‹ Les tentations du jeune hommeChapitre 4 sur 76 · I. Cf. La Réforme sociale en France, t. I, p. xlvii · texte numérisé non relu

I. Cf. La Réforme sociale en France, t. I, p. xlvii

lois! Beaucoup d'élans restent chez eux inl 'rieurs et invisibles à cause du poids dont pèse sur leur nature l'entourage moral et physique. Ils sont contenus, et parfois peut-être trop et m; ' à propos, par la solide cuirasse des usages, par les admonitions, par les murs élevés de tous côtés. Dans une société sauvage et inorganisée, et là seulement, la jeunesse serait tout à fait la jeunesse; pour son bonheur, pour le nôtre, pour le progrès de la civilisation, elle est chez nous, émondée et rectifiée.

Mais à dater d'un moment précis, dans Téducation des jeunes Français actuels, il y a une cassure brusque. C'est aux alentours de la dix-huitième année. Ils sortent « de la sujétion de leurs précepteurs )). Les voilà hors du collège, du lycée, ou de la maison paternelle. Plus de sur- Teillants, plus de professeurs qui fixent la tâche au jour le jour et presque heure par heure; le travail n'est plus contrôlé, les sanctions sont lointaines ; les occasions de flâner innombrables ; innombrables aussi, hélas ! les excitations au mal. Le jeune étudiant passe tout à coup d'une vie réglementée et presque monastique à nne vie très libre, et d'un milieu très sain au spectacle si mêlé du monde. La plupart des jeunes gens, par impuissance, ou parce qu'ils étaient remplacés dans cet office par leurs parents, par leurs

•maîtres, par la force anonyme d'un règlement, n'ont guère appris à se conduire eux-mêmes, et soudain, sans les transitions souhaitables, on leur remet toute l'initiative de leur conduite ! Le résultat ? la plupart, aux premiers temps du moins, s'enivrent de leur fraîche liberté. Pour nous la prouver et la bien sentir, semblent-ils penser, gaspillons les journées et les mois, étalons les paradoxes éclatants de nos idées et de nos folies. Ce n'est pas les seules règles du travail et du bon sens qu'il faut briser avec allégresse, mais aussi les règles invisibles et sacrées de la morale ; tout joug leur est intolérable. Le ciel me préserve de tracer des caricatures et de calomnier ; je sais qu'au milieu des fous il y a les raisonnables ; sont-ils le grand nombre, surtout aux premiers jours de la liberté?

Beaucoup, pourtant, et même parfois ceux qui paraissent les plus indépendants, souffrent de l'absence d'une direction ; ils en ressentent à la fois le désir et la crainte ; le désir, parce qu'ils ont besoin de se confier, parce que leur inexpérience à se conduire ne tarde pas à leur apparaître, parce qu'ils cherchent un secours contre eux-mêmes. — Mais ils hésitent. De quoi est faite cette perplexité ? Souvent du simple embarras de ne savoir à qui aller; presque toujours, d'une certaine crainte particulière : rame a sa

pudeur comme le corps et redoute de se dévoiler. Très ouverts entre eux quand ils sympathisent ou devant n'importe qui quand leur cœur trop gonflé déborde, ils ont honte, quand ils y réfléchissent, de découvrir leurs sentimeiils, leurs projets et leurs rêves. Devant les hommes mûrs, c'est souvent de ce qui leur tient le plus au cœur qu'ils ne soufflent mot. Mon Dieu, cela est assez naturel. Leur peu d'expérience les persuade qu'ils sont uniques en leur espèce : leur façon d'être, pensent-ils, ne s'est jamais vue; ils ne ressemblent à rien de connu et ils sont inclassables. De quoi en même temps ils se grisent et s'eff'rayent.

Raisonnons-les un peu. < Vous sentez, peut-on leur dire, que les personnes plus âgées ne vous ressemblent pas, et c'est vrai. Vous vous imaginez que ces personnes ne savent ce que c'est que d'être jeunes, qu'elles ne vous comprendront pas et qu'elles ne sympathiseront pas avec vous. C'est là qu'est le brouillamini et qu'il importe de distinguer. Je l'accorde : même parmi ceux qui n'ont pas touché la soixantaine, il y a des gens solidement assis dans une vie rembourrée, partisans imperturbables de tout ce qui est, invincibles ennemis des réformes et pleins d'horreur pour tout ce qui s'agite ou simplement se remue. Protégons le repos, voilà

leur mot d'ordre ; depuis longtemps aucun élégiaque ne chante plus dans leur cœur. Pour ceux-là, il faut le reconnaître, la plupart des jeunes gens et surtout les plus vifs et les plus intéressants sont des êtres absurdes, des frénétiques à museler ou des rêveurs dangereux. Que vous n'alliez pas vous confier à eux, vous avez bien raison, mais vous auriez tort de vous représenter tous les hommes murs taillés sur ce patron. Beaucoup de ceux qui descendent le second versant de la vie ne sont point durs, solennels, racornis et pétrifiés. Loin de là, jusque sous les cheveux blancs il en est qui se souviennent de leur jeunesse et qui vous seront prodigues d'intelligente sympathie autant que de conseils. Ils vous accueilleraient à votre entrée chez eux, avec l'épanouissement que provoque une journée de printemps au milieu de l'hiver... » et je ne sais si je continuerai ce discours, car les distinctions que nous pouvons faire, nous, très peu les font parmi les jeunes gens. D'instinct ils classent le monde en deux camps ennemis : les jeunes et les vieux ; et leur éloignement de ces derniers, comme notre aversion spontanée pour ce qui ne nous ressemble pas, est un effet de l'instinct de conservation. Ils veulent persévérer dans leur être, comme eût dit Spinoza ; ils craignent que par le contact avec les anciens leur jeunesse

