CHAPITRE PREMIER De la Jeunesse
Sentimentaux, — poètes, — amis de l'avenir, — amis de l'idéal, — généreux, — idéologues, — francs, — vaniteux, — très changeants, — pleins de contrastes, — penchant et répugnance pour les conseillers plus âgés.
Qu'est-ce qu'être jeune?
C'est se trouver aux alentours de vingt ans, c'est porter un visage frais, et c'est encore beaucoup d'autres choses plus intérieures. Certes, l'âme a ses propres saisons qui ne coïncident pas toujours avec celles du corps : il y a des jeunes par l'âge qui sont par l'esprit des enfants ou des vieillards endormis et lourds ; par contre, dans certains cœurs l'hiver n'entre jamais. La j unesse complète est la réunion de plusieurs éléments séparables et, aux diverses périodes de la vie, on en trouve des fragments disjoints. Essayons de fixer ses principaux traits.
Les enfants n*ont que très peu de vie intérieure; leur activité s'écoule en mouvements.
Toujours remuants, amusés et ravis par le flot des sensations que leur apporte le monde extérieur, ils ne sont que gambades, gestes et babil. La réflexion leur coûte beaucoup. Quand ils s'y appliquent, c'est par ordre et avec l'aide d'un maître. On a remarqué qu'ils sont aisément cruels ; c'est que n'ayant eux-mêmes qu'un très faible sentiment de la douleur ou de la tristesse, ils ne l'imaginent pas chez autrui. Se connaître, en efl*et, et s'analyser est le dernier de leurs soucis et, du reste, ils en sont incapables : les petits philosophes ne pullulent pas parmi eux ; en revanche abondent les maçons, les dessinateurs, les imagiers. Ce sont les couleurs et les reliefs des choses qui les captivent et, pour la plupart, ils saisissent si bien l'aménagement de leur milieu qu'ils s'y adaptent à merveille et s'y meuvent à l'aise comme des barbets souples et avisés.
Mais il arrive un moment où l'attention, attirée avec violence au dedans, délaisse le spectacle bigarré et divers des êtres physiques. Une seconde initiation s'inaugure, presque une seconde naissance, et l'homme intérieur, dans l'indécision et les tâtonnements, commence d'apparaître. Le jeune homme se dégage de l'enfant; en lui s'ébauchent des sentiments vagues et impétueux dont il est étonné ; pendant une longua
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période, le monde extérieur ne Tintéressera plus guère, à moins qu'il n'appartienne à la famille des âmes très superficielles pour qui la terre n'est qu'un champ de course et l'existence un exercice sportif. Pour le plus grand nombre, si vifs que soient les charmes passagers d'un voyage ou d'une promenade, un monde nouveau et plus intime les fascine et les tyrannise ; je ne sais quel nuage les enveloppe et s'interpose entre eux et le monde visible ; ils se déshabituent d'observer les êtres matériels et, quand ils veulent le faire, la fumée qui monte de leur cœur leur brouille les choses et en change les aspects. Leur grande affaire est de s'écouter et de se regarder vivre, et les voilà presque uniquement spectateurs d'eux-mêmes. Comme les pommiers se couvrent de fleurs en mai, la table de la plupart des jeunes gens se couvre de journaux intimes, de notes personnelles, de carnets d'impressions, d'ébauches autobiographiques.
D'instinct ils sont portés vers les moralistes, de qui ils attendent de vives lumières sur le inonde nouveau et troublant de leur cœur et qui, en tout cas, les entretiendront des choses qu'ils aiment. Mais autant Pascal, La Rochefoucauld ou même Vauvenargues et Joubert les attirent, autant ils restent pour eux impénétra-
bles, car chacune de leurs maximes est une condensation d'expériences : pour ceux qui n'ont encore ni expérimenté ni réfléchi elles sont, à peu de chose près, lettre close. Retournent-ils à eux-mêmes, leur inexpérience se manifeste encore ; trop ignorants du mécanisme délicat et enchevêtré de la nature humaine, incapables d'analyses rigoureuses, ils tâtonnent avec ivresse au milieu de leurs idées et de leurs impressions, comme un homme qui vient de la pleine clarté du dehors et se reconnaît à grand peine dans une chambre obscure. Que de méprises chez ces acteurs novices d'une pièce qu'ils ne comprennent qu'à demi !
Pour tout dire, les jeunes gens sont des sentimentaux, quelques-uns si profondément qu'ils le seront toujours. Mais cela est l'exception; la règle c'est que l'on soit sentimental aux alentours de vingt ans. La prédominance de quelques passions bonnes ou mauvaises, qui grandissent au-dessus de tous les phénomènes de la conscience et commandent les désirs : voilà le trait le plus original et le plus caractéristique de cette saison de la vie.
Le sentiment stimule l'imagination. On n'est
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guère sentimental sans être imaginatif. Y a-t-il un cœur de dix-sept ans, si prosaïque sera-t-il plus tard, qui ne soit lyrique à l'occasion? Tous les jeunes gens ne composent point des vers et, d'ordinaire, ceux qu'ils bâclent sont dépourvus d'art et détestables, mais la quasi-unanimité porte un certain fond habituel de sentiments et lance des bouffées de rêves qui seraient une excellente matière à poésie. Ainsi faits, comme il leur est naturel d'être moins sensibles aux raisons d'utilité qu'aux raisons d'esthétique! Des poètes, gênas irritabile vatam, comme tous ceux que possèdent des passions vives, ils ont aussi une vive susceptibilité! Ce n'est qu'avec une extrême adresse qu'il convient de critiquer leurs sentiments. Si la main qui touche ces écorchés vifs appuie ou manque de dextérité, ils crient. Tout cela dure peu. La plupart des hommes ne soupirent des élégies que l'espace d'un court printemps. Après quoi, la source des pleurs poétiques se tarit. — Mais chez presque tous, elle a coulé. On le comprend. La plupart des jeunes gens aiment, sans trop savoir quoi, mais ils aiment. Or l'amour, parce qu'il étouffe dans le réel, se fait spontanément poète. Sa coutume est d'embellir et de transfigurer ses objets ou même de les fabriquer de toutes pièces ; ainsi le cœur exalté des adolescents superpose au monde mi-
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parfait qui existe un monde plus beau. C'est au point que plusieurs d'entre eux vont par la vie à demi-hallucinés. Ceux-là mêmes dont l'imagination est médiocre, avec une magnifique inconscience de la réalité, remplissent des projets les plus grandioses le vaste inconnu de l'avenir : Omne ignotum pro magnifico. Ce n'est pas une parole à l'usage de ceux qu'a mûris la rude expérience, mais à l'usage des jeunes. Ils se voient riches, honorés, heureux, celui-ci général, cet autre député, un troisième médecin ou écrivain célèbre. Plus souvent encore, sans rien préciser, ils attendent je ne sais quoi de mer- Yeilleux et d'inouï ; leurs espérances ne s'assujétissent point aux vraisemblances ni aux possibilités ; elles bondissent, impétueuses et les bras levés, hors à\x réel. Des êtres qui croissent chaque jour en force ne sont qu'élan tendu vers l'avenir et n'ont pas encore éprouvé la douloureuse sensation de leurs limites.
