LE ZELE TEMERAIRE
Règle générale. — Fanfarons. — Le martyr typique. — Législation : de ceux dont la fuite expose le prochain et de ceux qui détruisent les idoles. — Rhgle spéciale pour les apostats repentants. — Les débiteurs insolvables.
L'Église eut encore à intervenir dans l'excès opposé à la fuite en ce qu'elle pouvait avoir de pusillanime. Il n'est pas douteux que de très bonne heure elle régla ce point de discipline en repoussant le sacrifice de ceux qui, dans leur ardeur intempestive, provoquaient le martyre en proclamant leur croyance sans avoir été mis en demeure de le faire.
Saint Grégoire de Nazianze résume dans une phrase cette discipline : « C'est témérité que de s'oiTrir, c'est lâcheté que de se refuser ^ » . Les faits connus de tous alors prouvaient l'inopportunité ou le péril de cette conduite. On se transmettait avec horreur les noms de ces fanfarons qu'une chute lamentable avait précipités des hauteurs du martyre dans l'abîme de l'apostasie.
A Smyrne, au temps de saint Polycarpe, un chrétien nommé Quintus racola quelques fidèles ; tous ensemble ils allèrent se déclarer chrétiens, tous moururent, à l'exception de Quintus, qui sacrifia^. Ces tristesses étaient fréquentes, mais nous n'avons pas les éléments indispensables à une évaluation quelconque. Les documents nous
I. Orat. XLII in laudem Basilii magni, § 5 et 6. a. Bcdesix Smyrnensis epistola de martyrio S. Polycarpi, § 4 voy Lm Blant, Les persécut. et les mart., 128.
Lxx Les Martyrs
apprennent que beaucoup de fidèles, bravant l'enseignement de l'Église, emportés par leur zèle, se livrèrent aux persécuteurs et persévérèrent dans leur confession. Néanmoins une sorte de défaveur planait sur leur souvenir. A côté de ces « enfants perdus >) du martyre se dressait ce que j'appelerai volontiers le type officiel : Polycarpe de Smyrne, Cyprien de Carthage. De Polycarpe on disait qu'il était (( martyr selon Tordre du Christ »', se dérobant d'abord devant le péril, puis, le moment venu, marchant à la mort sans faiblesse.
La discipline va, dans cette question du zèle téméraire, jusqu'au règlement de détail : un canon de saint Pierre d'Alexandrie décide que pour le cas même où la fuite d'un chrétien compromettrait l'existence d'autres fidèles, il ne doit pas néanmoins se livrer. Cette législation semble avoir été mal observée ; saint Pierre d'Alexandrie lui-même paraît n'en avoir pas tenu compte^. A Edesse, saint Habib, ayant connu l'arrestation de sa mère et de tous les habitants du hameau qu'il habitait, vint se livrer. Le vétéran à qui il s'adressa lui dit : « Vous a-t-on vu entrer chez moi ? » u Personne. » — « Eh bien, tachez de fuir de même. Votre mère et vos concitoyens sont pris en otages, vous savez bien qu'on ne peut rien leur faire, car l'édit des empereurs ne les atteint pas, mais vous seul 3. »
A la passion du martyre, que les évêques étaient obligés de modérer^, s'ajoutaient certaines imprudences qui condui-