II. — Illusions relatives aux choses du cœur
L'impureté est de tous les vices celui qui se déguise le plus insidieusement ; pour des yeux jeunes, il s'irise, se transfigure, et, à la manière des dieux antiques, s'enveloppe d'un nuage. Son avant-garde est composée d'une cavalerie légère de fantômes : doutes, erreurs, inventions, prétextes qui brouillent tout et s'efforcent d'entretenir une désastreuse sécurité.
Plusieurs personnes vont répétant que la chasteté est une périlleuse résistance à la nature, et qu'elle compromet la santé. — Cependant, tandis que les maladies causées par le vice sont aussi nombreuses que terribles, on ne s'aperçoit pas que les infirmités se multiplient, par le fait de la chasteté, chez les prêtres, les moines ou les religieuses. Les statistiques même montrent qu'à cette classe de personnes appartient la plus grande longévité moyenne. Inutile d'insister, car, si l'on excepte quelques esprits naïfs, il est fort douteux que beaucoup soient touchés d'une crainte réelle à l'égard des dangers de la vertu, et qu'ils voient, dans cette théorie, autre chose
qu'un paravent, tel quel, de leur vice. Si ces craintes existent, après les assertions si nettes de la Faculté de médecine de Christiana, du congrès de Bruxelles, des docteurs Surbled, Périer, Raget et de tant d'autres, qui continuera de les sentir'?
Des motifs plus spécieux de céder au mal nais-
I . Plusieurs auteurs ont pris soin de réunir, en nombre imposant, des témoignages d'autorités médicales contre les prétendus périls de la chasteté. Cf. par exemple : Stlva.nu& Stàll, Ce que tout jeune homme devrait savoir, p. 4*3-50. — RouiLLON, Le péril des sens, pp. 44 et p. 62. — Le capitaine .MAGNit:z, dans son excellent opuscule Sois bon soldat^ au chapitre xxi.
Voici deux extraits de ces listes :
1° « La faculté de Médecine de Christiana a l'honneur de faire la déclaration suivante : L'assertion, proférée récemment par plusieurs personnes et reproduite dans des journaux et des assemblées publiques, qu'une %ie de pureté et de moralité serait préjudiciable à la santé, ne repose, suivant nos expériences constatées à Vunanimiié, sur aucun fondement. Nous n'avons jamais eu connaissance d'un préjudice quelconque, résultant d'une \ie absolument pure et morale. »
2° Le congrès général des médecins, tenu à Bruxelles, en septembre 1902, adopta le vœu suivant, à l'unanimité : « Il faut surtout enseigner à la jeunesse masculine que non seulement la chasteté et la continence ne sont pas nuisibles, mais encore que ces vertus sont des plus recommandables, au point de vue purement médical et hygiénique. »
Sur ce même sujet, le P. Gratry a jeté avec sa chaleur habituelle, comme un volcan sa fumée et ses laves brûlantes, une foule de pensées, d'images et de comparaisons. Cf. Connaissance de l'âme, t. IJ, tout le livre quatrième : Transformation par le sacrifice .
sent de certaines relations ; une amitié paraît bonne et profitable, pieuse même, et elle peut l'être, en effet ; mais par une insensible déviation, voulue ou plus ordinairement à demi inconsciente, elle dégénère ; quand les yeux s'ouvrent, le cœur est pris ; mille liens sont noués : voilà un déchirement nécessaire et contre lequel on se révolte; il apparaît impossible, nullement indispensable. Puis, l'un des deux y fût-il ou s'y crût-il disposé pour son propre compte, il se représente la douleur de l'autre. (( Non, je ne puis m'en aller, j'ai juré cent fois une amitié éternelle; lâche, cruel, égoïste, voilà ce que je serai sous le prétexte de sauver courageusement mon âme. » Quels combats, dans ce cœur ensanglanté, entre la vertu certaine et sa trompeuse apparence ! Le vice est grimé en noblesse. Le mal porte le masque du bien, et la générosité même de l'âme la perd.