La séduction qu'exerce sur eux Favenir où ils ont projeté et solidifié leurs espoirs, jointe à leur ignorance, les rend fort dédaigneux du passé ; il est peu naturel à un jeune homme de se faire érudit. Que lui importe ce qu'ont pensé.
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inventé, institué ceux qui vécurent? C'est ce qui fut et, lui, il pense à ce qui sera. Il ne veut pas ruminer ni souvent même continuer, il veut créer. Ce n'est pas à hier qu'il s'intéresse, c'est à demain; s'il ne méprise pas les anciens, il leur est au moins assez inaltentif ; ce que lui et ses pareils vont accomplir surpassera de si loin ce qui s'est jamais vu I Au fond de tout cœur de dix-huit ans fermente et s'agite un révolutionnaire. Chaque génération, d'abord et par instinct, s'oppose à celle qui la précède et rêve d'autre chose. Le présent ne lui paraît point sacré, intangible, éternel, mais plutôt ennuyeux et à réformer. Je ne crois pas exagérer. Pour qu'une doctrine allume l'enthousiasme des J îunes cœurs, ne faut-il pas, fût-elle très vieille, qu'elle fasse peau neuve et qu'elle leur paraisse inventée de la veille; si, par surcroît, on a l'habileté de lui donner un air d'opposition aggressive, la voilà irrésistible. Il est habituel aux vieillards de trop se défier de tout ce qui revêt même la plus anodine apparence de nouveauté; ils sont tout naturellement partisans des institutions au milieu desquelles leur vie s'est assorti une place et des idées dont ils se sont nourris; souvent même ils poussent l'horreur des changements jusqu'à l'immobilisme complet et au respect fâcheux pour des choses inutiles ou
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nuisibles. Un goût contraire emporte les jeunes gens, ils aiment trop le nouveau, ils se laissent entraîner par les charmes du changement, sans réfléchir si changer est toujours progresser. La stabilité des choses existantes les agace ; le monde leur paraît monotone. J'en ai vu trouver un secret plaisir à des écroulements de choses très vénérables et très aimées. Ce qui allait survenir était de l'inconnu ; enfin I au lieu de rebattre les ornières, on irait à l'aventure; plus de ces programmes fixes et invariables qui convertissent par avance l'avenir en passé! Cette certitude des incertitudes futures les réjouissait si fort que leur contentement éclatait malgré eux et abolissait presque leurs regrets. Tenez pour certain qu'au fond de tout jeune cœur vivote un sauvage impatient du joug, un petit Attila qui, pour la beauté de la chose, désire les destructions, les révolutions et les guerres. Dans la première partie de la vie, sauf chez ceux qui dorment de leur berceau à leur cercueil, l'amour des branle-bas est aussi vif que, dans la seconde, l'amour de la fixité. Cela est connu et par tout pays le contraste entre les jeunes gens et les vieillards est classique. La raison principale en est que ceux-ci sont assis à la poupe et tournés vers le passé, ceux-là au contraire se tiennent debout à la proue, face à l'avenir.
L'antithèse ne se limite pas à ce point. Pour l'ordinaire la paix charme les vieillards ; le trouble, la turbulence, les vives oppositions d'actes ou de paroles ne sont pas leur fait, parce qu'ils aiment le repos et s'y tapissent comme dans une bonne retraite. Les jeunes, à l'inverse, crânes et amis des bravades, bataillent volontiers. Coups d'épée, coups de fusil, ou si les mœurs du milieu ne le permettent plus, coups de langue, contradictions ardentes, démarches hardies : voilà des choses dont ils raffolent. C'est l'effet de l'exubérance physique, surtout de l'impétuosité des convictions, des amours et des haines. Et tout au fond du cœur, ce qu'ils recherchent dans les luttes, c'est l'image et les émotions de la guerre, les chocs sous lesquels résonneront toutes les cordes de leur lyre intérieure.
