LE MARTYRE DE SAINT JUSTIN
A ROME, EN l'année i63
Saint Justin, qui faisait profession de philosophie, adressa aux empereurs deux Apologies pour les chrétiens. Non seulement il établissait l'innocence de ses coreligionnaires, mais il s'attaquait à leurs contradicteurs. Cette polémique lui attira la haine d'un groupe de lettrés qui dominaient alors sans contrôle le monde des beaux esprits et qui, embarrassés par l'argumentation de leurs adversaires, « n'avaient pas toujours la force de se mettre au-dessus des jugements d'un peuple ignorant et passionné » (Il ApoL, 12); ainsi ils remettaient la cause aux soins des licteurs. <( Je m'attends, écrit saint Justin, à me voir quelque jour dénoncé et mis aux fers, à l'instigation de quelques-uns de ceux que l'on appelle philosophes, peut-être à l'instigation de Crescent. » Celui-ci, d'ailleurs, laissait prévoir cet excès lorsqu'il menaçait ses adversaires de les traduire un jour devant les tribunaux, comme coupables « d'athéisme et d'impiété ». Ce fut ce qui arriva. Quand il fut à bout de raisons, il dénonça son contradicteur. La date de ce supplice a été contestée sans raison sérieuse, elle résulte avec certitude des indications fournies par les Actes, qui disent que Justin fut condamné par le préfet Rustique, lequel fut préfet de Rome en i63, c'est-à-dire dans la seconde année de Marc-x\urèle, qui ne s'éloigna pas de Rome pendant toute cette année.
AcT. SS., avril, II, 10/4-119. — Ruinart, Act. sine. (1689), p. 38 etsuiv. — Gallandi, fîi6i, vet. pair. (1766), I, 19. — Otto, Corp. Apologet., III (1879), 266-78, voy. xlvi-l. — Migne, Patr. grœc, VI (1857), i563-72. — Pour la bibliographie, voyez Chevalier, ouvr. cité, et Richardson, oavr. cité, p. 26. — P. Allard, Hist. des
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Perséc, t. I, p. 3G5. — Duciiesne, Etude sur le Liber Pontificalis, p. 192; Le Liber Pontificalis, introduction, p. ci. — Renan, Origines du Christianisme, t. VI, p. 480 et suiv., 491-492.
Actes de saint Justo, philosophe, et de ses compagnons
Justin et ceux qui demeuraient avec lui furent amenés au préfet de Rome, Rustique. Dès qu'ils furent devant le tribunal, Rustique dit à Justin : « Soumets-toi aux dieux et obéis aux empereurs. »
Justin répondit : « Personne ne peut être blâmé ou condamné pour avoir suivi les lois de Notre-Seigneur Jésus- Christ. ))
Rustique : u Quelle science étudies-tu ?
— J'ai successivement étudié toutes les sciences. J'ai fini par m'arrêter à la doctrine des chrétiens, bien qu'elle déplaise à ceux qui sont entraînés par l'erreur.
— Et voilà, malheureux, la science que tu aimes?
— Eh ! oui. Je suis les chrétiens parce qu'ils possèdent la vraie doctrine.
— Quelle est cette doctrine ?
— C'est la doctrine que les chrétiens suivent religieusement, et la voici : « Croire en un seul Dieu, créateur de « toutes les choses visibles et invisibles. Confesser Jésusi( Christ, Fils de Dieu, autrefois prédit par les prophètes, « juge futur du genre humain, messager du salut, maître « pour tous ceux qui veulent bien se laisser enseigner par « lui. Moi, homme débile, je suis trop faible pour pouvoir (( parler dignement de sa divinité infinie ; c'est l'œuvre des « prophètes. Depuis des siècles, par l'inspiration d'en haut, « ils ont annoncé la venue dans le monde de Celui que j'ai u appelé le Fils de Dieu. »
Le préfet demanda en quel lieu les chrétiens s'assemblaient.
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(( Là où ils peuvent le faire », répondit Justin, ce Crois-tu, continua-t-il, que nous nous rassemblons tous dans un même lieu ? Pas le moins du monde. Le Dieu des chrétiens n'est pas enfermé quelque part; invisible, il remplit le ciel et la terre, en tous lieux ses fidèles l'adorent et le louent.
