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QUI DIS-TU QUE JE SUIS

Un sejour que je fis en Angleterre durant 1'ete 1911 consolida ma foi et prepara une nouvelle crise encore plus feconde. !>' Angleterre est le pays d'Europe oft le catholi-

DE GENEVE A ROME PAR CANTORBERY l8l

cisme a fait le plus de progres au cours du dernier siecle. Non settlement les conversions ont ete frequentes, mais 1'Eglise anglicane elle-meme s'est lentement transformee sous 1'influence du mouvement d'Oxf ord. Bile est devenue une merveilleuse propagatrice d'idees catholiques au sein d'une nation protestante. Je n'oublierai jamais, pour ma part, ce que je dois a nos amis anglicans.

Je passai quelques semaines a Oxford, a Keble College, pour y suivre des cours de vacances. Oxford m'avait toujours seduit, mais je fus particulierement sensible cette annee-la a 1'atmosphere ritualiste de 1'antique cite universitaire. J'etais encore loin du catholicisme ; mes sentiments a 1'egard de 1'Eglise s'etaient cependant beaucoup modifies. Saint Anselme et saint Bernard m'avaient donne envie de mieux connaitre la piete catholique. J'avais achete un paroissien et j'avais ete gagne par la beaute de la liturgie romaine. Les prieres catholiques etaient a la fois plus ardentes et plus tendres que les notres. Le Missel romain etait un grand hyrnne d'adoration et d'amour qui ressemblait peu a notre liturgie. A Oxford, j'allaisvoir les Peres de Cowley, des religieux anglicans d'une profonde piete. Les bons Peres celebraient la messe tous les jours. Je ne croyais pas a la presence reelle, mais j'aimais ce culte ou Ton priait beaucoup et ou Ton parlait peu.

Je fis une retraite chez les religieux de la Communaute de la Resurrection a Mirfield. Le Superieur, le Reverend Fiere, un fervent anglican, m'initia a la piete mystique catholique et me donna pour ma retraite le livre d'un jesuite fran9ais, le Manuel des dmes interieures du Pere Grou. Plusj'entrais en contact avec les catholiques et plus

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j'etais frappe par leur esprit de foi et leur merveilleux sens de la vie interieure. II y avait decidement dans 1'Eglise des richesses insoupgonnees. La Reforme avait etc trop radicale, et nous avions le devoir d'incorporer au protestantisme certains elements de vie catholique.

De retour en Suisse, je me mis a etudier de plus prs le dogme et la liturgie. Je pris d'abord le catechisme du . Concile de Trente, puis 1'excellent manuel de 1'abbe Lesetre La foi catholique, e.t A.' sMtres ouvrages plus savants, comme la Symbolique de Moehler et les Legons d& Theologie Dogmatique de M. Labauche. J'allais de decouverte en decouverte. Nous nourrissious a 1'egard des croyances romaines les prejuges les plus enormes. I/'infaillibilite du pape, qui n'avait d'ailleurs rien a voir avec 1'impeccabilite, n'etait accordee au Souverain Pontife que dans certains cas determines. Le culte de la Sainte Vierge n'etait pas de la mariolatrie. I/Eglise venerait d'une maniere toute particuliere la Mere du Sauveur, mais elle condamnait categoriquement 1'adoration de la sainte Vierge. Les Sacrements n'agissaient pas sur Tame de fagon mecanique et artificielle, puisqu'ils ne pouvaient avoir une influence salutaire que si le chretien se mettait dans les dispositions requises. L'axiome : Hors de 1'Eglise, pas de salut , n'impliquait nullement la damnation de tous les schismatiques, heretiques et pai'ens. Toutes les ames de bonne foi et de bonne volonte, demeurees fideles aux lumieres recues, pouvaient etre sauvees et f aire partie, sinon du corps, du moms de 1'ame de 1'Eglise 1 .

i. J'avais, cotnme presque tous les protestants, des idees tout

Je dus convenir bientot que le catholicisme avait un sens extraordinaire du divin. Nulle part Dieu n'etait a la lois plus transcendant et plus immanent, plus distant et plus proche. H etait 1'Unique, 1'Inaccessible, I'lneffable. Je suis Celui qui est, disait Notre-Seigneur a sainte Catherine de Sienne, et tu es celle qui n'est pas. Et pourtant le Dieu qui echappait a tous les cadres de notre esprit, le Dieu du Mystere de la Trinite, etait en meme -temps le Dieu du mystere de I'lncarnation, le Dieu qui avait epouse notre frele humanite dans la personne du Christ, le Dieu qui continuait a s'unir a nous dans la communion eucharistique et qui habitait dans 1'ame en etat de grace. ]>s protestants liberaux etles modernistes, ennegligeant la transcendance divine, pour insister uniquement sur 1'immanence, avaient rapetisse Dieu sous pretexte de rapprocher Thomme de Dieu.

Chose curieuse : malgre mon admiration grandissante pour le Catholicisme, je ne doutais pas encore de la legitimite de la Reforme. J'eprouvais une grande repugnance a identifier le Christianisme avec une Eglise, quelle qu'elle fut. Je revais settlement d'un mouvement d'Oxford dans le protestantisme. Ma piete prenait cependant une forme toujours plus catholique. Le matin, avant ma meditation, je lisais une petite liturgie mi-catholique mi-protestante, que je m'etais composee et ou la Litanie des Saints voisinait avec la Confession calviniste des peches ; le soir, je disais 1'office de Complies, tire du Paroissien romain.

aussi fausses sur d'autres questions importantes, telles que le dogine des Indulgences et la conception catholique du merite.