De la même ardeur d'imagination et de sensibilité découle un trait assez fréquent chez eux. Ils ont porté si haut leur idéal de perfection, ils ignorent tellement la complexité des situations réelles qu'ils critiquent avec entrain gens et choses. Ce n'est point toujours ni même habituellement esprit mal tourné et cœur sans bienveillance ; c'est plutôt excès d'admiration enthou-
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siaste et iimplificatrice pour l'idéal. Les taches de ce qui existe le» blessent. Leurs acerbes critiques sont une des formes, la moins aimable certes mais très explicable, de leur amour du parfait. Le réel leur paraît odieux ou ridicule parce qu'ils voient le mieux avec netteté, parce qu'ils ignorent les causes souvent vénérables ou nécessaires qui ont amené ce qui est, parce qu'ils ne sentent pas que la perfection est irréalisable dans les institutions et les hommes, et que la poursuivre avec trop de rigidité est souvent désastreux. Le jour où l'on est persuadé que ni les hommes ni les choses de ce bas monde ne peuvent être complètement justes et irréprochables, et que la sagesse consiste à se contenter d'une perfection relative, on a cessé d'être jeune. Ce n'est point à vingt ans, pour l'ordinaire, qu'on s'adapte et qu'on se résigne; et, sans donte, c'est tant mieux ! L'équilibre résulte d'une composition de forces contraires. Il faut, pour le progrès ou le simple maintien de ce qui est acquis, qu'auprès de l'amour du réel vive le culte du meilleur, fût-il un peu utopique. Un monde composé des seuls vieillards serait comme la terre au mois d'octobre oii elle se recueille et ne s'enrichit plus, et un monde composé des seuls jeunes gens serait comme un mois d'avril ou la L^^^e esquisse des fleurs et
des feuilles, mais sans fruits. Entre courir follement et piétiner il y a la marche raisonnable et, utile ; que l'on supprime les jeunes ou les \ieux par la coopération desquels elle se réalise, on la supprime.
Dieu merci, toutefois, l'amour de l'idéal ne pousse pas les jeunes gens vers la seule critique. S'ils déchirent et déracinent, ils aiment aussi et sont, plus qu'à n'importe quel autre âge, capables d'admirer. Quand ils ont rencontré un homme qui a su faire briller à leurs yeux quelque morceau de leur idéal, science, justice, dévouement, vertu, ils se donnent à lui sans réserve. Si une institution les a conquis par son éclat, quoique existante, ils ne compteront pas leurs sacrifices pour elle. La grande affaire avec eux, c'est de trouver le chemin de leur cœur et d'y agiter une certaine petite flamme qui s'élève aussitôt en un grand incendie. Plus tard, l'esprit, exercé et moins prompt à la confiance, distingue, approuve ceci en désapprouvant cela, et tempère ses enthousiasmes de craintes, de doutes souvent de réserves formelles. Les jeunes, quand ils admirent, distinguent peu et supportent malaisément que l'on distingue. Là, comme en toute autre chose, ils portent leur passion intransigeante et qui ne sait pas se nuancer. S'ils risquent de se tromper et s'ils blessent la tolérance,
par contre ils connaissent, les heureux, le ravissement des vénérations entières et des admirations totales. Le torrent de leur enthousiasme se précipite d'un grand élan spontané, et aucune pierre, sur le trajet, ne le divise ni ne le retarde. Qu'ils en jouissent I Cela ne leur sera pas longtemps possible.
Le cœur des jeuaes gens, précisément parce qu'il s'emhrase vite, est très généreux, mais ici il est nécessaire de distinguer.
Ils peuvent être égoïstes dans la pratique quotidienne et souvent ils le sont en effet, ne seraitce que par suite de l'excessive et inévitable préoccupation d'eux-mêmes à laquelle les condamne la tyrannie de leurs sentiments. Ajoutez-y, chez presque tous, l'inaptitude à observer qui ne leur permet pas de deviner ni de devancer les désirs. Pour plusieurs enfin, le contentement rapide et sans travail préalable, auquel les accoutuma une trop facile éducation, les empêche de penser aux peines de leurs parents et de leurs domestiques. — Malgré cela, il est vrai que leur cœur est dévoué. Je ne veux pas alléguer certains sentiments où l'égoïsme et la vanité ont plus de part peut-être que la tendresse. Mais les amitiés,
à cet âge, sont vives et affectueuses. L'idylle de Jonathas et de David S comme de Nisus et d'Euryale* ou de Charles de Montalembert et de Léon Cornudet \ se répète à chaque génération. Les meilleures amitiés datent presque toujours de la jeunesse; alors les cœurs se pénètrent davantage et se donnent plus complètement.
Ce qui est caractéristique encore, les jeunes gens s'attachent à des fins générales et désintéressées, telles que l'Église, la Patrie, la Justice. Sans toujours apercevoir les humbles dévouements à leur portée, ils rêvent d'aventures héroïques où ils donneront argent, peine et vie. Plus elles sont vastes et lointaines, plus les causes les séduisent ; et la grande puissance d'aimer dont dispose leur cœur avec l'ignorance des tentatives passées et du possible expliquent le succès parmi eux de tant d'utopies : pourvu qu'elles soient belles, fussent-elles périlleuses, elles les entraînent. Les jeunes aiment le grand, le vaste, l'impossible même, s'il y a quelque chose d'assez audacieux et titanesque pour qu'ils le conçoivent sous la forme d'impossibilité.
Ensuite, à mesure que s'additionnent les années
1. Cf. Bible, Les Rois, livre I", chap. 18 et suivants. a. Cf. Virgile, Enéide, chant ix, v. 224 et suivants. 3. Cf. Correspondance de Gh. de Montalembert et de L. Cornudet.
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leur horizon se rétrécit et, sauf pour les rares têtes où l'esprit spéculatif persiste, l'ambition devient modeste, la portée du regard assez courte. Le plus grand nombre des vieillards, voire des hommes faits, ne s'occupent point, comme i'éternel adolescent que fut La Fontaine, à « remuer en une demi-heure toute la carte de l'Europe n. Il est vain, à leur sens, de s'intéresser à des choses si éloignées, auxquelles ils ne peuvent rien et qui n'exercent qu'une influence insignifiante sur leur destinée personnelle. Au contraire, le cœur et l'imagination des jeunes ou de ceux qui le restent s'élargissent jusqu'aux confins du monde et au-delà!
L'amour des vaste» horizons, combiné avec le goût de la simplification qui est une conséquence du manque d'observations et d'expérience, fait de beaucoup de jeunes gens, pour peu qu'ils soient d'esprit ouvert, des amateurs ardents des idées générales ; ils sont, par tendance et même aux époques les plus positives, des intellectuels et des métaphysiciens ; tous les problèmes de la philosophie, à moins qu'ils ne leur soient présentés dans un langage rebutant et impénétrable, les passionnent. Plus tard, leur esprit deviendra
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méticuleux, curieux des faits, observateur, érudit, collectionneur ; il est d'abord spontanément spéculatif et synthétique; et c'est là l'une des ombres de vérité contenues dans la loi des trois états d'Auguste Comte.
