‹ Les tentations du jeune hommeChapitre 47 sur 76 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Les illusions pullulent dans les têtes des hommes, et les meilleurs eux-mêmes n'en sont pas exempts, car, selon le mot de Vlmitaiion, « la nature est retorse », et plus d'une fois, alors que nous nous imaginons suivre la grâce, nous ne suivons que notre tempérament. Voici quelqu'un qui flagelle tout le monde de ses critiques et s'applaudit de son grand zèle pour la justice : c'est qu'il est né cassant et orgueilleux. — Un caractère faux s'autorise à biaiser, en alléguant, sur le mensonge et la droiture, les principes les plus sophistiques ; écoutez-le se juger luimême : ce qu'il fait, c'est prudence, c'est sagesse. — Cet autre, dévoré de curiosité, fouille

LES ILLUSIONS aS?

avec indiscrétion dans les secrets d'autrui, mais qu'on ne lui en fasse pas reproche. Ce qui le ^uide, à l'entendre, c'est le souci de savoir pour faire du bien. — D'autres se répandent dans les sociétés où ils parlent en causeurs intarissables. A quoi visent-ils? Si on leur posait la question, ils répondraient : A instruire et à sanctifier. Oui sans doute, mais leur conduite est-elle inspirée vraiment par l'apostolat, ou par unei exubérance native? — Faut-il d'autres exemples? Un travail obligatoire et pénible est là, devant nous. A l'instant et sans que nous les cherchions, mille petites besognes pressantes se présentent à faire. Dites-moi, n'est-ce pas la peur de^ l'effort qui nous les souffle sournoisement? — On entreprend une œuvre difficile et éclatante ; l'on a soin de sonner de la trompette pour attirer les sympathies et l'argent indispensable ; c'est bien, mais à condition que le motif secret nei soit pas d'acquérir de la renommée et des honneurs. — Celui-ci s'enferme et brise presque les relations sociales autour de lui ; que veut-il ? Chercher Dieu dans la solitude, mieux prier, mieux travailler ; je suis prêt à l'admirer, mais auparavant voyons s'il ne cède pas à une sauvagerie naturelle, ou s'il ne fuit tout simplement le fardeau des devoirs humains. Ainsi de suite pour chacun des innombrables cas possibles;

les vertus sont souvent très proches parentes •des vices et offrent avec eux des visages de sœurs ; plusieurs d'entre elles, examinées à la loupe, s'avèrent composées d'ingrédients naturels ou même mauvais. Contre les méprises, La Rochefoucauld est un excellent avertisseur et il doit être médité : il nous inquiétera sur nos fausses vertus. Mais surtout qu'on lise le très fin chapitre de V Imitation : De diversis motibus naturœ et gratiœ (liv. m, chap. 54)*.

La première règle pratique, en effet, pour celui qui veut se garantir du mal et se sanctifier, est qu'il Jaut tenir Vœil ouvert et s'appliquer à percer les illusions possibles. On ne commet point de crime en prenant plaisir à la simplicité de frère Junipère; toutefois, la nigauderie, au rebours de le piété qui est « utile à tout », n'est bonne en rien. Pénétrons d'un regard clair la réalité, telle qu'elle est. Ce ne fut jamais une

I, Il n'a pas semblé utile d'insister ici sur le Discernement des Esprits. Les règles qui le facilitent, on les trouvera dans la Vie de saint Antoine, par saint Athanase (Cf. Acta Sanctoram, xvn Januarii, texte latin d'Evagre, chap. vu). Le principal signe de la présence du démon, nous inspirât-il de jeûner ou de prier, est le trouble et la peur, tandis que Dieu, « fons et origo lœtiiiœ », produit la confiance : « Securitas animae, prœsentis mafestatis indicium est )). — Cf. aussi S. Ignace, Exercices spirituels, traduits par Jennesseaux, Poussielgue, Paris, p. 3o4-3ao et 387-

vertu d'être dupe. Ce mécréant de Pierre Bayle se nommait lui-même un assembleur de nuées. A quiconque nourrit une volonté sérieuse de bien vivre, on doit dire : Soyez d'abord un ennemi des nuées.

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