‹ Les tentations du jeune hommeChapitre 7 sur 76 · I. Matth., XXV · texte numérisé non relu

I. Matth., XXV

QU'EST-CE QUE LA TE^TATION? 6i

ditions réelles et qui les acceptent, elle réserve des joies exquises dès ici-bas et d'incomparablement plus grandes au-delà. Nous sommes présentement à l'épreuye ; c'est notre raison d'être ici-bas, et le principe de toute belle vie est contenu dans ce mot : énergie morale.

Cette conception de la vie ne peut faire doute pour un catholique. Mais, même à la seule raison, elle apparaît la plus juste. Il y a une loi qui domine l'histoire des idées et sur laquelle les esprits, habitués à classer les doctrines, ne feront pas de longues difficultés : Tout objet donne lieu à autant de systèmes qu'il a d'aspects. Ainsi les idées ont une parenté avec les sensations et par certains côtés leur sont dissemblables : de là le groupe des théories empiristes et le groupe opposé des théories innéistes et ontologistes ; les corps sont à la fois inertes et actifs : d'où les systèmes mécanistes — et les systèmes dynamistes. On peut considérer les uns après les autres tous les objets étudiés par les philosophes : liberté, nature humaine. Dieu, et l'on vérifiera la loi.

D'oii vient-elle? de Tétroitesse de notre vue intellectuelle qui ne perçoit d'un coup qu'un fragment d'une réalité complexe; — et de l'exclusivisme de la plupart des esprits qui sont hâtés de conclure et passionnés ; il est habiluel,

6a LES TENTATIONS DU JEUNE HOMME

quoique fâcheux, qu'on systématise avant d'avoir complètement observé et décrit et que d'une constatation partielle on tire une explication générale. Mais avec la longueur du temps, surviennent d'autres esprits plus patients et mieux informés, ne serait-ce que par l'étude de leurs devanciers ; ils cherchent quelque interprétation qui explique tous les faits et leur soit adéquate : c'est ainsi qu'aux systèmes exclusifs des empiristes et des idéalistes s'offre la théorie mitoyenne des idées abstraites des sensations, laquelle rend compte à la fois de la dépendance des idées, par rapport aux images, et de leurs caractères distinctifs : l'universalité et l'affranchissement des déterminations particulières du temps ou de l'espace. De même, sur la nature des corps apparaît la théorie hylèmorphique qui ne néglige aucun fait, n'en déforme aucun et les explique tous. Au-dessus du matérialisme et du spiritualisme excessif à la Platon ou à la Descartes, se dresse la doctrine de l'union substantielle de l'âme et du corps. La même loi s'est appliquée au problème du sens et de la valeur de la vie humaine : toute vie comporte une certaine quantité de joies, une certaine quantité de peines et une certaine quantité d'incertitudes ; les uns n'ont \u que les joies et le désir que nous en avons : ce sont les Epicuriens ; les autres n'ont

vn que les souffrances, et notre aversion pour elles ; ils ont conclu qu'il vaudrait mieux ne pas vivre ou, si l'on vit, disparaître au plus vite : ce sont les pessimistes. D'autres ont été frappés surtout des nuages qui couvrent notre avenir et nous en dérobent la figure précise, ils ont conclu qu'ils ne pouvaient savoir ce qui est le meilleur à faire, et selon leurs tempéraments ils se sont lamentés ou abandonnés à une paisible ignorance : ce sont les sceptiques, plus connus de nos jours sous les espèces du positiviste, du phénoméniste ou de l'agnostique. Les trois n'ont qu'une vue incomplète, et leur théorie est inadéquate aux faits constatés. Où trouverons-nous une explication totale et harmonieuse ? Justement dans la conception catholique. La vie est un commencement dont la suite échappe à nos regards. Elle est une préparation et un risque à courir. Incomplète et énigmatique si on la considère toute seule, elle s'achève et s'éclaire par sa prolongation dans l'au-delà. Pour la juger, il faut se placer en dehors et au-dessus d'elle.

Elle est, en partie, une joie et il est en notre pouvoir qu'elle devienne une intime et profonde exultation, en attendant qu'elle se change en un torrent de délices. Notre désir du bonheur est aussi légitime que naturel et n'est point destiné à être déçu : voilà la part de l'Epicurisme, si j'ose encore user de ce mot.

