Cf. De la famille, page
3. Cf., du chapitre sur les Ouvrages de V Esprit, ce paragraphe : « Quand une lecture vous élève l'esprit et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage, il est bon, et fait de main d'ouvrier. »
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l •< plus vantés s'accorde, à l'ordinaire, le plaisir d'ajouter aux immoralités des auteurs son propre scepticisme et sa propre sensualité. Un jour il osa, devant un auditoire qu'on dit délicat et même catholique, entreprendre une apologie de la conduite morale de Sainte-Beuve, et son élégant cynisme fut admiré! Où est la grande voix du Brunetière des dernières années et son fouet? Ni les charmes d'un style simple et très fin, ni la réputation ni le snobisme universel ne lui en eussent imposé, et avec quelle verdeur bienfaisante il eût raillé les prétentions de ce sceptique voluptueux à régénérer la France I
Mais quoi 1 J'entends la voix d'un avocat du diable, le récalcitrant éternel. Ecoutons-le, puisqu'aussi bien le plus grand des docteurs calho liques, saint Thomas, a criblé les pages de sonprincipal ouvrage de ses « videtur quod non ».
« Que tirerez-vous de vos principes? interroge-t-il d'un ton impatienté; sans doute, que nous, jeunes gens catholiques, nous devons nous isoler ; de chacun de nous vous faites un demi-moine. Pour garder notre foi intacte et pratiquer les vertus chrétiennes, il nous faut fuir
nos camarades incrédules, déserter la plupart des chaires officielles, ne point ouvrir les œuvres de nos plus fameux contemporains, ne point fréquenter aux théâtres, craindre comme le feu les journaux les plus lus et les plus vivantes revues. C'est bien, n'est-ce pas, une conséquence de votre jdoctrine?
Mais de celle superbe intransigeance naîtront :leux malheurs irréparables.
En premier lieu, vous nous conviez à une si rigoureuse diète intellectuelle que notre esprit 5'anémiera ; nous n'aurons pas la fièvre, non, mais vivrons-nous ? Tout votre programme est n gatif ; c'est une liste de prohibitions ; vous soupçonnez une si grande multitude de tentations dissimulées que vous avez toujours une défense à la bouche. — Peut être, nous offrirezvous les respectables volumes des scolastiques? Mais, avouez-le, ce sont des mets trop rances pour des estomacs délicats et jeunes ; personne d'entre nous ne les lira ; pour stimuler des esprits de vingt ans, le nouveau, l'actuel, le moderne, ce qui est dans la première fleur et se présente avec le piquant, la verdeur et la clarté de la langue du jour, est nécessaire ; et ils sont insensibles au reste. Ceux qui, sur votre conseil, se cloîtreront dans votre monde défraîchi, seront vite des endormis, des inexcités, inférieurs à
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leurs libres camarades ; sous prétexte de nous préparer une vie plus parfaite, vous nous condamnez à mort.
Ne criez pas que j'excède, continue notre jeune interlocuteur, et que je prends un plaisir de rhéteur pessimiste à faire voltiger devant vos yeux des fantômes agaçants. Non, je vous ouvre mon cœur ; ce que je vous exprime, ce sont des craintes senties par plusieurs des plus brillants d'entre nous ; ce sont choses entendues.
En second lieu, le résultat ne sera pas meilleur pour l'Église ; nous serons dociles, sans doute, mais sans nerf et bons, pourvu qu'il ne nous incombe aucune œuvre vigoureuse à conduire. «Préservés par suppression de contact », selon l'expression d'un des meilleurs professeurs catholiques, nous serons étrangers à nos contemporains, incompris et incapables de comprendre, en lutte nécessaire, inégale, et promis à la défaite \ nous n'aurons, en effet, ni le nombre, ni le pouvoir, ni la valeur intellectuelle, qui, à la rigueur, supplée et le nombre et le pouvoir, parce qu'elle finit par les donner. Nous serons au milieu de notre société des émigrés, soupçonnés et soupçonnants, toujours grincheux et ne sachant que condamner. A la longue notre Église sera réduite à rien, par les mesures mêmes que vous proposez pour lui garder ses enfants et pour les mul-
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liplier ; et l'immense multitude de nos frères égarés, n'ayant aperçu par votre faute que ténèbres là oii il y a vérité divine, que gens bizarres, intolérants et intolérables là oii il y a charité profonde, sera perdue à jamais. Votre méthode dépeuplera» l'Église. L'illusion néfaste, je ne la distingue pas chez nous qui voulons, dans l'intérêt même de notre foi, vivre de toutes les formes de la vie à notre époque, mais je la vois chez vous, qui coupez mal à propos, et nous couchez au cercueil pour être plus sûr de nous éviter les bronchites. »
A cette impétueuse offensive j'oppose, d'abord, quelques faits.
