SCENE PREMIERE
REGINE. LIGUEIL, ^w/.s- UN DOMES- TIQUE. J 1/ nioiiK'nt où J<i toile se 1ère, Régine, devant son eJieralet, est en train de peindre le portrait du eointe de Liijued. Régine est en désJiahdlé du matin.
RÉGINE. — Si VOUS êtes fatigué, reposez-vous un instant.
LIGUEIL, se lerant. — Me permettezvous enfin d'aller me contempler ?
RÉGINE. — Mon Dieu, oui, puisque vous avez la politesse d'en avoir tant envie ; mais j'aurais mieux aimé que votre première impression ne portât que sur un travail fini.
LIGUEIL, étant allé l'oir le jiortrait. — Oh ! c'est très bien ! c'est parfait 1
RÉGINE, joi/euse. — Vraiment ! vous vous trouvez ressemblant ? Vous êtes content ?
LIGUEIL, considérant alternativement son image, detns le portrait et dans un face-
à-main. — Etes-vous certaine que j'aie le uez tout à fait aussi fort 1
RÉGINE, coin parant à son tour les deux nez. — Heu! heu! j'arrangerai cela d'un rien.
LIGUEIL, de même. — C'est très bien, très bien!... Ah! la bouche est peut-être une petite idée trop grande!...
RÉGIN'E, attristée. — Vous voyez, cela vous paraît mal ?
LIGUEIL, de même. ■ — Je vous répète que c'est très réussi ! Regardez-moi les yeux, Régine. (// se touriie rers elle.) Ne vous semble-t-il pas que je les aie un peu plus ouverts, un peu moins durs ? Je ne prétends pas avoir de grands yeux ; mais j'ai, tout de même, les yeux... grands.
RÉGINE. — Voulez-vous que je vous dise ? Vous posez si bien que vous en posez trop bien. (Elle imite Litjued.) Vous froncez les sourcils, vous serrez les dents ; on penserait que vous êtes attentif ou préoccupé, tandis que vous n'avez rien à faire que de rester naturel et de vous montrer comme à votre ordinaire.
LIGUEIL. — Sapristi ! je pose naturelle-
[-es Paroles restent
ment, comme il m"est naturel de poser.
C'est ma façon de poser ; c'est une ressemblance de plus avec moi-même : un effort que je fais pour mieux me ressembler. Je fais quelque chose, autant que si je mettais mes éperons ou que si j'étudiais une carte d'état-major.
RÉGINE. — II faudrait justement éviter cela.
LiGUEiL. — Mais tous les portraits que l'on expose, ce sont les images de gens qui posent. Un particulier que l'on ne remarque point s'il passe à côté de vous, en chair et en os, vous inspire tcut de suite une impression à son endroit, par sa manière de se présenter dans le cadre d'une toile. (// prt/ir/ une attitude.) On se dit : « Voilà un monsieur qui doit avoir de la conversation dans les sociétés d'archéologie », ou bien {Variant d'attitude.) « Voilà un monsieur avec qui on ne doit pas pouvoir se lier en chemin de fer... » Le livret porte simplement : Portrait de M. X... Lisez : « Fortrait de M. X... en train de faire faire son portrait. » Tous ces individus que l'argot du monde appelle des poseurs, leur qualification ne leur vient-elle pas de ce qu'ils se comportent toujours, au Bois, à table, au théâtre, à la salle d'armes, comme s ils étaient au moment oix l'on fixerait leurs traits pour la postérité ?
RÉGINE, se remettant à son cheralct. — Enfin, posez, en posant le moins possible.
LIGUEIL, consultant sa montre. — Ne craignez-vous pas de vous ir.ettre en retard ' Il va bientôt falloir vous apprêter et descendre au salon, pour aider M""' do Ligueil à faire les honneurs de son cinq o'chicJi.
RÉGINE. — J'ai prié ma cousine de m'en dispenser aujourd'hui.
LIGUEIL. — A propos de quoi ?
RÉGINE. — Vous allez vous moquer encore do moi.
LIGUEIL. — Dites ?
RÉGINE. — La même raison qui m'a empêchée hier de vous accompagner à ce concert.
LIGUEIL, f/roni mêlant. — Toujours parce que le comte de Neuchamps vient de se laisser enterrer ! Mais, ma chère enfant,
vous damez le pion à la reine Artémise elle-même... Ah çà! on u est jjas veuve d'un mort avec qui l'on n'a fait que devoir se marier! Il faut avoir rempli d'autres formalités.
RÉGINE. — Mettez que je sois ridicule.
Est-ce ma faute si j'ai une âme qui se scMit, pour ainsi dii-e, devenir veuve aussi bien des braves gens que de belles choses, des grands rêves qui finissent...
LIGUEIL. — Que diable! le comte de Neuchamps, pour couronner sa carrière, s'était conduit vis-à-vis de vous avec bien de l'incohérence.
RÉGINE. — C'est possible. Il aurait peut-être mieux agi en ne s'éloignant pas de moi, en appréhendant que cela me causât du tort, après m'avoir décidée à une résolution que j'acceptais par reconnaissance pour lui et par discrétion envers vos bienfaits... Mais il était triste et bon. Au surplus, je ne pourrai jamais avoir de rancune ou de dépit que contre quelqu'un que j'aimerais... d'une certaine façon.
LIGUEIL. — Ah! bah! Quelle façon ?
RÉGINE. — Ma façon.
UN DOMESTIQUE, entrant. — M. le marquis de Nohan fait demander si mademoiselle peut le recevoir.
RÉGINE, rangeant vivement son chevalet contre le mur. — Mais certainement. Oh! bien, merci, pas dans la tenue où je suis! (Au domestique.) Priez le marquis de mon ter. (.1 Ligueil.) Vous voudrez bien m'excuper auprès de lui. Je vais me dépêcher (Elle 'passe dans son appartement.)