Elle a ses tristesses, et, hélas! nous pouvons les accroître par la désolation intérieure que produit le péché, en attendant l'horreur des supplices éternels ; et c'est la part du pessimisme, mais avec cette importante restriction qu'il dépend de nous d'éviter le malheur définitif et que les souffrances inévitables peuvent être à la fois matière à exercice pour la vertu et source de bonheur. Enfin, notre sort futur est caché et sera décidé d'après nos actes qu'il nous est diflScile de prévoir avec certitude, quoique nous en soyons les maîtres ; et c'est la part du doute ou, si l'on tient au mot, de l'agnosticisme. Mais de ces trois choses fondues ensemble se forme un amalgame qui n'est autre qu'une théorie excellente, explicative et tonifiante de la vie.

Nature de la Tentation.

L'épreuve, qui est notre raison d'être ici-bas, se fait par les tentations. Qu'est-ce que c'est que d'être tenté ? C'est être placé en face d'un mal séduisant et amené à l'accepter ou à le repousser. La tentation propose un péché sous les apparences d'un plaisir ou d'un progrès, et par là même elle est une mise en demeure, elle nous impose la nécessité de choisir. A certains mo-,

ments, elle nous prend à la gorge et nous crie : Qui es-tu, toi ? Qu'est-ce que tu caches au fond de ton cœur ? Voyageur, te voilà à un carrefour, où veux-tu aller ? Révèle tes intentions, a Tenter, dit Pascal, c'est procurer les occasions qui n'imposent point de nécessités. » Oui, c'est cela, à condition que l'on se comprenne. La tentation impose la nécessité de choisir, mais, tout en inclinant la volonté vers un objet, elle la laisse se décider elle-même. A ce titre, elle inonde de lumière le fait capital de notre vie humaine, à savoir, l'existence de notre libre arbitre ; elle est une expérience décisive où la liberté avec toute sa chaîne de conséquences est sentie nettement. En même temps que nous nous avérons libres, grâce à la tentation, nous apprenons aussi à nous connaître et nous manifestons la mesure de notre valeur. C'est en songeant à cet aspect de la tentation que saint Thomas la défmit en ces termes : « Tenter, c'est proprement éprouver quelqu'un », en faire l'essai, le soumettre à une expérience pour savoir ce qu'il porte en lui, et, dans l'espèce, pour savoir sa faiblesse ou sa force devant le mal^ Ainsi fait-on sonner une pièce

I. Cf. S. Thomas, Sum. Theol. Pars I", qu. ii4, art. 2 in corpore: « Tentare est proprie experimentum sumere de aliquo... » Les théologiens de l'Ecole, quand ils analysent la tentation suivant leur méthode ordinaire, y distinguent

TENÏV'JIQNS. — 5.

pour s'assurer de la pureté du métal, ainsi soumet-on une chaîne à diverses tractions pour expérimenter sa force de résistance ; ainsi à l'aide de divers réactifs on cherche quelle est la composition d'un corps.

Les circonstances et les détails varient à l'indéfini ; cependant toute tentation, quand on l'examine de près, se décompose en quelques' moments principaux.

Provoquée par la présence d'un objet ou par quelque mouvement intérieur, une idée s'éveille, par exemple la représentation de ce beau fruit qui pend par-dessus le mur du voisin, ou d'une prolongation du repos dans la chaleur du lit, ou de la confusion qui va couvrir une personne que nous n'aimons pas, si nous lui décochons tel mot, tandis que nous jouirons des délices de nous sentir spirituel et vengé. Je choisis à dessein des exemples très vulgaires et dépouillés du feuillage touffu des circonstances ; sur des squelettes, les démonstrations sont plu& claires. L'idée, apparue avec plus ou moins d'éclat, plaît et suscite un désir, soit dans la

la part de celui qui est tenté (tentation passive), et la part de celui qui tente (tentation active, celle que définit le texte de saint Thomas). Les modernes diraient que, pour comprendre en son entier la tentation, on doit se placer successivement à deux points de vue : au point de vue du tenté et au point de vue du tentateur.

volonté, soit, si elle est très concrète, dans ce que les scolastiques appellent l'appétit sensible, et qui est une sorte de volonté inférieure ; un projet se dessine : je vais étendre la main et prendre ce fruit ; je vais éteindre cette lampe et me renfoncer sous les draps ; guettons le moment propice pour lancer le mot. Déjà, sous rinfluence de l'idée et du désir, notre être tout entier se bande et se prépare à l'action — ou, 8*11 s'agit d'une abstention, il demeure distendu et se relâcbe davantage encore. Voilà les préliminaires.