Quelques beaux principes lumineux, qui enserrent dan» leurs conséquences indéfinies toute la masse confusément entrevue des faits, cela les ravit. A trente ans, on voudra analyser, contrôler, à peine se risquera-t-on à quelques inductions sur les principes ; dix ans plus tôt, on se jette dans l'idéalisme, le monisme, l'évolutionnisme ou le thomisme, avec le même entrain que le Cid sur les Maures.
L'inaptitude à sentir la complexité embrouillée des choses et à proportionner les jugements à la fugacité du réel produit encore un effet bien connu des professeurs : les jeunes gens aiment les affirmations carrées. De degrés dans l'adhésion, de probabilités, de doutes, qu'il ne soit point question. L'incertitude les fait souffrir. Incapables de supporter l'indécision chez eux-mêmes, ils ne tolèrent point que les autres hésitent et n'énoncent pas des avis catégoriques. A tout âge, le scepticisme est une maladie ; chez des jeunes gens il est une sorte de dénaturation qui résulte d'une mode fâcheuse, d'influences délétères ou d'uae rage de vanité et de parade. Encore l'impérieux
besoin de la nature jeune se rattrape-l-il : le scepticisme devient une attitude dogmatique, tranchante ; c'est le remplaçant paradoxal de la certitude.
Quand les jeunes suirent leur penchant, ils bondissent aux antipodes du scepticisme. Entiers, impétueux, impulsifs même, ils n'aiment ni n'affirment à demi. Les gradations et les nuances qu'impose l'expérience de la complexité des systèmes, des hommes et des institutions, leur sont odieuses. Ils n'opinent pas, ils décrètent; ils no blâment pas, ils flétrissent. 0 la belle ardeur à casser ou à dresser I Un jeune homme qui se paralyse ou se retarde par des si ou des mais est un monstre de son espèce. Leur naturel, c'est un ouragan d'affirmations.
Aussi le comprend-on sans peine : la politique les passionne. Ne porte-t-elle pas en elle tout ce qu'il faut pour leur plaire? Les objets de la politique, ce sont choses lointaines et vastes, dont on peut parler avec force et à l'indéfini, communément sans les savoir et sans rien savoir, qui prêtent aux rêves généreux, donnent l'illusion d'un immense pouvoir et font penser qu'on remue l'univers. Enfin, ce sont choses où les journaux et les clameurs des partis nous ont habitués à ne sentir jamais de doutes ni d'hésitations, que dis je? où il est mal porté et souvent
dangereux de demeurer perplexe. Tout animal qui se délecte de chimères nage là-dedans, comme un poisson dans Teau. C'est dire les délices qu'y goûtent les jeunes esprits, grands songecreux.
Les idées pures les enivrent et plusieurs d'entre eux les voient plus nettement que les réalité» tangibles ; en conséquence, ils y croient de toute leur force et, avec la passion qui ne les quitte jamais, cette foi les fait logiciens impitoyables et raisonneurs à perle de vue. Personne ne sait mieux déduire et tirer des conséquences que les jeunes gens intelligents. Un dilemme tranchant les ravit ; j'en ai vus trépigner de joie à un argument bien asséné. Je ne prétends pas qu'ils sont logiques, nous verrons bien que non, mais ils ont de terribles logiques en séries divergentes. Raisonner, lier, coordonner est pour le» meilleurs d'entre eux une passion, et cette sorte de plaisir intellectuel leur est si nécessaire que plus d'un ne supporte pas la lecture d'un livre mal agencé ou simplement dont l'armature logique est cachée. Le développement de leur pensée est rectiligne comme une route nationale. Ils vont en ligne droite devant eux, sans souci des à-côtés ni des faits récalcitrants, avec une belle bravoure intellectuelle. Un homme instruit par la vie regarde d'abord en tout projet à la
valeur des résultats; mais, un jeune esprit, enivré de sa logique, regarde d'abord à la rigueur de ses déductions.
Nul ne peut en disconvenir : il y a une part d'aveuglement dans leur fureur de syllogiser; n'y en a-t-il pas une aussi dans leur bravoure et leur amour des risques ? Oh 1 le ciel me garde de calomnier leur cœur. Je pense que la force bouillonnante les pousse aux entreprises, que leurs vives imaginations dédaigneuses des tâches trop proches les portent aux aventures, que leur générosité les jette en des dangers utiles, mais ces beaux mobiles me paraissent secourus par une certaine et dans le cas admirable irréflexion, qui les empêche de détailler ou de soupeser les périls, et par une espérance instinctive née du sentiment de leur force, qui les assure du succès. Qu'ils aillent donc à la bataille, nos beaux soldats français, avec le sourire aux lèvres ; qu'ils partent donc, nos missionnaires, avec l'invincible espoir de convertir ; que tous entreprennent avec ardeur la tâche rêvée, quelle qu'elle soit, fondation d'un foyer vertueux, œuvres d'apostolat, livres ou autre travail, sans souci de l'insuccès possible ! Leur foi dans la réussite en double les chances, parce qu'elle double leurs forces. Je ne les chicanerai pas sur les motifs plus ou moins conscients qui les entrât-
nent; l'inconscient est aussi l'œuvre de la Providence, et c'est par une prévision de la sagesse du « Père qui est dans les cieux » que l'instinct nous soulève à moitié dans l'accomplissement des devoirs ou des projets difficiles. Oii Montaigne ennemi de l'aveuglement trouve une occasion de déprécier et de critiquer, il me paraît qu'il y a une raison d'admirer l'ordre et la secrète harmonie voulus de Dieu.