Coupez ! faut-il crier au malheureux qui se débat dans de tels liens : ce n'est plus de l'amitié, c'est de la complicité. Mieux vaut souffrir, mieux vaut être accusé de perfidie, mieux vaut même infliger une souffrance, que de se damner et damner autrui. Avec la prudence et avec l'équité nécessaires, mais avec décision, fuyez, acceptant (ce qui est un héroïsme plus réel que beaucoup d'autres) la suprême honte de paraître déloyal.
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Si le cas précédent est assez exceptionnel, voici un sophisme très répandu : Ce que tous font ou permettent ne peut être si coupable ; à se poser en critique et censeur de la conduite commune, on ne recueille que moqueries.
Pourquoi se singulariser et se mettre à part, comme un être curieux? Il est plus modeste, plus sensé, de vivre comme tout le monde.
Que d'erreurs dans ces phrases qui, du reste, se varient indéfiniment ! — On multiplie sans preuve le nombre de ceux qui succombent au mal. Dieu merci, il y a des vertueux, il y en a beaucoup, même parmi les jeunes gens; et si on les soupçonne de vices cachés, c'est un soupçon gratuit, indice de la bassesse du cœur qui le forme. Ce qui multiplie, en apparence, les débauchés, c'est qu'ils font du bruit, qu'ils s'affichent, qu'ils occupent les regards et les imaginations, mais, à en faire le compte, dans presque tous les milieux, ils sont une minorité de faibles ou d'impudents. — Néanmoins, minorité qui en impose, je n'en disconviens pas, minorité qui a l'adresse de se faire croire majorité. Mettons les choses au pis et supposons que, là où vous vivez, c'est vraiment l'ensemble de vos égaux
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qui se conduisent mal. Qu'importe! Il n'est pns digne d'une âme jeune, virile, audacieuse, de se retrancher à l'abri de la foule. Eh quoi 1 ce cœur si brave, il est donc timide? On craint donc d'avoir raison, tout seul ? En somme, ce sentiment-là est bien une forme de la lâcheté. — Enfin, en morale, quelle valeur peut avoir la quantité des avis? Qu'en d'autres domaines le compte des opinions soit une assez bonne manière de régler la conduite, je ne le discute pas. Mais la foule ne possède, dans l'espèce, ni autorité ni compétence, surtout contre les décisions et les indications de l'Église. Est-ce que les amis du vice en changent la nature par leurs approbations déclarées ou tacites? Ce qui est mal reste mal, et notre opinion ne modifie pas la qualité des choses. Les louanges qu'on donne au vice prouvent seulement que les errants ou les lâches se préoccupent de se justifier, c'est-à-dire qu'au fond de leur cœur eux-mêmes sont inquiets et se désavouent.
Un autre sophisme pernicieux consiste à déclarer la vertu impraticable. Quel directeur d'âmes n'a entendu ce triste aveu : J'ai essayé, mais sans succès ; il est inutile que je m'acharne
à l'impossible? C'est le langage d'un ami de la vertu, mais découragé. D'autres au contraire, publient avec éclat et avec une joie non déguisée cette prétendue impossibilité qui les absout. 11 n'est pas jusqu'à de graves personnages, des parents même, qui ne parlent avec un sourire des exigences du tempérament : Il faut bien que jeunesse se passe I disent-ils, et autres sottes maximes à l'avenant.
Une réponse nette, lumineuse, irréfutable, c'est qu'il y a des jeunes gens chastes. Oui, il y en a. Le jeune homme chaste n'est pas un mythe, il existe, je dis plus, il existe près de vous. Ouvrez les yeux, cherchez, et vous le trouverez. Qui vous empêche de l'être comme lui ? Votre lâcheté devant l'effort et peut-être aussi votre ignorance d'une bonne méthode morale. L'exposé de celle-ci résultera de l'ensemble de cette étude. Quant à l'effort, il est nécessaire, c'est évident, à cause des mauvais désirs qui poussent assez spontanément dans tout cœur de chair, et plus encore, je crois, à cause des excitations malsaines partout semées. Au bout du compte, tout dépend de l'énergie; et il n'y a pas lieu de discuter si la vertu est possible ou impossible : le seul point essentiel est celui-ci : est-ce que je veux, oui ou non, la pratiquer? A. celui qui, dans la sincérité parfaite de son âme,
se sera répondu : oui, elle paraîtra vite non seulement possible, mais facile et aimable.
