M™ LUCIE DELARUE-MARDRUS
Le poète de la Figure de Proue semble s'adonner de préférence aujourd'hui à la création de ces figure? chargées de vie parce que senties en lyrique autant qu'observées, qui dominent Le Roman de Six petites filles, La Monnaie de Singe et L'Inexpérimentée. Le talent réaliste et lyrique de Madame Lucie Delarue-Mardrus honore la. littérature féminine et même la littérature tout court.
Rue Budé, quai d'Orléans, noms évocateurs de tout le passé français, lieux où les spectacles de la vie moderne ne sont point assez immédiats, bruyants, pour empêcher de saisir ce qui relie la fièvre d'aujourd'hui aux agitations de jadis et de sentir les liens par où les passions et les désirs actuels s'apparentent aux passions et aux décors de toujours.
Par delà Xotre-Dame et ses tours, la rumeur de Paris arrive jusqu'à cet hôtel du dix-septième siècle dont M. J.-C. Mardrus, de qui on connaît l'imposante et si littéraire adaptation des Mille
et une Nuits, et Mme Delarue-Maràrus, occupent le premier étage. Mais la Seine et ses rives avec les jardins sculptés de la basilique qui détachent leur délicate floraison sur le ciel transparent de l'Ile-de-France, composent, entre les hautes fenêtres, un paysage de grandeur mesurée et de riche harmonie propice au recueillement.
« La lettre par laquelle vous commentez votre « questionnaire — nous dit Mme Lucie Delarue- « Mardrus, — semble opposer roman subjectif « à roman de synthèse. Je n'accorde pas beau- « coup d'importance à toutes ces distinctions. Il « y a le roman tout court, l'œuvTe littéraire « qui exprime une vue personnelle de la vie ! « On regarde les choses, les gens, ce qui se « passe derrière cette fenêtre, et puis on écrit « ce qu'on a vu et comme on l'a vu. »
— Le roman vous apparaît donc ainsi qu'une notation lyrique de la vie quotidienne ?
« Oui, et toute la littérature aussi. C'est « pourquoi il me semble difficile de vous ré- « pondre sur les tendances littéraires de l'heure « présente. Je connais ma tendance qui con- « siste à résumer en quelques personnages avec « lesquels je vis véritablement pour les ou- « blier, l'œuvre terminée, ma vision des événe- « ments et des hommes. Quant à ce que font « les autres... »
— Plusieurs des romanciers que nous avons
consultés, nous ont manifesté les craintes que leur inspire pour les destinées de l'art ce parti pris moralisateur, cette obstination dans la convention et la fadeur dont témoignent aujourd'hui trop de littérateurs. Ils croient urgent de dénoncer les méfaits du roman pauvre, du roman suisse. —
« Enfin ! s'écrie Mme Delarue-Mardrus. On y « vient enfin !... Pour ma part, — continue « l'auteur de l'Inexpérimentée — j'ai toujours « lutté contre cette littérature mensongère et « contre son type préféré : la jeune fille, être « hybride, monstre soustrait de par le caprice « des romanciers bien pensants aux lois de « la physiologie, ni enfant ni femme. Assuré- « ment il y a là une tendance qui consiste à « manquer de franchise. Mais est-ce bien lit- « téraire ?...
« Précisément, parce que la littérature en gé- « néral et le roman en particulier, lui apparais- « sent essentiellement comme la traduction fi- « dèle et sincère de la réalité présente, l'auteur « de Comme tout le Monde, ne nous cache pas « l'agacement que lui inspirent les romans his- « toriques avec leur documentation de seconde « main et particulièrement toutes ces produc- « tions pseudo-antiques dont nous sommes en- « combrés depuis Quo Valais. Beaucoup de ro- « mans coloniaux ou exotiques, d'autre part, « ceux qui concernent l'Orient notamment, lui
« semblent inférieurs par la méconnaissance « qu'ils révèlent de l'âme orientale. »
A ce point de notre conversation, la voix de Mme Delarue-Mardrus se fait plus lente. La romancière songe aux chevauchées par les terres de soleil, aux mœurs de cette autre race dont elle possède parfaitement, le langage et dont elle a su pénétrer les secrets en compagnie du docteur J.-C. Mardrus. Xous prenons congé.