Le même cœur, soulevé par des sentiments puissants qui les portent aux grandes choses, les porte à une franchise parfaite; quand nous sommes possédés d'une passion intense et unique, excepté le cas où le secret est imposée par les circonstances, nous la montrons, nous en parlons, nous Tétalons. Les jeunes gens, emportés par la spontanéité et la vivacité do leurs idées toutes brûlantes, ont le cœur ouvert et la parole prompte. Ce sont de grands ennemis du charlatanisme. Quelle horreur instinctive pour tout ce qui est convention et fausse apparence I Les plus rusés Machiavels ont commencé par être des adolescents sincères et droits. La tortuosité et les intrigues qui cheminent à leur but par des voies savantes et cachées sont une^
anomalie à cet âge. Qu'il n'y ait jamais, parmi leux, des finauds et de ces gens qui biaisent et s'essayent à la fourberie, je n'oserais l'allirmer, mais ils sont, grâce à Dieu, des raretés, et leurs plus grandes adresses sont d'ordinaire des maladresses. On les perce d'un coup d'œil. Non seulement la plupart sont ennemis de la fausseté, ■mais peu de défauts chez les autres excitent à un aussi haut degré leur indignation.
Plus tard, la conscience de la complexité et de la délicatesse des relations humaines leur enseignera les dangers d'une parole trop libre ; ils deviendront, du moins la plupart d'entre eux, adroits à maîtriser l'impétuosité de leurs sentiments qui d'eux-mêmes au reste se seront modérés. Le prix du silence leur apparaîtra ; sur leurs propres visées ou sur leurs jugements ils se tairont à propos. Heureux, si la prudence n'excède pas les limites de l'honnête et ne tourne pas à la duplicité! En attendant, sur dix adolescents, y en a-t-il un capable de porter un secret? Je n'ose l'affirmer. La démangeaison de dire ce qu'ils savent est chez la plupart irrésistible et, si on l'analyse, on trouve qu'elle est faite en grande partie du juvénile désir de paraître informé 1
Cela nous amène à un aspect nouveau du caractère des jeunes gens : ils sont très vaniteux, c'est-à-dire dévorés du besoin d'être appréciés et d'en recevoir les marques. Je crois bien que nous le sommes à peu près tous, à différents degrés; « L'homme, dit Pascal, quelque avantage qu'il ait sur la terré, s'il n'est placé aussi avantageu- •sement dans la pensée de l'homme, il n'est pas content ; c'est la plus belle place du monde. » Toutefois, quand les années viennent, l'ascétisme chrétien nous détache de cette grande affection à l'estime d'autrui*; et, chez un bon nombre, une solide certitude de leur excellence propre, jointe au mépris pour les autres, les élève fort au-dessus de l'opinion et des appréciations. Chez ces derniers à la vanité se substitue l'orgueil, dont l'une des visées est de nous soustraire aux influences d'autrui, fut-ce, si la domination échappe, par la retraite et l'isolement. Ce second état, si ce n'est par la fermeté de la conduite, ne vaut pas toujours mieux que le premier.
Chez les jeunes gens, l'orgueil est assez rare, et c'est la vanité qui pousse sur leur caractère
I. Cf. Imitation, livre IIL chap. 28, 36, et livre I, chap. 2, où se lit cette expression parfaite de l'humilité chrétienne : Ama nesciri et pro niliilo repuiari.
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comme sur son terreau naturel. Très affectuetix et trèi désireux d'être aimés, beaucoup d'entre eux pendant plusieurs années envisagent la vie comme une longue suite de tendresses. La vanité, au surplus, bien qu'elle soit en plusieurs points le contraire de l'orgueil, lui est cependant apparentée. Je dirais volontiers que c'est la forme de l'orgueil, ou si le mot semble trop gros, de l'estime de soi, appropriée aux âmes débiles. C'est un orgueil par réverbération ; au lieu de se priser directement soi-même, le vaniteux se prise dans l'opinion d'autrui. Pour se mesurer soi-même, il prend mesure sur le jugement que les autres portent de lui. C'est la marque d'un esprit faible qui n'ose se fier à soi du soin d'apprécier juste. Aussi ce travers, assez rare et accidentel chez des esprits virils, est-il commun parmi les femmes et les jeunes gens : êtres de tête peu vigoureuse et de cœur très aimant.
Une autre cause contribue souvent à développer la vanité, c'est le grand usage que l'on fait de ce mobile dans l'éducation des enfants. Que de petites filles notamment sont conduites grâce à la vanité ! Il faut être louées, il faut être choyées, on sera donc câlines, travailleuses, même sages et posées : l'appétit des compliments sera plus fort que le très fort instinct de l'agitation. Moins employé dans l'éducation des garçons parce
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qu'avec eux il est moins efficace, ce procédé ne laisse pas toutefois d'y servir. Tant y a que la vanité, quoique les jeunes gens n'en détiennent point le monopole, est très vive chez eux et s'y manifeste de mille façons.
Leur mise est souvent singulière, propre à attirer les regards et, pour le dire net, excentrique. Que de soins donnés à la chevelure ! Vêtements, air du visage, crainte de paraître laid ou gauche : voilà des préoccupations importantes chez beaucoup, nulles chez aucun. — Surtout très vif est leur désir d'étonner : il faut qu'ils éblouissent et stupéfient. Alcibiade, coupant la queue de son chien pour occuper les conversations d'Athènes, est un symbole. Quelles délices de passer pour un sacripant ! c'est pour ce plaisir autant que par leur impatience naturelle de toute règle et leur dédain des conventions que plusieurs se livrent à des espiègleries et des farces parfois énormes. Certains scandales même ont peut-être pour cause principale le désir d'affirmer une supériorité de mauvais aloi et d'exciter l'envie des sots. Farces ou désordres plus profonds, cela dure peu, si ce n'est chez quelques natures vulgaires et très médiocres. Quand l'âme a quelque profondeur, les sentiments s'appliquent vite à de meilleurs objets et prennent une autre forme.
