous attend, m'aida a comprendre qu'il y avait la un docteur possedant une doctrine superieure a la sienne. Je ne devais pas user celle-la comme tant d'autres : elle etait de Dieu.
Certes, c'etait bien une Verite divine dont j 'avals alors besoin. Je respectais de toute mon ame, je respecte et j'aime les homines qui jusque-la m'avaient servi d'initiateurs ou de maitres. Mais ils n'avaient pu me donner que leur pensee, leur systeme. Leurs elans parfois sublimes, aboutissaient aux Qui sait ? inutiles, et s'ils affirmaient, je ne recueillais d'eux qu'une idee subjective, fruit d'une experience laborieuse, peut-etre, mais livre a l'incertain. -Et les contradictions s'entrechoquaient, et les mandarinats a la Tyrrell, aboutissant aux seul-a-seul decevants, s'epuisaient dans une independance sterile.
Description de 1'homme , dictait alors a mon esprit rimmortelle voix de Pascal, description de 1'homme : Dependance, desir d'independance, besoin . Mais 1'acte de foi n'est-il pas libre ? Le subjectif ne s'engaget-il pas dans la recherche ? La vie morale n'a-t-elle point pour axiome : chacun de nous doit obeir a sa seule conscience ? D'autre part, 1'homme serait-il la mesure des choses ? , et les decrets de la conscience ont-ils valeur par le seul fait qu'ils sont ses decrets ? Avant de s'obeir a soi ne faudrait-il pas faire sienne la Verite ?
Pascal ! Pascal ! apre modele des ames qui cherchent, vps freres n'ont pas toutes les joies des nuits de feu \ vous imaginiez sans doute leur faiblesse, et quand, avant d'ecrire, yous vous agenouilliez, peut-etre vouliez-vous qu'on vous lise en priant.
Dans une rue calme, a 1'aspect un pea roide, des facades tres honnetes semblent vous dire : Comme nous, recueillez-vous, passants. Ecoutez. Vous entendrez des tintements de cloches qui, timidement, annon^ent a Paris oublieux quelque heure canoniale . Je suis entre souvent par la grand'porte et si modeste, par la cour minuscule on les pepiements de moineaux accompagnent les Gloria, en cette chapelle de la rue Monsieur, que frequenterent Coppee et Brunetiere, et qui revela a Huysmann, par les cantiques de ses moniales, les ampleurs de la theologie catholique. J'y fus prier. C'est la que j'ai medite l'enseignement des Peres, la sublime epopee du Catechisme de Trente, et Moehler, et Newman, et d'autres maitres aimes. C'est la que j'ai commence a concevoir, devant Dieu, que 1'Eglise n'est point une theorie appliquee, mais une Realite vivante communiquant a 1'homme, en lui donnant le jour comme une mere, la lumiere de vie. Je compris la divinite de cette Mere par la pleine humanite de son grand geste seculaire, qui relie tout 1'homme, et tous les hommes, a travers les espaces et les temps, au Pere commun dont elle fait notre Pere en commun.
I^a connaissance de Dieu, dans 1'Eglise, serait-elle liee a la connaissance de rhomme ? Une theologie authentique n'y serait-elle que la consequence d'une anthropologie vraie ? La Religion de 1'homme serait alors selon 1'homme, 1'homme complet, animal raisonnable et
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-sociable , n'ayant que faire des creations ideologiques -de 1'esprit humain. Dans ces pensees, le culte exterieur du Catholicisme qui m'avait si fort choque, en un temps, .me paraissait peu a peu tout venerable. Dieu quittait i'abstrait. Du lointain des idees II descendait se poser stir la vie reelle. Je compris la valeur sublime des abetissements et que c'est en utilisant la matiere qu'on la depasse et qu'on la sauve. I<e Dieu fait homme de Lacordaire line incarnation point de depart du mouvement :religieux avait deja prepare mon esprit a toute 1'ecomomie spirituelle de 1'Eglise. J'entrai dans sa sublime -ordonnance.