— Allons, dis-moi le lieu de vos réunions et où tu rassembles tes disciples.
— J'ai demeuré jusqu'à ce jour près de la maison d'un nommé Martin, à côté des Thermes de Timothée. C'est la seconde fois que je viens à Rome, et je n'y connais pas d'autre demeure que celle-là. Tous ceux qui ont voulu venir m'y trouver, je leur ai fait part de la vraie doctrine.
— Tu es donc chrétien ?
— Oui, je suis chrétien. «
Le préfet à Chariton : a Es-tu chrétien, toi aussi ?
— Avec l'aide de Dieu je le suis. ))
Le préfet dit à Charita : « Suis-tu aussi la foi de Christ? » Elle répondit : « Par la grâce de Dieu, moi aussi, je suis chrétienne. »
Rustique à Evelpiste : « Et toi, qui es-tu ?
— Je suis esclave de César; mais, chrétien, j'ai reçu du Christ la liberté; par ses bienfaits, par sa grâce, j'ai la même espérance que ceux-ci. »
Rustique à Hiérax : « Es-tu chrétien ?
— Assurément, je suis chrétien; j'aime et j'adore le même Dieu que ceux-ci. »
Rustique : u Est-ce Justin qui vous a rendus chrétiens ? » Hiérax : u J'ai toujours été chrétien et je le serai toujours. ))
Paeon se leva et dit : a Moi aussi, je suis chrétien. » Le préfet : « Qui t'a instruit ? »
Paeon : u Je tiens de mes parents cette bonne doctrine. » Evelpiste reprit : « Moi j'écoutais avec grand plaisir les leçons de Justin, mais j'avais appris de mes parents la religion chrétienne. ))
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Le préfet lui dit : « Où sont tes parents ? »
Evelpiste : o En Cappadoce. )>
Le préfet à Hiérax : u Et toi, de quel pays sont tes parents ? »
Hiérax : « Notre vrai père, c'est le Christ, et notre mère, la foi, par laquelle nous croyons en lui ; mes parents selon la chair sont morts. Du reste, je fus amené ici d'Iconium en Phrygie. »
Le préfet dit à Libérien : « Comment t'appelles-tu? Es-tu chrétien, toi aussi, et impie envers les dieux? »
Libérien : « Je suis chrétien, j'aime etj 'adore le vrai Dieu. »
Le préfet revint à Justin : « Ecoute-moi, toi que l'on dit éloquent, et qui crois posséder la doctrine véritable; si je te fais fouetter, puis décapiter, croiras-tu que tu doives ensuite monter au ciel. »
Justin dit : u J'espère recevoir la récompense destinée à ceux qui gardent les commandements du Christ si je souffre les supplices que tu m'annonces. Je sais que ceux qui auront vécu de la sorte, conserveront la faveur divine jusqu'à la consommation du monde. »
Rustique : « Tu penses donc que tu monteras au ciel, pour y recevoir une récompense?
— Je ne le pense pas, je le sais, et j'en suis si assuré que je n'en doute d'aucune façon.
— Au fait ; approchez et tous ensemble sacrifiez aux dieux. »
Justin : « Personne, dans son bon sens, n'abandonne la piété pour Terreur.
— Si vous n'obéissez pas à nos ordres, vous serez torturés sans merci. »
Justin : (( C'est là notre plus vif désir, souffrir à cause de Notre-Seigneur Jésus-Christ et être sauvés. De la sorte nous nous présenterons assurés et tranquilles au terrible tribunal de notre même Dieu et Sauveur, où, selon l'ordre divin, le monde entier passera. »
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Tous ensemble : « Fais vite ce que tu veux, nous sommes chrétiens et nous ne sacrifions pas aux idoles. »
Là-dessus le préfet rendit la sentence : a Que ceux qui n'ont pas voulu sacrifier aux dieux et obéir aux ordres de l'empereur soient fouettés et emmenés pour subir la peine capitale, conformément aux lois. »
En conséquence, les saints martyrs, glorifiant Dieu, furent conduits au lieu ordinaire des exécutions, et après la flagellation ils furent décapités, consommant ainsi le martyre dans la confession du Christ.
Quelques fidèles enlevèrent leurs corps secrètement et les placèrent dans un lieu convenable, soutenus par la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui revient la gloire dans les siècles des siècles. Amen.