Mes idees s'etaient trop radicalement transformer au cours des derniers mois potir qu'une crise finale ne fiit pas imminente. Elle survint au retour d'un Congres d'etudiants protestants suisses ou je m'apercus de 1'abime qui me separait maintenant de mes coreligionnaires 1 . Je vis que nous ne parlions plus le meme langage et que la conception du Christianisme a laquelle j'etais arrive n'etait plus guere conciliable avec le Protestantisme moderne.

Celui-ci venerait encore Jesus-Christ, mais dansle Christ c'etait au fond 1'effort de 1'homme qu'il glorifiaiL II oubliait que les Chretiens traditionnels, calvinistes et anglicans aussi bien que catholiques, avaient surtout vu dans la personne de Jesus le mystere de 1'Incarnation, la sublime manifestation de 1' Amour de Dieu, la Folie de la Croix. I/e Christianisme n'etait pas seulement le chefd'oeuvre de 1'experience religieuse de la race. C'etait un Don de Dieu. Dieu n'avait pas voulu laisser dans les tenebres 1'humanite iguorante et souffrante. II lui avait revele certains mysteres sur les rapports de 1'homme avec Dieu, et il etait venu lui-meme habiter parmi nous pour nous sauver et nous ramener a Lui. Le Christianisme etait une religion revelee, ou il n'etait pas : il impliquait done un element dogmatique et jamais les Chretiens n'avaient considere la religion comme une affaire de pur sentiment Si le Christianisme etait un don de Dieu, une revelation d'En-Haut, il devait necessairement etre une religion d'autorite. C'est ce que les anglicans et meme les protestants

i. Je tiens cependant a .saisir cette occasion pour rendre hommage a 1'activite desinteresse de la Federation Universelle des ^tudiants protestants.

orthodoxes avaient fort bien compris. Un Adolphe Monod 1 un Frederic Godet, avaient toujours combattu le subjectivisme religieux. Mais ni la solution protestante, ni la solution auglicane du probleme de 1'autorite n'etaient satisfaisantes. Toutes les sectes protestantes ne se reclamaient-elles.pas de la Bible, et avec un egal droit, puisqu'il n'y avait plus d'interprete autorise de la Revelation biblique ? Et quant a 1'anglicanisme, ou residait 1'autorite dans cette Eglise nationale, qui renfennait dans son sein des tendances, non settlement differentes, mais contradictoires ? les protestants rigides de la Basse Eglise, a cote des catholiques du mouvement d'Oxford, les Rationalistes de 1'Eglise Large, a cote des Trinitaires de la Haute Eglise. Seule, peut-etre, 1'Eglise catholique avait-elle une conception de 1'autorite capable de resister aux atteintes du temps et de satisfaire les exigences de la raison.

Le plus angoissant des pfoblemes se posa des lors a mon esprit et ne cessa de me banter pendant de longs mois. J'essayais en vain d'etouffer mes doutes ; j'etais mene par une force superieure. Partout et a propos de tout la meme question se posait a moi : Le Christianisme integral ne se trouverait-il que dans le Catholicisme ? Lfr Protestantisme serait-il vicie a sa base ? J'etais incapable, pour le moment, de repondre. Mais mon devoir

i. Si la foi n'a pas pour base un temoignage de Dieu auquel nous devons nous soumettre, comme a une autorite exterieure r superieure et independante de notre jugement personnel, la foi u'est pas la foi. (Adolphe MONOD. Extrait d'une lettre citee dans, sa Vie publiee par Fischbacher, p. 430.)

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4tait dair : je n'avais qu'a etudier tres serieusement le catholicisme et a redoubler de ferveur dans ma vie religieuse.

J'eus une douce surprise en rentrant a Paris : mon ami Pierre de Lescure etait torture par les memes doutes que moi. Apres avoir suivi des chemins differents, nous nous trouvions maintenant au meme carrefour. Nous resolumes tous deux d'aller trouver le P. Sertillanges. J'avais <Leja entendu, a Saint- Jacques du Haut-Pas, le grand predicateur et j'avais meme ete le voir une fois 1'hiver precedent pour lui demander un renseignement concernant un travail que je faisais a la Faculte de theologie. A partir de novembre 1911, je vis le P. Sertillanges regulierement, et je remercierai Dieu jusqu'a la fin de mes jours, de m'avoir donne en lui un guide aussi precieux. Quand j'allai le trouver, j'etais encore loin du but, et des obstacles en apparence infranchissables s'elevaient devant moi. Je croyais le systeme catholique incompatible avec les decouvertes de la science historique moderne. J'etais effraye par la discipline romaine ; je me demandais si 1'obeissance a 1'autorite n'affaiblissait pas la personnalite t ne faussait pas la conscience.

Mes difficultes d'ordre intellectuel etaient parmi les plus serieuses. Trois anriees de theologie protestante m'avaient imbu de cette idee que la religion du Nouveau Testament etait differente de celle du Concile de Trente. I^e Christianisme primitif etait-il vraiment oppose au Catholicisme ? La question etait vitale pour moi. Ce que je cherchais, c'etait la religion que Jesus-Christ avait f ondee et je ne me serais jamais senti le droit de me rallier

au Catholicisme si je n'avais etc convaincu de sa verite. Je mis toute mon ame a relire le Nouveau Testament, en faisant le plus possible abstraction de toute idee a priori. J'avais deja etc frappe depuis longtemps par le caractere catholique de certains passages des Bvangiles et des Epitres. Je crus voir, en analysant la notion de 1'Eglise dans les Epitres de saint Paul, que le grand Apotre des Gentils possedait deja tous les elements essentiels de la conception romaine de 1'Eglise.

