I. — Illusion relative aux choses de l'esprit
Discutons, parmi les plus habituels, quelques cas d'illusions complètes ou à demi sincères.
La curiosité, par exemple, est une chose excellente, et de même l'examen critique et per^ sonnel : sans elle, en effet, ni science ni progrès ni sauvegarde contre les superstitions et les crédulités. De là, insensiblement, plusieurs arrivent à se tenir ce discours : J'accepte depuis trop longtemps l'autorité d'autrui; eh ! qui sait si nos adversaires n'ont point de solides raisons? Il faut que je les lise, dans l'intérêt même de ma sincérité. Ce que je veux, c'est agrandir mon esprit, c'est devenir un homme qui sait; à Dieu ne plaise que je vise à ébranler ma foi l
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Oui, mon ami, vous allez lire Kant ou Comte-, ou Renan, ou simplement Loisy, Bergson, Haeckel ou quelques étoiles mineures de l'incrédulité. Mais êtes-vous capable d'un tel dessein? Avez-vous la compétence indispensable pour juger des esprits qui, pour être dans Terreur, n'en sont pas moins exercés, informés, sédui sants? Il y a une certaine imprudence intellectuelle, comme il y a témérité, quand on est de constitution faible, à entreprendre une ascension de montagne ou une longue course. — Ne cèderiez-vous pas, en dépit de vos beaux prétextes, à une impatience du joug? ou simplement à l'étourderie? Avant de croire que le poison n'est pas un bon aliment, vous estimez-vous obligé d'en avaler pour faire l'expérience et apprécier par vous-même?
A notre époque, la tentation de lire les acatholiques ou les anticatholiques est plus forte que jamais. Il y a eu, parmi eux, de très grands esprits, un Kant, un Comte, un Spencer, un Taine et plusieurs autres. Tout le monde parle d'eux et leurs œuvres sont partout répandues ; leur prestige est immense, et, sans hyperbole ancune, ils détiennent la royauté intellectuelle de notre temps.
Avec la fascination du succès conspirent encore d'autres causes séductrices : il est arrivé
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que des auteurs, fort mauvais philosophes et détestables théologiens, ont cependant porté des jugements équitables sur le rôle de l'Église, proclamé l'utilité de la religion, lacéré de mordantes appréciations les adversaires actuels de l'Église, émis des vues politiques sensées ou chères à des partis formés en grande majorité de catholiques. C'est le cas, à des degrés inégaux et avec des nuances, d'Auguste Comte, d'Hippolyte Taine, d'Ernest Renan même, et je brûle de citer quatre ou cinq vivants fameux. Parce qu'ils renferment une graine de vérité agréable, on les vante sans mesure, on les propage, on les transforme en défenseurs des saines doctrines, voire en apologètes, et quasi nulle part ne se font entendre les capitales réserves qu'exige la vérité catholique. Que dis-je? si quelqu'un se hasarde à les formuler, il est presque toujours suspecté d'hétérodoxie, et par un injuste renversement du pour au contre, bien digne de l'aveuglement des passions politiques, on le répute ennemi de la foi, parce qu'il l'a défendue.
Ainsi, sous le couvert d'un zèle politique honorable, le christianisme est corrodé, des doutes et des négations sont jetés dans les cœurs.
La propagande s'exerce surtout parmi les jeunes gens. Un homme, fort spirituel, disait un
jour : « Ceux qui veulent le succès de leurs idées ne vont pas les prêcher dans les hôpitaux ni parmi les vieillards. » C'est aux jeunes gens qu'ils s'adressent, car ceux-ci représentent la force et l'avenir ; quand on les a gagnés, on est le maître du lendemain. Puis, avides des nouveautés, volontiers hostiles à ce qui est établi et en possession de satisfaire leurs aînés, ils s'enthousiasment vite pour les réformateurs. Enfin, leurs têtes, encore vides et dépourvues d'idées propres, sont ouvertes et accessibles. On le sait bien : il est autrement plus facile de convaincre un jeune esprit qu'un homme de quarante ans.
Quels succès jusqu'ici ont répondu aux efforts des hommes dont je parlais tout h l'heure, apôtres avoués d'une doctrine politique et en même *emps, peut-être à leur insu et contre leur gré, propagateurs de leur propre incrédulité? Les directeurs des œuvres chrétiennes de jeunes gens le savent, et plus d'un, quand il l'ose, fait là-dessus des confidences désolantes.
O sainte vérité catholique, je ne pousse pas ici un cri de haine contre des personnes ou contre des partis politiques, car c'est vous que j'aime uniquement, et non point telle que de faux docteurs vous représentent mêlée de scories et de limons terrestres, mais telle que vous sor-
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tez, rivière profonde, majestueuse et pure, de vos propres sources : les Écritures, les Pères, les décisions des Conciles et les enseignements des Papes. Que jamais, par flatterie, par intérêt ou par crainte, je ne corrompe « votre virginité »), selon le langage de saint Hilaire de Poitiers, et Dieu me préserve de ternir vos eaux limpides par les torrents boueux des passions humaines. Vous seule, vous haussez jusqu'à la vertu la masse pesante de l'humanité ; vous seule, vous saftctifîez ; vous seule, vous êtes « les paroles de la vie éternelle » et, par là même, de ce faible commencement de vie dont nous sommes capacles ici-bas. Vous seule, vous êtes le salut des individus et des peuples, et toute réforme entreprise contre vous, ou sans vous, ou même vous contrefaisant, est vaine, comme le mouvement d'un fiévreux qui se tourne sur son lit et S3 trouve, après, aussi mal qu'avant.