Une fois comprises la puissance piotectiice, la valeur generatrice du dogme, je me sentis definitivement oriente "vers le sanctuaire catholique. 3> dogme enfin m'orienta vers la Verite insondable. Necessaire et divin d'origine, je le vis se declarer inadequat. Connaissance en enigme , il exigeait une connaissance meilleure et se disait impuisant a la communiquer lui-m^me. La religion qui fixait Je mieux 1'intelligence au sujet du divin, etait done celle qai 1'invitait d'autant mieux a reconnaitre, en face d'un tel objet, le neant de 1'intelligence, de meme que, laissant 4e libres elans a la sensibilite dans ses rites, elle etait celle .qui la disciplinait le mieux en l'impregnant de raison. Elle etait la Religion la plus raisonnable, et sa sagesse divine, par des analogies dont les cheminements menent a 1'Etre infini sans Le livrer, faisant eviter a la connaiscsance la vanite des definitions de 1'Ineffable et le vague xi'exaltations purement esthetiques ou mystiques. Elle *tait la plus scientifique, oserai-je dire, reconnaissant en
I'homme, et transposant dans le monde surnaturel, tine physiologic, une psychologic, une sociologie. Sur ce dernier point, les variations contemporaines des groupes reformes, confirmation des variations de 1'histoire, accentuaient a mes yeux la stabilite organique de 1'Eglise. Elles illustraient le mot d'Auguste Cornte, dur sans doute, mais, il fallait 1'avouer, vrai : ]>s Protestants ne savent pas ce que c'est qu'une religion.
Dans 1'oratoire intime qu'est toute ame, ce n'etait plus au dieu inconnu que j'elevais un autel, et la table d'offrande que surmontait le crucifix, avait pour inscription : Dogme, hierarchic et culte.
Une experimentation vivante vint justifier la Foi que j'entrevoyais plus precise. lYacprdaire m'etait devenu le compagnon des jours de lutte. Je Fallai retrouver. Prieur en esprit, en ce couvent de Flavigny que 1'exil poussa sur un sol etranger. Je fus demander pour quelques jours 1'hospitalite du Saulchoir...
Des moines charitables m'accueillirent. Je sens encore la premiere main largement tendue, le geste de bienvenue si peu accapareur . J'ai vivante au coaur la douceur bienveillante d'un Prieur, toute faite de delicatesse newmanienne. J'entends, precises, les conversations ou. graves, ou de vigueur enthousiaste, de tel exegete a la foi paisible, enracine dans le Christ, de tel moraliste, logicien, historien, tous ouvriers fermes et humbles, fixes
par un ideal commun qu'une etoile et tin soldi symbolisent : celle-la marquant I'eloignement du monde et de la chair necessaire pour monter aux clartes pures, celuici disant la fecondite et la force. I/Esprit de Dieu vecu la en commun me fut une confirmation bienfaisante. I^e dogme organisateur de vie collective, developpant une tradition en f onction de son idee vitale , epanouissant un germe avec d'autant plus de richesse qu'il ltd donne des lois protectrices, creant des ames libres quant au surcrott , parce que fixees quant a I'unique necessaire , le dogme, encore, me livrait sa puissance.
Le Saulchoir, derniere etape. C'est la, quelques mois apres ma premiere visite, que le Patriarche Dominique consacra, dans sa maison, mon retour a la Maison de Dieu. I^e Pere Sertillanges, apres m'avoir montre le chemin, me conduisant de son abnegation au seuil du sanctuaire, laissa a sa famille religieuse les joies de 1'accueil.
I^e premier ouviier de cette Revue, se faisant ouvrier de mon coeur que son ceuvre lui soit fidele ! regut ma confession et me donna mon Dieu.
Peu apres, cher compagnon de route, vaillant frere d'armes aujourd'hui, Andre de Bavier, nous communions ensemble.