Je me mis a la recherche des ouvrages catholiques sur les premiers siecles de 1'ere chretienne. Je decouvris, a ma grande stupefaction, qu'il y avait dans 1'Eglise tout un vaste mouvement d'etudes historiques, approuve par 1'autorite. Pour ne parler que de la France, Mgr Batiffol, Mgr Duchesne, le P. Prat, le P. Lebreton, 1'abbe Tixeront, 1'abbe Riviere, et d'autres encore, avaient public sur le Christianisme primitif de savants ouvrages, parfaitement au courant de la science protestante. De grandes revues scientifiques, comme la Revue Biblique et la Revue des Sciences philosophiques et theologiques, etudiaient les questions les plus diverses avec une competence, une ardeur et une loyaute remarquables. Plus j'examinais le Christianisme du Nouveau Testament et les Peres apostoliques, plus j'etais frappe de sa ressemblance avec le Catholicisme. Mes yeux s'etaient dessilles. Comment avais-je pu si longtemps ne pas m'apercevoir de la distance qui separait le Protestantisme moderne de la religion du Nouveau Testament ? La religion du Nouveau Testament etait une religion d'autorite, une religion dogmatique qui s'imposait aux hommes comme une revelation surnaturelle,

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independante des jugements humains, superieure aux fluctuations du temps, absolue et divine.

Newman avait admirablement montre dans son ouvrage stir le Developpement du Dogme 1'identite profonde du Catholicisme moderne et du Catholicisme du premier siecle. I/Eglise etait toujours restee fidele a elle-meme et le Souverain Pontif e, en mettant les Chretiens en garde centre le modernisme, n'avait fait que repeter les gestes de saint Paul ecrivant a Timothee : Timothee, garde le depot, evitant les nouveautes profanes de langage et les controverses d'une science qui ne merite pas ce now.

Je vis beaucoup de catholiques, des religieux, des pretres et des la'iques. Jamais je ne constatai cette diminution de la personnalite que le Catholicisme etait cense produire et que je redoutais tellement. II est vrai que je ne vis guere qu'une elite ; mais les communautes ne doivent-elles pas etre jugees par leurs elites ? Je rencontrais dans les milieux catholiques des hommes d'une haute intelligence, d'une parfaite liberte d'esprit et d'une grande integrite de caractere ; plusieurs fils trds soumis de 1'Egh'se etaient des natures ardentes et riches qui n'auraient jamais pu demeurer dans les cadres etroits d'une secte.

lyorsque je condamnais comme une veritable abdication la soumission des catholiques a Rome, j'avais toujours oublie que 1'Eglise, aux yeux d'un catholique, n'est pas une organisation administrative, creee par les hommes, faillible et caduque comme eux ; qu'elle est TEpouse du Christ,. qu'elle est animee et dirigee par le Saint-Esprit. Un catholique n'abdique pas plus sa personnalite en se

soumettant a 1'autorite de 1'Eglise qu'un protestant orthodoxe en se soumettant a 1'autorite de la Bible. Tous les deux croient obeir a la voix de Dieu. Comme le dit excellemment le P. Bainvel : Si le protestant trouve immediatement la verite dans I'Ecriture, garantie interieurement par le Saint-Esprit, le catholique la trouve non moins immediatement dans 1'Eglise, animee par la -vie de 1'Esprit divin en elle et par la meme en ltd 1 . J'etais parti d'une f ausse anthropologie en concevant 1'Eglise comme une barriere interposee entre Tame et Dieu, empechant Tame de communiquer directement avec Dieu. J'avais oublie que I'humanite n'est pas une poussiere anarchique d'individus et que 1'individu ne peut se developper pleinement que dans le groupe et avec le groupe. I^s Chretiens sont les membres du corps du Christ et ils ne participent a la vie du Christ qu'en participant a la vie du Corps, ce qui ne les empeche pas d'entrer en communion immediate avec le Christ. De meme que le membre uni au corps subit directement 1'action de 1'ame qui gouverne le corps, de meme le chretien uni a 1'EgHse subit directement 1'action du Christ qui gouverne 1'Eglise. ^'experience donnait raison au catholicisme, car c'etait justement dans 1'egUse romaine que Ton trouvait les ames qui avaient eu la vision la plus directe de Dieu ; les saints comme saint Fran9ois d'Assise, sainte Catherine de Sienne, sainte Therese, qui avaient re9U d'admirables revelations, se distinguaient egalement par leur obeissance scrupu-

i Dictionnaire d' Apolog&ique du P. d'Als (chex Beauchesue), article Poi.

igo TMOINS DU KENOUVEAU CATHOWQUJJ

leuse a la hierarchic ecdesiastique. Cette hierarchic que je me figurais assoiffee de domination etait au service des ames. Le Pape se prodamait le serviteur des serviteurs de Dieu. Gardienne de la Revelation, I'autorite n'exigeait 1'obeissance que parce qu'elle avait conscience de posseder les paroles de la Vie eternelle 1 .

Elle ne demandait d'ailleurs pas aux fideles de rester passifs ; elle redamait, au contraire, leur cooperation. La pratique de la morale catholique, unie a la frequentation des Sacrements, creait des etres a la fois energiques et doux, a la volonte forte et au coeur genereux, habitues a dompter leurs passions et leurs instincts, compatissants a toutes les faiblesseset atouteslesdouleurs d'autrui.