Les jeunes gens d'élite, sauf dans le cas où un orgueil précoce les exhausse à leurs yeux à une hauteur unique, veulent obtenir des éloges de leurs maîtres, l'admiration de leurs condisciples et de leur parenté. Plusieurs même ont l'ambition de dépasser ce cercle et visent à la renommée agrandie dans l'espace et prolongée dans le temps, à la gloire. Les natures les plus délicates sont très sensibles aux marques d'estime ou de désapprobation ; les maîtres le savent vite ; quand ils manient le blâme ou l'éloge, ils touchent aux cordes du violon le plus vibrant et le plus fragile. Les tempéraments morts et inéducables exceptés, la louange et la critique appliquées à propos obtiennent des jeunes gens des efforts merveilleux, comme du reste, appliquées mal à propos, elles les découragent ou les rendent fats.
La vanité, avec plusieurs autres causes qui vont être indiquées, explique l'un des plus décevants aspects de la physionomie morale des jeunes gens : ils varient.
La plupart des hommes engagés assez avant dans la vie, ont leur profession, leur métier ou leurs habitudes qui en tiennent lieu. Idées, sen-
liments, attitudes, toute leur manière d'être intellectuelle, sentimentale et physique est fixée; leur vie intérieure présente fort peu d'imprévu ; c'est une eau qui s'écoule dans un canal tracé entre deux rives connues, sans beaucoup de surprises. Si l'on met à part une petite minorité de brouillons et d'agités, ils n'improvisent plus, ils n'inventent plus ; la plupart continuent aujourd'hui ce qu'ils ont fait la veille, répétant chaque jour, chaque mois, chaque année, les mêmes actes. Quelques-uns, cœurs plus jeunes et esprits plus alertes, inventent et créent encore, ils varient un peu leurs occupations et leurs plaisirs, mais un peu seulement, et le principal de leur activité se dépense à continuer le sillon commencé. La vie d'un homme de quarante ans ou même de trente-cinq a sa tradition, qui, plus ou moins rigide, plus ou moins susceptible d'être enrichie, domine le présent et commande l'avenir. Quoique les caractères ne soient jamais immuables, il arrive un moment oii les tendances divergentes se sont cahin-caha accordées et tassées : il n'y a plus lieu de craindre ou d'espérer de notables changements. Je ne veux pag dire : à quarante ans, un homme est ossifié; encore moins : il est momifié; mais simplement: il a, au moral comme au physique, une physionomie assez constante et qui ne cesse pas, par un
Si LES TENTATIONS DU JEUNE HOMME
intervalle de quelque dizaine d'années, detre reconnaissable.
Il n'en va pas de même chez les jeunes gens, surtout quand ils ont une nature chaude et riche. Ils sont pleins d'imprévu, de diversités,, de contrastes. Chacun d'entre eux n'est pas un homme, mais plusieurs, et cette collectivité intime est en guerre civile : à qui prévaudra ? Un étudiant en philosophie à qui on demandait de donner une définition de lui-même, répondit avec une bonne foi candide qui ne laissa pas d'effarer ses auditeurs : ( Je 3u's une synthèse d'antithèses. » Ce qu'uri regard plus aigu lui révélait en lui, tous ses amis auraient pu, en y regardant de près, le découvrir chez eux-mêmes.
De ces hommes opposés c'est tantôt l'un et tantôt l'autre qui paraît triompher. Sauf les exceptions, dues à des causes accidentelles comme un penchant très fort, par exemple chez un Mozart, ou une grâce spéciale de vocation, les jeunes gens rêvent d'une demi-douzaine de carrières possibles avant de choisir. Ils tâtonnent, ils essaient, s'enchantent puis se dégoûtent. Certes, à chaque tentative nouvelle ils se déclarent irrévocablement fixés, le parti est pris ; si l'on doute, ils s'indignent, après quoi ils changent eux-mêmes. Jugements, paroles, conduite, trois jours avant qui les prédira? Presque tous,
pendant quelque temps, sont comparables au joli instrument qui tourne et crie sur nos toits. Leur définition est contraste, impre'vu, mobilité, (( girouélisme ». Ils vivent vaguement un grand nombre de vies avant de s'emprisonner dans lear unique vie réelle ; la plupart même ne persévèrent dans une voie déterminée que par l'autorité des parents et des maîtres ou par quelque autre nécessité. En désir, s'ils ne le peuvent autrement, ils s'évadent de la grande route droite et ils vagabondent.
A nulle autre époque de la vie, on ne se réserve à soi-même et on ne réserve aux autres tant de surprises. La jeunesse est le triomphe des oublis, des inconstances, des contradictions.
Ce chaos mouvementé et heureusement transitoire a plusieurs causes. — L'une est la vivacité des sentiments. Chaque objet qui se présente, pour peu qu'il trouve une tendance correspondante, allume le désir, et dans un tempérament jeune le désir est presque toujours impétueux et exclusif. Sitôt conçu, il se réalise ou pour le moins il ébranle tout l'être. Qu'un régiment de hussards traverse une ville, les jeunes têtes ne rêvent plus que sabres et habits bleus. Dans les Séminaires, quand un missionnaire passe ou quand se célèbre une canonisation de martyr, une moisson de vocations soudaines se lève.
Vous, homme raisonnable de trente-cinq ans, vous assistez à la glorification d'un Hugo, d'un Pasteur, à l'entrée d'un général dans une ville ; vous dites : C'est beau d'être un Hugo, un Pasteur, un général. Vous ne pensez point à vous faire écrivain, chimiste ou militaire : vous êtes fixés, puis vous savez les conditions d'un projet réalisable. Vous pouvez avoir des admirations qui ne se transforment point en désirs ni en plans de vie. Cela est presque impossible aux jeunes gens ; ils admirent trop, quand ils admirent, pour ne pas vouloir imiter. Et ils ne sont pas liés ; puis, les impossibilités ne les refrènent que faiblement. Les voient-ils? Et s'ils les voient, les sentent-ils ? Ils comptent toujours qu'un hasard heureux les écartera. Aussi leur cœur gonflé de forces et d'espoir s'élance par toutes les routes séduisantes. Or il s'en présente beaucoup. — Mais qu'un obstacle survienne, le découragement sera prompt. La simple continuité de l'effort requis suffira souvent à les dégoûter. Au reste, le dernier plan conçu par l'imagination paraît le meilleur, le seul aimable ; les précédents s*effacent et s'oublient. Les jeunes esprits, à moins d'une discipline imposée de l'extérieur, sont très dispersés. Est-ce mauvais ? oui et non; oui, si cette dispersion est pur gaspillage et retarde trop longtemps le choix défini-
(if et nécessaire ; non, dans beaucoup de cas, car l'esprit butine, s'enrichit, s'orne, et puis, ayant tâté de plusieurs choses, il y a chance qu'il discerne celle qui lui convient le mieux et où il sera chez lui.