Mon cher ami, pensez-vous que Joseph de Maistre fut un esprit anémié et mort ? Vous vous récriez I Or Joseph de Maistre, dans le temps qu'il était, comme vous, jeune et occupé de ses études, ne se permit jamais de lire un livre sans avoir obtenu l'autorisation de sa mère*.
De nos jours les catholiques vous paraissentils n'avoir pas de vie intellectuelle? Je ne vous citerai pas, tout palpitants, des noms contemporains, de ces noms que je vénère et qu'un chrétien, informé et ami de sa religion, ne peutenten-
I. Cf. Lettre de Constance, fille de Joseph de Maistre, duchesse de Laval-Montmorency, écrite au Barge en 1881 et publiée par les Études, 20 novembre 19 10.
dre sans un sursaut intime de fierté. Simplement je vous invite à parcourir les catalogues de nos libraires et la liste des revues catholiques : que d*e (Torts ! Que de travail ! Que de questions remuées 1 Jamais peut-être et non pas même au siècle de Pétau, de Thomassin, de Bossuet, de Mabillon, la science catholique ne fut aussi florissante. Malgré des conditions économiques et légales très propres à la comprimer, elle jaillit et ruisselle. Au-dessous de ceux qui brillent au sommet de la célébrité, travaillent une foule innombrable d'humbles ouvriers ; est-ce que jamais il s'acheta tant de livres ? Fut-il une autre époque où il y eut tant de revues riches d'abonnés? Je vous vois sourire : les lit-on, ces livres et ces articles ? murmurez-vous. Pas tous certainement, mais beaucoup, et qu'ils soient achetés, c'est l'indice d'un désir qui, peut-être en d'autres milieux, où Ton se dit non sans arrogance partisans des lumières et du progrès, n'a jamais même ce commencement de réalisation.
Or, remarquez-le, la plupart de ceux qui écrivent de si nombreux et si remarquables travaux, comme ceux qui les lisent avec le plus d'avidité et le plus de soin, sont des prêtres, des religieux, ou des catholiques très stricts, et ils ont été formés d'après les principes et les règles catholiques. La forte discipline sous laquelle se plia leur
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jeunesse, n*est donc pas contraire aux lois de la vie, puisqu'ils vivent et si pleinement 1 Et maintiendrez-vous, mon cher contradicteur, que votre esprit, parce que vous êtes catholique, est con- |damné au jeûne? Vous avez une pâture cathollique, abondante, merveilleuse, trop ignorée des frivoles amis des seules bagatelles et des injustes dénigreurs, qui s'obstinent à n'avoir d'yeux ouverts que sur quelques défaillances, somme toute, très'exceptionnelles. Puis, parmi les productions des non-catholiques il s'en trouve d'honnêtes que rien n'interdit. Souvent même les plus honnêtes sont les plus artistiques : Anatole France a-t-il jamais surpassé son Sylvestre Bonnard ?
Arrivons au point vif : nous devons connaître nos contemporains, mauvais ou bons, ne serait-ce que pour n'être pas stupides et ridicules, et nous mettre en état d'exercer une influence.
Il y a lieu de distinguer. Au très grand nombre d'entre vous, jeunes gens catholiques, qui ne brûlez pas d'un prurit de savoir, qui ne vous destinez pas à une profession, comme celles d'écrivain, de professeur, de conférencier, où il faut savoir pour enseigner, la lecture des auteurs anti-catholiques dans leur texte ne convient pas. Vous n'avez ni le temps, ni la capacité peut-être, ni le goût de vous livrer au long et pénible
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labeur, par lequel s'acquiert l'évidence invincible des principes philosophiques et théologiques qui vous mettraient à même de discerner le yrai du faux; à cette lecture, le plus net de votre profit serait d'ébrécher la vigueur de vos convictions. Prenez donc des exposés faits par des catholiques, où la critique corrige l'erreur ; mais il importe de choisir, car chez nous comme chez nos adversaires circulent des apologétiques de pacotille desquelles il n'y a qu'un souhait à former : c'est qu'elles meurent au plus vite.
A d'autres, doués d'ailleurs du penchant et de l'aptitude au travail personnel, une connaissance approfondie des écrits irréligieux est nécessaire. Parfois même, leur future profession l'exige. Voici quelques conseils à leur adresse.
Qu'ils aient soin de s'instruire de leur foi et de ne pas s'envoler sans lest dans les nuages de l'erreur. — Qu'ils songent à se munir de la permission de ÏIndex et de l'autorisation de leur Évêque. — Enfin, selon l'espèce de leurs travaux, ils ne pourront que gagner à se mettre en rapports avec des historiens, des exégètes, des philosophes, des théologiens formés et sûrs. C'est l'un des offices providentiels du prêtre de guider les jeunes esprits; allez donc à lui. Alors vous pourrez lire les irréligieux, avec des chances de profit et un minimum de péril. Au reste, ce
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qui est ouvertement infâme ou inutile, vous le laisserez. A quoi bon parcourir sans motif un chemin boueux?