Pierre DE LESCURE.
LUCIEN PCEL DE LCBEL
Vers la Poi par 1'Apostolat
Mon evolution fut ties lente. Si j'en cherche aujourd'hui les motits, je demeure tout hesitant. Mon unique certitude est que Dieu m'a dirige ; et je comprends maintenant que ce fut a travers d'innombrables ecueils.
Quand je m'efforce de suivre dans mon passe, le sillage de la main divine, je crois voir qu'une grande grace me fut donnee : la curiosite des ames et 1'irresistible besoin d'agir sur elles.
Aussi ma reconnaissance va-t-elle tresviveaux ames ardentes et chercheuses, hesitantes et victorieuses, riches et nuancees, que Dieu voulut sur ma route. Elles me donnerent leur beaute, puis, surtout, leur detresse, me faisant ainsi un devoir de me hausser d'abord vers elles pour les comprendre, ensuite d'acquerir de quoi les exaucer.
C'est pourquoi tu comprendras, ami, I'hesitation craintive de mon recit. Tu me pardonneras d'etre inhabile a reveiller certains echos. Tu songeras que la defaite d'une ame par Dieu ne va pas sans dechirement. I^a souff ranee a des pudeurs qui imposent silence.
Peu apres ma premiere communion, ma foi, trop inconsistante, se dissipa dans de vagues aspirations sentimentales. Je perdis peu a peu 1'habitude de prier Dieu ; j'invoquais plutot 1'eparse Beaute de la nature, ltd attribuant je ne sais quelle force d' amour.
Bientot le point de vue critique, avec un exclusivisme dessechant, domina entierement mon esprit. I<e catholicisme me paraissait une doctrine retrograde et puerile. Dans chaque argument qui m'etait propose en faveur de la foi, je croyais trouver un motif de douter. Par sincerite, comme aussi par respect orgueilleux de mon independance , je m'abstins de toute pratique.
Je me mis a 1'ecole des sceptiques. Toutefois j'etais attire par le materialisme, qui me paraissait le systeme le plus probable. i,a matiere seule demeurait indiscutee a mes yeux.
Je lus alors, avec une heureuse impression d'evidence, les f aciles ouvrages de M. Le Dantec. I/atheisme devint ma doctrine.
Deux idees, a ce moment, me semblent essentielles et dignes d'etre repandues : le determinisme et Tego'isme universels. Aux jeunes camarades qui ont la patience de m'ecouter, je repete continuellement que la liberte humaine n'existe pas, qu'elle est meme impossible et impensable : les lois de la nature, en effet, ne souffrent aucune contingence. D'autre part et ceci decoule logiquement de 1'idee precedente tous nos actes, libres d'apparence,
ceux meme qui nous semblent les plus genereux, sont f atalement egoistes. Ne sont-ils pas toujours motives, en derniere analyse, par le vouloir-vivre ? Le desinteressement n'est qu'un mirage.
Avouerai-je, a ce sujet, que, dans ma juvenile ardeur, je me crus quelque temps 1'inventeur de cette vieille redite. Lorsque, en dasse de seconde, je connus un peu La Rochefoucauld, ce fut ppur moi une energique lecon d'humilite. J'avais toutefois une autorite de plus en faveur de ma these ; je m'en servis pour ma propagande destructive.
Ce besoin de convertir chacun a mes theories m'amena f orcement et assez vite a les modifier quelque peu. On parlait beaucoup, autour de moi, de socialisme, de renovation morale et sociale, de nouvelles constructions spirituelles. Je sentis la necessite d'ajouter a ma critique purement negative un element positif, que je crus trouver dans I'esthetisme. Et cela me plaisait d'autant plus que je croyais realiser ainsi mes aspirations enfantines de jadis.
Le culte de la Beaute se prete a de si delicieux developpements sentimentaux ! La Beaute n'est-elle pas a la fois la forme la plus pure et 1'aspect le plus stimulant de la Vie ? (On aimait alors ces ennoblissantes et opportunes majuscules.) II faut des maitres dans 1'art de ressentir de subtiles et rares jouissances.
