‹ Les tentations du jeune hommeChapitre 26 sur 76 · I. I Cor., vu, 3i · texte numérisé non relu

I. I Cor., vu, 3i

CAUSES DES TENTATIONS iSg

lutte pour la possession des âmes est le fond même de toute l'histoire de l'univers visible et invisible ; aucun événement qui ne s'y rapporte : les observateurs qui arrêtent leurs regards aux intérêts, aux ambitions et aux agencements des politiques ou des intrigants, ne percent pas audelà de la surface. Ils se croient habiles et peutêtre à juste titre, mais la raison d'être et l'importance véritable des choses leur échappent. Ce sont des myopes méticuleux à qui une vue d'ensemble est impossible. En réalité, les événements capitaux, ce sont les silencieuses tentations qui naissent et se dénouent dans le fond des cœurs.

Leur cause principale et immédiate, sans laquelle les sollicitations au mal ne seraient guère à craindre, c'est notre nature ; un rayon de soleil traverse un cristal et sur un corps opaque il s'écrase : de même, quelque violentes que fussent les agressions, nous ne serions pas pénétrés de la plus petite pointe d'un mauvais désir, si nous n'étions nous-mêmes faibles et capables d'aimer le péché.

Les biens terrestres répandent autour d'eux leurs charmes naturels, qui sont bons et dans l'ordre ; c'est parce que nous sommes enclins aux convoitises désordonnées qu'ils deviennent périlleux.

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Lçs démons troublent et enflamment notre imagination et notre cœur. Si nous n'étions» inflammables, nous enflammeraient-ils ?

Les hommes mauvais nous séduisent, mais c'est qu'en nous-mêmes un fragment de notre nature aime ce qu'ils aiment. Des voix s'élèvent dans notre âme pour s'unir à leurs voix.

Il faut toujours en revenir là : notre plus dangereux adversaire, c'est nous-mêmes. De leur propre élan ou sous un coup d'éperon, nos diverses facultés bondissent vers leurs plaisirs. L'une ou l'autre, difi'érente selon les individus et le? cas, veut devenir maîtresse et régner seule ; elle marche à la domination, en saccageant l'ordre harmonieux que commence en nous le créateur, qui est ensuite confié à notre garde et dont la loi morale exige le maintien et l'achèvement. Qu'importe Dieu, qu'importe l'ordre, qu'importe la paix, qu'importent les sanctions : ce plaisir esl si bon, saisissons-le 1 Cependant, en nous comme dans le monde invisible, on ne peut à notre sujet que former des désirs, des projets, des pré parations. Les décisions finales sont en notre pouvoir, et, sans notre consentement, toutes les causes demeurent inefîicaces.

GHA.PITRE VI De l'Universalité des Tentations.

Le texte qui précède n'était encore que manuscrit; un vieillard et un jeune homme l'avaient emporté, par une paisible soirée de septembre, sous un bois de grands arbres oii il était dans 1 ^ur habitude de converser. Arrivés au pied d'un large chêne, ils prirent le parti de s'asseoir sur les racines noueuses, le visage tourné vers le couchant oii le soleil déclinait avec lenteur. Le jeune homme lut le texte à haute voix et, comme il le replaçait dans un Pascal qu'il n'abandonnait guère, entre le vieillard et lui s'engagea c& dialogue :

Le vieillard. — Oui, la tentation est inévitable. Partie essentielle de l'ordre moral auquel nous appartenons, elle est la loi sublime et salutaire de la vie.

Le jeune homme. — Cela est dur. Eh quoi ! Il faudra donc toujours lutter et ne point connaître la paix I A la longue, on se lasse.

Le vieillard. — Mon ami, toujours est un mot bien entier ; il y a des trêves ; comme la vie

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physique est coupée par des repos, la vie morale a ses accalmies ; mais, il est trop vrai, l'ennemi [eat reparaître à toute minute, et un chrétien prudent se maintient sur le qui-vive. Veiller ou périr, personne n'échappe à cette alternative.