^'intelligence elle-meme recevait sa part d'enrichissement. Le dogme lui ouvrait des perspectives infinies ; ce dogme etait meme d'une telle grandeur que 1'Eglise n'aurait jamais etc capable de le conserver et de le developper integralement sans 1'assistance du Saint-Esprit. Les heretiques nous offraient toujours un Christianisme mutile et racorni ; nos pauvres cerveaux humains ne voyaient jamais qu'un seul cote des choses. L'Eglise, au contraire, etait essentiellement comprehensive. Elle refusait toujours de se placer a un point de vue exdusif .

i. I^a Papaute, loin d'etre une puissance d'oppression est la seule force au monde capable de garantir 1'independance spirituelle de 1'ISglise. Elle a toujours revendique, vis-a-vis de 1'J^tat, la complete liberte de 1'^glise dans le domaine spirituel. An contraire les ^glises separees de Rome, oil bien se laissent absorber par le pouvoir civil en devenant des ISglises d'etat ou bien se divisent et se subdivisent en sectes pour n'etre bientot plus que de petites chapelles.

combattait avec une egale vigueur les Docetes qui niaient I'humanite du Christ, les Aliens qui niaient sa divinite, les Pelagiens qui niaient la grace, les Calvinistes et les Jansenistes qui niaient le libre arbitre, les Rationalistes qui niaient la foi, et les -Pragmatistes qui niaient la raison.

La doctrine catholique n'etait pas, d'ailleurs, un vague compromis entre plusieurs tendances contradictoires. Plus je 1'etudiais et plus j'admirais son harmonic. Tout decoulait d'une source unique : Jesus-Christ, et tout tendait a la meme fin : la gloire de Dieu. I/unite du dogme n'excluait nullement la diversite des systemes et les theoldgiens se divisaient en nombreuses ecoles.

Le Catholicisme, loin d'opprimer les intelligences, etait done essentiellement liberateur. Le catholique ignorait ce douloureux divorce de Intelligence et du coeur qui fait souffrir tant de protestants dont le co2tir est demeure chretien alors que 1'intelligence est agnostique. Rien n'ah'mentait autant la piete que la meditation des grands dogmes de la Revelation, et rien a son tour n'eclairait davantage 1'intelh'gence sur les mysteres de la Foi comme la pratique de la vie chretienne. Je ne tardais pas a faire moi-meme 1'experience de cette double action de 1'intelligence sur le coeur et du coeur sur 1'intelligence. L'hiver 1911-1912 ne fut pas settlement pottr.moi une annee de travail assidu, mais aussi une epoque de vie religieuse fervente.

J'aimais a aller passer des heures entieres a la chapelle des Benedictines de la rue Monsieur. Je n'avais pas encore la foi, mais j'assistais souvent a la sainte messe. Les cere-

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monies que j'avais jugees vides de sens il y a quelques annees, prenaient maintenant pour moi une tragique grandeur. I^e catholique n'avait-il pas le privilege d'as- .sister au plus grand drame de 1'histoire, la repetition mystique du sacrifice du Galvaire ? Associe a 1'action du pretre, il pouvait meme s'offrir a Dieu avec Jesus-Christ descendu dans 1'hostie et s'unir etroitement, dans la communion eucharistique, avec la sainte victime. Tous les autres cultes me parurent pauvres lorsque je compris le sens profond du mystere de la messe. Un jour vint oiji Dieu m'accorda la plus grande grace de ma vie. I/e jour de Paques 1912, lorsque le pretre eleva 1'hostie consacree, il me fut donne de croire. J'adorai le Dieu fait homme, qui continuait a habiter parmi nous sous les voiles du pain eucharistique...

Ma conversion etait virtuellement achevee. Mes amis protestants tenterent un dernier efEort et me recommanderent un livre anonyme qui venait de paraitre sous ce titre : Ce qu'on a fait del'Eglise. Ce volume, qui founnille d'erreurs et de contradictions, est un acte d'accusation centre 1'Eglise et ses dirigeants. J'avoue que cette longue enumeration de scandales ne me fit aucune impression. II y avait eu de mauvais prelats et meme de mauvais papes. II y aura toujours des scandales dans 1'Bglise. Comment en serait-il autrement ? I/Eglise est divine, mais elle est composee d'hommes pecheurs. Dieu a promis 1'infaillibilite au pape, mais il ne lui a pas promis 1'impeccabilite. Dieu a un respect infini des ames ; il nous demande notre collaboration, mais il nous laisse toujours libres de la lui refuser. C'est cette collaboration de Dieu

et de 1'homme qui constitue le drame de la vie de 1'Eglise ; et le grand mirade de 1'histoire, c'est que 1'Eglise ait pu vivre et se developper malgre les Chretiens.

Iva conversion ne tarda pas a devenir pour moi une imperieuse obligation. J'avais etc conduit du protestantisme liberal au christianisme des Evangiles. Et je voyais clairement maintemant que la religion des Evangiles et le catholicisme etaient une seule et meme chose. I^e protestantisme orthodoxe et meme l'anglicanisme n'etaient que des realisations imparfaites de 1'ideal Chretien. Seule 1'Eglise catholique etait restee fidele au Christ et la glorieuse liberte des enf ants de Dieu ne se trouvait que dans la soumission au Vicaire de Jesus-Christ.

Mon entourage m'ayant dernande d'attendre quelques mois avant de faire le pas decisif, je ne fus re$u dans 1'Eglise que la veille de la Toussaint 1912, dans le couvent dominicain du Saulchoir. . .