J'entrevoyais un champ de passionnante activite. Mon materialisme s'amrmait en epicurisme decadent.
Rien d'etroit d'ailleurs dans cette Beaute, qui ne repousse, en verite, ni le Vrai ni le Bien. Peu importe la
valeur de ces dernieres notions ; elles enrichissent 1'esthetique de nuances irreelles peut-etre, mais possibles. Renan m'aidait a concevoir un Dieu sans existence, mais que 1'effort spirituel des hommes pourrait parvenir a creer.
Je m'exaltais pour convertir a cette discipline voluptueiisement negative. On m'ecoutait. Je voulus progresser.
Cependant je devenais de plus en plus sensible a 1'aspect moral des doctrines : point de vue qui, au fond, preoccupait plus que tout autre les jeunes intellectuels, a 1'epoque ou j'abordais la philosophic. J'etais bien prepare pour accueillir avec sympathie certaines idees cheres au protestantisme liberal.
Ce me fut, vers cette epoque, une grace tres precieuse de connaitre Andre de Bavier. A mon scepticisme critique il opposait sa foi protestante. Je me trouvais de suite en presence d'une vie spirituelle singulierement riche et dont revolution me permit, plus tard, de tirei un inappreciable profit. Mon ami fut pour moi a la fois un exemple et, si j'ose dire, une experience. II me donna, d'abord, de comprendre ce qu'etait la foi, me revelant ensuite les f aiblesses d'une certaine forme de croyance.
Mon attitude vis-a-vis du protestantisme traversa trois etapes : je voulus m'en servir, puis je le critiquai, enfin je m'efforgai de le depasser.
Je conserve d'ailleurs, de mon contact avec certaines personnalites de ce milieu spirituel, un souvenir reconnaissant et respectueux.
C'etait Tepoque 011 M. Gabriel Seailles, M. le Pasteur Wagner, M. Paul Bureau et -bien d'autres collaboraient en vue d'une action morale commune. Ces penseurs, aux tendances divergentes, se succedaient en la chaire partialementeclectiquederEcole des Hautes Etudes sociales.
C'est aussi en ce temps qu'agonisait le mouvement moderniste.
Le protestantisme liberal m'apparut alors comme un complement heureux, un allie precieux de 1'esthetisme. II ne voulait rien avoir de commun avec 1'Eglise qui condamnait les modernistes et qui se montrait ainsi, une fois de plus et irremediablement, incapable de tout progres. II saluait avec respect, mais de tres loin, cette institution venerable certes, mais fermee a la pensee nouvelle et qui n'etait plus qu'une ruine glorieuse . I^e beau vieillard obstine et impuissant etait a la fois loue et honui.
I/e protestantisme parlait toutefois un langage originairement chretien. D'une liberte absolue et dissolvante se degageaient de purs elements de vie spirituelle. De plus, en s'associant dans le Christ a la Charite, la Beaute semblait acquerir une signification plus complete.
Ive Christ, ou plus exactement Christ (homme diviu, homme surhumain, personnalite historique de premiere grandeur, etc., suivant les points de vue), jouait ainsi un role attractif . Sa proteite meme le rendait plus seduisant.
Le protestantisme et la libre pensee me donnaient 1'impression de se comprendre mutuellement d'une fagon parfaite. Aussi, des 1'abord, ne fus-je point gene vis-a-
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vis du protestantisme liberal, ou je trouvais le maximum d'individualisme avec le minimum de christianisme.
Tout en conservant mon hostilite a 1'egard du catho^ licisme, je pouvais parler des choses de 1'esprit. Au culte des beautes plastiques s'ajoutait celui des beautes spirituelles.
Je m'aper9us que ces sujets interessaient mes interlocuteurs plus que tous autres. Mon esthetisme, en s'interiorisant, me permettait d'exercer une action plus profonde.