Le jeune homme. — Je veux vous croire, respectable ami, et je ne suis point de ces impertinents, si nombreux dans ma génération, pour qui les vieillards ne sont que a figures à nasardes » et aliment du rire : le ciel me garde de jamais mépriser cette profonde sagesse qui vient a. ce les années. M. Faguet, dans le Culte de Hncompétence, soutient que les démocraties aiment et pratiquent l'irrespect envers les têtes chenues ; ni je n'ai ni je ne voudrais avoir un grain de ce démocratisme-là dans le cœur.

Cependant, il m'est pénible de vous donner ma pleine adhésion, et vous me paraissez céder à un pessimisme qui vous fut toujours naturel et que l'âge a encore affermi.

Vraiment, n'y a-t-il point des gens qui, plus heureux que je ne suis et peut-être que vous nei fûtes, échappent aux orages des tentations?

Le vieillard. — Sans doute, les saints Innocents, lesquels n'ont point vécu.

Le jeune homme. — Et la très sainte Vierge Marie, et saint Louis de Gonzague, et d'autrea comme, par exemple, cette sainte Carmélite de

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Lisieux, sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, dont vous m'avez fait lire la vie, l'an passé.

Le vieillard. — Vous touchez juste ; tout à l'heure c'est à la condition commune que je pensais, et je laissais de côté des âmes aussi exceptionnelles, pour qui toutes les lois ordinaires de l'épreuve semblent supprimées ou très adoucies.

Encore faudrait-il lire dans les cœurs ; la très sainte Vierge Marie mise à part, je ne sais si un saint Louis de Gonzague ne sentit jamais de sollicitations au mal. Cela fût-il exact, qui de nous, hélas ! peut se comparer à ce saint adolescent, et n'est-il pas chimérique d'espérer pour un de nos frères sur mille une vie approchante de la sienne?

La tentation ouvre l'histoire de l'humanité ; la vie d'Eve et d'Adam ne se prolongea guère avant qu'ils fussent sollicités au mal, et, leur destinée est le prototype de la destinée de tous. Aussi le drame familier et terrible, qui commença dans les enchantements du Paradis et se termina dans la honte au milieu d'une nature maudite, est-il inscrit en tête du Livre par excellence, destiné à (( instruire tout homme venant en ce monde ». — Cela nous est si essentiel d'être tenté que Jésus, désireux de passer par nos voies et de nous donner l'exemple, voulut l'être lui-même. Sa nature humaine, parfaite dans son espèce, harmonisée

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et docile, l'incitera-t-elle au péché? Non, certes, pas le plus petit frémissement de concupiscence n'agitera cette chair divine ; mais Satan s'approche

Le jeune homme. — Mon bon maître, vous retrouvez votre chaleur de jadis. Ils furent heureux les jeunes gens qui s'assirent autrefois devant votre chaire.

Le vieillard, souriant. — Oh ! ne complimentez pas, et surtout ne réveillez pas chez un invalide le souvenir d'un temps où il fut actif et de quelque utilité ; la pensée de nos travaux nous alourdit notre oisiveté de maintenant.

Le jeune homme. — Pardonnez à un sentiment sincère. Je reviens à ma question : n'y aurait-il pas des moyens de se soustraire aux tentations? Il est possible de se séparer si complètement du monde que Dieu seul et sa loi occupent notre pensée. Quand nous serons éloignés de tous les objets qui enflamment nos convoitises...

Le vieillard. — Eh ! qui le nie? Il n'est que sage de fuir certaines occasions, mais ne vous leurrez pas sur la paix des solitudes. Jadis une grande passion de vie érémitique s'empara des âmes d'élite; beaucoup émigrèrent dans la Thébaïde ou les montagnes inhabitées de la Syrie, mais ces fugitifs emportaient avec eux leurs souvenirs, ou fussent-ils presque des enfants comme saint Hi-

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larion, ils emportaient au moins leur nature, e( les démons les suivaient ; un saint Antoine, sous la menace des esprits mauvais et de ses appétits, éprouve des affres voisines du désespoir ; saint Hilarion, au dire de saint Jérôme, ne le céda point à son maître*, et n'est-ce pas dans le désert que Jésus fut tenté ?

