‹ Les temoins du renouveau catholique [microform]Chapitre 2 sur 17 · E. THOMAS · texte numérisé non relu

E. THOMAS

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Le present ouvrage pourrait sans doute s'intituler plus exademenf : Quelques temoins du renouveau catholique. S'il etait superflu de le remarquer, il ne Vest point d'utiliser celte constatation pour renforcer I'effet attendu de V ouvrage mime. Moins nous aurons la pretention de tout dire, voire d'amorcer serieusement ce qu'il y aurait a reveler en pareille matiere, plus nous aurons suggere au lecteur I' importance du mouvement religieux actuel, et plus nous aurons justifie d'espoirs.

La est noire but, on le congoit. Le temoignage est id une force, la renommee qui en resulte en faveur du bien accentue le bien. Dire ce qui est, c'est preparer activement ce qui doit etre.

Toutefois, je puis pretendre, a un autre point de vue, que les temoins du renouveau catholique sont id tous presents, a savoir en representation authentique, en reelle effigie, si je puis ainsi parler. Les cas envisages ne sont-ils pas assez divers et assez significalifs, chacun selon son espece, pour donrier une idee presque suffisante de leur tout ? Soit qu'il

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s'agisse des causes, soil qu'on distingue les divers milieux, soil qu'on precise les points de depart el les courbes devolution, il parait bien que tout se revele id en un croquis fort evocaleur, voire complet, en depit de son caractere schematique.

Aussi le R. P. Mainage, dans sa preface, a-l-il cru pouvoir proceder dogmatiquemenl, par larges plans, concluani dans I'absolu a propos de cas isoles t pour la raison que ces cas s'elaienl groupes d'euxm$mes, comme en vertu d'une harmonie preelablie, de fagon a fournir toute la substance spirituelle desiree par Vapologisle.

Ce n'est pas la premiere fois que le B. P. Mainage touchaii a ce sujet de la conversion, ni qu'il prenaii le souci de confronter utilement les conlraires* Trois ouvrages de lui : Introduction la Psychologie des convertis, La Psychologie de la Conversion, Le T^moignage des Apostats sont classiques.

Mais si les conlraires s'eclairent Vun I'autre, Us trouvent tous deux leur confirmation dans les fails. II elait bon, en consequence, que la meme plume s'appliqudt a la dissection de cas bien determines t auihentiques, proches de nous, verifiables en tous leurs details, el au sufet desquels le champ de V observation elanl reduil sans elre appauvri, Vepreuve serait plus concluante.

En traits sobres el conlenus, le Redacleur en chef de la Revue dss Jeunes defend I'ceuvre de celle-ci en

ce qui concerne les retours a Dieu, el il en deduit la justification de Venlreprise presents, qui en precede.

L'utilite de ces recils serail-elle disculable ? N'esl-il plus dil dans I'Evangile :- On n'allume pas ia lampe pour la mettre sous le boisseau .? Tons ceux qui sonl dans la maison onl guelque droil a la lumiere que de nouveau VEspril de sanctificalion a fait jaillir en des antes fraternelles. Illumination el chaleur en peuvenl venir, au benefice de consciences encore enlenebrees ; encouragement el feconde joie seronl la parl des aulres.

C'esl ce qu'explique excellemmenl le R. P. Mainage, apres avoir note el reduit a leurs fusles proportions les minuscules inconvenients qu'on lui oppose.

J'ajoulerai uniquemenl ceci.

Un pieux scrupule fail redouler a cerlains qu'en ebruilanl sous des formes lilleraires el en face du grand public un travail interieur de Vame, on ne commelle une indiscretion, on ne se livre a une sorle diffraction spiriluelle a son propre detriment, trahissanl, au surplus, par celle mise en plein air des graces, le murmure de VEspril divin qui vous avail parle dans le secret, qui avail souffle sur vous ainsi que la brise legere du prophele.

Penser ainsi el parler ainsi esl a coup sur marquer une honorable preoccupation ; on ne peut defendre assez la pudeur des dmes. Mais /'observe que deux

classes d'esprits se laissent toucher par ces considerations : d'une part, les purs chreliens bien con fits en Dieu, nullement troubles, el que le trouble d'autrui deconcerte, tout disposes par consequent a fuger deplaisant eel etalage d'erreurs rachelees donl le rachat est moins edifiant que leur etalage ne choque ; d'autre part, les mecreants endurcis ou les negligenls pertinaces, qui ne veulent rien entendre el que ces aveux bruyants viennent deranger dans leur -quietude.

Dans les deux cas, I'apologiste dira : Je ne vois la de conire-indication aucune. Les premiers de mes coniradicteurs ne m'ont jamais occupe ; les seconds ne m' inleressenl pas encore. Convertisseur, je vais d'abord a ceux qui cherchent en gemissant el f 'imagine que les gemissemenls d'aulrui, eniendus dans le passe, remplaces dans le present par le cri de joie qu'on adresse au Liberateur, peuvent devenir pour tels el tels un appel puissant, qui sail ? le tolle, lege d'Augustin dans sa crise supreme.

Qu'on ne dise pas non plus : Chaque cas est unique', en pareille matiere, les seuls motifs personnels ontdu prix ; lei pese un argument el le trouve trop leger, alors qu'un autre en est terrasse, el il est bien rare que le poids d'une pensee ou d'un evenemenl spirituel ne depende pas de dispositions essentiellement incommunicables.

II y a la beaucoup de vrai ; mais la ou il y a du

i-rai, c'est que la substance est fausse. Prendre pour decisive celte observation, ce serait verser a un relativisme excessif, el ce serait, sans que Vob/eclant s'en doute, nier la possibilite de toiite science. Ne sait-on pas que le reel esl tou jours de Vindividuel ? On se trouve done sans cesse en face de Z'individuum ineffabilc des vieux philosopher. Alors, ne fera-t-on plus de botanique, sous pretexte qu j il n'y a pas deux feuilles qui se ressemblent ?

Les dispositions inlerieures, humaines el divines je veux dire le bon vouloir el la grace, el ' aussi I 'occurrence heureuse, qui est pour nous Vheure de Dieu, sont esseniielles plus qu'on ne peul dire a la conversion ; mais si les motifs concourenl el qui oserait le contester Us peuvent servir deux fois Us peuvent servir aulant de fois que les circonslances precitees leur donneront de la prise. Pourquoi, des lors, negliger de les ebruiler, nolamment a V usage de milieux ou les dispositions du meme genre sontfrequentes ? Quod isti etistse, curnon ego ? prononcera vaguement V esprit d' imitation qui en nous tous sommeille. Pourquoi pas moi, en effet, dira Vhesitant d'aujourd'hui, dira I'oublieux de demain, en ecouiant le converti d'hier.

S'il y avail lieu de publier el de commenier noi. recits, peul-clre etait-ce le role plus special d'un

organe qui des le debut s'esl donne cette speciality : ecrire el favoriser de lout son effort le renouveau caiholique dans la jeunesse contemporaine.

Le R. P. Mainage a note cette convenance el celte concordance d'objels ; fy insiste en observant que nos sous-litres, a la Revue des Jeuncs, pesent par tous leurs mots dans le sens de cet aveu de competence toute parliculiere.

Nous nous disons Organe de pensee catholique et franchise, d'information et d'action. Or, au Hire de pensee catholique, il nous revienl de voir quelles fluctuations celte pensee peul subir, sous I 'influence des divers couranls qui enlrainenl les dmes modernes. Les confessions qui nous sonl failes, nous monlrant la doctrine agissante, prouvenl mieux son efficacite ; nous la monlrant en lutte, elles en evoqueni la transcendance, dont le triomphe final sera le temoignage. L'dme n'esi-elle pas le champ clos oil les experiences de verile el d'erreur se concluent, apres d'dpres batailles aux peripelies emouvantes ?

Au Hire de pensee franchise, nous ne pouvons nous desinteresser dune orientation qui peut avoir pour ce pays des consequences si graves et si heureuses. Les conversions, si elles se mulliplienl, donneroni lieu a une conversion au sens mililaire du mot : relournement de fame franc.aise qui engagera Vavenir dans un lout autre sens que celui d'hier, fui-il souhaile ou fut-il craint.

Je soupgonne que c'est la peur de ce changement qui a fait naguere Venervemenl de mecreanls attardes, quand Us lisaienl les declarations el parcouraienl les enquetes qui onl marque pour nous les moments les plus heureux el les plus reconfortants de I'avantguerre.

Nous procedons de ce mouvement ; nous devons essayer de le refleter : les reciis de conversion sont evidemmenl ce qui peut le mieiix repondre a celle exigence.

L'information, elle, esl bien irop clairemeni interessee a ce defile de cas el de personnes representatives pour que j'y insisle autrement. Un organe esl ioujours heureux de poiivoir donner la parole a ceux qui sont les auteurs des fails. Le succes de .V interview n'a pas d'autre explication. Mais I' interview n'est-elle pas un genre inferieur, par rapport <iu libelle personnel, reflechi, plus suremenl el plus exaclemenl veridique ?

Quant a /'action, ~si elle a ses sources dans la conviction el dans I'espoir, la valeur apologetique el le puissant encouragement que comportent nos recits en seront de forts protagonistes. Eia ergo se dira-l-on. Puisque le mouvement est commence, nous le menerons au terme ; puisque I' idee triomphe, il faui se faire des semeurs de Videe, el puisque le Christ marque sa trace, sur le flot mouvant que sa barque, disait-on, avail deserie, il faut ramer dans

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son sillage, stirs qu'il nous mene au port enlrevu. Je me persuade que le lecteur chretien, en fermant ce court volume, senlira comme une ironie les poinfes narquoises el suffisantes par lesquelles certains ont pretendu decreter d' inexistence, le mouvement de fo.i qui s'y avere. Dieu veuille que le non-chretien y trouve motif a rentrer en soi el a poser de nouveau, pour une solution prompte el correcte, le probleme de vie.

