PAUL ADAM
Célèbre à trente ans, Vendeur du Trust est grand aujourd'hui avant même que d'avoir atteint la cinquantaine. Il symbolise merveilleusesèment tous, les espoirs français et humains dont frémit Vaube de notre XXe siècle. Les, nouvelles générations, l'aiment encore plus qu'elles ne l'admirent pour cet élargissement de l'imagination intellectuelle dont elles lui sont redevables et les, magnifiques perspectives de beauté et d'action qu'il leur révèle.
Quai de Passy ; les usines qui fument de l'autre côté de la rivière, l'impatiente et bruyante gaieté des remorqueurs, le Métropolitain glissant sur son viaduc dans l'éblouissement solaire : ce cadre apparaît singulièrement approprié à la vision et à la pensée d'un des grands poètes de la vie collective.
Par un contraste piquant, le cabinet de travail strictement Empire où reçoit M. Paul Adam, le salon voisin, n'évoquent en rien la modernité,
non plus que la personne même du romancier, son masque lourd de centurion méditatif, les lueurs et les nuances byzantines de son regard. Dans les yeux, transparait cette franchise de l'intelligence, cette loyale sévérité intellectuelle qui anime la pensée et l'œuvre de notre interlocuteur. Précisément c'est de l'intelligence que nous parlons ce jour-là, de ses droits et de ceux qui les veulent réduire, des attaques toujours plus vives dirigées contre les conceptions rationalistes du Monde et de la Vie. Rationaliste endurci, M. Paul Adam nous fait part de ses inquiétudes. C'est l'ensemble des idées et des croyances auxquelles il a voué ses efforts d'artiste et de penseur que battent en brèche actuellement des philosophes éminents et d'admirables savants : un Bergson dont la virtuosité prouve par raison, selon le mot de Malebranche, qu'il faut renoncer à la raison, le trouble moins qu'un Poincaré affirmant la relativité des lois scientifiques aux commodités de notre action et à nos besoins. « On éprouve une véritable angoisse, dit-il, à se demander, lorsque l 'on a atteint le point de sa carrière où je suis, si l'on a fait fausse route surtout quand on n'aperçoit pas comment en dehors du rationalisme, on pourrait conserver foi dans l'avenir de la civilisation, le progrès de la science et de la société ». Jusqu'à présent d'ailleurs, M. Paul Adam reste fidèle à l'idéal qui
lui mit la plume en main et comme nous avons cru apercevoir dans ses derniers écrits et La Ville Inconnue, notamment certaines concessions à des manières de penser opposées à l'intellectualisme, il nous détrompe rapidement lorsque nous lui en faisons part...
C'est de la Critique que nous parlons un autre jour. Le grand romancier, qui n'eut pas toujours à s'en louer, ne lui garde pas rancune. Il se refuse à condamner nos actuels Aristarques : sans doute, il ne méconnaît pas la faiblesse de leur information, leur manque d'idées, mais le reproche qu'il leur adresserait plus volontiers serait de ne pas vouloir ou de ne pas pouvoir faire l'effort nécessaire pour comprendre quelle œuvre Fauteur a voulu écrire, ce qu'il cherche à faire. Comme nous lui parlons de la Critique dogmatique et du mouvement qui se produit en sa faveur dans les nouvelles générations littéraires, M. Paul Adam convient qu'il y aurait intérêt à fixer les principes d'une sorte de « Grammaire de la Critique » dont l'observation et l'approbation s'impose à tous ceux qui prétendent juger les œuvres d'autrui. Mais, il craint qu'un ensemble d'idées, de dogmes trop arrêtés et du haut duquel il jugerait ne permette plus au critique d'apprécier impartialement des tendances différentes.
Nous en venons précisément aux tendances
actuelles du roman et l'auteur du Trust s'écrie : « Il faut se garder de tomber dans l'unilaté- « ralisme, et admettre au contraire que des ten- « dances variées, opposées même peuvent « coexister légitimement. Seulement, de nos « jours, on donne trop souvent le nom de ro- « man à de simples nouvelles. Le roman pro- « prement dit a pour type l'Odyssée, YEnéide.
« On reproche communément — faisons -nous « remarquer — au roman tel que vous le conce- « vez d'être trop complexe, de dérouter par la « multiplication d'actions parallèles.