FERNAND DIVOIRE
C'est un homme grand, très, blond, qui semble doux infiniment. Il mène, à L'Intransigeant, le bataillm mystérieux des, Treize, qui furent les premiers échotiers, de la vie littéraire. C'est justement dans, les bureaux de L'Intransigeant que M. Ternand Divoire nous reçoit. Il est fatigué. Il a les mains salies du maniement des mille papiers qui smdllent les salles de rédaction... Tout à l'heure, il écrira des vers, fluiâiques et très perscmnels, comme ceux de L'Amoureux, son récent poème.
« Il va eu le Symbolisme, nous dit-il, et « après le Symbolisme, une vaste salade/ On /< s'est aperçu — comme à chaque mouvement « littéraire — que le mouvement finissait par « n'être plus qu'une formule. C'est l'instant où « les hommes de talent — ou de génie — lais- « sèrent la parole à des disciples. Mais ces dis- « ciples n'avaient plus que la formule. Ici, la « littérature demeure fatiguée. Voyez IVnmi- « misme, créé voici pas longtemps. Déjà il est
« arrivé à l'état formule. Aujourd'hui, tout le « monde peut faire de VUnanimisme. Il fallait « trouver autre chose, mais quoi ?
« La jeune littérature, il y a dix ans, était « représentée par personne. Entre la génération « symboliste et la nôtre, une vaste coupure. « Je viens de l'indiquer, cette coupure dure dix « ans. Les jeunes ne donnaient rien. C'est le « contraire maintenant ; nous sommes dans une « abondance qui sera continuée. Des groupes « existaient, mais isolés, par exemple YAcadé- « mie des Tonneaux, avec Edouard Gazanion, « Alexandre Mercereau, Albert Verdot, moi- « même, et quelques autres. Mais nous n'avions « pas d'œuvres avec nous. D'un autre côté, une « école élégante, où l'on distinguait Jean-Louis « Vaudoyer. Puis V Abbaye.
« Aujourd'hui, des écrivains, pour échapper « à la formule, ont pris la formule unanimiste, « que je vous signalais tout à l'heure. Mais il « y a en dehors de Yunanimisme une généra- « tion très nombreuse. Songez que nous avons « au moins soixante revues intéressantes,... sans « compter toutes les autres. Bref, nous sommes « au moment précis où la jeunesse va prendre « une direction. Les gens de la droite sont par- « faitement organisés : la Revue des Poètes ; « les spiritualistes, qui se divisent en deux frac- « tions principales, le Trône et V Autel d'une « part, une 'fraction idéaliste libérale, de l'autre ;
« la littérature d'Action Française ; la littérature « ri é o - hellénique et méridionale. Tous ces :« groupes, en ce moment, prennent de la force, « et ils vont se battre. Et les indépendants, qui ;« se trouvaient un peu écrasés entre les réac- :« tionnaires et les wianimistes, cherchent à se « grouper.
« Quel sera le résultat de la bataille ? Je n'en « sais rien, et je ne m'en préoccupe pas. Ceux « qui se seront le plus chamaillés, se serreront « peut-être la main, alors... Je demande seu- « lement que l'émulation produise, de quelqu'un, « une œuvre admirable. Quant à mes préfé- « rences personnelles, elles sont toujours allées « à une littérature idéaliste. Dites que parmi les « jeunes —un peu en dehors de toute littérature « proprement dite, — il existe un homme ad- :« mirable, qui pourrait être aussi bien à l'Ins- « titut : Paul Vulliaud. »
— Et les livres à bon marché ? M. Fernand Divoire estime qu'ils forcent nécessairement à lire des œuvres qui demeureraient ignorées du public. On choisir si mai ses lectures... Quant aux vers, il les veut imprimés sur du bon et beau papier.