A.-D. SERTILLANGES, Directeur de la Revue des Jeunes, Professeur a V Inslilul catholique de Paris.

Depuis sa fondation en 1909, la Revue des Jeunes n'a <:esse de suivre, avec un interet grandissant, les conquetes du catholicisme parmi 1'elite intellectuelle ~de notre epoque. II est meme arrive que cette sollicitude fut 1'objet^ je ne dis pas de critiques le mot serait trop gros mais ^'observations amicales.

N'est-il pas imprudent, nous disait-on, d'amcher la 3>ersonnalite d'hommes que leur foi recente assigne, de plein droit, a rhumble rang des neophytes ? Touchantes assurement sont les relations oft ils decrivent leur retour -a Dieu. I^a publicite que Ton donne a ces pieux recits, 1'espece de popularite qu'elle confere a leurs auteurs ~^ .ils sont legion n'inspire-t-elle pas quelque inquietude ? .En nos jours, plus que jamais, la Verite catholique a besoin d'interpretes et de defenseurs competents. Les <:onvertis, a peine degages de leurs vieilles erreurs, frat- -chement inities a la doctrine de 1'figlise ont-ils vraiment des titres solides a s'eriger, du jour au lendemain, en -docteurs ecoutes et en juges avertis des questions les plus epineuses, les plus delicates de la religion ? Une -orthodoxie sincere, irreprochable en soi, peut s'exprimer de fa?on douteuse ou maladroite, faute d'etude ou d'expejience. I/accumulation de cette litterature d'enfants

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prodigues ne cree-t-elle pas, peu a peu, un courant qui rotile, au hasard, les sentiments louables et les idees inexactes ; les professions de f oi edifiantes et les allusions a un passe qui le fut souvent beaucoup moms ? Ne vaudrait-il pas mieux arreter la frondaison de ces confidences, inviter les convertis a se take, a jouir en silence de la grace regue, de peur qu'ils n'encourent enfin la severite de ces paroles de saint Paul : Volentes esse legis doctores, non intelligentes neque qua loquuntur, neque de quibus affirmant. Us veulent etre docteurs de la loi et ils ne comprennent ni ce qu'ils disent, ni ce dont ils parlent. (TiM., i, 7.)

Ces remarques sont-elles justifiees ? Je 1'ignore. En tout cas, si la publicite donnee aux recits de nos neophytes pouvait entretenir, chez ces derniers, rillusion d'avoir acquis, du seul fait de leur conversion, un droit quelconque d'enseigner dans 1'figlise, la responsabilite de cette regrettable erreur incomberait a ceux qui favorisent, a la legere, de semblables pretentious.

Empecher les convertis de raconter leur itineraire vers Dieu ! I^e remede serait, avouons-le, un peu radical et d'application difficile. Nous avons mieux a faire, et c'est de dire les services que Ton attend dc ces confessions emouvantes. Apres quoi les convertis sauront rester a leur place, si d'aventure Tidee leur etait venue d'en sortir.

Or cette precision est facile. Nous ne dernandons pas aux convertis de nous apprendre ce que nous savons aussi bien qu'eux-memes, mieux peut-etre, mais ce que nous ignorons et ce que nous voudrions tant connaitre : les reactions de la doctrine et de la vie catholique sur

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une ame incroyante ; le secret de ce drame invisible qui arrache un esprit a des idees longtemps caressees, a des passions fievreusement entretenues. Et si le temoin appartient a 1'elite qtii pense et vibre, si son etat d'ame initial incarne la psychologic d'une epoque, si lui-meme s'est arrache a cette mentalite premiere au prix d'experiences repetees, douloureuses, mais invinciblement concluantes, si enfin, aupres de lui, d'autres ames ont realise des experiences identiques, ce faisceau de temoignages revet le caractere d'une preuve en faveur du catholicisme eternel.

I<orsque en 1896, Johannes Joergensen ecrivait son opuscule Le Neant et la Vie, lorsque, les yeux leves vers le Christ, il jetait a la jeunesse danoise cette apostrophe vengeresse : Outrepassez les limites de la Verite, le Reel viendra punir votre transgression , qui done serait assez aveugle pour nier que le disciple de Brandes avait eu raison de rompre le silence et d'instruire au grand jour le proces de Tindividualisme ?

jTout homme qui vient a nous, pousse par de semblables evidences ; qui n'a vu a sa detresse intellectuelle et morale d'autre issue que la religion catholique, merite qu'on Tecoute avec respect, j'ose dire avec reconnaissance. Et s'il y consent, notre devoir a nous, est de degager et de divulguer, pour la paix de ceux qui croient et pour le bien, toujours possible, de ceux qui ne croient pas encore, le trait en quelque maniere universel de ces humbles et poignants aveux.

Bt voila potirquoi la Revue des Jeunes, postee en. edaireur aux avant-gardes de la generation nouvelle, a mis au nombre de ses taches celle de recueillir les'recits de conversion en rapport avec sonjbut. II [ne lui suffit pas d'exposer, selon 1'ordre, et dans 1'abstrait, les principes de la doctrine catholique. Bt non settlement elle'ambitionne d'adapter sonjenseignement aux besoins actuels : elle voudrait aussi fournir la contre-epreuve des. orientations qu'elle s'efforce 'd'imprimer a la jeunesse contemporaine. De cette (contre-epreuve, les Jconvertis lui apportent les elements : documents concrets, materiaux vivants, a 1'aide desquels on peut montrer que tout systeme de vie, construit en marge du catholicisme ou contre lui, laisse sans reponse les problemes ineluctables de la destinee.

Bt ce sont les conclusions de son enquete que je depose dans ce travail preliminaire. I^es convertis dont je vais avoir 1'honneur de parler se repartissent en deux categories, d'apres le milieu intellectuel d'ou ils sont sortis. Les uns, plus anciens, ont subi 1'influence de ce que Paul Claudel appelle energiquement les tristes annees quatrevingts , tout impregnees de naturalisme dilettante. I^es autres, plus recents, ont ete les adeptes fervents de ce protestantisme liberal dont les modernistes ne furent, suivant 1'expression d' Andre de Bavier, que les disciples timides >\ Naturalisme, liberalisme, ce sont la, si je ne m' abuse, les deux grandes vagues qui, entre 1870 et

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1910, ont balaye la foi de beaucoup de nos jeunes gens. Et que plusieurs d'entre eux, parmi les plus cultives entendez, d'une part, Dumesnil, Clatidel, Jammes, IvOtiis Bertrand, Rene Salome, Charles de Bordeu, Leontine Zanta ; et d'autre part, Andre de Bavier, Pierre de I^escure, Fuel de Lobel aient senti le neant de ces deux attitudes, qu'ils en aient compris le danger, et que 1'figlise de Rome leur soit apparue a tous comme la seule solution viable du probleme religieux et social, e'en est assez pour justifier le titre que nous leur decernons : Temoins du Renouveau Catholique.

Temoins, en effet, ils le sont d'abord en ce sens que leur crise interieure a trahi les craquements et les lezardes

des batisses ephemeres ou ils abriterent un instant leur ideal ; temoins ensuite par I'hommage eclatant qu'ils rendent a la vitalite du catholicisme ; temoins aussi et surtout parce que leurs experiences, uettes et decisives, condensent et representent 1'experience plus diffuse et plus vague d'une multitude d'ames lassees, comme ils 1'ont ete, de subir le chatiment que le Reel inflige aux, transgresseurs de ses Iois,

A vrai dire, les annees quatre-vingts ont commence avant le millesime dont Claudel a frappe leur medaille. Deja, au declin du second Empire, la jeunesse assise sur les banes des lycees contracte, a 1'egard de 2'figlise, ces habitudes d'indifference, de mepris, de de-

fiance, d'hostilite sourde qui preparent de loin les defections declarees. Aux hommes de demain, on apprend que le passe de 1'ancienne France est une erreur, une nuit compacte 06 la Revolution de 89 a projete ses lueurs liberatrices. La religion, survivance desastreuse des ages disparus, est la negation de la raison meme, et Pascal est tin foil, qui cherche des raisons de croire. A part cela, on est libre d'observer les pratiques religieuses, en compagnie des bonnes femmes et pour obeir a la lettre des reglements.

En face de ce christianisme exsangue, reduit a n'etre plus qu'un systeme de formalites mesquines, les idoles du jour triomphent. Pour diverses qu'elles soient, les tendances intellectuelles dc ces maitres de 1'heure se melent, se combinent, se diluent et coulent la mentalite des disciples en un motile uniforme et bientot consacre. La note de fond est au subjectivisme kantien. La lourde carapace des phenomenes barre brutalement la route de 1'absolu. Plus de certitudes metaphysiques. Quiconque veut savoir u'a d'autre ressource que de reclamer a la science, c'est-adire aux f aits, la lumiere eteinte stir les sommets de 1'Idee.

A point nomme, les philosophes du Positivisme s'offrent a organiser la Science. Et ce meme absolu, banui du domaine de 1'Idee, ils rinscrivent dans la Matiere. A travers leurs theories, 1'Univers entier apparait, ploye sous le joug d'un determinisme rigide qtii regit a la fois le monde physique et le monde moral. Emporte par une evolution fatale, 1'Homme essayerait en vain de se soustraire a 1'etreinte de ce mecanisme aveugle et sotird. De quoi se plaindrait-il, d'ailleurs, puisque les rouages de 1'enorme machine triturent et mastiquent a son usage

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les elements du progres indefini ! Mieux vaut se laisser conduire, et, puisqu'il n'y a rien a faire, Jeter en passant, si Ton en a le gout, un coup d'oeil a 1'agencement merveilleux de ces lois qu'on subit.