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ne se blesse et ne s'effrite. On s'éleint et on se vieillit dans leur société, pensent-ils ; la bise est malsaine aux primeurs. Ils ne seront pas compris, ruminent-ils, on les raillera; s'ils ont quelques fautes à avouer, on poussera les hauts cris, on s'étonnera ; avec une indignation candide, oublieuse et orgueilleuse, on les méprisera. S'ils parlent de leurs projets : chimères, dira-t-on, et on rabattra durement leurs espérances au niveau de la réalité prosaïque. Et le réquisitoire se continue indéfiniment.

Une autre crainte plus subtile leur tient 1; bouche fermée. Les plus riches natures et parfois les natures médiocres se sentent, à cet âgelà, une vitalité inépuisable et par l'imagination se répandent en une foule de projets divers, comme une source jaillissante sur une hauteur s'éparpille en ruisseaux divergents. Pour exécuter les projets d'une seule matinée d'un jeune homme, il lui faudrait quatre vies d'hommes bout à bout ou devant lui l'avenir de Mathusalem. Quant à choisir définitivement, ils en ont peur. Ce choix est une limitation, et la limitation, à leur sens, un amoindrissement. Les conseillers raisonnables les ramèneraient sans cesse à ce choix, et ils les évitent.

Puis ils savent les discours qui leur seront tenus : « La vie est courte, point de temps à gas-

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piller» ; et antres paroles de ce genre très justes et très sages. Mais sur la plupart des jeunes gens ces discours ne mordent pas. Le sentiment de leur force grandissante les détourne de penser sérieusement pendant dix minutes à la rapidité d'une vie et à la proximité de la mort. J'ai du temps devant moi, je me réformerai plus tard. Voilà la conviction intime et toujours renaissante de chacun d'entre eux.

Enfin, personne qui ne redoute ses juges, surtout ceux qui chapitrent et condamnent. Or l'attitude du juge n'est-elle pas l'attitude à peu près universelle et, hâtons-nous d'ajouter souvent justifiée, de ceux qui furent jeunes vis-à-vis de ceux qui le sont ? Les jeunes d'autrefois, si je puis dire, ont accoutumé de condamner les jeunes de maintenant. D'instinct ceux-ci le sentent, et cela ne délie point la langue.

Entre les jeunes gens et ceux qui tournent à la vieillesse la différence est inévitable, et il faut qu'elle reste et ne se dissimule pas. Chaque chose est belle avec ses propres caractères. Un jeune homme qui fait son vieux est un être bien déplaisant, et je ne sais pas de spectacle plus ridicule ou plus pénible que la comédie d'un vieillard qui affecte les idées, les sentiments et l'allure d'un jeune homme. Que les vieillards fassent leur métier de vieillards : ils entretiendront la

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sagesse et la gravité parmi les hommes ; et que les jeunes gens fassent leur métier de jeunes gens : ils orneront ce bas monde de leurs sourires. Mais une chose qui n'est pas inévitable et qui est fâcheuse, c'est l'antipathie déclarée ou secrète entre ceux qui se tiennent aux deux extrémités de la vie. L'idéal est que chacun cultive les vertus et combatte les défauts propres à son âge et s'applique à comprendre l'âge oppo sé : qu'il y discerne ce qu'il contient de beau, de bienfaisant, de nécessaire. Voici un admirable concordat à signer : un vieillard qui apprend des jeunes gens et qui les aime ; un jeune homme qui apprend des vieillards et qui les vénère.

La parole la plus juste, sur l'homme, c'est celle de Montaigne : L'homme est ondoyant et divers. On ne parle de caractères tout d'une pièce que par simplification. En parler à propos des jeunes gens, c'est une simplification extrême. Ils paraissent, certes, tout d'une pièce, mais ce sont pièces transitoires, contraires et successives. Ce chapitre n'est qu'une esquisse d'un aussi difficile original. De parti pris, on y a négligé les traits spéciaux par oii se distinguent les quatre

OU cinq jeunesses qui, à l'époque actuelle, coexistent en Fiance : la rurale, l'ouvrière, l'intellectuelle, divisée elle-même en quelques groupes si tranchés qu'ils se dressent les uns contre les outres en camps ennemis. Au demeurant, les diversités entre ces jeunesses tiennent surtout au degré de culture et à la qualité des idées. Pour un psychologue, c'est chose accidentelle et presque négligeable. Le fond est le même : mêmes tendances sentimentales, et mêmes qualités ou défauts intellectuels.

De grands esprits se sont appliqués à peindre les jeunes gens. Pour dédommager les lecteurs que la présente étude aurait déçus et pour rappeler de beaux textes classiques, trop délaissés des générations positives d'aujourd'hui, qu'il soit permis de signaler Aristote*, Horace^ Boileau', Bossuet*. Il y aurait un aimable livre à écrire sur

1. Cf. Rhétorique, liv. II, chap. xii. Comme ce texte inconnu surabonde d'observations précises et justes !

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