Utopiste ! me crient ceux qui se flattent d'être dds hommes expérimentés, vous proposez une morale triste et rebutante. Etrange idéal que le vôtre et propre à défleurir la vie I Vous oubliez que les hommes, surtout les jeunes, éprouvent d'invincibles besoins de gaîté et, à l'occasion, de folie. « Bo/iam est desipere in loco *. » La raison ne s'en porte que mieux ensuite. Vous demandez trop à la nature humaine, en lui retranchant les expansions vives et pétulantes ; et, si vos principes triomphaient, nos villes se convertiraient en la Florence de Savonarole : plus de bals, plus de toilettes, plus de réunions bruyantes et libres ; les trois quarts de nos tableaux, de nos livres, de nos œuvres d'art seraient jetés dans un « bruciamento délia vanità ». Il ne nous resterait plus qu'à vêtir le froc. C'est bien inutile que de prêcher une vertu si onéreuse ; son austérité empêche qu'on se hasarde même à l'essayer.
Ces propos ne frappent que trop des esprits
i. i( H est bon d'être foa à propos. » Cf. Horace.
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adolescents, à qui la tristesse fait peur; si, pour comble, ils ont sous les yeux quelques saintes gens ou réputés tels qui soient moroses, sombres ou hargneux, la question est jugée ; ils confondent tristesse et caractère insupportable avec vertu ; et, pour vivre heureux et aimables, ils s'imaginent qu'ils ne doivent pas vivre vertueux. Au reste, tardent-ils à rencontrer ou à connaître par ouï-dire quelques déséquilibrés qui, d'un excès de mortification et d'aspirations angéliques, auront sauté à des désordres certains ? Leur préjugé contre la vertu s'en affermit d'autant, et pour se couvrir eux-mêmes ou rassurer les craintifs, ils abondent en raisonnements et en faits.
Tout cela n'est que sophismes pourtant! La morale chrétienne n'est pas si inhumaine : Tout ce qui est honnête est nôtre ; et nous ne disons pas : Il faut proscrire les plaisirs, mais : Il faut les choisir.
Ceci rappelé, convenons que le devoir est parfois pesant ; en est-il moins le devoir ? Êtres raisonnables, nous apprécions en épicuriens, c'est à-dire comme si nous n'étions capables que de sentir, et c'est par la quantité des plaisirs ou des peines que nous aunons nos actes. Que] spiritualiste, cependant, peut avouer ce critère ? — Chez un catholique, une si vive horreur de souffrir est encore plus inconséquente : n'est-ce pas
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du Christ, type de tous les chrétiens qu'il, a été écrit : c Proposito sibi gaadlo, sastinait cracem,' conjusione contampta * » ? Disciples d'un maître couronné d'épines et crucifié, il nous sied mal d'aimer le sybaritisme. Le salut ne vaut-il pas un peu de peine et, si l'occasion s'en présente, une peine héroïque ? Nous sommes de la lignée' des martyrs, « qui plantaverant Ecclesiam sanguine suo ' )). Nous ne le cachons pas : notre profession exige que nous vivions mortifiés : tel est le prix du magnifique épanouissement des vertus humaines et surnaturelles.
Mais elle n'exige pas que nous soyons tristes. La tristesse et le sérieux sont deux choses, et pareillement la tristesse et la sainteté. Je n'alléguerai pas, pour le démontrer, que la joie est liée à l'ordre et que la douleur est la conséquence inévitable des actes déréglés. Regardons les faits.
Peu de saintes, je crois, ont surpassé Thérèse de Jésus, qui réunit en elle Marthe et Marie ; or, elle était la bonne humeur en personne, et son esprit enjoué pétille encore dans ses écrits.