L'intelligence cependant a remarqué ce remue-ménage, ces désirs, ces projets, cette émotion et ces préparatifs ; elle saisit l'opposition entre l'acte immiment et la loi morale ou, s'il s'agit d'une simple imperfection, entre l'acte et l'idéal auparavant fixé et pris comme règle. Cette vue de l'intelligence opère comme un cran d'arrêt; d'abord, parce que toute idée est une force qui suscite un désir et une tendance à l'exécution. L'idée de la loi morale, clairement aperçue, contrebalance l'effet du premier désir, et cela, avec d'autant plus de force que la loi est mieux connue, plus aimée, ou plus redoutée et depuis plus longtemps obéie. Sa beauté ou la crainte qu'elle inspire, et souvent les deux ensemble nous tiennent en sug-

pens ; les attraits apposés se combattent ; il y a, à ne regarder que la partie automatique de nous-mêmes, un conflit, et par suite un arrêt ou pour le moins un retard. — Ensuite, la volonté, dont l'exercice est devenu possible par la dualité des idées en présence, peut poser un veto ; il n'est pas au-dessus de ses forces de retenir l'appétit, fût-il frémissant, ni de se retenir elle-même ; avec plus ou moins de diligence elle applique l'esprit à examiner les partis possibles, à comparer le pour et le contre de chaque décision présentée. Une délibération s'institue.

Cette seconde phase peut être brusquée, elle peut aussi se prolonger beaucoup. La diversité des caractères, les uns amis de l'action et expé ditifs, les autres paresseux et indécis, s'y montre au naturel, pareillement la diversité des esprits nets ou brumeux ayant des desseins précis ou perdus dans des linéaments insaisissables. Quand il se rencontre des tempéraments et des esprits de cette dernière sorte, les désirs opposés plaident indéfiniment ; brutaux à l'ordinaire et allant vite en besogne, les appétits, arrêtés et non détruits, retenus par un simple veto provisoire et révocable, se font chicaniers et bavards ; les plaidoiries et les répliques remuent ciel et terre.

Tôt ou tard, toutefois, « la maîtresse pièce »

met fin au débat, soit d'autorité en s'imposant un acquiescement net ou un refus catégorique, soit en se laissant entraîner à l'un ou à l'autre sans poser une décision explicite. Ce dernier parti est ordinaire aux hésitants qui ne savent pas vouloir ou qui veulent esquiver les responsabilités ; il est ordinaire aussi à ceux qui sont encore dans l'enfance morale et n'ont pas conscience de ce qu'ils peuvent.

Enfin une dernière phase achève Tévénement : c'est l'exécution elle-même, lente ou rapide suivant les cas, et toujours simple conséquence de ce qui a triomphé dans le secret de l'âme. La volonté, au reste, peut se raviser encore, et rompant la première entreprise, se retrancher dans l'inaction ou diriger des forces vers un nouveau but. L'inconstance dans la conduite est un fait fréquent, chez la plupart des hommes, et souvent il est dû, moins à une volteface de la libre volonté qu'à des influences nouvelles ou à des désirs nouveaux et plus forts qui se sont jetés à la traverse ; il faut une grande énergie ou une grande passion pour ne point se départir d'un dessein de longue haleine.

J'ai supposé une tentation complète où résonne tout le clavier psychologique, un cas typique où Ton distingue tous les éléments : se représenter, sentir, désirer, délibérer, consentir ou repousser

et enfin exécuter. On ramasse, d'ordinaire, toute cette chaîne compliquée en trois gros anneaux : la proposition, la délectation, le consentement ou le refus. Mais il n'est pas rare que le phénomène se raccourcisse.