« — Cela consiste cependant simplement à « prendre comme centre du récit au lieu d'un « personnage un milieu, à conter l'aventure d'un « milieu plus que celle d'un personnage. Tols- « toï le fit dans Guerre et Faix. Pour ce qui est « des actions parallèles, Zola les multipliait « déjà : on peut même dire que les Rougon- « Macquart ne constituent qu'un seul roman.
« Comme nous demandons à l'auteur de « La « Morale de la France », de « La Morale de « l'Education » s'il estime toujours, ainsi qu'il « y a quelques années, que la caractéristique « de notre époque littéraire soit l'amoralité :
« — Il me semble bien, en effet — répond-il « — que la question de moralité nous préoccupe « de moins en moins. Tout l'œuvre d'un Zola « en est obsédé. Nous paraissons moins atten-
« tifs aujourd'hui au Bien ou au Mal en eux- « mêmes iqu'aux répercussions sociales des actes « individuels. Nous nous demanderons, par « exemple, si le chef de l'Etat a le droit de sup- « primer une faction dont l'action nuit aux in- « térêts de la Patrie ou s'il doit respecter la « liberté de pensée ou d'association : ces pro- « blêmes nous intéressent bien plus que ceux « de la morale mondaine concernant l'adultère « ou la séduction. Dans le Trust, j'ai voulu « peindre l'antagonisme de la vie ouvrière et « de la vie financière. Ces problèmes me sem- « blent bien supérieurs à ceux qui préoccu- « paient la littérature des temps passés.
« — D'aucuns prétendent que le thème litté- « raire de la vie collective est rapidement usé.
« — L'éternel thème amoureux paraît usé bien « davantage. Et puis, on a le grand tort de « croire la littérature de la vie collective con- « damnée à traiter des sujets modernes, alors « que le 'passé nous offre, à ce point de vue, une « si riche matière. On pourrait peindre les Croi- « sades, suivre aussi le développement de cette « idée, de ce mythe qui aboutit à Jeanne d'Arc « et qu'Hanotaux montrait bien antérieur à elle, « attendu des élites et des masses. Dans mon « prochain roman je compte étudier l'idée et « le sentiment religieux tels qu'ils fleurissent, « l'attente du miracle telle qu'elle se manifeste « chez des populations de races différentes, mais
« j'espère aussi arriver à camper le tableau de « la légion romaine et je conçois même un « roman mythologique où s'agitera toute la vie « de la mer, car la mythologie helléno-latine « contient toutes les idées philosophiques dont « nous usons quotidiennement.
« Pour ce qui est de la poésie, M. Paul Adam « y discerne présentement une transformation « dans le sens de l'innombrable, qui ne se ma- « nifeste pas seulement chez les jeunes les plus « significatifs, mais qui semble générale.
« Le théâtre vit de l'adultère, mais, comme « nous citons à l'auteur des Mouettes l'opinion « d'un grand dramaturge du jour, tendant à « faire de l'adultère le thème dramatique par « excellence, il proteste avec véhémence, en in- « voquant Le Roi Lear, La Mort de César et « La Course du Flambeau.
« La littérature (féminine ne lui paraît pas très « originale :
« Je ne les trouve pas sincères, dit- il, par- « lant des romancières ; pas assez femmes. Il [« y a quelques perles chez elles, mais on n'y « aperçoit pas cet effort soutenu d'analyse, qui « caractérise Stendhal, Fromentin et le Gide de « U Immoraliste. D'autre part, je n'en vois guère « que deux vraiment intuitives : Mme Roland, « dans ses Mémoires, et la comtesse de Noailles, « dans la Nouvelle Espérance. Il y a plus d'ori- « ginalité chez les poétesses, chez Marguerite
« Burnat-Provins, surtout, et aussi Marie Dau- « guet.
« — Les éditions à bon marché ? risquons- « nous enfin, un peu confus de prolonger une « conversation déjà longue, mais si substan- « tielle.
« — C'est une bonne chose, même si, comme « il arrive, les ouvrages sont mutilés, amputés, « à l'insu même des auteurs. Au point de vue « strictement littéraire, ces adaptations équi- « valent sans doute à un amoindrissement ; mais, « par là, on achemine la foule à l'œuvre totale. « C'est un résultat appréciable que d'arriver à « faire lire le Jardin de Bérénice ou Du Sang... « Et puis, avec ces éditions, on atteint par delà « le Tout-Paris, souvent incompréhensif, le vrai « public, ce public cultivé, qu'on calomnie tant, « tous les Bergeret, les officiers, les fonction- « naires, que les livres consolent d'une vie mé- « diocre. »
Et, sur ces derniers mots, nous songeons à tous les adolescents qu'enfiévTèrent ou enfiévreront aux époques fades, les chevauchées de Bernard Héricourt ou les victoires industrielles de son descendant du Trust.