Encore ne faudrait-il pas apporter a cette contemplation la contrainte cerebrale d'un Taine, par exemple. Car, entre temps, 1'auteur de la Vie de Jesus a fait sonner son petit carillon . I^e commerce assidu des petites sciences conjecturales 1'a edifie stir la valeur de ces recherches dont le fait est 1'objet. Sous son regard detache, les feux follets du passe et du present dansent leur ronde souple et enchanteresse. Y a-t-il une verite, meme scientifique ? . . peut-etre. Et puis la question n'est pas la. I/important est de jouir. Et Renan, en ton mineur, reprend la jeune chanson evolutionniste. Tandis que roule la machine anonyme qui nous convoie vers des buts ignores, demandons au paysage qui defile non de nous instruire, mais de nous amuser. Et c'est ainsi que la generation des quatre-vingts , par transitions insensibles, passe du subjectivisme radical au scientisme passionne, et du scientisme passionne aux deliquescences du dilettantisme : elle y gagne le double mal qui la ronge : 1'horreur de la certitude et 1'horreur de 1'action.

Sur cette pente, les convertis de notre premier groupe ont tous glisse, mais ils s'arretent a des niveaux differents. Georges Dumesnil dut a la robustesse de son tempe-

lament intellectual de resister a 1'engouement. Neanmoinsson christianisme de college se mue en un vague deisme qui ne demande rien a Dieu et ne reconnait a Dieu le droit de rien demander a 1'homme. Chez Charles de Bordeit ce deisme se colore deja de la mentalite ambiante. II a donne, dit-il, dans la billevesee ideologique d'uu progres qui abolirait les maux de la terre , et son etat d'.esprit indulgent et subtil s'accommode a merveille d'un spiritualisme un peu confus, tempere par le scepticisme . Avec Claudel, le mal s'accentue. Un prejuge scientiste a emporte sa foi qu'il juge inconciliable avec la pluralite des Mondes . A 18 ans, il accepte 1'hypothese mecaniste dans toute sa rigueur. II croit que 1'Univers est un enchainement dur d'effets et de causes que la science allait arriver apres-demain a debrouiller parfaitement . Et void les plus atteints, sans doute parce qu'ils sont les derniers venus et que le fleau a eu tout le loisir de developper ses raciues malsaines. S'il vous plait de saisir sur le vif les progres de 1'inquietante epidemie, relisez les pages suggestives de Rene Salome et de Louis BertraneL A-I7 ans, Rene Salome cesse de pratiquer, a 18, de prier. Vers cette epoque il lit Taine et devore Renan. Avec Tainei, il reduit le monde en faits, series de faits, systemes defaits. Avec Renan, il est incredule, respectueusement incredule^ c'est-a-dire qu'il continue de venerer cette figlise, ofc tant de formes, de couleurs, de parfums de souvenirs f avorisaient les jeux de son imagination . Mais peu a peu, comme je Tai dit, 1'influence de Renan 1'emporte sur celle de Taine. Le scientisme cede le pas au dilettantisme pur. Le jeune homme s'amuse a regarder les vivants et les

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raorts, ie present et le passe, 1'actualite et 1'histoire, les evenements et les idees, les phenomenes sociaux et politiques, les sciences, les arts, les philosophies, avec le detachement et 1'indulgence d'un mondain qui est venu passer une heure ou deux au spectacle :

I^s gens, les choses, les produits du travail et de la pensee ne I'interessent plus en eux-memes (1'horreur de la certitude !), mais en tant qu'il trouve en eux une source demotions rares, le point de depart d'une reverie agreable, 1'occasion de confronter pour les dissoudre des idees contradictoires, des pretextes qu'il se donne pour ne pas juger, ne pas vouloir, ne pas prendre d'initiatives, ne se definir en rien (la peur de 1'action !)... C'est du fond d'une sorte de torpeur qu'il percpit et le monde et luimeme, comme on per?oit en plein sommeil le deroulement d'un reve. I/a vie et 1'univers se muant en un reve mouvant et fluent, n'est-ce pas le terme miserable de cette decheance mederne qui consiste essentiellement a divorcer d'avec les realites pour les traiter en serves et en iaire ses jouets ? On cesse de s'unir en toute charite, par la reflexion et par 1'action, avec le travail, le terroir, les proches, les compagnonnages, les circonstances plus ou moins etroites ou chacun est poste ; on pretend ne vivre que de soi-meme, et des lors le moi s'effrite, les choses s'evanouissent, moi et choses ne sont plus qu'un defile de fantomes insaisissables : c'est une espece de mort perpetuelle.

ly'analyse est tracee de main de maitre ; je ne vois rien a y ajouter, sinon ces paroles lapidaires de Louis Bertrand qui definissait le mal a son apogee :

Depuis plus de vingt-cinq ans, je vivais dans un grand desordre intellectuel, et je m'y complaisais. Les jeunes gens de ma generation consideraient meme cette anarchic comme le comble de 1'elegance. Nous avions. f ait table rase de toutes les idees et de tous les sentiments par quoi une nation ou une societe est viable. Ni certitude morale, ni certitude rationnelle. Notre nihilisme n'admettait que des apparences, dont on pouvait jouir, mais auxquelles il eut ete souverainement inelegant de croire. C'etait imbecile et c'etait fou. Imbecile et fou, a ce point qu'on se demande comment de pauvres ames aussi profondement intoxiquees ont pu secouer leur reve morbide, quitter les creneaux de la tour d'ivoire et se meler a la foule anonyme qui suit le Christ ensanglante sur les chemins du Golgotha.

Nous le saurons tout a Theure. En attendant, laissons plusieurs annees s'ecouler. Une autre generation a germe qui ressemble assez pen a la precedente. Non pas qu'elle n'entretienne avec elle des rapports certains. Pie X avait dit vrai lorsqu'il denon9ait, dans le kantisme, rheresie moderue. Bn fait, il ne serait pas difficile, malgre les apparences, de rattacher a la meme lignee, le dilettantisme renanien et le protestantisme liberal. De part et d' autre, c'est la meme conviction que la raison ne saurait atteindre le domaine de 1'absolu ; de part et d'autre, c'est la guerre ouvertement declaree au dogrne, a tout dogmatisme, le

meme attachement au fait. Mais il y a des differences. Elles sont essentielles.

Kant, apres avoir enierme 1'esprit humain dans le cabanon des categories subjectives, non- seulement laisse intact le phenomene, mais se flatte de reconstruire sur plans nouveaux 1'ordre moral. Dieu et le devoir, sorris de 1'orbite de la raison raisonnante, stimposent comme des donnees indiscutables de la conscience. II n'est, pour s'en assurer, que d'ecouter la voix imperieuse qui parle au fond de nous-memes. En proclamant ce postulat fondamental, Kant delimite Take ou vont surgir, durant un siecle, tous les systemes a base de fideisme, de pragmatisme et d'immanence.

Or tandis que le positivisme fran9ais se voue au culte du phenomene et aboutit au scientisme, le protestantisme allemand confisque a son profit 1'aspect moral de la doctrine kantienne. Avec . Schleiermadier et Ritschl, il ebauche et acheve la theorie de 1'experience religieuse. II n'y a point d'autorite qui ait le droit d'imposer du dehors a 1'liomme une verite religieuse. II n'existe que des individus eparpilles, organes du grand tout pantheiste, et qui realisent, dans leur isolement, des experiences sporadiques, plus ou moins riches suivant 1'intensite de leur sentimentalite religieuse. Ce qu'on appelle un dogme, n'est que la cristallisation historique d'une experience de ce genre, par exemple, celle du Christ. Mais comme elle est essentiellement subjective, elle n'a point force de loi. Elle est tout au plus une norme, mieux encore un cadre vide, uue depouille que chacuu peut rempUr avec les

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donnees de son experience personnelle et autonome, ou,. plus simplement, ecarter sans appel.

Le liberalisme franchit nos frontieres. II trouve, parmi les protestants frangais, de fideles interpretes. Auguste- Sabatier est 1'un des plus convaincus et des plus prenants.- Ses deux principaux ouvrages : les Religions d'Autorit? et la Religion de I' Esprit ; Esquisse d'une philosophic de la Religion, transposent et developpent en un langageclair et seduisant les idees confuses elaborees en Allemagne. Beaucoup de ceux que les promesses fallacieusesdu scientisme ont decus, que le dilettantisme ne satisfait pas et qui eprouvent, en dehors de 1'Sglise, le besoin d'une vie religieuse intense et sincere, accueillent avec faveur la nouvelle doctrine. Et ce ne sont pas uniquement de. jeunes protestants qui adoptent la methode liberale. Cesont aussi de jeunes catholiques, deja detaches de la> foi traditionnelle. Plus logiques et plus francs que lesmodernistes, ils sont passes du premier coup a 1'extreme gauche. D'ou qu'ils viennent, vous les reconnaitrez dansce portrait dont je compose les traits avec les autobiographies d' Andre de Bavier, de Pierre de Lescure et de I<ucien Puel de Lobel.

Us ont appris ce Dieu en nous qui ne se definit, ni ne se nomme, ni ne se classe ; le Dieu qri inspira Jesus et les prophetes et les grands genies de la race humaine. Ils ne reconnaissent aucune autorite en dehors de leur conscience et aucune revelation en dehors de 1'experience religieuse* Fartant, ils n'admettent plus aucun des dogmes chers aux ancetres ref ormes : ni 1'inspiration des Ecritures, ni le peche originel, ni la divinite de Jesus-Christ, ni la re-

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demption. Le Christ est une personnalite unique dans 1'histoire, mais denuee de tout caractere suruaturel. Aussi bien le probleme de la divinite du Christ n'a-t-il plus de sens a notre epoque, puisque Dieu est immanent a rhomme, puisque le divin et 1'humain font une et meme chose et sont de mime essence. I/a Religion, d'ailleurs, etant essentiellement une vie, n'a aucun rapport direct avec nos croyances dogmatiques. Peu importe notre Credo, pourvu que nos experiences religieuses soient fortes. I/a vie religieuse est etouffee par le dogmatisme. II f aut avoir des idees larges, si Ton veut se laisser penetrer par le souffle de 1'esprit.

