‹ Les temoins du renouveau catholique [microform]Chapitre 3 sur 17 · I.B KENOUVEAU CATHOI.IQUB · texte numérisé non relu

I.B KENOUVEAU CATHOI.IQUB

ni, a vrai dire, la toucher. J 'avals eu tout a coup le sentiment dechirant de 1'innocence, de I'eternelle enfance de Dieu, une revelation ineffable. En essayant, comme je 1'ai fait souvent, de reconstituer les minutes qui suivirent cet instant extraordinaire, je retrouve les elements suivants qui cependant ne formaient qu'un seul eclair, une seule arme, dont la Providence divine se servait pour atteindre et s'ouvrir enfin le coeur d'un pauvre enfant desespere : que les gens qui croient sont heureux ! Si c'etait vrai,. pourtant ? C'est vrai ! Dieu existe, il est la. C'est quelqu'un, c'est un etre aussi personnel que moi ! II m'aime, il m'appelle. I^es larmes et les sanglots etaient venus et le chant si tendre de YAdeste ajoutait encore a mon emotion.

Emotion bien douce ou se melait cependant un sentiment d'epouvante et presque d'horreur ! Car mes convictions philosophiques etaient entieres, Dieu les avait laissees dedaigneusement ou elles etaient, je ne voyais rien a y changer, la religion catholique me semblait toujours le meme tresor d'anecdotes absurdes, ses pretres et les fideles m'inspiraient la meme aversion qui allait jusqu'a la haine et jusqu'au degout. I/'edifice de mes opinions et de mes connaissances restait debout et je n'y voyais aucun defaut. II etait seulement arrive que j'en etais sorti. Un etre nouveau et formidable avec de terribles exigences pour le jeune homme et 1'artiste que j 'etais, s'etait revele que je ne savais comment concilier avec rien de ce qui m'entourait. I/etat d'un homme qu'on arracherait d'un seul coup de sa peau pour le planter dans un corps etranger au milieu d'un monde inconnu est la seule compa-

raison que je puisse trouver pour exprimer cet etat de desarroi complet. Ce qui etait le plus repugnant a mes opinions et a mes gouts, c'est ce!a pourtant qui etait vrai, c'est cela dont il fallait bon gre mal gre que je. m'accommodasse. Ah ! ce ne serait pas du moins sans avoir exsaye tout ce qu'il m'etait possible pour resister.

Cette resistance a dure quatre ans. J'ose dire que je fis une belle defense et que la lutte fut loyale et complete. Rien ne fut omis. J'usai de tous les moyens de resistance et je dus abandonner 1'une apres 1'autre des armes qui ne me servaient a rien. Ce fut la grande crise de mon existence, cette agonie de la pensee dont Arthur Rimbaud a ecrit : I<e combat spirituel est aussi brutal que la bataille d'hommes. Dure nuit ! le sang seche fume sur ma face ! I*es jeunes gens qui abandonnent si facilement la foi ne savent pas ce qu'il en coute pour la recouvrer et de quelles tortures elle devient le prix. I^a pensee de 1'Enf er, la pensee aussi de toutes les beautes et de toutes les joies dont, a ce qu'il me paraissait, mon retour a la Verite devait m'imposer le sacrifice, etaient surtout ce qui me retirait en arriere. Mais enfin, des le soir mme de ce memorable jour a Notre-Dame, apres que je fus rentre chez moi par ces rues pluvieuses qui me semblaient maintenant si etranges, j'avais pris une bible protestante qu'une amie allemandc avait donnee autrefois a ma soeur Camille, et pour la premiere fois j'avais entendu 1'accent de cette voix si douce et si inflexible qui n'a cesse de letentir dans mon cceur. Je ne connaissais que par Renan Thistoire de Jesus, et, sur la foi de cet imposteur, j'ignorais meme qu'il se fut jamais dit le Fils de Dieu. Chaque mot, chaque ligne dementait,

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avec tine simplicite majestueuse, les impudentes affirmations de 1'apostat et me dessillait les yeux. C'est vrai, je 1'avouais avec le Centurion, oui, Jesus etait le Fils de Bieu. C'est a moi, Paul, entre tous, qu'il s'adressait, et il me promettait son amour. Mais en meme temps, si je ne le suivais pas, il ne rne laissait d'autre alternative que la damnation. Ah ! je n'avais pas besom qu'on m'expliqust ce qu'etait 1'Enfer et j'y avais fait ma Saison . Ces quelques heures m'avaient suffi pour me montrer que 1'enfer est paitout ou n'est pas Jesus-Christ. Et que m'importait le reste du monde aupres de cet etre nouveau et prodigieux qui venait de m'etre revele. ?