I/Eglise catholique, apostolique et romaine est tout 1'oppose d'une secte ; en m'accueillant maternellement dans son sein, elle m'a uni plus etroitement, non settlement a Dieu, mais a toute la f amille humaine. Une douce fraternite dans le Christ me lie desorniais aux vivants et auxmorts, a tous les catholiques de fait et de desir, a tons les hommes de bonne volonte, aux ames souffrantes du Purgatoire et aux ames glorifiees du Ciel.

J'ai meme le sentiment que mon entree dans 1'Eglise m'a rapproche de tous les pieux protestants morts en invoquant de bonne foi le nom du Christ. Ne sont-ils pas maintenant aupres de Dieu ? Ne saluent-ils pas dans 1'Eglise 1'Epouse du Christ ? Ne prient-ils pas pour la

m RENOUVEAU CATHOLIQUB XJ

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conversion de leurs freres ? Aussi, lorsque, agenouille devant 1'autel, je promis obeissance et fidelite au Vicaire de Jesus-Christ, mon coeur, debordant de reconnaissance, crut recevoir leur benediction.

Andre DE BAVIER.

PIERRE DE LESCORE

Des <( Religions de i Esprit

a la <c Religion de TAutorite

L'komme est un etre enseigne.

LACORDAERE.

Je sais bien que la foi n'est pas un don de raisonnement . Je sais bien qu'elle est Dieu sensible au coeur , et je sais que le coeur a son ordre et que d'exposer d'ordre les causes de 1'amour, cela serait ridicule . Et j'ai beaucoup appris du plus grand des amours dans le seul coeur d'un Pascal. Je vais neanmoins dire des raisons sans lesquelles, peut-ttre, je ne croirais point. Fides ex auditu notait 1'homme du Memorial dans ses brouillons sublimes persuade que le Dieu sensible au coeur a besoin d'instrument et que c'est ainsi que la preuve est necessaire... Mais comprends, lecteur ami, les pudeurs jalouses qui font qu'on ne dit pas tout ; qu'apres avoir enumere bien des raisons de croire , Ton ajoute vite avec Brunetiere : J'en ai d'autres, de plus intimes, de plus personnelles. Je parle, vois-tu, parce qu'il s' agit d'un plus Grand que moi qui est aussi ton H6te, que tu le saches ou non ; congois, pourtant, que je

rougisse a 1'evocation des iutimites de mon Maitre, comme cet Agellius- dont ecrivait Newman.

Toute ma tradition familiale appartient a 1'Eglise. milieu dans lequel je fus eleve n'etait pourtant point pratiquant. On me baptisa. Je fis ma premiere communion. Cette ceremonie qui frappe fortement, parait-il, une foule d'amesd'enfants, ne m'a laisse aucun souvenir. Je m'etais interesse au catechisme comme a toute autre matiere d'etude, aussi bien et point d'autre fa9on. Les precedes de certains journaux clericaux a 1'egard de mon pere, alors dans la politique, froisserent beaucoup mon jeune co2ur. Une entiere liberte me fut toujours laissee dans le domaine religieux. De bonne heure je ne frequentai plus les eglises. Je devins entierement indifferent par coutume, et, bientot, j'etais un petit esprit frondeur, malgre un entourage plein d'affection pour moi. I/exemple d'une vie toute de noblesse stoicienne, que j'eus le privilege de contempler quotidiennement, me ramena de bien des ecarts, en me gardant, sans doute, d'une existence perdue.

J'avais alors dix-huit ans. lya classe de philosophic, dans un etablissement universitaire, commena d'eveiller mon interet aux choses de 1'esprit. I^'enseignement visait a la neutralite. Dans mon milieu, les meilleures intelligences etaient incroyantes. Je me representais le catholicisme comme une etroite bigoterie. Parsoucide verite morale aussi bien que scientifique, tout spiritualisme me

semblait perime. Un professeur d'histoire naturelle me mit, tin jour, entre les mains un livre de I^e Dantec. J'y trouvai avec joie une systematisation de mon atheisme implicite. I/enigme du monde m'appaiut resolue par la decouverte des cellules pyramidales . Mais la question morale me preoccupait surtout. Je m'accomodais mal de la rude franchise du celebre biologiste. Sa science, qu'il disait lui-meme destructive , ne repondait pas a mon besoin de construction spirituelle. Le positivisme metaphysique de Guyau, religieusement irreligieux, me prit davantage.

C'est alors que je connus Gaston Riou. Certes, bien des questions vitales nous separerent depuis, mais je lui dois de m'avoir le premier oriente vers la Cause divine. II ecrivait sa Lettre flamande, cet appel d'un coeur huguenot , la France republicaine. II etait ardent, sincere, apotre. Sa chevalerie chantait la vie belle. Sans que je me 1'avouasse, il m'entrainait deja. Sa personualite etait prenante. II est vrai, une chose nous divisait, capitale : c'etait son Dieu. On m'avait enseigne une seule definition de la Verite 1'accord de la pensee avec son objet. Pour Riou, il y avait une Verite pratique, celle qui fait vivre, et son domaine, celui de 1'action, se refusait au controle de la science. Partant de la on pouvait aboutir a Dieu. Mais le probleme, vu sous cet angle, ne rentrait pas dans les cadres scientistes de mes concepts. Nous ne pumes nous entendre encore.

Toutefois, la question d'une norme a donner a la vie morale me preoccupait toujours. I/ideal social m'attira. It'Ecole socialiste de Paris se fondait. J'y frequentai. Je

suivis Georges Renard au College de France. Je his Georges Sorel et lyagardelle. I<es ardeurs du syndicalisme revolutionnaire alimentaient mon enthousiasme.