Bt c'est justement ramour des idees larges qui transforme ces jeunes hommes en adversaires, en ennemis acharnes de 1'figlise catholique. Quant au catholicisme, ecrit Andre de Bavier, il incarnait tout ce que nous detestions. I/EJglise romaine ne faisait-elle pas peser un joug de fer sur les esprits ? Ne frappait-elle pas sans pitie ces pauvres modernistes, disciples timides du Protestantisme, coupables settlement d'etre les fils de leur siecle ? I/a soumission de la plupart de nos modernistes n'etait-elle pas une preuve flagrante de la deformation des consciences et de 1'afEaiblissement des ames dans le catholicisme ? I/figlise, d'ailleurs, se souciait peu des ames. Ses visees etaient temporelles. EUe poursuivait une politique de domination. Elle etait la plus fidele alliee de toutes les reactions et de toutes les tyrannies. Heureusemeut que les hommes se detournaient de plus en plus de cette monstrueuse caricature de la religion. ,

Telle est, exactement decrite, la physionomie initiale du second groupe de nos futurs convertis. Et derechef se pose, plus pressante encore, la question que nous suggerait deja 1'etude du premier groupe. En vertu de quel miracle ces independants farouches, a qui toute autorite exterieure parait odieuse et qui stigmatisaient le cesarisme de Rome, coupable de paralyser 1'aspiration unique, 1'effort incompressible de Thomme moderne vers la conquete de son autonomie , ont-ils appris a chanter 1'integral Credo de ce catholicisme abhorre ? I<e moment est venu d'aborder ce mystere de psychologic humaine et divine a la fois.

Et ce n'est pas sans apprehension que je m'y resous. S'il est deja fort malaise, pour les convertis, de demeler la trame de leur crise interieure, ou le premier et le dernier mot appartiennent a la grace c'est-a-dire au mystere, quel embarras n'eprouve-t-il pas, celui qui considere cette crise du dehors et comme en etranger ?

A cette difficulte inevitable s'ajoute, ici, un inconvenient que je dois signaler. Oblige de proceder par groupes et par ensembles, il va de soi que je ne puis m'attarder a reproduire les nuances, parfois si delicates et si subtiles qui caracterisent tel cas individuel. Beaucoup de details interessants vont tomber au cours de cette breve analyse, je le crains et je m'en excuse d'avance, parce que de toutes

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les sciences exactes la psychologic est peut-etre celle qui se prete le moins aux precedes de la peinture a fresque. Mais puisqu'aussi bien la methode nous est imposee, nous aurons interet a fixer, de suite, le point de repere ou, plus precisement, le noeud vital du probleme que nos convertis auront a resoudre. Or, de 1'esquisse que je viens de tracer, se degage, si je ne me trompe, une conclusion applicable a peu pres a tous les cas.

Qu'ils soient positivistes ou scientistes, ou dilettantes^ ou liberaux, qu'ils aient suivi les errements des tristes annees quatre-vingts ou des remuantes: annees 1900, ces intellectuels entretiennent a 1'egard de 1'figlise le meme prejuge tenace. Us 1'execrent et ils 1'ecartent parce qu'elle se presente a eux comme une regie imposee de 1'exterieur, dont l'autorite doctrinale ou morale n'admet pas la discussion et, par consequent, ecrase de son poids meurtrier la liberte individuelle, liberte de pensee et liberte de vie.

Rien de plus naturel. Impregnes comme ils le sont de la mentalite subjectiviste, leur moi, avec ses idees,. avec ses volontes, ses desirs, ses caprices est la seule realite qui compte. I/e reste est, pour ainsi dire, inexistant. Quand bien meme accorderaient-ils quelque valeur objective aux systemes de faits , cette concession ne les sort pas de leur individualisme farouche, puisque, par

dela le monde des phenomenes, s'etend le domaine de 1'inconnaissable. Et ce qu'ils entrevoient, pressentent et redoutent dans le catholicisme, c'est 1'idole renversee de son socle par la critique moderne, c'est, dis-je, 1'Absolu, incarne dans une institution seculaire et retrograde.

Car au milieu de la debacle universelle, parmi ce papillotement d'yeux qui refusent de regarder la lumiere en face, panni cette pullulation de consciences frileuses qui renoncent a se depasser elles-memes, seule 1'ISglise persiste a proclamer qu'il existe une verite immuable, une Revelation certaine, une morale inflexible. Je me hate d'ajouter que ce sentiment d'aversion, instinctive ou raisonnee, revet des formes diverses, plus ou moins accentuees ; mais on en saisit partout les traces, meme au moment ou la crise religieuse est engagee a fond. Claudel a des sueurs froides , a la pensee de toutes les beautes et de toutes les joies dont, a ce qu'il lui semble, son retour a la verite doit lui imposer le sacrifice. Charles de Bordeu ecrit a Francis Jammes convert! : Dans le pays ou vous veniez de monter, il faisait froid, sinon sombre et, pour sublime que fut 1'aire et vaste, 1'esprit n'ayant plus & fouiller en soi pour y chercher la verite, ni a s'echapper par-dela le dogme, devait etre a 1'etroit. Rene Salome, tout en admettant la valeur educative du catholicisme, se dene de son dogmatisme, il a peur de ^'engager et prend ombrage d'une loi qui lui interdirait certaines licences, certaines faiblesses. Xouis Bertrand craint de perdre 1'independance de sa pensee. II croit decouvrir les tares inexpiables du catholicisme et accuse

le christianisme byzantin d'avoir defigure la splendeur du Parthenon.

Je ne parle plus des liberaux. Nous savons ce qu'ils pensent. Je note simplement chez Andre de Bavier 1'effroi de la discipline romaine, les questions angoissantes qu'il se pose : si 1'obeissance a 1'autorite n'affaiblira pas sa personnalite et ne faussera pas sa conscience ; chez de I^escure, I'idee, persistant presque jusqu'au bout, que le dogme encombre la purete de 1'enseignement primitif de conditions absolues et intransigeantes, capables de creer les conflits interminables entre la Religion et la Science.

I^e nreud vital, le terrain brulant, les voila ! Ces hommes seront convertis le jour ou ils auront discerne dans 1'ltglise la depositaire d'un dogme exterieur sans doute, mais qui est 1'expression d'une Verite transcendante a toutes les hypotheses, scientistes ou autres ; d'une autorite, exterieure sans doute, mais qui s'impose, parce que f ondee sur des titres incontestables ; d'une regie, exterieure sans doute, mais qui s'impose, parce que fondee sur des titres incontestables ; d'une regie, exterieure sans doute, mais generatrice de vie pleine et d'epanouissement total. Et s'il fallait traduire en termes philosophiques la lutte qui va s'engager dans chacune de ces consciences, j'oserais dire au risque de paraitre soutenir un paradoxe : cette lutte, dont la foi est 1'enjeu, c'est la reaction de Tesprit humain qui, comprenant enfin 1'etat d'humiliation ou 1'a reduit le relativisme de Kant, brise sa geole et se jette eperdu entre les bras de Celui qui est la Voie, la Verite et la Vie, c'est-a-dire dans 1'Absolu. Tant il est vrai

I,E RENOUVEAU CATHOI.IQUE 3

34 T&VIOINS DU RENOUVEAXJ CATHOUQTJE

qu'en nous ce sont toujours les morts qui parlent, merae quand ils parlent pour qu'on les contredise !

N'allons pas induire de cette fonnule abstraite que nos convertis aient tons etc des philosophes penehes sur leurs livres, passant au crible d'un examen rigoureux les systemes en vogue.

I/immense majorite des hommes capables de reflexion ne commence a se defier des doctrines erronees que lorsqu'ils en eproiivent, dans leur chair et dans leur sang, les consequences nefastes. Trop heureux s'ils ont assez, de clairvoyance pour rattacher a leurs sources empoisonnees le malaise et 1'angoisse dont ils souffrent. Et cette observation s'applique excellemment aux convertis. Meme les plus intellectuels ont eu besoin de sentir peser sur eux la rude main de la douleur. Alors, remontant la serie des effets et des causes, ils gagnent peu a peu les sommets de la pure lumiere.

Encore cet enchainement n'a-t-il rien qui rappelle les precedes de la logique savante. II dessine des courbes capricieuses, des lacets inattendus. Conduites par une sorte d'instinct surnaturel, mais qui laisse tout son jeu a leur initiative propre, ces ames peregrinantes vont^ s'arretent, reviennent en arriere, repartent, resistent, s'abandonnent, multiplient les essais infructueux, et finalement, apres de longues peripeties, s'avouent vaincues. Au sein de ce mouvement, complexe comme la vie, le travail de la pensee est si intimement fusionne avec les elements affectifs : poussees de la sensibilite, elans du coeur, rencontres fortuites, entrainements de I'exemple, appels de la conscience, tendances innees,

T&KOINS DU RENOUVEATJ CATHOUQUE 35

epaves de la foi perdue, qu'on ne pourrait, sans trahir la realite psychologique, presenter une conversion sous 1'aspect d'une enquete exclusivement rationnelle.

