A LIBERTÉ DE L'ART
L'orientation générale, telle que nous venons de l'indiquer, ne se manifestera par des réalisations que si l'opinion publique assure à l'art cette liberté de rester lui-même que d'aucuns semblent lui refuser dans leurs œuvres, et que lui déniait formellement, il y a quelques mois, M. Albert de Mun, à l'Académie. Si l'on ferait preuve de quelque mauvaise foi, en accusant les romanciers de synthèse de prétendre à instruire d'abord, parce qu'ils transposent des portions de réalité dédaignées jusqu'ici par nos préjugés de salon, on ne saurait, en revanche, trop déplorer cette littérature de « tracts » et de réunions publiques, qui envahit le roman et le théâtre, visant à réformer les mœurs ou les
lois. Contre La tendance dangereuse qu'elle manifeste, à subordonner, voire à négliger La préoccupation essentielle et primordiale de l'artiste qui doit être de réaliser le Beau, plusieurs des écrivains que nous avons consultés s'élèvent avec vigueur. En nous enfonçant dans la matière sociale, régionale ou nationaliste, nous finissons par oublier, remarque M. Louis Bertrand, « que la beauté doit être pour nous la grande affaire ». Et il ajoute, « C'est chasser Dieu et la vie du drame humain... de réduire l'art à un débat autour du code, de la politique ou de l'archéologie », M. Elémir Bourges note que, sous prétexte de sociologie et de morale, on plagie aujourd'hui des œuvres et des hommes autrefois disqualifiés au point de vue littéraire, et M. Alexandre Mercereau constate que la bourgeoisie française raffole de ces plagiats. M. Henri de Régnier estime que les divergences proprement littéraires sont secondaires auprès de la querelle qui oppose ceux qui ne veulent être que des artistes et ceux qui contestent cette prétention légitime. M. Sébastien Voirol déclare qu'il faut baîlloner ces derniers plutôt que de songer à ruiner les éditeurs de magazines pour belles Madames. On désirerait, de certains jeunes littérateurs, de ceux-là notamment qui préconisent le retour aux disciplines classiques et françaises, qu'ils prennent plus nettement position sur ce point. Il semble assez inquiétant
de les voir mêler constamment l'intérêt de l'Etat et la réaction anti-individualiste à leurs théories proprement littéraires. M. Henri Clouard, il est vrai, parait faire peu de cas des ouvrages de IL Bazin.
Les Barbares, qui asphyxient l'art d'utilitarisme, prétendent également l'asservir aux décrets de leur ombrageuse vertu. « Je revendique bien haut l'honneur d'être catholique — dit encore M. Louis Bertrand — mais j'enrage de voir gue sous le couvert du catholicisme, une sotte pudibonderie est en train de nous imposer une littérature pour petites filles — sans beauté, sans virilité, sans sincérité ». M. Paul Brulat déclare que la vogue est à une « littérature fade, grise, neutre, peureuse, qui n'offense personne ». C'est un des types préférés des œuvres de ce genre, la jeune fille, monstre soustrait aux lois de la physiologie, que nous signale Madame Lucie Delarue-Mardrus. M. Paul Reboux, qui doit le savoir, nous dit que pas un grand journal ne consentirait aujourd'hui à publier un roman de Zola ou une nouvelle de Maupassant. L'Académie qui avait refusé un prix à Taine, note M. Louis Thomas, en accorde un à André Lafon, parce que son roman est bien sage.
Sur ce point, d'ailleurs, la nouvelle génération ne prend pas non plus très nettement position. Son aversion pour le dilettantisme, son idéalisme foncier — en tant que culte de la vie
intérieure — l'inclinent à sympathiser aux disciplines morales. Légitime et bonne en soi, cette sympathie deviendrait détestable le jour où elle encouragerait l'hypocrisie et la débilité mentale. Si l'idéalisme — par définition et sous sa forme la plus récente — tend à une vie de plus en plus épurée de la matière, il ne saurait, se confondre avec l'attitude ridicule de quelques Prudhommes, d'âme aussi indigente que leur philosophie et à propos desquels M. Henry Bernstein nous dit fort bien : « Ces gens-là parient de l'idéalisme comme on le ferait d'un logement hygiénique et bon marché ou d'un instrument de ménage. Ces sous-primaires ne soupçonnent pas que les idéalistes véritables sont précisément les écrivains qu'ils attaquent, ceux qui en s'ef forçant sans repos de sentir plus avant, d'élargir le champ de la conscience, préparent ou fondent une morale plus belle. Mais ne médisons pas des imbéciles ! Ils ont leur immense utilité. »
En effet, les imbéciles, lorsqu'on peut les démasquer, servent les causes mêmes qu'ils prétendent ruiner. Si l'utilitarisme, l'hypocrisie et l'impuissance, ces trois ennemis de l'art, nous donnent aujourd'hui le regret des époques où la liberté régnait dans les esprits, sinon dans les lois, leurs excès ne feront probablement que hâter la revanche de l'indépendance et du bon sens français.