Je ne penetrai pas toutefois, pour ma part, dans le protestantisme, auquel jereprochais a la fois son caractere de secte et son attitude illogique.
Durant de longues conversations avec des amis protestants, je critiquais vivement ces deux defauts, pour moi redhibitoires. Pierre de Lescure, qui foimait avec moi Textreme gauche de notre petit groupe, avouait fort bien que nous aspirions a deprotestantiser le protestantisme .
II me souvient egalement d'une discussion au cours de laquelle nous insistames de toutes nos forces, Pierre de Lescure et moi, pour obtenir de 1'un de nos camarades protestants une definition du christianisme. Magre une vive repugnance a formuler sa pensee : Le christianisme, finit pas dire celui-ci, est une combinaison d'altruisme et d'individualisme. Le Christ n'etait pas meme mentionne. II s'agissait assurement d'une doctrine spiritualiste, mais elle etait purement humaine. C'etait bien une foi minimisee. L'un des notres (et non des moindres) ne nous avait-il pas propose, presque serieusement, cette
definition de Dieu : C'est un point d'interrogation nimbe d'esperance !...
Or, malgre le caractere vague et tenu de cette foi, je lui reprochais encore d'etre une foi, de porter sur des realites non scientifiquement demontrees. I/a psychologic ' de la croyance me demetirait etrangere.
II m'arriva de discuter, avec quelques amis, delapriere. Je m'excuse de noter ainsi de bien petits details, mais ils importerent a mon active curiosite d'hier et ils m'aident aujourd'hui a eclairer le passe. C'est dans la priere que des protestants m'assuraient trouver la source laplusindiscutable de leur foi. I/ame qui prie, me disait un ami, entre en communion intime avec Dieu, qui s'impose alors directement a elle, dans son existence objective. Point n'etait besoin d'autre revelation . Cette experience religieuse pouvait, a elle seule, sumre a entrainer ma foi.
II m'etait facile de lui repondre simplement que je le croyais le jouet d'une illusion. Ce que tu per^ois ainsi directement, mais d'ailleurs vaguement lui disais-je ce n'est pas Dieu, mais seulement I'image reflechie de ta propre pensee, de ton ideal personnel et purement subjectif . Ce n'est qu'un dialogue entre ta conscience et ta subconscience.
Mon atheisme cependant se muait doucement en agnosticisme. Sans croire au monde invisible en tant que realite distincte, je fadmettais pratiquement, parce que je trouvais en lui une force d'action sur les ames.
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Mais il y a danger pour tin sceptique a jouerainsi avec le spirituel , a cotoyer chaque jour le divin . Mon contact quotidian et assez intime presque une collaboration avec le mouvement moral a base de protestantisme elargi que Gaston Riou avait baptise du beau nom de Jeune France 1 , ne fut pas sans m'impressionner. D'autre part, les conferences .de la revue Foi et Vie reunissaient des esprits differents, mais ayant une meme aspiration respectueuse vers ce que certains d'entre eux osaient appeler le surnaturel . Boutroux, Henri Poincare, Bergson nous familiarisaient avec la contingence et la relativite des lois de la nature. I/ evolution envisagee comme creatrice ouvrait a 1'imagination un champ illimite.
J'eus aussi la chance de pouvoir suivre mes amis a de fort belles reunions protestantes de prieres, ou se manifestait un sens religieux profond. J'ai garde le meilleur souvenir, en particulier, de quelques jours passes a un congres de jeunesse, qui eut lieu a Sainte-Croix, en Suisse. On y discutait beaucoup et de toutes questions. On y priait egalement. Toutefois, je dois avouer que mon impression etait toujours complexe : a uu mysticisme sentimental s'alliait un scepticisme moralisant du plus curieux effet.