Un jour, detail insignifiant, dira-t-on, pour une ame qui cherche les petites choses valent je rencontrai Gaston Riou, apres une separation assez longue. Andre de Bavier 1'accompagnait. Us se rendaient tous deux a une conference donnee chez un pasteur. J'allais a une reunion socialiste. Ce fut un bonjour cordial, un echange d'adresses. Devant les peroraisons ameres qu'on debita ce soir-la, je me pris a penser a la paix chretienne dont on entretenait, peut-etre, en ce moment, mes amis. La paix chretienne , c'etait le domaine mysterieux pour moi. Je 1'evoquais parce que, sans doute, les deux jeunes hommes m'avaient paru tres calmes, et qu'ici Ton se chamaillait, revoltes sans entente interieure, sans points communs presque pour la marche a la vie, a la lutte.

Deux mois apres j'ecrivais a Gaston Riou et lui demandais un rendez-vous. I^e pelermage vers la Verite reprenait.

premier livre qui m'initia au Protestantisme liberal fut YEsquisse d'une Philosophic de la Religion, d'Auguste Sabatier. C'est Mgr Mignot qui dit de cet ouvrage qu'il fut ecrit avec le coeur autant qu'avec 1'esprit 1 . Et certes, 1'auteur est plein d'amour pour ceux

i. Mgr MIGNOT, L'Eglise et la Critique, Lecoffre, 1910.

qui le liront et qui ne le croient pas. Son idee premiere est de communier avec eux. II communie deja, avant d'arriver au bon pays ou il les veut mener. Ce qu'ils pensent, eux, instruits des methodes de la Renaissance, des pratiques d'esprit du xvi e siecle, il le croit pleinement, et ce que M. Sabatier croit n'est pas beaucoup plus que ce qu'ils pensent. 1/antinomie qui m'avait toujours cheque entre 1'esprit moderne et 1'esprit Chretien n'existait plus des lors. Tout le livre du doyen de la Faculte de Theologie protestante et plus encore, peut-etre, son ouvrage : Des Religions d'autorite a la Religion de I' -Esprit, etaient des hymnes a 1'affranchissement de la conscience humaine. Loin de 1'attaquer, ils celebraient 1'axiome fondamental de mon economic intellectuelle : Dans toutes les manifestations de sa vie, rhomme moderate obeit a une aspiration unique ; il tend d'un effort incompressible a la conquete definitive et a la realisation de son autonomie 1 .

J'apprenais que 1'esprit protestant et 1'esprit scientifique etaient nes a la meme date que, sans doute, les Reformateurs n'avaient point proclame tout de suite le principe du libre examen, mais qu'ils I'incluaient dans leurs actes et que leur exemple devait porter son fruit. La formule de Vinet m'etait singulierement eclairante : I^e principe de la Reforme est d'etre une eternelle reforme. Ainsi 1'autonomie morale devenait en religion theonomie et 1'heteronomie etait aussi exclue de ce do-

i. Auguste SABATIER, La Religion ti la Culture modem* , Pischbacher, 1897.

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maine. Derniere liberation de 1'homme vis-a-vis de 1'autorite des Anciens. ; avenement dans 1'odre spirituel du regime de libre recherche et de perpetuelle discussion, principe fecond, deja, dans 1'ordre scientifique, ou tout repose sur la settle evidence, dans 1'ordre social, ou le gouvernement de soi par soi est seul veritable. Mais plutot liberation reconquise ; car 1'Evangile de Jesus proclamait cela.

Ainsi appris-je, selon la methode liberate, Dieu, le Christ et la Foi. J'appris de Dieu en nous qui ne se definit ni ne se nomme, ni ne se classe ; le Dieu qui inspira Jesus et les Prophetes et les grands genies de la race humaine ; le Dieu qu'un acte de foi personnelle nous donne comme un Pere, quand nous faisons confiance a la vie et au mystere. Cette essence du christianisme me rendait acceptable la religion de Jesus. Rien ne m'etait impose du dehors . Ma liberte de personne humaine etait sauvegardee. Je trouvais une morale de la bonne volonte et de la charite. On me disait conciliable avec la pensee moderne 1'esperance que le monde etait bon.

Bn plus surtout, conviendrait-il peut-etre d'ecrire les idees nouvelles apportaient des arguments a mes negations. I*a religion de 1'esprit ne rempla9ait pas les religions d'autorite sans proces. Mes prejuges centre le christianisme crurent s'orner de raisons. I^es distinctions du protestantisme etaient faites pour me plaire : liberte et autorite ; regne de Tesprit aux temps de 1'eclosion chretienne, regne du iltualisme et de la sujetion a 1'age theologique ; sacerdoce universel proclame par le Christ, forme levitique reprise par 1'EgUse pour

constituer le privilege d'une caste ; culte en esprit et en verite de 1'epoque evangelique change en une adoration materielle par les sacrements ; le dogme enfin, le dogme surtout, encombrant la purete de 1'enseignement primitif de conditions absolues et intransigeantes capables de creer des conflits interminables entre la religion et la science.