Autre cause de changements : la vanité, qui prend, elle aussi, ses racines dans le tempérament sentimental. La vanité, c'est le besoin d'être approuvé, loué, choyé et par là même le besoin de plaire. Si l'on vit dans un milieu composite et disparate, ce désir introduit une versatilité indéfinie : pour agréer aux uns, il faut qu'on soit ceci ; pour agréer aux autres, qu'on soit cela; pour agréer à ces troisièmes, qu'on joue un troisième personnage, et ainsi de suite. Chez certaines natures affectueuses, le besoin de plaire est si irrésistible que de la meilleure foi du monde elles se griment, se diversifient, mentent à elles-mêmes d'abord et aux autres ensuite.
Tous, l'expérience l'atteste, nous varions notre personnage suivant nos interlocuteurs. Si dépourvu que l'on soit de souplesse, on ne parle pas de même à un enfant et à une grande personne, à, un supérieur et à un égal, à un prêtre et à un soldat, à une bonne femme qui ramasse du bois mort et à un académicien. Mon Dieu, cela se fait d'instinct, par besoin d'être compris, par convenance, par bonté et pour beaucoup de motifs ho-
iiorables. Le vaniteux, lui, le fait à temps et à contre-temps et sans respecter les limites qu'impose la vérité ou la fidélité à soi-même. Il faut qu'il s'adapte, c'est sa passion, c'est sa maladie. Et par là, la vanité est un abonnement à l'incohérence. — Voyons clair; chez plusieurs jeunes gens la tête est dure, le cou raide. C'est une poignée où l'on compte quatre espèces différentes. Il y a ceux que possède une forte passion, indice d'un penchant fondamental et très profond. Cela est rare, car si les jeunes sont passionnés, ils ont des passions peu enracinées et courtes. Leur passion est éternelle, si vous le voulez, mais elle change d'objet. Il y a ceux qu'une fermeté précoce de la raison place en dehors de leur âge et dont la volonté a quarante ans quand le corps en a dix-neuf. Ce cas est très rare, mais il existe. Il y a les têtus, imperméables aux meilleurs raisonnements comme aux pires et dont l'esprit obtus s'attache invinciblement à une seule idée, parce qu'ils n'aperçoivent qu'elle seule. Il y a, enfin, ceux qui ont trop d'orgueil pour être très vaniteux et qu'une conviction profonde de leur propre excellence incline à mépriser les opinions d'autrui. Grand bien leur fasse! Mais il sera permis de le signaler : très souvent cette suffisance est fille de la sottise. Voilà, ce semble, les quatre causes qui donnent aux caractères de quelques
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jounes gens la consistance d'une barre de fer. — Mais, le très grand nombre est flexible comme des roseaux et s'infléchit de-ci delà sous les souffles de Topinion.
La même vanité, un secret orgueil et le besoin d'afl*ection produisent encore chez la plupart des jeunes gens des contrastes singuliers, qui composent à l'occasion aux visages les plus candides un indéchifl*rable masque. C'est aisé à remarquer : ils aiment tour à tour la solitude et Il société; l'une et l'autre, ils les recherchent à leur manière, c'est-à-dire avec fougue et exclusivisme. A notre sens, voici pourquoi.
Les sentiments intenses, poétiques, créateurs ou embellisseurs de leurs objets, occupent et enchantent et, quand ils envahissent un cœur, il aspire à la solitude. Là, il vit à son gré et se repaît de ses chimères; rien ne le tiraille ni le distrait : ni les critiques ne le heurtent ni les réalités qui se concilient parfois malaisément avec l'idéal. Les rêveries dans les bois, les courses dana^ la campagne ou l'égarement à travers la foule des inconnus dans une ville : voilà des refuges spontanément recherchés du cœur passionné et ravi :
ils sont à la fois une retraite pour la contem-,
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plation et l'ivresse intérieure, et une défense contre ce qui pourrait blesser ou déflorer le rêve. Aussi il y a une saison naturellement romantique dans toute vie humaine, et malgré Louis Veuillot je ne sais si à vingt ans « Nicolas n'a point pleuré ». Le fonctionnaire, aujourd'hui le plus prosaïque, s'est enchanté jadis de ses propres rêves ou de ceux de Lamartine et de ses pareils. Le romantisme lui-même, contre lequel nos rudes critiques de maintenant s'indignent si fort, n'estil pas une glorification des cœurs jeunes? Le principal tort des romantiques est peut-être d'avoir élevé un état naturel, « à l'âge oii le plus mince clerc de notaire contient un Musset qui veut souffrir », à la dignité d'un idéal pour toute la longueur de la vie. L'amour poétique de la solitude est une caractéristique de la jeunesse. La plupart des jeunes gens sont pendant une période des Renés.
Mais le besoin de se sentir estimé et aimé ne s'accommode pas de la fuite au désert. Qui veut plaire et en recueillir les marques, recherche la société, et même voyez ce qui arrive quand la vanité s'est implantée si avant dans un cœur qu'elle en est le ressort principal : on ne peut vivre seul ; après les réceptions il faut faire des visites, puis courir çà et là où la foule se rassemble et recommencer sans arrêt visites, soupers.
réunions. N'est-ce pas ce qui s'appelle la vie mondaine, la seule vie bonne et souhaitable pour beaucoup de femmes? — Chez les jeunes gens, le besoin d'une compagnie et le besoin de la solitude coexistent, issus tous les deux du même fond sentimental ; chez quelques-uns l'un ou l'autre domine et refoule son rival ; chez la plupart ils alternent et produisent d'incroyables contrastes et de grands conflits.