Une image apparaît, un commencement de plaisir chatouille, le désir suit, et l'on exécute ; tout cela se présente dans une mêlée rapide et presque instantanée. Cette promptitude est la nature même chez les animaux, et c'est pourquoi nous les voyons courir, voler ou nager si vite et avec tant de zigzags, à la merci des attirances les plus diverses ; elle est très fréquente chez les enfants à qui la continuation d'un même projet, sous la tyrannie des désirs opposés, est à peu près impossible ; elle n'est pas toujours rare chez les adultes, surtout quand ils sont d'un tempérament impulsif ou sous le coup d'une émotion. Ils ne remplissent pas les rues, les hommes qui se gouvernent toujours et qui, s'étant formé une raison claire et souveraine, se conduisent avec modération, avec fermeté, avec suite. Quand à travers la foule l'observateur en rencontre un, il est ravi d'admiration et recueille du spectacle d'une si belle vie un secours plus efficace que toutes les leçons des Plutarque et des Scavini. Comme il est bon de contempler l'un de ces hommes trop rares, héros cachés de la sagesse et

<ie la volonté ! Dans le cas que nous examinions, la raison n'a pas eu de part, non plus que la volonté ; le désir aurait pu donner lieu à une tentation; réalisé si promptement et sans le con- <50urs du libre arbitre, il n'en est pas une, de même que Vut n'est pas la gamme.

Autre cas, très analogue au précédent, quoique contraire dans le résultat: l'idée du devoir est si vive et si riche d'émotions puissantes qu'elle détruit seule et dès qu'elle surgit le désir et le projet contraires ; cette puissance de l'idée du devoir vient d'un heureux tempérament, d'une longue habitude énergiquement créée et entretenue, ou de la grâce. Je ne parle point ici de faits chimériques et inventés à plaisir. N'est-il pas vrai que certaines natures, très probes, se révolteraient à la seule idée d'un vol ? Qu'on propose à un jeune homme, qui par de laborieux efforts s'est conservé chaste, l'image d'un acte impur, le voilà qui s'effarouche aussitôt et se détourne. La vertu est si enracinée dans son «sprit et jusque dans son corps qu'elle lui est devenue instinctive.

Dans ce cas, il n'y a qu'une ébauche de tentation, puisque la volonté n'a pas été sollicitée.

S'il n'y a pas eu lutte ni décision libre, l'acte est-il dépourvu de caractère moral ? Pas nécessairement, car la volonté libre a pu autrefois

choisir elle-même et peut-être avec labeur la fidélité au bien qui lui est maintenant devenue spontanée, comme dans le cas précédent la volonté avait pu autrefois nourrir l'amour du mal ou ne lui pas résister. Aucune de nos idées ne disparaît tout à fait, nous assurent les psychologues, et pas un de nos actes qui ne laisse des traces ; notre présent qui lui-même résulte de notre passé capitalise pour l'avenir ; et, quand nous sommes parvenus à un certain âge, il est presque impossible, notre volonté fût-elle très profondément endormie, de nous estimer complètement irresponsables de nos actes ; nous agissons d'après ce que nous sommes, et nous sommes ce que nous nous sommes faits. Est-ce toujours un paradoxe de dire que notre sommeil lui-même est capable de mérite et de démérite ?

Autre cas un peu différent : il arrive que le projet traverse l'imagination, la sensibilité, l'intelligence et se propose à la volonté, mais celleci résiste aussitôt et l'expulse à l'instant. N'est-ce pas ce que font souvent les chrétiens pieux, quand une idée séduisante les excite à se distraire de leur prière? ou ce que font tous les gens fermement vertueux et décidés à ne pas même parlementer avec le mal ? Aussi n'y a-t-il pas de lutte ni presque de délibération, si ce n'est juste le temps de reconnaître le visage de

celui qui frappe et demande à entrer ; le parti était pris d'avance et, l'occasion étant offerte, il s'est affirmé de nouveau. Cette fois ci, il y a eu au moins quasi-tentation. La volonté a été touchée et a fait un acte défensif, rapide et indélibéré sur le moment, mais libre cependant parce qu'il renouvelle une résolution antérieure .

