‹ Les Tendances présentes de la littérature françaiseChapitre 55 sur 94 · HENRI CLOUARD · texte numérisé non relu

HENRI CLOUARD

M. Henri Clouard est un jeune homme paisible. Extérieurement du moins,. Car lorsqu'il manie la. plume, éest souvent pour en piquer férocement un écrivain généralement estimé, dont il découvre, impitoyable, les défauts. Il base ses critiques s\ur des raisonnements si bien conçus qu'on voudrait lui donner raison même lors,qu'on pense qu'il a tort.

« Rien de nouveau en poésie, nous dé- « clare-t-il. Je ne vois rien de bien intéressant « dans les derniers livres parus. Peut-être L'Aile « de l'Amour, de M. Gustave Valmont. C'est « dans la plus pure tradition élégiaque. »

— Que pensez-vous du vers libre ?

« Le vers libre n'est pas acceptable. C'est « une invention de barbare. Voyez plutôt ses « parrains : un Gustave Kahn, une Marie Kry- « sinska. Et puis le vers libre n'est pas viable. « Il manque de ce caractère de nécessité sans « lequel il n'y a point de vers, et il est aux « antipodes du chant. Il tend à la prose. Quand

« même, le Symbolisme, aujourd'hui, continue. « Le Symbolisme a aéré l'inspiration. Le Par- « nasse n'était plus que de la fabrication. Le « Symbolisme rendit sa liberté au poète. Moréas, « que j'admire profondément, Moréas, dans ce « sens, profite du Symbolisme. Mais qu'on ne « me dise pas que Moréas faisait du vers libre. « Ses premiers poèmes sont aussi nombreux et « rythmés qu'« Eryphile » et que ses « Stances ». « Oui, le Symbolisme a été un mouvement « utile. »

— Dans le roman, apercevez-vous quelque chose de nouveau? —

« Je ne crois pas. Il est bien représenté « par Toulet, par Jaloux, par x\ndré Gide, par « Gilbert de Voisins, par les Tharaud, sans « parler des aînés. Encore qu'Isabelle me pa- « raisse une bonne plaisanterie ! Et c'est « presque trop bien écrit... Le roman français a « intérêt à reprendre la tradition psychologique, « même avec ce qu'elle peut comporter de sé- « cheresse et de dureté. Stendhal est le maître « du genre et aussi Barrés. Des passionnés, ce- « pendant. Mais ils gardent dans leurs romans, « au sein même de la passion, une lucidité éton- « nante. Et voilà bien le centre du génie fran- « çais. » —

— L'ordre ?

« N'abusons pas de l'ordre. Ce mot exprime « de très grandes choses ; mais souvent, rien

« du tout. Est-ce qu'il y a de l'ordre, dans « Stendhal? Est-ce qu'il n'y en a pas, dans :« René Bazin ? »

— Que vous semble du roman à fres crues ? —

« C'est un genre amphibie. Il manque de « vérité. Il est fait de discours, de narrations, |« de tableaux... »

Comme nous prononçons le nom de Gustave Flaubert, M. Henri Clouard sourit. « Je range « Flaubert dans les naturalistes de second ordre. « Madame Bovary » n'est pas un chef-d'œuvre, « et ce roman ne nous intéresse que comme un « document. Les personnages sont insipides. Ils « vivent au jour le jour, de petits faits. C'est un « abaissement de la tradition française. Mais i surtout, surtout, Flaubert est un « styliste », « et il n'y a rien de plus terrible au monde... « Nous parlions, tout à l'heure, du roman à « fresque. Balzac, si vous le voulez, a fait du :< roman à fresque, mais il demeure psycho- :< logue, quoi qu'on dise. Les Rosny se sont :< illustrés dans les deux genres. Quand je dis :< les Rosny... J'ai une certaine admiration pour i Rosny aîné. »

— Donnez -vous, à votre groupe, une impor- .ance ? —

« Auprès des jeunes gens surtout. La ~Re-

< vue Critique des Idées, et des Livres, Les

< Guêpes, font de bonne besogne. Ce que nous voulons, au juste? Retrouver ou mettre en

« valeur certains principes trop oubliés. Xous « n'avons pas la prétention de préparer demain. « Xous nettoyons aujourd'hui... Charles Maur- « ras est notre maître. C'est une véritable ré- « novation française qu'il a tentée, qu'il tente « encore. Je déplore qu'il ne permette pas qu'on « réunisse en un, en plusieurs volumes, ses « admirables études de La Revue Encyclopé- « dique Larouss.e. » —

Xous parlons de Bergson. Est-il si distant, par ses idées, du mouvement d'Action Française?

« Voilà une question délicate. Personnellea ment, je ne vois pas en quoi la philosophie « de Bergson est gênante pour Y Action fran- « çaise. Il est d'autre part très possible qu'on ne « puisse échapper définitivement à Kant qu'avec! « l'aide de Bergson, et d'ailleurs nous avons desi « amis qui sont bergsoniens, par exemple Gil- « bert Maire. Toutefois j'ai peur que le berg- « sonisme n'encourage une certaine déprécia- « tion de l'intelligence dont je vois çà et là des « indices. » —

— Croyez-vous à la crise de la critique ?

« Peut-être. On oublie trop que la critique doit « être dogmatique. Les autres critiques sont « inutiles. Il faut un parti-pris. »

Un instant de silence, et M. Henri Clouard nous confie : « Nous ne sommes pas des tra- « ditionnalistes, au fond. Notre point de vue « reste critique. Nous faisons un tri dans le

« passé. Les thèses de Mithouard, de Gide, nous « les rejetons comme trop passivement tradi- « tionnalistes. Barrés disait, dans Les Taches « d'Encre, « Il y a profit, même en art, à « n'être pas un imbécile ». Xous ne faisons « guère que développer cet aphorisme... Nous « professons des principes. Xous apportons une « méthode. On nous dit quelquefois — Les « œuvres, où sont-elles, vos œuvres ? — Mais « nos œuvres personnelles n'ont pas d'impor- « tance. »

Et comme nous revenons à la poésie. « Ah ! « s'écrie M. Henri Clouard, qui pour un instant « se détache de son calme, ah ! on a été étonné « de nous voir éreinter Henri de Régnier . Dites, « dites bien, que son œuvre n'est pas du tout « celle qui répondrait à nos principes clas- « siques. Henri de Régnier est un lamentable « versificateur. Il n'y a chez lui ni pensée, ni « sentiment, ni invention poétique. Je ne goûte « pas Vielé-Griffin, non. Pourtant je lui re- « connais une vraie nature de poète... Comme « on la comprend mal, la poésie. Quelqu'un « disait à Moréas — « J'admire deux grands « poètes : vous et Verhaeren — » deux concep- « lions poétiques qui s'excluent l'une l'autre ! « L'œuvre de Verhaeren !... des fumées, des « cris, un chaos ! »

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