‹ Les temps néroniens et le deuxième siècleChapitre 40 sur 133 · LA FUITE DEVAM LA PERSÉCUTION · texte numérisé non relu

LA FUITE DEVAM LA PERSÉCUTION

Circonstances qui provoquèrent le livre de Tertullien. — Thèse soutenue dans ce livre. — Le parti opposé. — Multitude et triste condition des fugitifs. — Leur situation légale. — Règles pour la fuite concernant le clergé.

Vers l'an 2o3 se répandit en Afrique un traité écrit par le prêtre Tertullien, de Carthage. 11 portait le titre : De la fuite pendant la persécution. Ce pamphlet prenait partie

1. Acta S.Paphnutii, § li. (Ada SS., 24 sept.) a. Passio S. Symphoriani, § 2; Passio S. Genesii, § s. 3. Fabiolaou l'Église des Catacombes, 1 partie, ch. XIII. k. EusÈBE, Hist. eccl. VIII, 5 ; Lactance, De morte persecat. IIII. 5. Acta S S. Eulampi et Eulampix 1-3. (Act. SS., 10 octobre). Cette pièce paraît fortement remaniée.

Préface lxv

dans une controverse dont l'enjeu était la vie ou l'honneur. Dans aucun autre de ses traités Tertullien n'a dépassé la fougue de paradoxes du traité De la faite. La situation précaire des Églises avait engagé leurs chefs à une politique que l'on pourrait nommer « opportuniste » si le terme était moins décrié ou mieux oublié qu'il ne l'est. Un parti considérable se ralliait à leur manière de voir. Loin d'irriter le pouvoir par une opposition irréductible ou par une offensive continue, ils jugeaient plus sage et plus avantageux de le ménager, de l'apaiser même à l'aide de concessions effectives, toutes les fois que les questions fondamentales n'étaient pas mises en jeu. Courageux et prudents, ils fuyaient la persécution, s'efforçaient de la désarmer ou de l'esquiver ; quand l'un et l'autre étaient pour diverses raisons devenus impossibles, ils mouraient. A Alexandrie ^ et en iVfrique, les individus qui ne se sentaient pas la force d'affronter le martyre prenaient la fuite. En Afrique, les fidèles usaient encore d'un autre moyen, ils achetaient à prix d'argent le silence des gens de la police. On vit les chefs des Églises employer ce procédé pour éviter la persécution à leur peuple.

Dès que Tertullien connut le fait, il bondit : « La fuite est un rachat gratuit, le rachat à prix d'argent est une

fuite, l'une et l'autre est une apostasie Mieux vaut

apostasier pendant la torture, au moins aura-t-on lutté. J'aime mieux vous témoigner la pitié que le dégoût. A la guerre, mieux vaut un tué qu'un fuyard ». Monté à ce diapason, il n'entend plus, c'est une pâmoison de cris, avec des larmes, des ricanements, des outrages, a Le Seigneur

Glbm. Alex., Stromat., IV. 4-

Livi Les Marlyrs

a commandé de fuir de \111e en ville, bon pour les apôtres, mais pas pour nous. La fuite, l'apostasie, c'est tout un. Payer pour éviter le juge et arguer de ce mot : « Faites-vous des amisdeMammon », c'est un lâche refus de l'immolation, c'est aller de pair avec les coquins d'agents qui se font acheter, c'est s'égaler aux voleurs, aux filous, aux souteneurs qu'ils rançonnent. Puis proclamant, — c'était la mode alors, — l'infériorité chrétienne du riche, il répète avec le Seigneur : « Bienheureux les pauvres, carie royaume des cieux leur appartient » ; eux du moins ne peuvent se racheter, ils n'ont, pour payer, que leur sang^ » Cette dialectique frénétique eut peu d'effet. Ceux qui étaient en cause continuèrent à chercher dans les Livres saints, dans saint Paul, dans les maîtres du Didascalée d'Alexandrie, dans Cyprien, dans l'évêque Pierre d'Alexandrie, la règle de leur conduite-.

La situation des malheureux exilés volontaires eut ses douleurs. Beaucoup, enlevés par les Bédouins, par les Sarrasins, disparurent pour toujours. Un de ces fugitifs. Égyptien de naissance, s'enfuit dans la Thébaïde, où il vécut et inaugura la vie des anachorètes. On vivait à la belle étoile, pourchassé, affamé, haletant ; un grand nombre pouvaient s'appliquer la doléance célèbre de l'apôtre Paul : c( Voyages sans nombre, dangers au passage des fleuves, dangers des voleurs, dangers de la part des Juifs,

Page 1