Bn quittant une de ces reunions ou certains de mes compagnons croyaient avoir, en verite, converse directement avec leur Createur, nous discutions, comme d'une chose
i. Cf. Gaston RIOTT, I^ettre aux Jeune Prance , in Aux Ecoules de la France qui vient. (Grasset, ed.)
tres douteuse, du caractere plus ou moins divin du Christ, par rapport a d'autres homines de Dieu ; nous pailions, comme d'une chose essentielle, de la Beaute, de la Vie et de la vertu moralisatrice de ces vastes concepts. Si mon attitude personnelle s'accommodait fort bien de ce point de vue, j'en sentais cependant 1'illogisme. Bn depit, d'ailleurs, de mon persistant agnosticisme theorique, ma parole, precedant ma pensee, s'habituait aux idees de croyance, aux images de foi.
Que dirai-je maintenant aux ames que j'ai guidees sur la voie du doute et qui n'y trouvent que desolation ? II me faut decouvrir des conseils toujours plus precis, des paroles repondant toujours mieux au besoin reel, que ma critique elle-meme eveilla.
J'en viens d'abord a employer (en ne ltd donnant d'abord qu'un sens symbolique) un langage spiritualiste. Puis, tant est forte la logique des ames, des expressions chretiennes deviennent necessaires. Mon interlocuteur prend mon langage au pied de la lettre. Cela le satisfait, mais en eveillant davantage sa soif de precision. Je dois continuer rnalgre moi. II faut bien que je le suive puisque je suis son guide.
Ainsi j'experimente objectivement et, par consequent, d'une faori plus evidente encore que sur moimeme nos veritables besoins spirituels, nos vraies for-
mules de vie.
C'est a cette epoque que je parlai, un jour, avec Andre de Bavier, de la divinite du Christ. Les protestants, me
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disait-il, n'y pensent pas assez. I/a Croix est cependant la raison d'etre de notre foi... Je le sens de plus en plus. Bt le ton vibrant de sa voix me disait 1'etat de son ame. Prends garde, ltd repondis-je, tu es sur la pente. Tu ne peux pas ne pas devenir catholique. Et cela, malgre des regrets, me paraissait inevitable.
Mes tendances spirituelles se trouverent grandement precisees par une vision rapide qua j'eus de 1'Angleterre. Je sentis 1'illogisme anglican, qui me parut eclairer d'une vive lumiere les autres attitudes protestantes. J'admirai, p- .r .ontre, la pensee merveilleusement souple de Newman, sa vivante conception du dogme. J'aimai sa logique, son courage. Je m'efforgai de connaitre les mysterieux mouvements des ames qui, pres de lui, se convertissent et 1'etrange vie, en leur conscience, de la grace divine.
Cepeudant une certaine forme de scepticisme se developpait en moi. Avec Montaigne, j'avais doute de la valeur de nos diverses attitudes intellectuelles. Je comprenais peu a peu, avec Pascal, la necessite morale de tomber a genoux devant quelque chose, peut-etre devant une croix.
J'interpretais le pragmatisme de William James, aussi bien que celui de Poincare ou de Bergson comme la demonstration de Tinaptitude de 1'intelligence a traiter les choses de la foi. La science u'avait pas fait faillite, mais son domaine etait limite. Aucune argumentation scientifique ne pouvait demontrer 1'existence du surnaturel, qui, par definition, depassait la competence des sciences de la nature. Par contre, rien ne pouvait demontrer 1'inexistence de ce surnaturel.
Notre sensibilite, d'autre part, aiguillee dans le sens Teligieux, pouvait done legitimement nous conduire a un postulat positif .
Mon anti-inteilectualisme atteignit, un jour, au complet :scepticisme intellectuel, J 'avals la sensation aigue d'etre, sous ce rapport, la bille parfaitement ronde sur une table parfaitement plane, ou la balance infiniment sensible en equilibre sur son couteau.
S'il y a des motifs favorables au doute, pensais-je, il en est autant qui niilitent en f aveur de la foi. I*e choix est libre. J'eprouvai, a ce juger, une delicieuse impression de soulagement : ma sensibilite (dans le sens le plus large de ce terme) allait done pouvoir decider en dernier ressort.