Aujourd'hui, sur notre terre explorée partout et partout habitée où elle est habitable, vous ne trouverez plus de Thébaïde ; toutefois, le même besoin de sécession hors du monde et de vie parfaite a créé les monastères ; mais vous connaîtriez bien mal la vie monastique, si vous l'estimez «xempte de traverses ; sous l'habit blanc des Trappistes et sous l'habit noir des Bénédictins bat une poitrine humaine, et l'objet de la lutte intérieure ne fait point défaut; il n'est pas de bon moine dont la vertu ne soit militante, et si la Carmélite persévère, c'est qu'elle est gardée par une volonté plus forte que la grille du cloître.

Le jeune homme. — Vous ne m'induisez point à me faire moine ?

Le vieillard. — A condition que Dieu vous veuille sous le froc, si ; je me borne à vous révé-

I. L'excellent vieillard faisait sans doute allusion au chapitre XII de la Vie de saint Antoine, écrite par saint Atha- N\sK, traduite en latin par Evagre, et aux premières pages de ia Vila S. Hilarionis EremiUe, qu'a écrite saint Jérôme.

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ler une des faces vraies de la vie religieuse. Lep hommes ravis au troisième ciel ne foisonnent pas, même dans les Trappes, et quand il s'en rencontre, ils restent sujets à la tribulation.

Le vieillard tira de sa poche un petit livre et, après un instant de recherche, il lut : « Ne magnitudo revelationum exfoliât me, datas est mihi stimulus carnis meœ, angélus Satanœ qui me colaphizet\ » Saint Grégoire n'hésite pas à entendre ce texte des tentations de la chair, et, pour ma part, poursuivit le vieillard en posant un doigt sur une autre page, je ne crois pas commettre un contre-sens irrévérencieux, en devinant derrière les phrases pathétiques du chap. VII de l'Épîlre aux Romains, un aveu de luttes intimes. Qui ne vise qu'à énoncer une loi générale, dont il est exempt, tire-t-il de son cœur des cris si personnels : (( Jnfelix ego homo, quis me liberabita corpore mortis hujus^? »

Voyez, mon enfant, ce qu'éprouvait saint Paul.

Le jeune homme. — En effet, il me vient à la

1. II Cor., XII, 7 : « Pour me préserver de l'orgueil, il m'a été donné une épine dans ma chair, an ange de Satan qui me souffletât. »

3. Rom., VII, 24 : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort? » c'est-à-dire de cette nature viciée qui m'incline au péché qui est, au point de vue moral, la mort de l'âme.

mémoire que le même apôtre dit encore ailleurs *: (( Je châtie mon corps et je le réduis en servitude^ de peur que, prédicateur des autres, je ne sois moimême réprouvé. » — J^aurais cru que des âmes aussi radicalement dévouées à Dieu étaient audessus des tentations, surtout des tentations humiliantes qu'indiquent ces textes.

Le vieillard. — Pas toujours ni même habiluellement. Ma vieille mémoire m'apporte du fond de mes lectures un trait de saint François d'Assise. Après d'héroïques baisers donnés aux mains pourries des lépreux, il fut pris d'une violente irritation contre une mendiante, puis du regret d'avoir abandonné sa vie riche et libre. Ses victoires ne l'abritaient point conlre de nouvelles attaques. C'est l'habitude. Satan est plus animé et plus insidieux contre les meilleurs, qui, reflétant davantage la divinité, lui sont particulièrement odieux. Il n'est pas même jusqu'aux vertus des âmes d'élite qui ne soient pour elles des dangers : car les vertus engendrent l'estime de soi, et elle tourne à l'orgueil, la sécurité, et elle endort.

Enfin, la Providence veut que ses élus grajidissent toujours, et les laisse donc dans la nécessité de combattre ; elle aime que nous grimpions

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