II n'est pas du tout indifferent, par exemple, qu'un convert! ait ou non pratique la religion catholique durant les annees de son enfance. Voyez Dumesnil. II se demande si la vertu descendants tous irreprochables ne 1'a point predispose a devenir un catholique convaincu. II a peutetre raison. Bt son vague deisme initial, comme le pale spiritualisme de Charles de Bordeu, comme le sens du mystere et la blanche memoire de la Vierge qui persisterettt toujours chez Salome, comme le sentiment religieux de I^ouis Bertrand, comme le desespoir ou verse Claudej apres avoir perdu la foi se reclament d'une explication identique. Elle est puissante, soyons-en stirs, 1'emprise de la religion ou Ton est ne, et nul ne saurait mesurer la part qu'elle occupe, a leur insu, dans la vie interieure de ceux qui 1'ont reniee.

Ie temperament n'est point davantage un facteur a dedaigner. II y a des hommes qui viennent au monde avec un esprit dej a preoccupe. Us ont le sens; le genie de certains, problemes. A peine sortis des langes, ils commencent a y appliquer leur effort et ils s'y meuvent a 1'aise. Je citais Dumesnil. N'est-il pas surprenant de le voir, tres jeune, persuade qu'en tout il faut choisir, accepter, vouloir 1'excellent, le meilleur... Et cela peut mener loin, si loin qu'en appliquant ce principe a 1'etude du concept de Dieu, Dumesnil est appele a reconnaitre que le concept de la Trinite chretienne comble d'une richesse infinie tout ce que 1'intelligence humaine avait

pu pressentir, et qu'il se presente a elle comme un bloc de diamant oil elle ne saurait trouver une fissure. Et c'est le point de depart de sa conversion.

D'autres tel Andre de Bavier vont d'instinct aux questions religieuses ; d'autres tel de Lescure ont la hantise de la question morale ; d'autres enfin tel Fuel de lyobel : sont possedes par la curiosite des ames et 1'irresistible besoin d'agir sur elles. Ajoutez la douce et discrete influence de 1'amitie. Que serait-il advenu, si notre cher Francis Jammes n'avait point connti celui qu'il nomme son deuxieme ange gardien, Paul Claudel ; si le retour a Dieu de Francis Jammes n'avait point ensuite porte le trouble dans la conscience endormie de son ami Charles de Bordeu ; si Rene Salome n'avait pas ecoute les conseils energiques de Peguy ; si Andre de Bavier et Pierre de Lescure n'avaient pas croise sur leur route Gaston Riou, et si eux-memes n'avaient point forme, avec Puel de kobel, 1'aimable groupe qu'un jour conduisit au seuil de I'J&glise le Pere Sertillanges ?

Sous ces reserves, et sous la condition de consentir a un certain recul qui permet aux choses de se presenter en bloc, il est permis de caracteriser a grands traits les motifs qui ont determine 1'evolution religieuse de chaque groupe.

Les hommes de la generation quatre-vingts sont revenus a la foi parce qu'ils ont experimente 1'effroyable decadence qui est la ranQou fatale du dilettantisme

renanien. A cet egafd, les recits de Rene Salome et de I<ouis Bertrand sont des plus suggestifs. Tons deux ont etc arraches a leur torpeur, du jour oti ils ont louche du doigt 1'etat de decrepitude sociale dont Taffaire Dreyfus devoila soudain au grand jour 1'insondable profondeur.

Tous deux alors ont conclu a la necessite urgente d'une restauration fran9aise. De cette restauration, ils ont cru d'abord que le socialisme serait rinstrument. Notons en passant que le socialisme, surtout sous sa forme marxiste, est un simple avatar de I'evolutionnisme et de la theorie mecanique du progres. Or la frequentation de ces milieux effervescents n'a d'autre resultat que de rendre plus aigiie la sensation du mal a guerir :

Henri (entendez Rene Salome), rendu peu a peu a ses origines, a sa verite profonde, decouvrait avec tristesse ce qu'il avait perdu pendant les annees d'egarement : une France menacee au dehors, malade au dedans, en proie, elle aussi, au doute, a ramoralisme, au byzantinisme, a la suffisance orgueilleuse, une France dont le materialisme pratique enervait le courage, aveuglait la clairvoyance, -une France livree aux entreprises des demagogues, des politiciens vereux, des grands ou petits pillards, bernes par une presse venale, contaminee par les ideologies les plus dementes et souillee par les propagandes les plus basses ; et, sous 1'anarchie, sous la corruption, une sorte de relachement intime dont 1'expression la plus usuelle etait cet humanitarisme commode qui semblait invente pour dispenser chacun de rester a sa place et d'y faire tout son devoir. Que de courants a re-

monter, comme disait Peguy ! Que de relevements necessalres ! que de restaurations a operer !

Oui, I'ceuvre est formidable, et les regards anxieux cherchent deja la puissance, I'autorite, la regie assez fermes pour 1'entreprendre avec succes. A cette epoque, une idee feconde commence a gernier. C'est 1'idee de tradition. Et sans nul doute elle doit etre vraie, puisque des hommes aussi differents 1'un de 1'autre que Peguy et Maurras 1'ont spontanement retrouvee. Mais la tradition, c'est le passe ; et le passe, ce n'est pas settlement la France qui sait penser, travailler, aimer, faire justice ; ce n'est pas settlement 1' Homme Immortel planant au-dessus des partis, interesse plus que quiconque a la prosperite de son heritage : le passe, c'est encore et c'est surtout la France catholique, fille de 1'figlise, f orrnee par I'ftvangile au respect de 1'ordre ! Serait-ce done que 1'ltglise catholique porte en elle le salttt du pays ? Car enfin serait-il equitable, prudent de dissocier ce qui est indissolublement uni, d'admirer les effets de 1'ordre en supprimant la cause de 1'ordre ?

Et tandis que Salome, sur place, medite ces graves pensees, Louis Bertrand les emporte aux rivages d'Orient ! Et la, comme jadis en Algerie, il constate 1'importance enorme du fait religieux dans ce rnonde lointain 01:1 les religions se confondent avec les races et les nationalites. Pour un musulman, la France n'est plus rien si elle cesse d'etre chretienne et, a ce titre, de proteger le tombeau de Sidi-Ai'ssa. Si nos religieux jouissent en Orient d'un prestige particulier, c'est beaucoup moins comme Fran?ais que comme catholiques eminents, parce

TEMOINS DTJ RENOUVEAU CATHOUQUE 39

qu'ils tiennent la tete des peuples latins... Incurs concurrents sont innombrables et acharnes, Je constatais que le recul du catholicisme fran9ais en Orient avait pour consequence immediate un recul de I'influence fran9aise.

Parvenus a cette epoque de leur evolution, Salome et Bertrand n'ont plus le choix qu'entre deux solutions : ils seront catholiques ou bien a cause de la tradition, ou bien a cause de lui-meme et parce qu'il est la verite. Dans le premier cas, ils accompliront le geste ancestral, sans conviction intime et, comme dit Bertrand, pour faire acte de Latin et de Fran9ais, pour etre avec ceux de sa race et de son pays. Mais une pareille position est-elle tenable, est-elle logique ? La tradition n'a de soutien que dans le catholicisme. Est-il concevable que ce soutien soit une erreur, et que Terreiir ait enfante quatorze siecles d'hannonie, d'ordre et de beaute morale ?

Et la lutte supreme s'engage. Que valent, au juste, ces doctrines au nom desquelles on a prononce la decheance de 1'figlise : phenomenisme, scientisme deterministe, evolutionnisme ? ficoutez ces reflexions de I^ouis Bertrand. Elles rendent hommage a rhumilite de son auteur, mais elles ont une valeur et une portee psychologiques inexprimables :

Je me disais : Toutes ces philosophies dont on a plein la bouche, qui les a lues, qui les connait ? . . La plupart des gens sont dans mon cas. Ils regardent comme demontres de simples prejuges d'ecole. Pour faire honnetement figure d'evolutiouniste, ou meme simplement de scientiste, il me faudrait passer des annees dans un laboratoire, essayer ensuite d'accorder mes experiences avec celled

de mes devanciers et, apres cela, proposer temeralrement une conclusion, alors que ma methode m'interdit de conclure... Plus je reflechissais, plus je m'apercevais que ces doctrines, acceptees a la legere et que j'etais incapable de verifier, se trouyaient en contradiction paradoxale avec toutes mes tendances d'esprit comme avec toute mon heredite. Par quel sadisme intellectuel m'etais-je applique cet espece de cilice ideologique, qui meurtrissait et qui etouffait ce qu'il y avait en moi d'original ? Si encore ces theories s'etaient imposees a ma raison avec une evidence irresistible ? Mais, encore une fois, ce n'etaient que des prejuges, des presomptions pour moi inverifiables.

Si la plupart des incredules qui se piquent d'intellectualisme avaient le courage de se juger avec une telle loyaute, demain nos eglises seraient pleines a deborder.

Mais il y a 1'histoire ! II y a Renan. Ici, je laisse a Charles de Bordeu la joie de placer le mot exact : Un jour (il s'adresse encore a Jammes), je me rappelle, vous m'avez lu, dans les visions de Catherine Emmerich, 1'histoire divine : la naissance, le Gloria in excelsis dans la nue, et la paix signifiee du ciel a la terre, dans la creche, les langes de pauvrete et d'etoiles, ou celle des Mages va se lever... Une exclamation m'echappa : Quel imbecile que Renan ! Je ne m'en dedis point. Et ni Bertrand, ni> Salome, ni les autres non plus. Chacun sait aujourd'hui sauf peut-etre ceux qui lui ressemblent, que Renan s'est moque du monde et que son osuvre historique sousentend toute une philosophic qui est la pure replique du scientisme, alors a la mode.

