SCENE II
LIGUEIL, puis NOHAN. puis UN DOMESTIQUE.
LIGUEIL. — Décidément, il faut que j'aie une seconde explication avec Nohan et que, cette fois-ci, je mette les points sur les /. (Entre Xo/ian.) Bonjour, mon camarade.
NOHAN. — Eh bien ' et ton portrait ?
LiGUEiL. — Il est à peu près achevé.
Veux-tu que je te le montre, pendant que Régine change de robe ? Par exemple, tu ne lui diras pas que tu l'as vu ! {Il va chercher le 'portrait.)
NOHAN, regardant V œuvre. — Ah! joli!
très joli! C'est frappant.
LIGUEIL. — N'est-ce pas ? à part quelques petits détails...
NOHAN. — Oui! le nez... Elle te l'a un peu trop effilé. Enfin, mon cher, tu sais que tu as le nez plutôt rond.
LIGUEIL, se mirant à nouveau. — J'ai un nez comme tout le monde.
NOHAN, eraminant encore la toile. — Ah! c'est bien toi... Elle t'a tout de même rapetissé la bouche, et puis agrandi les yeux.
LIGUEIL. — La critique est aisée, être modèle est difficile. (// va ranger le tableau, et négligemment .) Est-ce que tu as quelque chose de pai-ticulier à dire à Régine ?
NOHAN, embarrassé. — Heu!... Non...
Pourquoi ?
LIGUEIL. — Parce que te voilà ici de très bonne heure... Et comme tu es déjà venu la voir avant-hier, et que, la veille, tu étais venu nous retrouver dans notre loge, à l'Opéra, et causer longuement avec elle...
NOHAN. — En efi'et... Mais que trouves-tu à cela de mauvais ?
LIGUEIL. — Je serais désolé de te faire à nouveau de la peine, et je me garderai de revenir sur le passé. C'est la méchanceté du monde qui m'a appris ta déplorable erreur ; mais de toi, mon frère d'armes, mon cadet, je n'ai voulu connaître et je ne puis me rappeler que ton repentir. Seulement, laisse-moi te pailer, avec tout mon cœur, du présent.
NOHAN. — Du présent ?
LIGUEIL. — Oui, du présent, et aussi de l'avenir. Oii veux-tu en arriver ?
NOHAN. — Moi ?... en arriver 1
LIGUEIL. — Api'ès notre douloureux entretien du mois dernier, j'avais lieu de croire que tu persévérerais dans la mesure de tact qui t'avait fait, depuis longtemps, t'exiler de notre maison. J'en souffrais
autant que toi ; mais je reconnaissais que cela devait être tant que M"'® de Vesles séjournei'ait ici... Et ces raisons, je les avais fait approuver par M™^ de Ligueil.
NOHAN. — Comment ! toi ! tu m'as dénoncé à ta femme !
LIGUEIL. — Ah! mon cher, d'abord, ma femme, je lui dis tout.
NOHAN. — Je comprends alors pourquoi elle a tant changé à mon égard !
LIGUEIL. — Convenait-il de lui dissimuler ce que personne, paraît-il, n'ignore autour de nous ?
NOHAN. — C'est vrai ! tout le monde est au courant des imbécillités criminelles que, un jour, en effet, jai eu la folie de conter {à part) de chuchoter plutôt. (Haut.) Moi, il y a des moments oii je me demande si réellement je les ai dites, si j'ai été cet homme dont je suis tellement loin aujourd'hui.
LIGUEIL, montrant une émotion. — Et le mal de... ce que tu as fait, au lieu de s'atténuer, va certainement s'aggraver lorsque se sera répandue la nouvelle que, depuis quelque temps, tu es si galant, si fréquent auprès de Régine {Mine résolue de Nohan.) Oui, je sais, tu feras taire le premier imprudent. Et comment cela ? Tu déclareras que tu ne permets aucun propos à ton sujet sur M"^ de Vesles, et que tu la respectes profondément ! Ce n'est pas cela qui diminuera le nombre des rieurs.