HEXRI ALLORGE
Les Poèmes de la Solitude, L'Ame Géométrique, Le Clavier des Harmonies, où il réunit des « transpositions poétiques cV impressions musicales », Comme au temps joli des marquises, L'Essor éternel, que couronna l'Académie Française, et son dernier Idvre, La Splendeur douloureuse, constituent V important bagage poétique de M. Henri Allorge, poète d'une louable noblesse, qui a un constant souci des thèmes philosophiques..
Il est secrétaire de la rédaction de La Renaissance Contemporaine.
— Il me semble, nous dit l'auteur du Mal de la Gloire, que la littérature actuelle essaye de tirer de meilleurs fruits du naturalisme et du symbolisme ; j'entends qu'elle cherche, d'une part un réalisme moins grossier et moins particulariste, de l'autre, un idéalisme clarifié, plus humain et plus national que le symbolisme. Elle s'oppose au romantisme et au Parnasse, trop décriés d'ailleurs, mais en cherchant à leur prendre leurs qualités : au premier le pitto-
resque, au second le souci de l'expression. Elle tente de trouver une forme d'art adéquate à la vie moderne. Elle la trouvera, mais quand? Enfin, ceux qui cherchent des « formules originales » n'arrivent souvent qu'à être obscurs et prétentieux. Pour qu'un fruit mûrisse, il faut attendre la saison de sa maturité naturelle.
Au reste, les avis diffèrent tant sur ce qu'on peut appeler « la littérature actuelle », qu'il est difficile de répondre avec quelque assurance.
— Et quel est votre avis au sujet des publications à bon marché ?
— La diffusion littéraire qu'on leur doit est heureuse, pour ce qui concerne la vulgarisation des chefs-d'œuvre. Elle est néfaste, si l'on considère la production des jeunes écrivains contemporains. En effet, ceux-ci sont forcément amenés à flatter le goût du grand public ; s'ils n'y sont pas disposés, les éditeurs les y obligent, car l'extrême bon marché des livres fait : 1° que l'éditeur vend, de plus en plus difficilement le volume à 3fr. 50, le seul que puissent publier les jeunes, ou les, auteurs cl* inspiration très élevée. condamnés à n'être jamais adoptés par le grand public.
2° Que, même pour les éditions à bon marché, peu productives, il est nécessaire d'en vendre un nombre énorme d'exemplaires, pour avoir des bénéfices sensibles ; d'où : réclame à outrance, qui noie les œuvres moins commer-
ci aies ; publicité déguisée dans les journaux, etc., etc..
Il faudrait, comme cela existe, dit-on, en Angleterre, que « le marché » se divisât nettement en deux catégories : 1° celle des livres de prix modiques ; 2° celle des livres chers, et que chacune eût sa clientèle définie, et active. Mais, sans doute est - il nécessaire, pour cela, que l'éducation du public se fasse. Il faudrait aussi que les femmes, au lieu de gaspiller des fortunes en très coûteuses fanfreluches, apprissent à aimer de nouveau la lecture, et à se faire une bibliothèque choisie. Enfin comme pour les théâtres que le « Tout-Paris » ne cherchât pas avec acharnement à se faire donner des livres, ou des billets, que sa vraie fonction serait à acheter.
La solution est donc en grande partie au pouvoir des éditeurs et des libraires. Que les premiers daignent accorder quelque attention à la valeur littéraire des œuvres, et non plus seulement à leur valeur commerciale. Qu'ils perfectionnent l'organisation pratique de la librairie, par exemple au moyen d'offices centralisateurs, qui assurent la prompte et exacte exécution de toutes les demandes. Que les libraires, de leur côté, ne mettent pas systématiquement de côté les ouvrages de littérature élevée ; qu'ils s'efforcent de guider, d'instruire le public, le chercher, au lieu de l'attendre sottement..
On a fondé une association de commis de librairie, qui pourra rendre à cet égard de grands services.
