‹ Les Tendances présentes de la littérature françaiseChapitre 40 sur 94 · MARCEL BARRIERE · texte numérisé non relu

MARCEL BARRIERE

L'auteur du Monde Noir et de La Nouvelle Europe, étapes de la Dernière Epopée, met au service d'une ample vision romanesque des qualités de construction et de description que fortifient une vaste culture et le sentiment profond de certaines vérités nationales. M. Marcel Barrière est un de nos, plus vigoureux écrivains de synthèse.

Xous avions parlé de bien des choses et de bien des hommes avec M. Barrière, dont l'accueil est charmant, avant de songer à aborder les questions de notre enquête. La conversation roulait sur le plus ou moins de puissance que révèlent les œuvres des contemporains, et naturellement le nom de Zola fut prononcé : — Le grand tort de Zola, nous dit l'auteur du Monde Noir, est d'avoir fait école. Fonder une école, se dire d'une école, revient à faire bon marché de son tempérament, dont on emprisonne le développement dans une formule. Maintenant, le symbolisme — et j'aborde votre questionnaire — s'il protesta fort justement contre les

fautes de goût du naturalisme, ces fautes qui choquèrent si fort et peut-être outre mesure Ferdinand Brunetière, s'il vaut donc comme mouvement de protestation, n'apparaît pas aujourd'hui avec les caractères d'un mouvement de rénovation parce qu'il n'a rien produit, dans la logique de ses principes et rien de véritablement puissant. Actuellement, par contre, il faut voir, me semble-t-il, de sérieux indices de rénovation littéraire dans cette tendance à la synthèse que manifestent des œuvres très diverses. Ne nous y trompons pas d'ailleurs : la littérature à ses époques moyennes, est essentiellement individuelle ; les écrivains de synthèse n'apparaissent que lors de certaines grandes étapes qui correspondent à des phases de rénovation sociale.

Je ne vois plus aujourd'hui d'écoles, reprend M. Barrière, et d'ailleurs, il en surgira de moins en moins je pense, parce que les tempéraments individuels ^'affirment toujours davantage. Il s'est produit et particulièrement dans le roman, depuis quelques années, un nivellement qui tient à la diffusion de la qualité d'écrivain, et qui tend à abaisser les lettres. Mais, notez que cette médiocrité semble surtout le fait de la littérature individuelle . Il y a des exceptions et précisément ce sont les écrivains de synthèse qui les constituent, un Paul Adam par exemple.

— Xe pensez-vous pas, demandons-nous alors

à l'auteur de La Dernière Epopée, que la. critique se ressente de ce nivellement à la médiocrité ?

— Sans doute, répond M. Barrière, une littérature a la critique qu'elle mérite. Voyez l'époque de Zola, de Maupassant, a connu des critiques fort estimables : Brunetière, Lemaître, Faguet. Il n'y a d'ailleurs rien à attendre aujourd'hui de ceux qui débutèrent il y a une trentaine d'années dans les lettres : ils ignorent et veulent ignorer ceux qui les remplaceront. Mais, je crois que correspondant à la littérature de synthèse, va se développer bientôt une critique de synthèse qui manifestera 'à la fois des qualités id'intuition et d'intention. On ne recommencera pas Sainte-Beuve, dit-on quelquefois. Mais remarquez que Sainte-Beuve n'étudiait que quelques individus. »

Pour ce qui est de la littérature à bon marché M. Barrière ne la croit pas dangereuse. Les grands écrivains ne se plient pas aux exigences du public, et d'autre part, il vaut — tout de même — mieux répandre Marcel Prévost que Pierre Sales.

Si vous désirez une formule générale, conclut M. Barrière, je crois que le tempérament de chaque écrivain ira s'individualisant de plus en plus, mais que les sujets traités seront de plus en plus amples.

HENRI-MARTIN BARZUN

I)' abord lyrique, l'œuvre poétique de M. Henri- Martin Barzun s'est développée et précisée dans le sens, du drame universel jusqu'à la belle synthèse antagoniste de l'Hymne des Forces. Sa critique s'avère féconde parce qu'elle participe du même esprit de synthèse. Il nous dit:

« Héritière des époques précédentes, la pé- « riode symboliste a doublement accru le trésor « commun par sa propre conquête et par maints « chefs-d'œuvre. Elle a poussé aussi loin que « possible, en de merveilleux chemins, la ré- « relation de l'individuel, et fixé pleinement la « psychologie collective.

« À ce mouvement symboliste, divers, génial, « que l'on peut grouper cependant selon ces « deux tendances — notre génération qui lui « succède, devra garder quelque gratitude. Elle « lui doit en effet les deux instruments qui lui « permettront de diriger ses recherches et d'af- « firmer un jour son propre effort. »

Au sujet des thèmes et de la liberté de l'inspiration, l'auteur de l'Hymne des Forces, estime que le poète devra « ignorer de moins en moins

« l'évolution incessante qui se manifeste dans « les domaines, même les plus étrangers en « apparence, à sa vocation. Une idée, un fait, « une induction, peuvent avoir pour l'art une « portée incalculable ; et tout art exclusif en « son essence, s'infériorise indubitablement.

« Xotre génération ne doit plus se soucier de « ces démarcations arbitraires, de ces « caté- « gories » nécessaires en scholastique, et par- « faitement intolérables en poésie.

