SCÈNE PREMIERE
FERGAN, VALANTON. Au lever du rideau, Fergan est occupé à ranger des voluîfies dans une hihUothèque. Il a l'aspect, les allures et la mise d'un hoinme mûr. Valanton, qui a également vieilli, entre par la porte de droite, portant un attirail de pêche.
VALANTON. — Vous ne maccompagnez pas?... Vous êtes occupé?
FERGAN. — Vous vovez, mon cher, c'est moi qui continue à toujours être la maîtresse de maison. Depuis dix ans à peu près que nous sommes retirés ici, je n'ai jamais pu obtenir d'Irène qu'elle montrât la moindre attention pour tous les petits arrangements de notre intérieur.
VALANTON. ■ — Oli ! dame, convenez aussi que lorsqu'elle est venue résider dans cette
campagne, ça. n'a pas été tout à fait de son plein gré.
FERGAN. — Oui, mais depuis dix ans !
VALANTON, s' asseyant pour arranger une ligne. — Oh! les femmes, ça peut bouder très longtemps ! On leur a même fait des pièces pour cette destination spéciale. Elles ont eu des boudoirs un siècle avant que les hommes eussent leurs fumoirs.
FERGAN. — Ne croyez pas qu'Irène apporte, à jDrésent, dans notre vie, aucun mauvais vouloir. Ce que je vous fais remarquer à son sujet, je ne l'attribue qu'à une petite négligence de son caractère. Mais, Dieu merci, je ne me plains plus d'elle. Nous en avons bien fini de cet affreux temps, oii j'ai certes dû lui faire sentir une main de fer...
VALANTON. — Dans un gant de fer.
FERGAN. — Sans doute. Mais j'aurai ainsi rempli la mission que j'avais...
VALAN'TON". — Vis-à-vis de vous, d'abord.
FERGAN, avec satisfaction. — Surtout vis-à-vis d'elle. Je lui ai assuré son existence d'honnête femme. Elle-même, avec toutes ses exubérances d'idées, pouvait-elle savoir de quoi elle aurait peut-être été capable si je lui avais rendu la direction de ses actes? Tenez, je me félicite cliaque jour d'avoir jadis tenu bon. Dans cette retraite, l'état physique de ma femme s'est bien vite amélioré. Elle est devenue mère. Ses sentiments se sont modifiés. Elle a enfin comjjris la vie telle qu'on doit la comprendre : comme quelque chose de pas bien malin, dans quoi nous n'avions, l'un près do l'autre, qu'à nous laisser désormais tout bonnement vivre.
VALAXTON. — Oh! évidemment, dans le mariage, il n'y a guère de tirage que pendant les quinze ou vingt premières années. Après, le plus fort est fajit, tout s'arrange.
FERG.A..N'. • — ■ Cela n'empêche pas qu'il puisse encore y avoir, par-ci par-là, des questions qui n'aillent pas toutes seules. Ainsi, tout à l'heure, je vais précisément avoir à trancher une difficulté ; et je prévois bien que j'y aurai besoin de retrouver du nerf...
VALAN'TON, d' ini air consterné. — Vous allez recommencer des discussions avec votre femme?
FERGAN. — Une discussion assez sérieuse, oui, je le crains. Il s'agit de l'éducation de notre René, et ma femme n'a pas l'air disposé à l'entendre comme il va falloir que ce soit.
VALANTON. — Oh! bien, mon cher, attendez, s'il vous plaît, que Pauline et moi nous ayons terminé notre villégiature chez vous.
FERGAN. — Impossible ! La rentrée des classes a lieu aujourd'hui même. J'ai prévenu au collège de Saint-Christophe, à quinze kilomètres d'ici, que René y coucherait ce soir. A diverses reprises, Irène s'est montrée si hostile à l'idée de se séparer du gamin que j'ai mieux aimé la laisser en paix jusqu'au dernier instant.
VALANTON. — Comment? vous n'avez
pas encore pris le soin d'obtenir son assentiment !
FERGAN. — Elle me l'a refusé en chaque circonstance, et avec ses façons nerveuses que nous lui avons connues autrefois. Alors il m'a paru préférable de me taire sur ce sujet auprès d'elle, de lui épargner de l'agacement à l'avance, de la trépidation superflue... De toute manière, n'est-ce pas? la crise de la séparation était inévitable. Mieux valait donc ne raisonner Irène qu'une fois pour toutes, au moment même d exécuter ce que j'ai résolu.
VALANTON. — Hum ! lium ! Cela, en effet, ne devra pas marcher tout seul. (Se disposant à jjartir avec ses engins.) Tâchez au moins que le raccommodement soit fait quand je rentrerai... Je m'en vais m'instal- 1er avec mes lignes dans un petit coin que j'ai découvert.
FERGAN. — Quelle espèce de poisson pêchez-vous ?
VALANTON, modestement . — Heu!... je n'en exclus aucune!
FERGAN. — Mais qu'est-ce que vous prenez?
VAL.\XT0N, ayant exiiloré ses souvenirs.
— • Rien.
FERGAN. — C'est que vous ne connaissez pas votre métier.
VALANTON. — Ce sont vos poissons qui ignorent le leur ! Ils passent, ils regai'dent, ils flairent. Ils ne mordent pas. Ils ne savent même pas jouer avec le bouchon. Ils sont tristes... comme tout ce pays de pierres et de ravins... Allons! au revoir. (Il sort par la porte de f/a licite.)