I. Hebr., xii, 2 : « Ayant la joie à sa portée, il préféra le croix et méprisa la honte. »
3. Cf. Offi:e des Apôtres, répons de la septième Leçon : « L'Église poussa, comme une jeune plante, arrosée par leur sang. »
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François de Sales est un saint bien authentique, ^t il n'y eut jamais d'homme plus souriant. Dans les communautés religieuses et les sémiïiaires, où l'idéal chrétien se médite et se pratique, la gaieté est constante.
Vous détestez la tristesse ajuste titre, elle n*a que très peu d'emplois légitimes ; à peine lui reeonnaîtrais-je avec saint Bonaventure^ l'emploi providentiel de pleureuse de nos péchés ; mais, hors de là, elle n'est pas une vertu ni le vêtement des vertus. La paix douce et réjouie, loin d'être exclue par la vie chrétienne, en est la compagne habituelle, et mieux que la paix, le bonheur lui-même, en tant qu'il est possible aux hommes. Il naît de la conscience pure, de la confiance et de l'espoir en Jésus-Christ, de la bonté envers le prochain et du règne de la raison et de la volonté aidées par la grâce, sur les penchants anarchiques et bestiaux. 11 afiflue surtout des émotions religieuses, les plus douces qui soient sur terre ; Dieu les verse, parfois, si nombreuses et si pénétrantes, que le terme d'ivresse n'est pas une hyperbole pour les exprimer, et de quels actes merveilleux et surhumains ne rendent-elles pas capables, comme le montrent les vies de saint François d'Assise, du bienheu-
i. Cf., De Profeda religiosoram, liv. I, xv.
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reux Raymond Lulle, de saint Bernard, de saint Benoît-Joseph Labre et d'une infinités d'autres * ? A raccoutumée et dans les chrétiens ordinaires, elles sont plus modérées et cependant suaves et très propres à dégoûter de ce que saint Bon aventure appelle la « vana lœtUla quœ estnutrix dissolationis «. Si vous doutez, mon cher lecteur, je vous renvoie au conseil de Pascal : osez vivre pleinement la vie chrétienne, et vous éprouverez la justesse de ce que je vous dis.
En vérité, les vicieux ou les frivoles retournent les appréciations et les appliquent à rebours. A la vie chrétienne comparez la vie dite de plaisirs. Qu'ils sont mélangés, ces plaisirs, coupés de remords, de craintes, d'insécurité, de jalousie, et qu'ils sont brefs ! Sur eux plane tantôt le dégoût, comme un nuage épais d'où tombe une pluie de cendres, et tantôt éclate, comme un tonnerre qui glace d'épouvante, le cri de l'ordre blessé. Dieu méprisé menace du châtiment et, à moins de conversion, cette vie tant vantée finit toujours mal. Abstraction faite, si vous le voulez, des remords et des inévitables sanctions, les plaisirs impurs gâchent la vie. On
1. Qu'on permette de citer ici cette simple constatation faite par saint Ignace : <( La divine consolation a la vertu de changer toute peine en plaisir et toute fatigue en repos. » Cf. î" lettre à sœur Régadelle.
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a refait bien des fois les pages éloquentes de Lacordaire* sur les conséquences du vice. Peutêtre sont-elles excessives et vraies seulement do certains cas extrêmes ; trop souvent, ces sortes de peintures paraissent si outrées qu'elles ne font quasi aucune impression sur personne. On se promet, tout bonnement, d'éviter des abus, au reste, très dénués d'élégance. Pourtant, il est sûr que l'impureté, si elle|^ne conduit pas toujours à des désastres, cause un amoindrissement secret et général des facultés. Le préjugé con traire est tenace, surtout chez les artistes, les poètes, les romanciers : à les entendre, ce qu'ils appellent le plaisir excite et fouette. En fait, au bout de très peu de temps, la vitalité s'abaisse, rimagination s'appauvrit, l'esprit s^émousse, la mé noire perd la précision, parce que l'esprit émoussé est lui-même peu capable d'être attentif. A bref délai, la présence du mal cause une déchéance et, chez un jeune homme, un arrêt dans le développement physique et mental. Gela est souvent caché, imperceptible pour des regards inavertis, mais réel et très fâcheux : la vie fanée devient moins belle, moins florissante, moins féconde, moins heureuse : l'homme vicieux est un homme diminué.