LE MARTYRE DE SAINT PTOLÉMÉE ET DE SES COMPAGNONS
A ROME, l'an i6o
Saint Justin entame sa deuxième Apologie par le récit d'un petit drame domestique qui rentre dans notre sujet. Les personnages appartiennent tous à la bourgeoisie, et l'épisode n'en est que plus curieux par la lumière qu'il jette sur cette classe intermédiaire, moins connue de nous, car d'ordinaire les littérateurs contemporains préfèrent choisir des modèles d'un relief bien marqué, parmi les grands ou dans les basses couches de Vhumus populaire. La tragédie bourgeoise rapportée par l'apologiste fait partie d'un écrit dont « l'authenticité a été mise en doute pour des raisons insufTisantes ».
Voyez DomMARAN, 0pp. Justini, Apol. II, a, et Otto, Corp. Apologet., vol. I. — Elsèbe, Hist. eccL, IV, 17. — Dodwel, Dissert. Cyprian., XI, 33. — Il faut probablement (voy. les S a et i5 de VApologie) rapporter cet écrit au règne d'Antonin, ceci est d'accord avec le cursus honorum de Lollius Urbicus (Noël Des Vergers, Essai sur Marc-Aurèle, p. 54. Albé, Saint Justin, p. 3o-33, G8 et suiv. ; Cavedom, Cenni (i855 et i858), Sentenza diffmitiva (i856); BoRGHEsi, Œuvres, VIII, p. 585 et suiv., voyez aussi 5o3 et suiv.) — Re>a>, Origines du Christianisme, t. VII, p. 486, note. — P. Allard, Hist. des Perséc, t. I, p. 3i8 et suiv. — Harxack., Gescb. der altchr. Litt., I, 11, 99 et suiv. — Bardenhewer, Patralogie(éd. ail.), p. 98, donne une bibliographie copieuse que l'on peut compléter avec Krlger, Grundriss der T'teolog. Wbsensch., p. 05. — Batiffol, La littérature grecque, p. gô et suiv., et les répertoires Chevalier et Richardson. — Lightfoot, Ignatius, I, p. 509, propose la date i55-!Ùo, en s'appuyant sur Borghesi,
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t. VIII, mais dans le dernier volume des œuvres complètes (1884), BoRGHESi incline vers une date plus ancienne. — Ramsat, The Church in the roman Empire, iSa.
Le martyre de saot Ptolémée
Il y avait à Rome une femme qui avait vécu avec son mari dans une honteuse débauche. Mais elle reçut la doctrine du Christ et renonça à ses désordres ; elle devint modeste et entreprit de persuader à son mari de vivre d'une manière plus réglée. Elle lui parlait de la doctrine de de Jésus-Christ, et lui montrait dans l'avenir les feux éternels réservés à ceux qui déshonorent leur corps par des souillures que la raison condamne. Mais cet homme, sourd aux sages conseils de sa femme, continuait à rechercher des plaisirs illégitimes.
Sa femme résolut donc de se séparer de lui, mais soucieuse de l'autorité de son père et de ses parents, qui lui conseillaient de prendre patience, dans l'espoir qu'il se produirait quelque changement chez son mari, elle y consentit avec répugnance. Mais enfin, ayant appris que, dans un voyage qu'il avait fait à Alexandrie, il s'était jeté dans des désordres encore plus révoltants, elle craignit que si elle demeurait plus longtemps avec lui, elle ne se rendît complice de ses crimes ; elle lui envoya des lettres de divorce et s'éloigna du domicile conjugal. Alors cet homme, qui aurait dû se réjouir de voir sa femme, qui avait renoncé aux excès d'autrefois, s'efforcer de l'en retirer lui-même, au lieu de respecter l'action en divorce, il l'accusa d'être chrétienne. Elle eut d'abord recours à la justice de l'empereur ; elle lui présenta une requête, sollicitant la liquidation de ses affaires domestiques et promettant de répondre ensuite à l'accusation qu'on avait intentée contre elle ; ce qui lui fut accordé. Son mari, ne pouvant plus rien contre elle, tourna sa haine contre un nommé Ptolémée,
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qui avait donné à cette femme les premiers enseignements de notre religion. 11 obtint, d'un centurion de ses amis, de s'en saisir et de ne l'interroger que sur un seul chef, savoir s'il est chrétien. Ptolémée, homme loyal et dont l'âme candide ne pouvait souffrir le moindre déguisement, répondit sans hésiter qu'il était chrétien. Là-dessus le centurion le traita avec une extrême dureté et le retint longtemps dans une obscure prison. Enfm, Ptolémée comparut devant le préfet Urbicius, qui ne lui demanda que cette seule chose, s'il était chrétien. Lui, qui était persuadé que la doctrine de Jésus-Christ est une source féconde de toute sorte de biens, répondit pour la seconde fois qu'il était chrétien. Au reste, quiconque désavoue la religion chrétienne ne le peut faire que par deux motifs : ou parce qu'il la croit indigne de lui, ou parce que ses mœurs le rendent indigne d'elle. Or, ni l'un ni l'autre de ces motifs ne peut agir sur un véritable chrétien.
Comme on conduisait Ptolémée au supplice, Lucius, qui était chrétien comme lui, fut touché d'un jugement si inique; il alla aussitôt trouver Urbicius : u Quelle est donc cette justice, lui dit-il en l'abordant, qui te fait condamner un homme à perdre la vie, parce qu'il porte un nom qui t'est odieux ? Quoi ! sans être ni adultère, ni homicide, ni ravisseur du bien d'autrui, ni coupable d'aucun crime! Un pareil jugement est indigne de l'empereur, du philosophe fils de César et du Sénat.
— Tu m'as bien l'air d'être un chrétien toi aussi, dit le préfet.
— Oui, dit Lucius.
Le préfet l'envoya au supphce. a Je rends grâces de ce qu'on m'ote au plus méchant de tous les maîtres, pour me donner au meilleur de tous les Pères et au Roi du ciel. » Un troisième chrétien étant survenu partagea la mort des deux premiers.