Dans d'autres cas, ce n'est plus la politique qui allèche, mais l'amour de la beauté ou la mode que l'on confond avec elle. N'est-il pas nécessaire de lire ce romancier, ce critique, d'entendre cette pièce? On se dit à soi-même : Je n'y suis pas décidé par une malsaine recher-
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che de sensations illicites ; fi du ragoût lubrique ! Je veux voir seulement la beauté de la composition et du style, ou le pathétique du drame.
A ces sophismes qui essayent < e diviser l'indivisible, je n'opposerai pas INicole, qui traitait un Racine d'empoisonneur public. Yous me diriez : Nicole était un Janséniste et servait, contre le nourrisson infidèle, la rancune de Port-Royal. Vous récuseriez de même Bossuet, car dans ses Maximes sur la Comédie son lyrisme intempérant l'emporte au-delà des justes bornes. Je n'ose pas davantage vous alléguer le Molière et Bourdaloue de L. Yeuillot, car le terrible polémiste eut aux yeux d'à peu près tout le monde l'air d'un critique injuste. On ne voulut remarquer ni son équité, ni son bon sens, ni sa délicatesse de moraliste chrétien ; et sa stricte justice parut, aux esprits sans principe, un excès de sévérité. Plus près de nous, Brunetière, avec son discours sur VArt et la Morale, ne réussit qu'à s'attirer une fois de plus les épithètes de paradoxal et de pessimiste*. Les moralistes for-
I. Cf. Discours de combat, première série, p. 21. Mgr Mercier lui-même (Cf. Ontologie, page 673) critiqua ce discours de Brunetière. Il faut reconnaître, en effet, qu'en théorie la malfaisance de l'Ai t est une thèse très excessive, et que plusieurs des raisons alléguées par Brunetière, telles que rimmoralité intrinsèque de tous les plaisirs des sens ou la
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mulent sans doute des principes sur les romans el sur le théâtre, mais trop souvent ces principes sont enterrés dans des manuels. On les y laisse dormir, sans plus les troubler qu'un mort au cimetière. Presque personne n'ose les rappeler et les imposer, parce qu'ils ne seraient ni compris ni pratiqués.
Le danger, pourtant, crève les yeux. Loin de nous la barbare pensée de condamner la littérature elle-même, le théâtre ou les arts. Laissons ce soin à des fanatiques ou à ce très logique J.-J. Rousseau, qui composa lui-même des récits plus corrupteurs que ceux dont il s'indignait. Mais on ne peut le nier sans blesser l'évidence : à notre époque, sur dix romans ou dix pièces de théâtre, il en est huit, au bas mot, qui sont déshonnêtes et capables de corrompre. Assez souvent, la conclusion intellectuelle de ces ouvrages sera passable ou tout à fait bonne, mais, chemin faisant, l'auteur aura étalé des peintures lascives, décrit avec complaisance des situations très scabreuses, et offert à l'imagination tout ce qu'il faut pour la salir, au cœur tout ce qu'il faut
corruption foncière de la nature, exhalent une forte odeur de jansénisme. Mais, à tout prendre, la pensée de Brunetière ne manquait pas tant de justesse, car il pariait de l'Art tel qu'il existe en fait, et il est trop clair qu'à notre époque au moins, la sculpture, la peinture et la littérature sont souvent perverses et pervertissantes.
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pour l'enflammer. Étrange façon de conduire à la vertu que d'y acheminer par une route souillée de turpitudes! Que peut la maxime sensée et morale, à la fin de la lecture ou du spectacle, quand la tête du spectateur ou du lecteur a tourné? Nos romanciers et nos dramatistes, non tous certes, mais la plupart, prêchent la vertu de manière à la faire aimer des hommes de cinquante ans, rassis et raisonnables, et de manière à la faire outrager par les jeunes hommes de vingt ans.
Vous suis-je suspect? Écoulez deux incrédules avérés et militants : a II n'est que trop exact, dit l'un d'eux, que les théâtres jouent des pièces grossièrement sensuelles, empreintes d'une déprimante amoralité, que des feuilles obscènes s'étalent à la devanture des libraires. Lorsque cette pâture tombe dans un esprit faible, influençable, non prémuni contre le danger par les principes d'une éducation solide, elle y exerce d'épouvantables ravages*. » L'autre est encore plus net : « Au lieu de stimuler ce qu'il y a de plus grand et de plus noble en nous, presque tous nos écrivains se sont adressés à nos instincts inférieurs : ils nous ont considérés comme réduits à la moelle épinière et à la moelle allongée : ao