Et si les objections des philosophies et des exegeses tfuquees ne sont rien que des billevesees qu'on avait pris pour des arguments solides, il n'est pas etohnant que le catholicisme ait pu etre 1'ouvrier des destinees de la France. On 1'avait enveloppe d'un jeu habile de lueurs artificielles, pales et blafardes, et il apparaissait comme un revenant, un fantome d'outre-tombe. Ces fausseslueurs eteintes, il se montre tel qu'il est, dans la splendeur de sa verite intangible, dans la fecondite inepuisable de son action toujours jeune, et ces dilettantes d'hier lui demanderont de ressusciter leur pays apres les avoir arraches eux-memes a la mort.

Tout autre est la voie oti cheminent les liberaux du protestantisme. Persuades, comme ils le sont tous, que le dogmatisme remain est 1'ennemi de la vie religieuse, il& ne peuvent venir au catholicisme que si 1'occasion leur est donnee d ? experimenter directement, en quelque sorte > que le dogme, bien loin d'etre un obstacle a la libre expansion de la vie interieure, constitue, de celle-ci, la. source premiere et indispensable.

Chose etrange, les germes de cette conviction seront deposes en eux par la frequentation de milieux et d'hommes qui vivent en marge de 1'orthodoxie. Ce n'est point par fantaisie qu' Andre de Bavier intitule son remarquable recit : De Geneve a Rome far Cantorbery.

Le fervent disciple d'Auguste Sabatier quitte Lausanne^

en 1900, pour etudier a la Faculte de theologie anglicane de King's College :

Je n'oublierai jamais, ecrit-il, la premiere impression que fit sur moi le milieu anglican. l^e culte me mit mal a 1'aise. I,a chapelle du college avait plutot 1'aspect d'une eglise catholique que d'un temple protestant. La liturgie ne ressemblait guere a la notre. Je vis plusieurs de mes voisins faire le signe dc la croix t s'incliner devant 1'autel. Je fus etonne. Je le fus bien davantage lorsque je connus les idees de mes camarades. Je trouvais, il est vrai, quelques liberaux, mais la plupart des autres, non contents de s'appeler auglo-catholiques r, repoussaient avec indignation 1'epithete de protestants. lyeur foi etait dogmatiqu^. Us croyaient, comme les catholiques, a la presence reelle dans la sainte cene qu'ils allaient meme jusqu'a appeler la messe. Le ministere pastoral devenait le sacerdoce et 1'ordination conf erait a ceux qui la recevaient des mains de 1'eveque un caractere special et indelebile. Je fus profondement attriste par cette invasion d'idees papistes. Je Tattribuais d'abord a une deformation de 1'esprit chretien et a un affaiblissement de la vie interieure. Mais je fus bientot oblige de reconnaitre que je m'etais trompe et que la vie religieuse de ces anglicans ritualistes etait bien plus profonde que celle de mes coreligionnaires liberaux.

Ainsi done ces anglicans ont un dogme, et ils ont une vie interieure. Et leur vie interieu;e s'alimente a ce dogme! Quelle singuliere decouverte ! Tellement frappante qu'elle

a exerce sur 1'ame d' Andre de Bavier une influence decisive.

Dans le meme temps, Pierre de lyescuie etudie les ouvrages de Tyrell. Et ce catholique dechu ltd apprend ce que les anglicans ont revele a son ami.

Tyrell traitait, lui atissi; de vie interieure : Mais la vie interieure, ce n'etait plus un complexus d'aspirations, d'elans vers le divin, de reverie en face d'un mystere chaotique. J'entrevoyais un autre monde, le monde invisible, qui nous penetre et nous compose pour une part, nous depasse pourtant, existe en dehors dc nous. Je reconnaissais que la piete catholique battait d'uu autre coeur que ma religiosite liberate. II y avait la une autre source qu'un pur historicisme, qu'un simple moralisme. Xa doctrine ckretienne n'etait plus identified a line philosophie naturelle, de haute inspiration, certes, mais sur le meme plan que toute discipline spirituelle de 1'ordre humain.

Ces germes semes par des mains etrangeres vont peu a peu grandir. En somme, la glace est rompue. Des lors que, ici et la, le lien s'affirme entre le dogme et la vie, n'est-il pas tout indique d'interroger sans intermediate la religion oti precisement le dogme est le plus en honneur ? Andre de Bavier ouvre la marche et le voila qui feuillette les vieux livres pour y etudier 1'histoire du culte de la Vierge au moyen age. Et c'est ui> eblouissement. Saint Bernard,

44 T^MOINS JDU RENOUVEAU CATHOUQUE

saint Thomas, saint Anselme ! Quelle ferveur, quelle tendresse, quelle simplicite ! Et puis, ce dogme de la Communion des Saints, eomme il est beau et comme il est naturel d'y croire ! Et comme il n'est pas possible de suivre la Vierge sans trouver Jesus-Christ, le jeune homme se trouve bientot en face de Lui. Et il est grand, le Christ de I'fivangile ! Non content de renverser toutes les valeurs de ce monde, il avait ose affirmer que personne ne venait au Pere que par Lui. II incarnait quelque chose A'absoltt, de divin et il etait vraiment la plus haute manifestation de 1'Esprit-Saint sur cette terre.

Presque au meme instant, Pierre de I<escure accomplissait le meme progres en lisant la Vie du P. Lacordaire du P. Chocarne. I/humble cellule, la crypte des Cannes, le chapitre de Flavigny !... I/a devise crucifiante : Souffrir par justice pour expier ; souffrir par amour pour prouver ! . . Tout cela eveille des echos inconnus et revelateurs : Par 1'incarnation realisant sa puissance dans une ame, j'entrevis Y Incarnation.

IfOrsqu'on est liberal et qu'on a pu realiser de semblables experiences, on est deja sur le seuil de la Foi parce qu'on a saisi Je lien qui, dans le catholicisme, soude la vie interieure de chaque chretien a Celui qui est luimeme le lien et la synthese de tous les dogmes : Jesus- Christ.

Un seul pas reste a franchir. II s'agit de savoir si vraiment le Christianisme integral ne se trouve que dans

TEMOINS DTT RENOUVEAU CATHOUQUE 45

le Catholidstne et s'il est vrai que le Protestantisme soit vide a la base.

Nous ne suivrons pas nos deux jeunes convertis dans cette phase decisive de leur crise religieuse. Non qu'elle ne soit pas instructive, mais parce que, au cours de cette etude, je m'attache principalement a decrire les traits les plus caracteristiques de ces conversions qui plongent leurs racines dans la mentalite moderne. Reconciles avec le dogme, Andre de Bavier, Pierre de Lescure et leur ami commun, Fuel de Lobel, avaient a resoudre les problemes qui se posent pour tout protestant. Us les ont resolus non settlement avec leur intelligence, mais avec leur sens, de plus en plus affine, de cette large, de cette apaisante piete catholique dont sans doute la mysterieuse chapelle benedictine de la rue Monsieur et la blanche eglise dorninicaine du Saulchoir conservent 1'imperissable souvenir.

Mais avant de clore cette etude, je voudrais faire entendre une derniere fois la voix de tous ces temoins de 1'figlise catholique. J'ai dit la. terreur qu'ils eprouvaient a la pensee de plier leur Hberte sous le joug d'une autorite exterieure. Cette impression a-t-elle persevere et qu'estelle devenue apres leur conversion ? Void la reponse :

J'avais craint, ecrit Charles de Bordeu, d'etre a 1'etroit dans le Credo. Je m'y meus dans Tinfini que Dieu ramene autour de moi, car son regard me suit : je ne m'y perds done pas... J'entends garder mon esprit libre. Et je i'ai tel, certes ! plus et mieux qu'avant, puisque c'est a la verite qu'il adhere, parce que j'ai sti vouloir et obeir... Ni la vie ne m'est devenue moins douce, pour s'etre faite

plus grave, ni la nature moins belle et amie... Enfin, je ne me sens pas diminue.

Rene Salome souscrirait a ce jugement, lui qui ecrit : Dieu trouve, Henri connut la joie tranquille et durable. . . Dans cette figlise infinie, charnelle et spirituelle, il decouvrait 1'ordre et il sentait circuler la vie... Maintenant il etait oriente, il savait quoi faire, il savait tenir, il savait avancer... Une force nouvelle, une jeunesse nouvelle, un courage nouveau le soutenaient, le portaient, au besoin, recrees sans cesse par les sacrements, la priere, 1'offrande du labeur et des souffrances, par les supplications et les ceuvres de ses frStes en Jesus, par le travail des bienheureux...

Oui, ajoute I^ouis Bertrand, jamais je n'ai eu comme dans le catnolicisme la certitude de ma liberte, une liberte qui nalt de 1'ordre et de 1'equilibre interieurs et qui, sans s'interdire aucune excursion dans aucun domaine, est annee contre tous les mirages du sentiment et toutes les fantasmagories de 1'intelligence.

Assurement, conclut Andre de Bavier, au nom de tous les convertis du protestantisme liberal : I^e catholicisme, bien loin d'opprimer les intelligences, est essentiellement liberateur. I^e catholique ignore ce douloureux divorce de Tintelligence et du coeur qui fait souffrir tant de protestants dont le coeur est demeure chretien alors que 1'intelligence est agnostique. Rien n'alimente autant la piete que la meditation des grands dogines de la Revelation, et rien a son tour n'eclaire davantage 1'intelligence sur les mysteres de la Foi comme la pratique de la vie chretienne.

Cette conversation finale n'est-elle pas suggestive ?