Tel etait alors mon etat d'esprit. Tout semblait m'eloigner du catholicisme. Une autorite exterieure quelle qu'elle fiit, m'etait de plus en plus odieuse. La crise moderniste sevissait. Autour de moi on denon9ait le cesarisme de Rome. Je croyais voir les faits renforcer mes convictions sur le developpement religieux de I'homme en pleine liberte. L'humanite est-elle majeure ou mineure ? repetions-nous sans cesse. Bt certes, notre reponse etait nette. Les modernes etaient les vrais anciens ; ils avaient pour eux une longue experience. Comment la raison de Tage mur serait-elle asseryie aux reves ou aux premiers raisonnements de 1'adolescence 1 ? >*

La predication de M. le pasteur Charles Wagner, qu'on sait moraliste de robuste constitution, entretenait ma Foi. Quant au point de vue transcendant, je le negligeais de f a9on a peu pres totale.

Je priais parfois ; mais prier> pour moi, c'etait rentrer en soi-meme, accumuler une force interieure, concentrer son energie afin de la pouvoir mieux repandre. Je me mettais bien ainsi en face de 1'Inconnaissable, mais avec

i. Auguste SABAtiER. Les Religions d'Aittorite et la Religion de I'Esprit, Fischbacher.

la pensee que mon temps ne serait point perdu moralement meme si I'hypothese Dieu etait fausse.

Un sejour en Angleterre me donna de visiter les ceuvres protestantes de Londres. Je me cantonnai surtout chez les dissidents. Je vis Cambell ainsi que Silvester Home, le pasteur-depute du liberal party. Les men's meetings m'enthousiasmerent. C'etait toute la religion laique agreinentee d'aspirations democratiques. Certaines tendances de I'anglicanisme me furent une decouverte. La largeur de vues de ritualistes tres catholicisants m'etonna fort. Plusieurs pasteurs de la Haute Eglise me firent 1'etoge de Rome. Je ne les comprenais guere. Pourtant la distinction fameuse du Fideisme : la Foi independante des croyances, me permit de sympathiser avec eux. Cette meme tournure d'esprit m'engagea a frequenter quelques ouvrages modernistes.

I/affaire Tyrrell venait de tristement finir. Elle avait fait un grand bruit parmi nous. Je commengai par lire Le christianisme a la croisee des chetnins, puis d'autres oeuvres du polemiste, puis celles d'avant la condamnation. Le revolte avait d'abord flatte ma tendance anarchique a 1'independance. Je m'attachai a son enseignement. Or il enseignait que 1'idee du protestantisme liberal n'etait pas specifiquement chretienne ; qu'elle donnait naissance a un systeme d'ethique religieuse bien plutot qu'a une religion et que le christianisme poussait au dela sa pointe. La moralite de Jesus n'est pas la substance de sa revelation, pas plus qu'elle n'est la raison de Jesus. La morale est anterieure au Christ. Tout homme peut 1'atteindre en faisant usage de sa raison et de sa

conscience. C'est une condition de la vie, non la plus haute vie 1 .

Par une theologie deficiente, chemin mal empierre, j'arrivais avec peine a une route plus sure. Nova et Vetera et Dures paroles, les meditations de Tyrrell encore catholique me frapperent fort. On y traitait de vie interieure ; mais la vie interieure ce n'etait plus un complexus d'aspirations, d'elans vers le divin, de reverie en face d'un mystere chaotique. J'entrevoyais un autre monde, le monde invisible qui nous penetre et nous compose pour une part, nous depasse pourtant, existe en dehors de nous. Je reconnaissais que la piete catholique battait d'un autre cceur que ma religiosite liberate. II y avait la tine autre source qu'un pur historicisme, qu'un simple moralisme. I/a doctrine chretienne n'etait plus identifiee a une philosophic naturelle, de haute inspiration certes, mais sur le meme plan que toute discipline spirituelle de 1'ordre humain.

Cependant, la distinction de Tyrrell : Bglise theologique , Eglise religieuse s'adaptant a la theorie fideiste : la Foi independante des croyances, me poussa a transporter celle-ci dans le cathoUcisme. Paul Sabatier m'avait initie a saint Francois d'Assise. J'admis facilement qu'en dehors d'un bagage de dogmes perimes, il put exister dans cette grande tradition des germes de vie. Pourquoi ne pas m'enquerir, me disais-je, de 1'Eglise religieuse ?

i. George TYREI.I, The Christianity at the Cross-Roads, Ix>ngmanns, ed.

206 TEMOINS DU SENOUVEAU CATHOUQUE

Certes, mon etat d'esprit etait alors ties net. Je n'avais aucune intention de revenii a la religion de mes peres. Mon ideal, des mon adhesion intellectuelle aux tendances reformees, avait etc de deprotestantiser le protestantisme. Ive caractere de secte me choqua toujours. Je revais d'une catholicite reformee plus largement cecumenique. que 1'Bglise romaine, admettant toutes les croyances sous une Foi commune. I*e protestantisme n'est pour moi qu'un point de depart, disait Vinet, ma religion est au dela : je pourrais, comme protestant, avoir des opinions catholiques, et qui sait si je n'en ai pas ? Ce que je repousse, c'est 1'autorite. Quand je m'initiai done a la vie religieuse de 1'Eglise, ce fut avec 1'intention d'assimiler ses elements riches, dans 1'esprit d'une perpetuelle reforme .

Vers cette date, je visitai un couvent de religieuses dominicaines. Le renoncement joyeux m'etonna. Ici, en toute simplicite, on parlait du bon Dieu et d'un monde invisible ; on vivait du surnaturel. Cette piete, tout impregnee de la large tradition dominicaine, m'engagea a lire la Vie du Pbre Lacordaire, parlePere Chocarne. Ce livre me fut une clarte.