« Pour elle, l'impur en art sera tout élément « non assimilé, non transposé par la sensibilité, « la vision, la conscience, et qui se trouvera « dans l'œuvre à l'état d'insolite placage. « D'ailleurs, le rôle créateur du poète comporte « logiquement l'interdiction d'ignorer. Par la « connaissance de toutes }es évidences, il nourrit « à la vérité son intuition et devient, par elle, « capable d'anticiper sur les découvertes maté- « rielles ultérieures. »

M. Henri - Martin Barzun remarque que la conscience humaine a réalisé depuis longtemps la synthèse de l'individuel et du collectif, par la méditation philosophique, le chant lyrique, l'idéologie sociale. Au xixe siècle elle travaille à passer du collectif à l'humain dans tous les domaines, même dans le domaine esthétique :

« Les penseurs, les poètes, les artistes ne « rêvent-ils pas aussi d'un art unique dominant « l'Europe et le monde par la fusion de la mys-

« tique saxonne, de la sensibilité psychologique « slave, de l'intelligence et de la clarté latines « dans le génie français, suprême organisateur?»

Il ajoute :

« Cette perception psychologique intégrale de « l'humanité serait le dernier terme de la puis- « sance intuitive de l'individu, si la contempla- « tion des cieux étoiles ne lui donnait nettement « conscience d'une réalité sensible plus grande « encore : celle de la Vie Universelle dont la vie « humaine n'est qu'un faible bourgeon. »

De la sorte se conclut « et se ferme le cycle « psychologique des quatre ordres essentiels :

« De l'Homme aux Hommes, « Des Eommesy à VEumanité, « De l'Humanité à VTJnivers, « De l'Univers à l'Individu.

« La synthèse permanente de ces ordres fon- « damentaux, et de leurs combinaisons infi- « nies, existe sans consentement préalable. Mais « la perception et la révélation simultanée des « éléments de cette synthèse, à travers la cons- « cience et l'âme, ne peut pas ne pas modifier « profondément l'expression du chant indivi- « duel.

« Ainsi, le poème devient drame par l'innom- « brable conflit de ces ordres, entre l'individuel « et l'universel.

« La. plus haute conséquence que puisse avoir « cette synthèse dramatique pour notre généra- « tion, sera certainement d'ouvrir de nouveaux « destins — sous d'autres noms — aux formes « d'analyse avilies par une exploitation trop « longue : roman, recueil lyrique, acte, etc. J'en- « tends par acte la réalisation scénique de quel- « ques conflits immuables, dans un seul plan « psychologique, empruntés aux mœurs ou à « à la mode sentimentale. Le genre périt de « ses propres excès, quelle qu'en soit la série : « thèse, comédie, opéra, tragédie, etc.

Ces dramatisations poétiques impliqueront des modes d'expression rénovés. « La signification « véritable du style, dit M. Henri-Martin Bar- « zun, est pour tout artiste, son expression psy- « chologique même. Seul le rythme délivrant « cette expression psychologique en s'identifiant « à elle, je dirai : le rythme, c'est l'homme, c'est « le poète, c'est l'artiste ; le rythme, c'est Yâme « individuelle, non la règle de tous.

« Adoptant dès lors cette terminologie, je con- « sidérerai rythme libre comme synonyme de :« haute prose, je traduirai par rythme lyrique « ou mélodique l'ancienne expression « vers

DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE Zô

« libre », et j'appellerai rythme dramatique ou « psychologique, l'expression directe du poème « moderne, l'accent audacieusement personnel « du chant nouveau. Bien entendu, cette con- « ception de l'absolue liberté ne peut être favo- « rable qu'aux créateurs, c'est-à-dire aux seuls « vrais poètes. — les deux mots se traduisant « réciproquement. Elle aurait en outre l'avan- « tage de mettre en déroute l'innombrable ar- « mée des autres: jongleurs, répétiteurs, co- « pistes, fortifiés dans les traités de versifica- « tion — régulière hier ou libérée demain. »

Comme nous lui demandions quelles parmi les œuvres déjà réalisées lui paraissaient se rapprocher le plus de la dramatisation poétique, l'auteur de l'Hymne des forces nous cite entre autres : « La Dame à la Faulx », de Saint-Pol Roux, « Les Aubes », d'Emile Verhaeren, « L'Arbre », de Paul Claudel, « La Nef », d'Elémir Bourges, « L'Or et le Silence », de Gustave Kahn, « Les Miroirs », de P. N. Roinard, et chez les derniers venus « Augurâtes et Talismans », de Sébastien Voirol, « Les Contes des Ténèbres », d'Alexandre Mercereau, « V Enchanteur pourrissant y>, de Guillaume Apollinaire, « Dieudonné Tête », de Pierre Jaudon, les « Paysages, introspectifs », de Tancrède de Visan et « Cuirs, de Bœuf », de Georges Polti.

Le vrai mérite de ces œuvres qui s'ignorent, conclut-il, «... c'est d'être antérieures, à toute

« coordination de principe, à tout essai de syn- « thèse, et de résulter naturellement de Vêvolu- « tion lyrique. Ces réalisations poétiques ex- « priment déjà un chant in en tendu, s'animent et « s'amplifient de voix et de présences psycho- « logiques nouvelles. Elles suggèrent une plus « haute perception du monde, aspirent à une « plus vaste possession du panhumain et ten- « dent à récréer la vie selon notre sensibilité. »

Page 1