C'etait rhomme nouveau en moi qui parlait ainsi, mais 1'ancien resistait de toutes ses forces et ne voulait rien abandonner de cette vie qui s'ouvrait a ltd. I/avoueraije ? au fond, le sentiment le plus fort qui m'empechait de declarer rnes convictions etait le respect humain. I/a pensee d'annoncer a tous ma conversion, de dire a mes parents que je voulais faire maigre le vendredi, de me proclamer moi-meme un de ces catholiques tant rallies, me donuait des sueurs froides, et par moments la violence qui m'etait f aite me causait une veritable indignation. Mais je sentais sur moi une main ferme.

Je ne connaissais pas un pretre. Je n'avais pas un ami catholique.

I/etude de la religion etait devenue mon interet dominant. Chose curieuse ! I/eveil de 1'ame et celui des facultes poetiques se faisait chez moi en meme temps, dementant mes prejuges et mes terreurs enfantines. C'est a ce moment que j'ecrivis les premieres versions de mes

drames : Tete d'or et La Vitte . Quoique etranger encore aux sacrements, deja je participais a la vie de 1'Eglise, je respirais enfin et la vie penetrait en^moi par tous les pores. Les livres qui m'ont le plus aide a cette epoque sont d'abord les Pensees de Pascal, ouvrage inestimable pour ceux qui cherchent la foi, bien que son influence ait souvent etc funeste ; les Elevations sur les Myst&res et les Meditations sur les Evangiles de Bossuet, et ses autres traites philosophiques ; le poeme de Dante et les admirables recits de la Soeur Emmerich. La Metaphysique d'Aristote m'avait nettoye 1'esprit et m'introduisait dans les domaines de la veritable raison. U Imitation appartenait a une sphere trop elevee pour moi et ses deux premiers livres m'avaient paru d'une durete terrible.

Mais le grand Livre qui m'etait ouvert et 011 je fis mes classes, c'etait 1'Bglise. Louee soit a jamais cette grandc Mere majestueuse aux genoux de qui j'ai tout appris. Je passais tous mes dimanches a Notre-Dame et j'y allais le plus souvent possible en semaine. J'etais alors aussi ignorant de ma religion qu'on peut 1'etre du bouddhisme, et voila que le drame sacre se deployait devant moi avec une magnificence qui surpassait toutes mes imaginations. Ah ! ce n'etait plus le pauvre langage des livres de devotion ! C'etait la plus prof onde et la plus grandiose poesie, les gestes les plus augustes qui aient jamais ete cenfies a des etres humains. Je ne pouvais me rassasier du spectacle de la messe et chaque mouvement du pretre s'inscrivait profondement dans mon esprit et dans mon cceur. La lecture de rOffice des Morts, de celui de Noel, le spectacle des

jours de la Semaine Sainte, le sublime chant de VExultet, aupres duquel les accents les plus enivres de Sophocle et de Pindare me paraissaient fades, tout cela m'ecrasait de respect, de joie, de reconnaissance, de repentir et d'adoration ! Peu a peu, lentement et peniblement, se faisait jour dans mon coeur cette idee que 1'art et la poesie sont aussi des choses divines, et que les plaisirs de la chair, loin de leur etre indispensables, leur sont au contraire un detriment. Combien j'enviais les heureux Chretiens que je voyais communier \ Quant a moi, j'osais a peine me glisser parmi ceux qui a chaque vendredi de Careme venaient baiser la couronne d'epines.

Cependant les annees passaient et ma situation devenait intolerable. Je priais Dieu avec larmes en secret et cependant je n'osais ouvrir la bouche. Pourtant chaque jour mes objections devenaient plus faibles et 1'exigence de Dieu plus dure. Ah ! que je le connaissais bien ce moment et que ses touches sur mon ame etaient fortes ! Comment ai-je trouve le courage d'y resister ? La troisieme annee je lus les Ecrits .Posthumes, de Baudelaire, et je vis qu'un poete que je preferais a tous les fran?ais avait retrouve la f oi dans les dernieres annees de sa vie et s'etait debattu dans les memes angoisses et les memes remords que moi. Je reunis mon courage et j'entrai un apres-midi dans un confessionnal de Saint-Medard, ma paroisse. Les minutes ou j'attendis le pretre sont les plus ameres de ma vie. Je trouvai un vieil homme qui me parut fort peu emu d'une histoire qui a moi semblait si interessante ; il me parla des souvenirs de ma premiere communion (a ma profonde vexation), et m'ordonna avant toute abso-

lution de declarer ma conversion a ma famille : en quoi aujourd'hui je ne puis lui donner tort. Je sortis de la boite humilie et courrouce, et n'y revins que I'annee suivante, lorsque je fus decidement force, reduit et pousse a bout. La dans cette meme eglise Saiht-Medard, je trouvai un jeune pretre misericordieux et fraternel, M. 1'abbe Menard, qui me reconcilia, et plus tard le saint et venerable ecclesiastique, 1'abbe Villaume, qui fut mon directeur et mon pere bien-aime, et dont, du del oft il est maintenant, .je ne cesse de sentir sur moi la protection. Je fis ma secoude communion en ce meme jour de Noel, le 25 decembre 1890, a Notre-Dame.

Paul CI,A.UDEI,.

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