Un jour, au detour d'une rue, dans un sentier solitaire, on s'arrete, on ecoute, et une voixnous dit dans la conscience : voila Jesus-Christ 1 . Grand moine, vous m'avez fait entendre votre Maitre, vous m'avez, le premier

i. LACORDAIRE, Conferences de Toulouse, edition Poussielgue p. 165.

UES REUGIONS DE I/ESFRIT 207

initie au vrai Christ. Ce ne fut pas de la chaire de Notre-

Dame, alors que votre eloquence conquerante depassait

les porches pour atteindre la France tout entiere. Une

parole catholique, la votre meme, n'aurait peut-etie pas

encore conquis ma mefiance. Je vous suivis en votre

cellule, parmi vos humiliations revelees. Je connus la

crypte des Cannes, le Chapitre de Flavigny. Je connus

en vous-meme votre devise : Un Dieu et une Croix ; je

decouvris a travers votre existence cette autre formule :

Souffrir par justice pour expier ; souffrir par amour pour

prouver. Je sus la monotonie sainte des heures passees,

loin de 1'enthousiasme des foules, dans la tranquillite de

I'ordre, en compagnie du devoir divin. Et jevousretrouvai,

plus tard, en 1'un de vos freres et de vos fils qui, patiem-

ment, me revela la Verite integrale, se f aisant tout entier

a tout mon pauvre moi enfle d'une superbe ignorante

mais finalement dompte par I'humilite qui sait. Je m'ar T

retai enfin devant le secret de votre vie : 1'amour d'un

Dieu fait homme.

Par rincarnation realisant sa puissance dans une ame, j'entrevis 1'Incarnation. I^e dogme generateur de la piete catholique, peu a peU, se precisait. En tant que dogme, je ne 1'admettais pas encore ; mais une experience vccue m'etait une voie vers ce Chemin de chair sans lequel le Dieu cache reste pour nous, etres de chair, un eternel Separe.

I<e Dieu que j'apercevais alors n'etait plus le Dieu du liberalisme, ce Dieu qui est tout pour n'aboutir a rien ; ce Tout-Puissant dont on discute la puissance ; cet Infini qui s'emiette en tout, dement avec tout, fuse de tout pour

208 TMOINS DU KENOUVEAU CATHOUQUE

s'evanouir dans un neant et, immense , Inutile, laisser 1'homme a sa nuit. I<e pantheisme d'Auguste Sabatier m'apparaissait dans sa logique, maintenant par un coup de cceur, le nom du Pere celeste. J'en decouvris un autre, un pantheisme d'amour. Je decouvrais aussi un pantheisme effectif, mais un pantheisme reduit a un cas. Dieu habitant au maximum en 1'un de nous, pour venir a nous et nous-attirer a Lui, le Dieu du Mysore de Jesus, non Celui des philosophes et des savants .

Personne ne vient au Pere que par moi. Rien ne vient non plus du Pere que par notre chef de race, le Christ. Qui connaii la pensee de Dieu ? Nous, nous avons la pensee du Christ 1 . Et ce Christ n'etait plus le jeune rabbi de la pastorale renanienne qui inspira, quoi qu'on disc, rimpressionnisme de la theologie protestaute contemporaine. lye Crucifie de Lacordaire comprenait plus que la foule juive, sous la divine accolade de sa croix. Son Calvaire ne surplombait pas settlement les plaines de la Palestine. Le panorama du monde s'etendait devant le Golgotha. En sa chair meurtrie souffrait 1'humanite tout entiere. En son renoncement total se renongaient les elus de tous les ages, et son cri : Pere ! , lance a travers les espaces, c'etait le resume de 1'effort religieux des siecles, lui-meme etant pour nous la reponse vivante de Dieu. Centre du monde, homme universel, tel m'apparaissait bien alors le Christ, Pont divin entre le ciel et la. terre, comme disaient les anciens mystiques, passage a niveau entre deux mondes, la nature ne faisant pas de

i. II Cor., 16.

bonds , la surnature la prolongeant sans la contredire, line chaine hannonieuse s'etablissant de 1'homme a Dieu par tin etre qui fut pleinement homme et en qui, non moins pleinement, vivait Dieu.

Certes, cette vision du Jesus catholique ne me fut pas revelee d'un seul coup. Je resume les demarches de 1'esprit trop longues a compter. I/e livre du Pere Chocarne en me montrant une vie religieuse profonde, sublime integrisme humano-divin ; en me renvoyant, sans cesse, a la fin transcendante qui en fut le secret, m'impressionna fort. I^e dogme n'etait done plus un froid concept sans influence vitale. Serait-ce lui qui ferait palpiter la vie catholique ? J'en vins a me poser cette question qui devait bouleverser toutes mes notions acquises : La foi serait-elle liee a des croyances ; 1'Eglise theologique produirait-elle 1'Eglise religieuse ? I*e point de vue de Tyrrell, apres m'avoir servi de chemin, devait etre bientot depasse. I/idee directrice decouverte dans l.'ame de lyacordaire n'etait point cette experience confuse de la divinite que le moderniste croyait voir a l'origine de la Revelation. Et puis, au fur et a mesure que je reprenais les ouvrages de 1'ex- Jesuiste anglais, en suivant les demarches successives qui 1'eloignaient de 1'Eglise, j'apercevais les pertes successives aussi, et le ton de son dernier pamphlet n'etait plus celui de sa meditation premiere.

Dieu m'avait donne de faire un pas de plus. Par son Christ, II m'amenait, lentement encore, vers son EgHse. Fils me conduisait a la maison du Pere.

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