Mais ce mouvement du coeur, comment pouvait-il se produire ? C'est ici qu'intervint une certaine notion du subsconscient et de 1'experience religieuse, telle que les protestants m'avaient paru la concevoir.
A la base des croyances d'origine pragmatiste que je connaissais, se trouvait presque toujours cette experience religieuse , cette intuition mystique du divin, qu'il est difficile de definir autrement que par analogic et qu'il me plaisait de me representer comme 1'audition intime d'une musique mysterieuse, feconde en emotions profondes, et resultant d'une harmonic momentanement Tealisee entre notre subconscience et un au-dela innomme.
Mon scepticisme defaillant se trouvait rassure par 1'allure scientifique du mot experience, et par son caractere personnel, qui excluait toute intervention autoritaire.
Certes, je ne croyais pas encore ; mais j'entrevoyais la
possibilite d'un monde spirituel. Uue paix confiante m'envahissait.
Dans 1'evidente instabilite de cette situation d'ame,. et ne trouvant pourtant en moi-meme aucun motif de choisir pour ou contre, ce f ut encore mon imperieux besoin d'agir sur les autres qui m'aida.
A ceux que je m'etais efforce d'attirer vers le divin par 1'evocation de vagues lueurs spirituelles,, je parlais maintenant de 1'eternite, du surnaturel. Je les autorisais de la sorte a me demander si telle etait ma foi.
Helas ! il est un abime qui separe de la foi I'image d'une esperance. Des formules renaniennes, trainaient en ma memoire : Defions-nous des desirs qui leurrent ; plus nous souhaitons subjectivement une chose et moins il y a de raisons objectives en faveur de sa realite.
Raisonnements caducs d'ailleurs et resultant d'un point de depart errone. Mais Tame, habituee au nonchaloir intellectuel et moral du doute, s'accroche a eux comme a des sauveurs. C'est une chose si terrible, la foi, pour qui ne voulut que s'appartenir a lui-meme !
II faut, en quelque sorte, s'abandonner, repudier, se renoncer , selon la formelle exigence du Maitre.
Ce Maitre, je le sais aujourd'hui, s'entend a illuminer la route du calvaire, mais a ce moment je le connaissaisencore bien mal. II m'aida pourtant en m'obligeant a le prier.
Bien qu'ignorant presque tout du catholicisme, je sentais en ltd 1'aboutissement fatal de nos aspirations. Sans avoir moi-meme la foi, je voulus, je dus la donner,. J'emmenai a 1'eglise 1'etre cher pour qui je voulais toute
la beaute interieure, toute la foi apaisante, tout le reconfort qui serait le mien. Et cela agissait grandement SUT moi, car ainsi, a Toccasion d'autrtu, je pratiquai involontairement le merveilleux conseil de Pascal : je m'agenouillai, je ployai la machine.
Ma premiere vision de vie catholique flit celle que me donna le convent dominicain du Saulchoir. Mon etonnement fut grand et j'admirai I'activite intellectuelle, qui se decouvrait a moi, si riche et si parfaitement equilibree. Toutes les disciplines, toutes les critiques etaient connues. et depassees, en une synthese superieure de vie.
Un petit voyage chez les Benedictins de Farnborough, en Angleterre, me permit de mieux sentir le caractere universel de 1'Bglise catholique, dont la verite ignore les frontieres par contraste avec les protestantismes nationaux, dont la norme varie selon les temps et selon les pays.
Mais ma curiosite de la foi devenait peu a peu nostalgic.
Au bord du lac Iceman, sur la cote de Savoie, une petite y vieille, simplette et lourdaude eglise de village. C'est a Yvoire. Je suis agenouille pres de 1'autel : Mon Dieu \ car il me semble que vous existez daignez me donner le courage d'etre logique, la grace de croire en Vous. Tel est mon premier souvenir de priere.
