I. La vie. — II. La tentation
Les définitioQs de la vie
Est-il possible qu'un homme ne s'interroge pas sur le but et l'emploi de la vie humaine ? Ce malheur arrive peut-être à quelques-uns, atteints d'incuriosité comme d'autres sont aveugles ou sourds. Il n'est pas, Dieu merci, la règle commune. Mais à une époque comme la nôtre où la division doctrinale est portée à son comble, beaucoup à qui la réponse certaine échappe s'efforcent d'oublier la question. Chacun cherche cet oubli à sa façon : celui-ci dans le tracas des affaires, celui-là dans les « divertissements » ; plusieurs, comme Littré, Stuart Mill et toute l'école positiviste systématisent leur impuissance et décrètent que les questions relatives à la destinée relèvent d'une métaphysique inaccessible à laquelle renonce le sage : n'a-t-on pas dana
l'étude des phénomènes une lâche possible et plus fructueuse ? Qu'on laisse « l'inconnaissable » aux rêveurs. — Seulement, il est plus facile de vouloir s'établir en paix dans l'agnosticisme que d'y réussir. (• Nous sommes embarqués. » Gomment et de quel côté naviguer ? La quiétude du sceptique est troublée par les mille cas pratiques, où il faut prendre un parti qui implique, qu'on le veuille ou non, une doctrine sur la vie. Iraije à l'Église, ou n'irai-je pas ? Est-ce que je dois prier, est-ce que je dois me garder pur, probe, et pourquoi ? Et la vie, tous les jours, est un terrible casuiste : elle vous interroge avec ténacité et ne vous lâche qu'après une réponse. Ne pas choisir est souvent impossible et l'on n'échappe à une métaphysique que pour tomber dans une autre : je ne parle pas de théories explicites, dont il est, bien entendu, toujours facile de s'abstenir, mais des idées que l'analyse de nos actes découvrirait comme leurs racines cachées. Si vous prenez le parti de ne pas prier, ne me dites point : Je suis un agnostique, entre l'athée et le chrétien je ne tranche pas ; si, vous tranchez, vous avez une conduite inconciliable avec le catholicisme, vous adhérez à l'athéisme, tacitement, par votre vie même, — ce qui est, dans un sens, une adhésion plus totale qu'une adhésion intellectuelle ; et ainsi de suite. Peut-
on citer quelques actes de notre vie, dès qu'elle devient humaine et morale, qui ne se relient, par la connexion naturelle des choses, à une doctrine métaphysique ? Tous les hommes sont métaphysiciens, quoique la plupart sans le savoir et avec une extrême incohérence, et les plus déterminés agnostiques prennent parti sur les plus importantes questions de la métaphysique, par là même qu'ils vivent.
Puis fondent sur nous les grandes tragédies de toute destinée humaine : la mort de ceux que nous aimons et les menaces de notre propre mort. Ces événements risquent beaucoup de compromettre l'indifférence paisible ; je ne sais si chez quelques-uns elle leur résiste, car il est malaisé de connaître tous les cas individuels, chaque cœur et chaque esprit étant singuliers ; mais je la crois rare et intermittente autant que détestable.
D'autres affichent des certitudes : la vie, disentils, est une fête qui recommence chaque jour, elle n'a d'autre raison d'être ni d'autre horizon que les plaisirs, plaisirs d'ailleurs de toute qualité et que chacun choisit comme il l'entend. Le reste est vain ; si vous écoutez le vœu de votre nature, vous ne pourrez contredire à cette simple et bonne philosophie. Êtes-vous un théoricien, un intellectuel? Votre esprit tend à connaî-
tre, cherche, contemple, et goûte des joies si vives que votre être tout entier sympathise avec lui et vous êtes heureux. Etes-vous un artiste? Vous avez les féeries de l'imagination et du sentiment. Si vous êtes tout bonnement un travailleur ordinaire ou un mondain flâneur, vos occupations ont leurs charmes. Que chacun suivant son tempérament s'arrange sa vie à son gré et pour son plus grand plaisir, sans oublier, aa reste, que la modération a l'avantage de prolonger la fête et qu'un peu d'altruisme est à la fois une source de plaisir et une mesure de prudence. Épicure a découvert la loi de la vie humaine.
Cette conception de la vie est très répandue, mais, comme il saute aux yeux, elle est malaisée à soutenir ; nous avons dans notre trajet trop de passes difficiles ; et à beaucoup, malades, anxieux, miséreux ou accablés de travail, la prédication que la vie est une fête ne paraît qu'une ironie cruelle. C'est pourquoi des philosophes ont proclamé que la vie humaine est un cauchemar, un piège tendu par la nature qui a besoin de nos souffrances ou qui s'en amuse ; la règle de la vie est d'atténuer la vie et, s'il se peut, de tuer « le vouloir -vivre ». Ces sombres doctrines, qui ont retenti jadis sous le soleil écrasant de l'Inde, ont éveillé un écho dans notre Europe sensée et tempérée : un Schopenhauer, un Hartman, et chez
QU'EST-CE QUE LA. TENTATION? ûg
nous notre Leconte de Lisle les ont proclamées avec force.
Quel chaos et que de cris divers s'entrecroisent! Renan, parvenu à ce comble de sagesse que l'âge a coutume d'amener avec soi, murmure : Amuse-toi, la vie est une farce, il est bien mal à propos de la prendre au sérieux. Kant, écho savant de Jean-Jacques Rousseau, prononce gravement : Je ne puis te dire ce qu'est la vérité, mais bande-toi énergiquement les yeux et écoute les commandements infaillibles de ta conscience. Nietzsche, très original rénovateur du stoïcisme, s'écrie : Raidis-toi, ne crains ni les scrupules ni la douleur, et ose toujours ; n'admets aucune entrave ; l'essentiel est d'être fort. Auguste Comte et Spencer nous exhortent avec une solennité sacerdotale : Vivons pour l'avenir de l'humanité, disent-ils, et apportons notre pierre à l'heureuse cité de nos arrièrepetits-fils.
Beaucoup d'autres voix encore, moins retentissantes, proposent des règles de vie. Gomme les médecins s'assemblent au lit d'un malade, les moralistes pullulent dans notre société. A qui entendre?
Cependant, depuis l'origine du monde et avec plus de netteté depuis dix-neuf cents ans, une autre voix s'élève, forte et suave. On se ferme
6o i.ES TENTATIONS DU JEUNE HOMME
les oreilles, elle pénètre quand même et nous enseigne la vérité sur la vie humaine. C'est la voix de Dieu et c'est la voix du Christ, qui, ayant retenti en Palestine, se prolonge par l'Église à travers tous les temps et toutes les contrées : La vie présente, nous enseigne l'Église, n'est pas une fête, pas davantage une mystification ni une tragi-comédie sans lendemain; elle est le commencement d'une destinée qui ne finira jamais. Toute notre existence est divisée en deux parties : la première, sur terre et dans le monde visible, la seconde, dans un autre monde invisible ; l'une courte, se prolongeât-elle plus de cent ans, l'autre durable à jamais; notre grande affaire dans la première est de préparer la seconde ; car notre état définitif sera une moisson, une récolte de ce que nous aurons semé*. La vie présente, sous son apparence modeste, enveloppe des conséquences infinies. Nous l'avons pour montrer ce que nous valons et quelle est la qualité de notre cœur. Aussi est-elle une œuvre sérieuse, difficile, parfois meurtrissante : à ceux qui n'y veulent que des plaisirs, elle inflige déceptions sur déceptions, avant d'échouer à la déception irréparable ; par contre, aux forts qui s'enquièrent loyalement de ses con-