Autre cas encore : une passion illicite s'est glissée ou a été introduite dans l'âme ; et par ailleurs une volonté énergique, soit qu'elle ait été surprise et distraite et qu'elle se reprenne, soit qu'après s'être donnée elle se repente et entreprenne de se reconquérir, s'oppose à la passion. C'est un beau duel digne d'un Corneille ou d'un saint Paul ; il y a bataille dans la rue et à domicile, les deux adversairs se poursuivant l'un l'au* tre :

Dieu, quelle guerre cruelle 1 Je sens deux hommes en moi !

La lutte a des fortunes diverses et changeantes comme dans l'âme de ce Louis XIV, maître absolu en France, redouté en Europe, et incapable pendant de longues années de régner sur lui-même, u Le prédicateur a Jait son devoir », disait-il après un sermon de Bourdaloue, « soakaitons de Jaire le nôtre ». Il le souhaitait, et ne le faisait point, aussi livré à l'anarchie au dedans

de lui-même que rigoureux à exiger l'ordre dans son royaume. Mais une volonté énergique, aidée de la sympathie du Dieu qui aime les combats pour le bien, ne désarme pas et au travers de sacrifices parfois sanglants arrive au triomphe. En attendant, c'est la tentation endémique, toujours présente ou proche, et l'alternative de combattre ou d'être réduit en esclavage.

Enfin, que de fois l'on tergiverse I La volonté tirée en sens contraires atermoie, ne veut ni ne veut pas, se donne en se reprenant et se reprend en se donnant, et finalement a-t-elle résisté ou consenti? C'est indiscernable au plus perspicace; dans des circonstances comme celles-là ce n'est point l'existence de la tentation qui fait doute, c'est l'issue.

Nous avons tracé une esquisse de la tentation ; elle est par essence un attrait que le mal, déguisé et accompagné d'un cortège de promesses engageantes, exerce sur la volonté. Nous sommes tentés quand à notre escient nous sommes sollicités à la violation d'une loi morale ou à la désertion d'un idéal excellent et d'abord accepté.

La série d'événements psychologiques qui constitue une tentation est semblable aux autres séries qui aboutissent à une décision libre ; pour un simple observateur qui se défendrait de

juger en moraliste, la série est la même, que vous vous disiez : Vais-je dérober ce billet de 100 francs? commettre ce mensonge utile? m'engager dans ce métier malhonnête ? — ou irai-je en voyage? lirai-je cette lettre? est-il à propos que je me fasse médecin ou ingénieur ? Tout ce qu'ont écrit les psychologues sur ce qui précède, ce qui constitue et ce qui suit l'acte libre, est vrai de la tentation ; toutefois elle a des caractères spéciaux qui se ramènent à trois :

Premièrement, elle ne nous propose pas un choix entre deux choses licites, ou entre deux choses mauvaises, mais entre le bien et son contraire ; elle nous pousse à la violation de la loi morale ou à la dégradation de notre idéal ; nous sommes invités à nous satisfaire aux dépens de l'ordre, à blesser l'honnêteté et la sainteté. La tentation n'est pas une proposition quelconque, elle est une proposition déréglée, immorale, et c'est sa qualité distinctive.

De là résulte un second caractère, qui est la gravité du débat.

Y a-t-il rien de plus intrinsèque à notre nature que la loi morale? Somme toute, elle est notre nature même, dans cette partie la plus noble qui est intelligente et libre et par laquelle nous sommes placés dans l'humanité; elle est notre propre loi ; quand nous lui obéissons, nous

76 LES TE>TAT10xNS DU JEUNE HOMME

nous acceptons nous-mêmes et nous consentons à notre nature ; quand nous lui désobéissons, ce n'est pas dans le monde des réalités invisibles un moindre désordre que si un corps n'obéissait plus à la pesanteur ou à ses affinités chimiques. Ce qui est impossible dans le monde physique est possible par la liberté dans le monde des esprits, mais n'en est pas moins une désorganisation profonde, une révolte contre notre nature qui travaille à se détruire elle-même, et qui n'aboutit pas simplement parce que nous sommes indestructibles. Qui viole la loi morale, cesse d'être homme autant qu'il le peut, et s'approche du néant aussi près que sa nature le comporte.