Dans Paris se cache un modeste sanctuaire ou je sais que bien des ames commencerent a prier. Je dois un sou-
venir emu a la chapelle benedictine de la rue Monsieur, qui, du chant de ses voix pures, m'appela patiernment sans contrainte, mais longuement vers sa table de communion.
A 1'epoque ou ma curiosite commengait a s'orienter vers les problemes de la foi, il m'avait etc donne de rencontrer le Pere Sertillanges. Son accueil m'avait laisse Je souvenir d'une lumiere soudain projetee surun monde d'idees nouveau et profond; En meme temps que j'etais frappe par son extraordinaire ampleur de pensee, j'etais touche par 1'infinie discretion de ses paroles, qui, delicatement, m'entr'ouvraient des horizons, sans toutefois me fermer aucune voie.
Malgre cela, je me croyais, alors, tellement loin de cette pensee catholique qu'il me souvient d' avoir dit a un ami : I^es barrieres qui me separent du catholicisme sont vraiment infranchissables pour moi. Ce pretre, mieux que nul autre, pourrait me comprendre : je ne lui ai presque rien dit et je ne peux plus rien lui dire. Jamais je ne serai catholique.
J'etais sincere a ce moment. Je suis cependant revenu pour demander secours et conseils. Le Pere Sertillanges voulut bien m'accueillir et m'aider de sa force et de sa tendresse.
Une petite brochure qu'il ecrivit, Anthropomorphisms ou Agnosticisme 1 , m'etant tombee sous les yeux, exerc.a
i. Bloud et Gay, editears.
sur le developpement de ma pensee la plus grande influence. J'etais preoccupe, depuis bien longtemps, de ce phenomene de la foi, qui nous permet, parmi nos miserables contingences, d'atteindre a 1'Absolu.
I/explication symbolique des dogmes m'avait <Tabord semble commode. Bile m'apparut alors conduire a riucredulite. J 'avals songe ensuite a une explication moraliste , plus profonde peut-etre, mais aboutissant a un subjectivisme instable, inapte a satisfaire 1'esprit. J/a theorie thomiste de l' analogic me fut done une revelation que je sentis decisive. J'entrevis 1'admirable ampleur du dogme qui n'abaisse pas le divin par ses definitions, mais nous indique, grace a elles, 1'orientation a prendre pour trouver Dieu.
Mon esprit etait soulage d'un immense fardeau. Intellectuellement, j'etais converti. Mais mon cceur n'adherait pas encore. II fallait une epreuve, un choc moral m'atteignant au fond de ma sensibilite.
Ce choc vint.
I/'ame conquise a la .vie exigea 1'affirmation ; elle s'evada du scepticisme comme du doute angoisse 1'affection certaine. I/e sentiment devenu amour s'etablit dans 1'eternite,
. . . Mais je songe aux amis d'hier, a mes compagnons de recherche.
Nous etions unis, nombreux, dans notre commun desir de lumiere et d'action. Quelques-uns suivirent une route
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analogue a la mienne ; d'autres crurent voir ailleursla verite.
A ceux dont 1'evolution spirituelle fut differente, je veux dire aujourd'hui mon affection grandissante.
Ne pensez pas, amis, qu'en verite je me sois eloigne de vous. I*es ames se sentent plus proches, qui ont creuse plus profond. Elles se sentent plus fraternelles.
Croyez que jamais je ne vous ai mieux compris, dans vos aspirations comme dans vos craintes, que depuis 1'epreuve d'un secours surhumain. Votre angoisse affamee ne voudra pas se nourrir d'aspirations creuses. Si, en remontant le passe, je viens de vous rencontrer ou vous etes, dans Tavenir Dieu peut faire que je vous retrouve ou je suis.
Je me sens done plus que jamais avec vous, car jamais je n'ai eu plus d'esperance.
PUEI, DE I/OBEI,.