‹ Les Tendances présentes de la littérature françaiseChapitre 92 sur 94 · LA LITTÉRATURE A BON MARCHÉ · texte numérisé non relu

LA LITTÉRATURE A BON MARCHÉ

A notre question concernant le développement actuel" des publications à bon marché et l'influence que les conditions nouvelles de la librairie pourraient exercer sur le niveau des œuvres, plusieurs littérateurs se sont excusés de ne pas répondre : ils estiment, en effet, que le titre d'écrivains convient à ceux-là seuls, qui travaillent, sans se préoccuper de savoir si leurs écrits trouveront un public et des débouchés -certains. Quelques-uns pensent, il faut le reconnaître, que l'on ne doit point médire du roman à prix réduit : M. Paul Adam ne se fait point illusion sur les tripatouillages que subissent les œuvres, émasculées et mutilées, afin d'atteindre les âmes timides ; mais, il croit que cette lecture incomplète amène celui qui la fait à s'enquérir de l'œuvTe intégrale ; M. Jules Bois se montre reconnaissant à l'édition bon marché de <re qu'elle augmente le débit des volumes à trois francs cinquante qu'écrit le même auteur. M. René Boylesve pense que, grâce à la

modicité de son prix, elle permet d'atteindre le vrai public qui se recrute dans toutes les classes de la société ; et c'est malgré tout un progrès, conclut M. Barrière, de faire lire Prévost au lieu de Pierre Sales. M. Fernand Gregh croit même que des éditions à quatre-vingtquinze centimes, d'Albert Samain ou de Verhaeren, rencontreraient, auprès du public, un accueil des plus favorables. C'est également l'avis de M. M.-C. Poinsot, qu'aux lecteurs toujours plus nombreux, il faut une littérature moins coûteuse que celle d'antan. Mais la grande majorité de nos confrères se montre défavorable aux éditions à quatre-vingt-quinze centimes. S'ils ne manifestent pas tous la même sévérité que M. Camille Mauclair, qui voit dans ces éditions « une des plus effrontées vilenies de la démocratie bourgeoise », ils condamnent presque tous avec M. Paul Brulat ces images qui « œilladent » cyniquement le passant ; ils déplorent surtout le tort qu'elles semblent causer depuis quelque temps au volume normal de trois francs cinquante. Plusieurs nous font remarquer que la décadence de co dernier aurait pour conséquence l'établissement d'une véritable féodalité littéraire, l'éditeur, s'il veut réaliser des bénéfices, ne pouvant donner accès à l'édition de prix modique, qu'à des auteurs déjà célèbres et cotés sur le marché : le volume de trois francs cinquante lui permet seul de lancer les œuvres des

jeunes ; sa disparition entraînerait la généralisation du « compte d'auteur » si critiqué, ou l'exploitation de formules épuisées. La plupart estiment avec M. Jules Bertaut, M. Léon Bocquet et d'autres, qu'il conviendrait que la librairie française possédât une échelle de prix, comme il en existe ailleurs, en Angleterre notamment.

Un certain nombre de libraires, que nous avons consultés, nous ont fait remarquer, d'autre part, que le développement des éditions à quatrevingt-quinze centimes faisait courir à la littérature les plus graves dangers, en tuant le goût du livre. Si quelques individus, peu fortunés, achètent ces éditions, pour les conserver ensuite, la clientèle qui fait la plus grosse consommation de ces livres bon marché n'en fait l'emplette, au kiosque de la marchande de journaux, que pour les abandonner bientôt, salis et déchirés, comme le journal une fois lu. La librairie que l'on déserte, surtout depuis que les grandes maisons d'édition pratiquent de plus en plus la vente au détail, ne constitue plus, comme dans certaines villes de province ou de l'étranger, cette sorte d'exposition permanente et intime qui éveillait la curiosité de l'acheteur et facilitait la vente.

Le génie, sans doute, ne s'embarrasse point de ces détails, et se rit des obstacles, mais la littérature se compose de plus de talents que de

génies, et il netait pas sans intérêt de noter a«r- cours de cette enquête les circonstances matérielles propres à favoriser ou à entraver le développement du talent.

Page 1