II nous semble qu'au-dessus de cette elite de convertis plane la presence maternelle de 1'fjglise et que 1'ljglise, apres les avoir accueillis, leur indique d'un geste souverain le champ immense des ames a defricher : Ce n'est pas pour vous seuls que vous avez recu la grace de la conversion. Ce que vous avez entendu murmurer a votre oreille, prechez-le au grand jour. Soyez des temoins, soyez des apotres, afin que, par vous, la France, la France de demain, la France du Renouveau, connaisse 1'ordre et la paix que vous avez retrouves vous-memes au coeur de Jesus-Christ. R

TH. MAINAGE, o. p.

Redacteur en chef

d la Revue des Jeunes..

GEORGES DOMESNIL

Une Conversion intellectual le

En un temps ou on a rabattu beaucoup tiop has la science qui s'etait hissee beaucoup trop haut, ou on a enseigne et proclame a tout venant et a tous echos que pour aller au Christ, il n'y avait qu'a se Jeter en avant sans reflexion et sans savoir ce qu'on faisait, a prendre des attitudes et a inaugurer des demarches que la vie se chargeait de ramener a bien, il pourra etre curieux d'entendre un homme qui, sans mettre sa gloire a manquer de coeur, a toujours mis sa conscience a developper au plus haut point dont il etait capable la f aculte raisonnante dont il fait metier et gagne sa vie, et qui precisement par la est devenu tout catholique.

II est vrai que Dieu m'a fait la grace inestimable de naitre dans la religion catholique ; mais que ceux qui n'y sont pas nes ne s'en prevalent pas pour n'y point venir, car II f era toujours la grace de les y conduire a ceux quiauront le deeir et 1'angoisse de savoir ou ils peuvent vraiment I/e trouver. Et qui osera dire que j'ai traverse moins d'angoisses qu'aucun autre homme ?

l^es impressions religieuses de mon enfance n'ont rien eu de profond. Je rec,us de ma mere les deux premieres prieres du Chretien catholique : Notre Pere etje vous salue

53 T&MOINS DU RBNOUVEAU CATHOUQUE

Mane et ce dut etre 1'affaire de peu de legons, car cela s'enfonce pour moi dans la nuit du souvenir. Pendant un mois de Marie , je fis avec ma sceur un petit reposoir devant lequel nous chantions :

C'est le mois de Marie, C'est le mois le plus beau ; A la Vierge cherie Offrons un chant nouveau.

Mais ce chant n'allait jamais plus loin, et a force de 1'oflrir tel, ne le trouvant plus nouveau du tout, nous nous en lassames et allames courir dehors. Un temps vint ou on fit de moi un enfant de choeur. On me confia la navette; mais jamais je ne pus apprendre a quel moment il fallait s'approcher pour offrir 1'encens. Comme j'assistais a la messe sans savoir ce qui s'y faisait et sans qu'on m'eut explique 1'ordre de la ceremonie, je me perdais, la navette sur les genoux, en des reveries qui m'emportaient bien loin ; il fallait m'en tirer brusquement et me pousser par les epaules au-devant de 1'encensoir. On me destitua de ces fonctions. On crut m'en assigner une dont je m'acquitterais mieux en me donnant un cierge a porter ; mais bien que je fusse tres habile dans mes mouvements, j'accomplis ma tache tres mal et une seule fois. J'avais constamment tenu le cierge de travers et je revins a la maison avec une epaisse calotte de cire fondue sur la tete. Ma mere se desola d' avoir a disputer mon abondante chevelure a cette gangue tenace et declara que je ne 1'y exposerais plus. Ainsi finit ma carriere d 'enfant de choeur.

lycee imperial ou j'entrai etait comme un vase clos

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pour la culture des ferments revolutionnaires et la librepensee. C'est la que je fis ma premiere communion et son renouvellement. Toute I'atmosphere morale dont j'etais enveloppe comportait que ces ceremonies etaient des ceremonies , en effet, des formalites, qui ouvraient enfin un acces legitime a une vie decidement irreligieuse, et sans regies autres que celles qui nous etaient imposees par la force. Le dogme nous fut presente avec des figures si effrayantes (j'ai reconnu la depuis lors 1'atroce influence du jansenisme) qu'elles purent bien accabler notre volonte d'enfants, cependant qu'au fond de soi-meme on ressentait qu'en face de ces mysteres terribles , comme dit Boileau, il y aurait plus d'heroisme a se revolter que d'honneur a se plier. Pourtant le pretre qui nous montrait sous cet aspect la loi du Christ etait un homme tres bon, il etait saint, ma perspicacite s'en rendait compte ; sans doute Dieu etait pres de lui ; et dans mes debats centre TEsprit, II me fit sentir sa vertu. Mais 1'adolescence s'ouvrait. Tout 1'enseignement etait dirige, inconsciemment ou non, par nos maitres a 1'encontre de ce que nous appellerions aujourd'hui la sensibilite catholique. Tout le passe de 1'ancienne France nous etait esquisse comme une longue erreur et une nuit que dissipait enfin la Revolution; les monuments admirables de ce passe dont nous etions entoures nous etaient des pierres mortes vers qui jamais on ue nous fit lever les yeux. Le professesur qui nous commentait Pascal nous expliquait que c'etait Toeuvre d'un fou que de chercher des raisons du christianisme et de la foi, qui sont par essence la negation de la raison meme. Dans nos promenades du jeudi, on evitait soigueusement

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que nous eussions a rencontrer les eleves du grand seminaire, parce que nous les insultions par des cris de corbeaux et les attaquions a coups de cailloux. I,a religion nous semblait une survivance, desastreuse pour la science, fatale pour la liberte, n'ayant plus d'ailleurs d'asile que dans la cervelle de quelques bonnes femmes et les conseils pervers des gouvernements.

Je passe dix annees ou, maitre de mes actions, je m'employai a les mettre d' accord avec 1'idee que j'avais de la vie et au service des maximes que j'avais emportees de mon education. Comme saint Paul, je persecutai 1'Eglise de Dieu, et je n'en suis pas plus fier que ltd. Mais mon chemin de Damas fut long et probablement plus penible que si j'avais regu un grand coup de foudre. II m'en a fallu une infinite de petits.

II est difficile de se raconter soi-mme comme le ferait un observateur etranger; et au moment qu'on veut donner a connaitre qu'on s'est converti pour des raisons intellectuelles, si on se surveillait, on oublierait facilement les elements de sensibilite qui ont pu entrer pour une part dans notre changement.

Kn ce qui me concerne, j'en vois deux : j'ai toujours aime la beaute des eglises, je les ai admirees au dehors, dans les paysages et dans les villes, je me suis emu du son de leurs cloches, j'ai eprouve au dedans leur charme, leur majeste, leur mystere ; d'autre part, j'ai remarque de bonne heure que mes camarades et amis catholiques menaient une conduite meilleure que la notre. Ces motifs etaient-ils suffisants pour f aire de moi un chretien pratiquant sa foi ? Je ne vais pas plus loin et ne recherche pas

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si la vertu d'ascendants, tous irreprochables dans quelque ligne de ma famille que je remonte, m'a predispose a devenir un catholique convaincu ; s'il en etait ainsi, je n'en serais pas fache.

Je n'ai jamais etc athee. Je me stiis contente pendant Idngtemps d'un Dieu dont je me croyais me faire une idee bien plus haute que les devots, parce qu'elle etait celle de gens que je considerais comme de grands penseurs, au hasard : Spinosa, Hugo (je me suis aper?u un jour qu'elle etait aussi celle de pauvres sires, au hasard : Voltaire, Beranger), un Dieu a qui je ne demandais pas souvent grand'chose et a qui en revanche je ne reconnaissais guere le droit de me rien demander ; mais enfin je n'ai jamais pu philosophiquement concevoir le monde sans Lui. Quand je fus soumis a un intensif regime kantien, il me sembla encore raisonnable de Le croire, de Le supposer, de L'affirmer, doutant qu'on pouvait Le prouver. Mon Role des Concepts, ma these de doctorat, dont je suis bon gre mal gre oblige de parler, atteste cet etat d'esprit. Dans ce livre oil je me debats centre 1'uniforme kantien dont je suis affuble, je ne fais que supposer Dieu par hypothese mais je suppose etat , non ideal. Ceci annonce comme proche le temps otJi j'aurai recouvre assez d'independance d'esprit pour juger fort miserables les arguties avec lesquelles le vieux rat critique pretend ronger la substance des arguments pour n'en laisser que la coque, et leurrer son ame pietiste avec le mirage de Dieu dont il vient de me dire qu'il est absurde de lui attribuer 1'^tre. Cette effigie palie d'un pale deisme n'etait pas faite pour me contenter. J'etais convaincu par Ravaisson et par moi-

meme qu'en tout il fallait choisir, accepter, vouloir 1'excellent, le meilleur.

Je n'etais done pas appele a me laisser seduire par ces diverses formes de la religiosite qui se repartissent entre les sectes protestantes et avec lesquelles j'entrai en long contact par mon sejour en AUemagne ; car, s'il vous plait, oil est la ineilleure ? Je les voyais qui de forme en forme s'extenuent jusqu'a n'avoir plus d'une religion que le nom traditionnellement transmis, et garde par une habitude ou s'insinue peu a peu I'insincerite. I,e discours de la France me paraissaitautrement rationnel, crane et courageux,qui, par son histoire et par la Ligue, meme par la Revolution et la libre-pensee, avait dit : S'il y a un Dieu, il ne peut y avoir qu'une revelation ; done, il y a une religion, ou n'en parlons plus .