Un peu plus d'activité, d'habileté, de discernement, et la crise actuelle du livre — dont les principaux responsables sont les éditeurs euxmêmes — sera conjurée.
AUGUSTE AUjIAITRE
Les Rustica axaient désigné à F attention des lettrés ce poète en prose dont la critique s'affirmait en même temps vigoureuse et substantielle. Avec son récent Eros mourant il vient de conquérir une place d'honneur dans le jeune roman lyrique. Il nous écrit ce qui suit.
En ce qui concerne le drame et le roman, je crois que le réalisme a vécu. On produira encore évidemment des romans naturalistes et des drames bourgeois en vertu de la vitesse acquise et parce que les formes nouvelles ne se libèrent qu'insensiblement des anciennes, dont elles conservent longtemps la marque : mais il me semble déjà que la jeune littérature tend à revenir aux personnages synthétiques et aux sentiments réalisés dans leur pureté tragique. Il s'agit donc bien d'un retour à l'art classique, ce qui ne veut pas dire du tout que nous devions recommencer le grand siècle ce qui serait absurde , ni même nous mettre à la remorque de M. Jules Bois qui n'a rien du tout d'un classique comme je me réserve de le démontrer. Reprocher aux
partisans d'une renaissance classique de revenir à Boileau est aussi puéril que de vouloir ramener Racine à Euripide, c'est préjuger d'un idéal qui reste tout entier à réaliser et que l'on n'a pas le droit de considérer à l'avance comme une fade imitation scholas tique. Maeterlinck et Claudel dans le drame (malgré leurs obscurités et leur forme souvent relâchée), André Gide et Eiémir Bourges dans le roman, nous ont donné de précieuses indications ; mais je persiste à ne considérer leurs ouvrages que comme des ébauches incomplètes, annonçant des œuvres plus fortes et d'une construction plus achevée. Après l'obscur chaos réaliste, leurs paroles éblouissent, déconcertent et dépassent l'ordinaire entendement. Une atmosphère nouvelle ramènera leurs conceptions à cette juste mesure sans quoi les œuvres ne vivent point.
La. poésie lyrique suivra vraisemblablement une orientation parallèle, ce qui semble indiquer la mort du Symbolisme, tel du moins que le conçoivent ses derniers adeptes — rêveries prétentieuses et incompréhensibles, égotisme veulent sensiblerie, matérialisations puériles des sentiments. — Mais, si comme je le crois, elle Veut exalter nos angoisses métaphysiques et nos contemplations intérieures, la tristesse ou la joie de nos conceptions cosmiques, agiter le problème de nos destinées, pénétrer l'âme universelle, si, oubliant ses bégaiements séniles, elle
veut revivre la triste et hautaine vision de Lucrèce, il lui reste à recommencer toute l'œuvre du Symbolisme. Elle l'a déjà entrepris d'ailleurs et des livres comme ceux de Nicolas Beauduin je m'excuse de ne citer que celui-là), en élargissant brusquement notre horizon, nous ont permis d'entrevoir jusqu'à quels sommets inconnus pouvait s'élever la pensée lyrique.
Pour la forme, je n'en prévois qu'une : celle de Racine et de Chateaubriand, de Flaubert et de Maupassant, à laquelle toutes les écoles sont revenues malgré leurs divergences. Je ne prétends point par là, que la prose ne doive point chercher de constructions nouvelles ou que le vers ne doive pas évoluer au contraire le vers, conçu comme « mètre numérique accentué :> selon Robert de Souza, me semble favoriser le libre jeu de la phrase concise et harmonieuse), mais que notre langue doit garder ses grandes lignes architecturales, et nos jeunes dramaturges M. Alphonse Viouly par exemple; semblent bien l'avoir compris, eux qui substituent au langage haché et hoquetant du drame moderne, les claires cadences d'une prose nerveuse et colorée.
Les publications à bon marché ont évidemment porté un tort considérable aux jeunes auteurs et ont pu décourager quelques talents probes et... naïfs. Mais l'abaissement général du niveau littéraire qu'elles peuvent produire
me semble de peu d'importance. Il y aura toujours deux sortes d'écrivains : ceux qui écrivent pour flatter le goût du public et ceux-là ne nous intéressent point, ceux qui écrivent selon leur idéal et ceux-là ne rechercheront jamais les grandes éditions. Que le nombre des premiers soit augmenté, tant mieux ! Il nous sera plus aisé de séparer l'ivraie du bon grain.