Une prudente circonspection, nécessaire dan« les lectures, s'impose à plus forte raison dans le choix des maîtres. Ceux-ci, personne ne le niera, exercent par leurs talents, leur expérience et le prestige de leur situation, une influence profonde sur l'esprit de leurs auditeurs, surtout de leurs auditeurs jeunes. Cela est si juste que l'ensemble des gens cultivés vivent, toute leur vie, sur les idées recueillies au cours des professeurs, au temps de leur jeunesse : ils s'y réfèrent comme à l'unité de mesure pour les choses intellectuelles. Par suite, à parler selon le principe et sans exclure les exceptions motivées, il est d'un devoir rigoureux pour vous, jeune homme catholique, de vous écarter des écoles et des facultés où la foi n'est pas respectée.
Quelques-uns, il est vrai, soutiennent le contraire. Les jeunes, disent-ils, sont, par nature, frondeurs et contredisants. Ils prennent le contrepied. Un maitre athée les rend religieux. Élevés au milieu d'incrédules, ils imposeront, par leur présence même, le respect de leur foi, et, contraints
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de lutter, ils seront plus aguerris et plus ardents, — L'expérience montre que cette théorie spécieuse méconnaît complètement l'impuissance de presque tous les esprits jeunes à se défendre contre la supériorité des maîtres et l'influence des camarades. On cite quelques têtes dures, réfléchies, qui ont résisté, voire qui ont remporté, de leur rencontre avec des contradicteurs, une heureuse maturité et l'habitude d'un travail précis. Mais y en a-t-il un quarteron sur deux mille ? Quand le cas arrive, il est un bel accident, dû à une fermeté précoce, à une grâce spéciale, et presque toujours à une rencontre bienfaisante. C'est une logique boiteuse que de tirer, de quelques très singulières exceptions, une règle générale.
Il existe des Instituts catholiques, égaux aux Universités officielles pour les sciences profanes et, sans comparaison possible, supérieurs pour la religion et l'esprit général de leur enseignement. Ni les compétences, ni le dévouement des professeurs, ni les succès aux examens, ne leui font défaut. C'est là qu'un jeune catholique, soucieux de son âme et désireux d'aider autre ment qu'en paroles au maintien et au triomphe des vérités religieuses et morales, doit aller, dûtil pour cela déranger des plans, secouer des routines, briser quelques liens.
C'est l'expérience des âmes qui a conduit l'Église à organiser une protection autour des jeunes esprits. Quelques faits historiques très saillants prouvent la sagesse de ses règles et de ses conseils.
Souvenons-nous de ce qui advint à la société du dix-huitième siècle. Elle se gava de ses encyclopédistes et de son Rousseau ; devenue, grâce à son admiration des sophistes, incrédule à ses propres droits et incertaine sur son rôle, gangrenée et aveulie, elle ne sut ni se réformer ni résister. — Que fut cet abcès purulent du Modernisme, que l'infaillible chirurgien a percé d'une main vigoureuse, si ce n'est une suite de rintoxication produite par l'étude trop assidue et trop exclusive des ouvrages d'incrédules ? L'Église était restée trop ouverte ; au contact des incroyants, quelques-uns de ses fils, très peu avec un orgueil conscient, la plupart à leur insu, s'acheminaient, sous le couvert de la science, vers une incroyance radicale. Leurs sentiments religieux les rassuraient ; ils étaient même, au moins les meilleurs d'entre eux, soulevés par des intentions apostoliques; grâce à leurs mains (expertes et charitables, enfin la barrière infran-
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chissable entre nos adversaires et nous était abaissée, et de vastes espoirs de conversions remplissaient leurs cœurs. Hélas! c'étaient des conversions à rebours qui étaient imminentes : déjà commençait de s'accomplir le vœu de J.-M. GuyauS qui espérait une dissolution progressive des dogmes sous les corrosifs de l'instruction laïque et demandait à l'État de pousser les prêtres, par des avanlages pécuniaires, vers les Facultés officielles. L'État n'écouta point Guyau, mais l'essentiel du vœu se réalisait de lui-même.
Est-ce à dire que l'Église veut nous cadenasser en prison, sans portes ni fenêtres? Mille fois non ! mais, outre sa charge divine de nous protéger, la simple expérience lui démontre que des règles précises et sévères sont indispensable pour préserver les âmes.
Rejetez-vous cette surveillance de l'Église? Vous ne rejetez point, par là même, je le reconnais, toute son autorité doctrinale, mais vous en repoussez l'exercice pratique. Vous voilà semiprotestant et sur le chemin de le devenir tout à fait. Cela même vous condamne; car l'histoire du protestantisme est une immense preuve, par l'expérience, de la nécessité pour le bien des âmes d'une autorité doctrinale vigilante et obéie.