Je fus pour un temps phenomeniste en ce qui regarde le monde ; mais comme j'estimais qu'il nous incombe de 1'organiser et que je n'ai jamais meprise la science, j'etais amene a chercher un systeme des phenomenes et un systeme des sciences du cote du positivisme, soit sous sa forme kantiste, soit soussa forme comtiste. Ici, c'est surtout Comte que j'appelai a 1'aide, tout en ecartant sa construction religieuse : celle-ci est une lourde transposition du catholicisme, j'etais alors 1'adversaire declare du catholicisme ; ce n'etait pas pour me rendre indulgent a une pretendue religion qui en semble la parodie. Et loin que la misereuse religion de 1'Humanite put me preparer en rien a recevoir la religion catholique ; elle cut plutot projete sur son type, par reflet, un jour tres desavanta-

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geux, les sacerdoces et le pontifical de Comte me choquant d'emblee.

Je n'utilisai le positivisme, comme dit Brunetiere, quef pour m'en defaire. Au lieu de me representer la philosophic deployee en longueur : polytheisme, monotheisme, positivisme, je ne tardai pas a me la representer en hauteur ; et des lors, il devenait clair que Dieu en occupait le sommet. Les doctrines d'evolution, de devenir, qui tourneboulaient toutes les cervelles de mes contemporains, se rangerent et descendirent a une place subordonnee et modeste. Elles avaient joui chez moi du credit que leur communiquait 1'idee revolutionnaire d'un infaillible progres ; et les histoires de la philosophic m'avaient deroule avec eloquence qu'une doctrine qui se montrait manifestait toujours un progres sur la precedente. Je cessai d'en rien croire. J'estimai qu'il pouvait y avoir des degenerations des plus hautes.idees, et que c'etait degeneration toutes les fois qu'on amoindrissait ou abaissait 1'idee de Dieu. J'entrepris a ma mode ce que Diderot appelait 1'histoire de Dieu . J'en etudiai le concept comme il se forme dans la philosophic antique, et je fus fort surpris de reconnaitre par raison que le concept de la Trinite chretienne comblait d'une richesse infinie tout ce que 1'intelligence humaine avait pu pressentir, et qu'il se presentait a elle comme un bloc de diamant ou elle ne saurait trouver une fissure. C'est le point qui le premier me donna singulierement a reflechir. Je me convainquis que saint Jean etait un beaucoup plus grand penseur que Hugo, bien que celui-ci, comme on sait, ait cru bonnement confisquer Pathmos. Je ne saurais dire toutes les lumieres

et lueurs que repandit pour moi le concept de la Trinite chretienne sur la psychologic de 1'homme fait a 1'image de Dieu et sur la nature des choses degradees sur le type de 1'homme, lumieres en nous et lueurs hors de nous.

Ive cruel probleme de notre liberte n'avait cesse de me mettre a la gene depuis que les termes s'en etaient poses devant moi ; le determinisme scientifique et positiviste appesanti sur ma generation m'en f aisait entrer les chaines dans la chair. Je les rompis. Je reconnus que le mecanisme universel ne menait a rien et equivalait au neant. Mais voici qu'en approfondissant ces difficultes et ces pensees, je tombai dans une doctrine de la causalite qui, dechirant le reseau mathematique, me menait tout droit a la grace. Mon emerveillement pourrait se comparer a celui d'un de ces heros de contes extraordinaires qui, s'enfongant dans 1'orifice d'une caverne horrifique et tenebreuse, debouche bientot dans les splendeurs d'un domaine enchante.

De la, je devais venir aux rapports de Dieu avec le monde et 1'homme, au lieu de la grace ; et si je restais fidele a ma maxime de discerner en tout le meilleur, il est facile d'imaginer ou il eclatait a mes yeux. II fallait m'aveugler volontairement ou voir le Mediateur, seul arme de son infinie puissance sacrificielle.

A ce point d'evidence, j'etais tenu de me rendre ou de m'abimer. Mais qu'on se rassure : j'avais un collaborates qui ne voulait pas me laisser perdre. Pour avoir suivi une marche intellectuelle, je serais bien insense et mal converti si je m'en attribuais le merite. Comment Dieu acheva le dialogue avec moi qui pensais d'abord parler seul, c'est mon affaire. Elle avan9a peu a peu, par une foule de re-

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flexions et de mouvements. Apres avoir commence ma these, muni d'un vague deisme intellectuel auquel je ne comptais menager dans mon ceuvre qu'une place precaire, qui ne descendait que ties rarement en sentiments et ne commandait aucune de mes actions, qu'on me voie six ou sept ans apres, a la veille de la soutenance, errant seul vers le soir dans Paris, puis, suivant 1'habitude que j'avais prise des lors de prier dans nos eglises et de me recommander a la communion des saints, entrant a Saint-Sulpice ou je me trouve dans une chapelle dediee a saint I^ouis et saint Thomas d'Aquin. I^e lendemain de cette soutenance (decembre 1892), je consignais avec beaucoup de tranquillite dans mon cahier que j'appliquerais mes efforts a ecrire une glorification de la doctrine catholique par la raison. Tout ceci se faisait comme j'etais entre trente et quarante ans. C'est un age qui ne passe pas pour celui de la deconfiture intelleetuelle, et j'ai le droit de penser qu'il ne 1'a pas ete pour moi. Je ne frequentais pas encore les sacrements de la foi qui etais devenue la mienne et, sans y etre moins ferme ni en f aire mystere dans mes conversations, je tardai encore plusieurs annees a la pratiquer. Qu'on veuille bien croire quecen'etait pasparlachete, au sens mondain de ce mot. I,a Providence sait faire venir son heure.

Georges DUMESNII,.

PAUL CLAODEL

Ma Conversion

Je suis ne le 6 aout 1868. Ma conversion s'est produite le 25 decembre 1886. J 'avals done dix-huit ans. Mais le developpement de mon caractere etait deja a ce moment ties avance.

Bien que rattachee des deux cotes a des lignees de croyants qui ont donne plusieurs pretres a 1'Eglise, ma famille etait indifferente, et, apres notre arrivee a Paris, devint nettement etrangere aux choses de la foi. Auparavant j'avais fait une bonne premiere communion, qui, comme pour la plupart des jeunes gar9ons, fut a la fois le couronnement et le terme de mes pratiques religieuses.

J'ai ete eleve, ou plutot instruit, d'abord par un prof esseur libre, puis dans des colleges (laics) de province, puis enfin au lycee I<ouis-le-Grand. Des mon entree dans cet etablissement j'avais perdu la foi, qui me semblait inconciliable avec la Pluralite des Mondes (!!!) i,a. lecture de la Vie de Jesus de Renan fournit de nouveaux pretextes a ce changement de convictions que tout, d'ailleurs, autour de moi facilitait ou encourageait.

Que Ton se rappelle ces tristes annees quatre-vingts, 1'epoque du plein epauouissement de la litterature natu-

raliste. Jamais le joug de la matiere ne parut mieux affermi. Tout ce qui avait tin nom dans 1'art, dans la science et dans la litterature, etait irreligieux. Tous les (soi-disants) grands honimes de ce siecle finissaut s'etaient surtout distingues par leur hostilite a 1'Eglise. Renan regnait. II presidait la derniere distribution de prix du I^ycee LouisleGrand a laquelle j'assistai et il me semble que je fus couronne de ses mains. Victor Hugo venait de disparaitre dans une apotheose.

A dix-huit ans je croyais done ce que croyaient la plupart des gens dits cultives de ce temps. I/a forte idee de 1'individuel et du concret etait obscurcie en moi. J'acceptais 1'hypothese moniste et mecaniste dans toute sa rigueur, je croyais que tout etait soumis aux I^ois , et que ce mondc etait un enchainement dur d'effets et de causes que la science allait arriver apres-demain a debrouiller parfaitement. Tout cela me semblait d'ailleurs fort triste et fort ennuyeux. Quant a 1'idee du devoir kantien que nous presentait mon professeur de philosophic, M. Burdeau, jamais il ne me fut possible de la digerer.

Je vivais d'ailleurs dans rimmoralite et peu a peu je tombai dans un etat de desespoir. I^a mort de mon grandpere que j'avais vu de longs mois ronge parun cancer a 1'estomac m'avait inspire une profonde terreur et la pensee de la mort ne me quittait pas. J'avais completement oublie la religion et j'etais a son egard dans une ignorance de sauvage.

I/a premiere lueur de verite me fut donnee par la rencontre des livres d'un grand poete, a qui je dois une etei-

reconnaissance, et qui a eu dans la formation de ma pensee une part prepondef ante, Arthur Rimbaud. I<a lecture des Illuminations, puis, quelques mois apres> d'Une Saison en Enfer, f ut pour moi un evenement capital. Pour Ja premiere fois, ces livres ouvraient une fissure dans mon bagne materialiste et me donnaient I'impression vivante et presque physique dti surnaturel. Mais mon etat habituel d'asphyxie et de desespoir restart le meme.

Tel etait le malheureux enfant qui, le 25 decembre 1886, se rendit a Notre-Dame de Paris pour y suivre les Offices de Noel. Je commensais alors a ecrire et il me semblait que dans les ceremonies catholiques, considerees avec un dilettantisme superieur, je trouverais un excitant approprie et la matiere de quelques exercices decadents. C'est dans ces dispositions que, coudoye et bouscule par la foule, j'assistai, avec un plaisir mediocre, a la grand'messe. Puis, n'ayant rien de mieux a faire, je revins aux Vepres. I^es enfants de la maitrise en robes blanches et les eleves du Petit Seminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet qui les assistaient, ctaient en train de chanter ce que je sus plus tard etre le Magnificat. J'etais moi-meme debout dans la foule pres du second pilier a 1'entree du choeur, a droite du cote de la sacristie.

Bt c'est alors que se produisit Tevenement qui domine toute ma vie. En un instant mon coeur fut touche et JE CRUS. Je crus, d'une telle force d'adhesion, d'un tel soulevement de tout mon etre, d'une conviction si puissante, d'une telle certitude ne laissant place a aucune espece de doute, que, depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les hasards d'une vie agitee, n'ont pu ebranler ma foi,

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