Une autre série de contrastes, chez les jeunes gens, ce sont des audaces et, à côté, des timidités annihilantes. Les audaces, on sait asjez qu'elles viennent de la vigueur du sentiment et des œillères qui cachent les périls aux esprits novices. Les timidités, presque toutes, naissent de la vanité. Quand des jeunes gens doivent agir devant des juges, comme à un examen ou en société sous les yeux des personnes plus âgées, ils ont peur de ne pas obtenir l'estime, surtout ils craignemt de déchoir de la hauteur d'estime oii ils se croient placés : aussi sont-ils, pour l'ordinaire, plus embarrassés devant des demi-connus. — Cependant quelques-uns ne semblent nullement craintifs ; autant que j'ai pu en analyser de cette espèce, leur assurance pro-
vient d'une confiance fondée ou illusoire en leurs moyens ; ou d'un profond sentiment religieux qui les rend quasi indifférents aux appréciations ; ou d'une stupidité grâce à laquelle ils sont incapables de prévoir, ou encore d'un cynisme qui les fait invulnérables. Tous ceux-là ensemble ne composent pas une grosse troupe et, plus souvent qu'on ne le penserait, leur assurance est moins réelle qu'apparente.
La plupart, très hardis en beaucoup d'occasions et aventureux, quand leurs yeux s'ouvrent à des réalités jusqu'alors inconnues traversent une période où ils souffrent du pénible sentiment de la disproportion entre leurs aptitudes et leur idéal. Jusque dans des cas très ordinaires et pour des actes insignifiants, l'image anticipée d'un échec et de la honte qui suivra les obsède et les paralyse. Exception faite de quelques natures trop peu équilibrées, une plus exacte connaissance des choses, des hommes et d'euxmêmes, aidée de quelques efforts, guérit les timides. Là, comme dans beaucoup d'autres maladies, la délivrance est un bienfait de la raison.
Toujours reste-t-il, en attendant, que la vanité est un ab nnement à l'incohérence, et chez les jeunes gens, un abonnement multiple, une collection d'abonnements.
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L'organisme, enfin, est une cause perpétuelle de troubles et entretient une complexion morale indécise; il se forme à ce moment-là par poussées irrégulières ; et, quoique les plus grands changements surviennent d'ordinaire vers les i4 ou i5 ans, jusqu'au-delà de la vingtième année la nouvelle adaptation et l'harmonisation des organes ne sont pas achevées : de là, à côté d'afïluences de forces, des dépressions brusques, djs dégoûts et des malaises profonds, parfois une sorte d'aveuglement complet de l'esprit dans de pénibles, brouillards ; quel jeune homme, même vigoureux, n'a pas subi des impuissances intellectuelles momentanées ? Sans cause visible et malgré le raidissement de la volonté, l'esprit chavire et se noie dans une inconscience nébuleuse ; les, choses les plus simples deviennent incompréhensibles ; les idées perdent leurs contours et ne se nouent plus entre elles. Chez plusieurs, la lutte vaine du désir de travail contre les résistances» du cerveau produit une tristesse accablante. Ils, ont conscience de vouloir et de ne pas pouvoir. J'imagine que leur accablement a quelque res-i semblance avec la désolation d'un homme qui»^
en pleine vie et dans la ferveur de ses projets^
se sent glisser vers la mort. L'expérience apprend vite que ces impuissances durent peu et, quand elles s'abattent, c'est à cette espérance de leur rapide disparition qu'il faut s'accrocher pour se ragaillardir. On laisse couler l'heure ou la demijournée patiemment, comme le paysan rentre à la maison pendant une forte giboulée avec la joyeuse assurance que bientôt le ciel bleu, inondé de soleil, reparaîtra.
Une hygiène raisonnable, qui respecte le temps nécessaire du sommeil et qui multiplie les courses à la campagne, espace les crises ; puis, l'âge venant, à moins d'une santé anormale, elles disparaissent tout à fait.
A cause d'une si extrême mobilité, presque tout jeune homme est, pendant quelque temps, un chaos où se prépare un avenir difficile à prévoir. Les lignes de son visage futur se dessinent ; on pressent le degré et la qualité de son intelligence, mais son caractère est plus obscur; ni lui ni ses parents ni ses maîtres ne devinent à coup sûr ce qu'il sera; les conjectures d'aujourd'hui démentent celles d'hier et seront peutêtre démenties par celles de demain : période d'attente, d'inquiétudes pour les éducateurs et, pour le jeune homme, période d'ébauches et de dangers. 11 est en gestation de sa personne morale, il trace, vaguement et avec une infinité
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de ratures, les indécis et fugaces linéaments de riiomme définitif qu'il va devenir.
Signalons une dernière particularité des jeu nés gens. Ils éprouvent à la fois un grand besoin de guides et une certaine répugnance à se les donner.
Je trouvais jadis facétieuse, malgré sa gravité, la définition de Le Play : « L'enfance et la jeunesse, dit-il', sont dans les sociétés modèles les agents naturels du mal et les objets d'une continuelle correction. » Autrement dit, concluait l'étourneau qui était en moi, nous voilà déclarés bêtes à pensums, à soufflets, à réprimandes et matière à exercice pour la majestueuse et acariâtre supériorité des anciens. Depuis, la pensée de Le Play m'a paru très juste, appuyée sur une exacte observation. Au fond de la plupart des enfants et des jeunes gens, s'agite à leur insu un capricieux, un impulsif, un barbare, presque un anarchiste. Gela paraît, malgré la contrainte par laquelle sont atténuées et refoulées leurs explosions naturelles. Que de fois l'on plie de force à l'observation des lois ces ennemis des