NOHAN. — Si ceux dont tu me prédis les gorges chaudes pouvaient lire en mon âme, je leur ferais plutôt pitié! Certes, je ne songe pas à professer ma foi dans la parfaite vertu de Régine de Vesles. Ce serait presque vouloir outrager à nouveau, soi;s une autre forme, celle dont on ne peut se rapprocher sans que l'on respire aussitôt le parfum d'honnêteté qui s'exhale d'elle. Mais je suis prêt à confesser à tous que j'aime cette charmante fille, comme ils s'en aperçoivent peut-être {avec feu) seulement, que je l'aime comme ils ne s'en doutent pas !
LIGUEIL. - - Ah ! mon cher, mon pauvre ami! tu me fais beaucoup de peine. Je voudrais t'adresser les encouragements que tu espérais peut-être ; et cependant mon
UN DOMESTIQUE. — M. le m\iî(,uis de Noiian fait oemandi:!; si mademoiselle
PELT LE RECEVOIU.
devoir est de te dire qu'il faut te raisonner, te contenir. Il importe absolument que tu évites de te trop montrer chez moi, où ta rencontre avec des étrangers peut ranimer leurs souvenirs, stimuler leur malignité.
SOHAS,arer rinu rf urne. — Dans nia détresse, j'attendais autre chose de ta vieille affection pour moi. Et tu prends, pour m'écarter d'ici, un soin qui pourrait ne point me paraître désintéressé
LiGUEiL. — Non, mon ami, non, je ne suis pas amoureux de Régine». Jo suis amoureux de ma femme. Mais, néanmoins, si je sens bien auprès de cette petite qvie je ne suis que son ami, je sens aussi qu'elle est mon amie-femme. Et pour cette amitié-là on a, c'est vrai, un je ne sais quoi que l'on n'a pas pour l'ami-homme, quelque chose d'autre, je te le confesse, que co que j'ai pour toi.
NOHAN. — Merci.
LIGUEIL. — C'est chaste, un peu paternel, OU plutôt maternel, si l'expression pouvait s'appliquer à rien de ce qu'éprouve un commandant de cavalerie. C'est très protecteur, en tout cas. Et, au nom de ce sentiment, je t'adjure de t arrêter. On
te prêterait vite le projet de séduire Régine ; et, comme tu as mal disposé la galerie, au premier faiix-scMnlîlant, on dirait que c'est fait.
NOHAN. — Les gens qui me prêteraient un projet pareil seraient plus odieux que, moi-même, je ne l'ai jamais été.
LIGUEIL. - — Que diable ! après l'opinion que l'on doit inévitablement t'attribuer sur M"® de Vesles, il ne peut venir à l'idée de personne que tu aies l'intention de te marier avec elle.
NOHAN, se lerant. — Eh bien, si! je l'ai, cette intention.
LIGUEIL. — Comment? Toi... après les... la... Tu veux...
NOHAN. — Justement. L'erreur et la faute que j'ai commises envers M"® de Vesles, je demande k les abjurer aux pieds de la marquise de Nohan. Cela répondrait à tout, jo pense, et le fait même du mariage suppléerait éloquemment à tout commentaire.
LIGUEIL, li/i prrîianf hi /ii/iin. — Bien! C'est brave et intelligent. Tu as raison.
NOHAN. — Certes, je ne lui offre pas une fortune, surtout en comparaison de celle que je lui ai fait manquer. Tu le
sais, je suis presque pauvre. Mais mon nom est l'égal des plus fiers, et couvrira la vie de la femme qui le portera.
LiGUEiL. — Soupçonnes-tu un peu les dispositions de Régine à ton égard ?
NOHANT. — Je crois, du moins, qu'elle a pour moi de la sympathie.
LIGUEIL. — • Veux-tu que je me charge de l'interroger 1
NOHAN. — Non, merci, il faut que ce soit moi qui lui parle.
(Un domestique entre sur ces entrefaites.)
LIGUEIL, au domestique. — Qu'est-ce ?
LE DOMESTIQUE. — Un clerc de notaire demande à faire une communication à monsieur le comte.
LIGUEIL, s' interrogeant lui-même. — Un clerc de notaire ? à propos de quoi ? {Au domestique.) Dites-lui que je vais y aller. D'ailleurs, voici Régine. (.4 Nohan.) Je vous laisse. (Il sort.)