Outre cette dénaturation intérieure, la violation de la loi morale nous constitue en état d'insurrection contre Dieu, auteur et bienfaiteur de notre nature, père et gardien de la loi : sa volonté est méconnue, ses desseins contrariés, ses bienfaits retournés contre lui, il nous devient hostile, et en même temps toutes les intelligences et tous les cœurs qui conspirent vers le bien nous sont opposés ; nous voilà isolés et rejetés hors du concert harmonieux de l'ordre universel ; toutes les forces du monde, jusqu'à l'eau qui court s.iivant sa loi, aux corps chimiques qui se combinent suivant leur nature, à l'âme

humble et pourtant active de la plante, deviennent ennemies du pécheur ; elles le blâment silencieusement et sans cesse, car elles sont dans l'ordre et il en est sorti, elles travaillent au plan divin et il l'entrave; il s'est fait le déchet et la laideur de la création. S'il a conscience de sa vraie situation parmi les autres êtres, il se sent désapprou\ é de tous et sous le coup d'une malédiction universelle. Sera-t-il aimé au moins des autres pervers qui ont, comme lui, blessé leur nature et Dieu? Non, pas même de ceux-là. Car s'ils ont péché, c'est parce qu'ils s'aimaient trop eux-mêmes. La société des méchants est une société d'égoïstes où l'on ne s'entr'aide pas ; peut-être ont-ils le simulacre de la charité, la réalité fait défaut, et à la communion des saints ils n'opposent que leur désunion.

Voilà la situation du pécheur ; et le désordre moral, accepté par sa volonté, entraîne de son naturel des conséquences infinies ; celui qui a péché est en état de damnation virtuelle, comme la grâce est l'état de salut caché et en puissance. Sans doute la Suprême Bonté lui a ménagé par la charité et les sacrements un moyen d'effacer ses actes mauvais et de couper la racine de leurs conséquences, mais, tant qu'il reste pécheur, il n'y a entre lui et l'enfer « qae la vie, qui est la chose da monde la plus Jrag lie ».

Un état où nous sommes dénaturés, objets de haine pour tous les êtres bons et ordonnés, et passibles d'une peine plus redoutable que l'anéanlissement : voilà où nous passe la tentation, mais, cet état, elle nous le farde ; la réalité, nue et telle quelle, ne tromperait pas une demi-minute la vue tranquille d'une intelligence saine ; et sa hideur, loin de déchaîner les désirs, engendrerait le dégoût ; ce que les théologiens nomment (( les péchés de malice » choisis et accomplis avec la vue nette et Tacceptation précise du désordre lui-même, doit être clairsemé parmi les enfants des hommes ; presque toujours la perspective s'embrume, s'irise et, sans toutefois que l'illusion soit entière, semble contenir un avenir joyeux et désirable.

Si l'enjeu du débat est grave, le débat luimême est douloureux; la tentation dans les âmes sérieuses et divisées, où ni le bien ni le mal ne triomphe vite et tout de bon, est une source féconde de peines intimes.

Les âmes où la tentation se prolonge, sont assez éclairées pour sentir leur responsabilité, pour éprouver par anticipation l'eftroi du remords, et, en même temps par le fait même que la tentation dure, c'est un signe qu'elles sont assez séduites par quelque faux bien pour en redouter le sacrifice. Ne sont tentées avec quel-

QUEST-CE QUE LA TEPsTATIOlN? 79

que péril, que les âmes susceptibles d'aimer Tordre et le désordre, le mal et le bien ; âmes intermédiaires, penchantes les unes vers le mal et les autres vers le bien — lesquelles âmes intermédiaires sont la presque unanimité des vivants sur terre. De quelque côté qu'une de ces âmes se tourne, quand la crise de la tentation s'empare d'elle, elle rencontre la douleur; de toute nécessité il faudra sacrifier un amour : ou ce sera Dieu, l'ordre, le bien, un idéal aimé, ou ce sera ce plaisir si séduisant et sans lequel il semble que la vie ne sera qu'ennui et vide intolérable. Si cette âme est à peine arrachée du péché, quelle violence ne doit-elle point se faire pour barrer la porte à l'ancien visiteur qui revient et frappe 1 Est-elle depuis longtemps et par le fond de ses sentiments attachée à Dieu, quel efTroi, quand la tentation semble l'ébranler et la détacher de Celui qu'elle aime ! Va-t-elle perdre son bien-aimé et le perdre par sa faute? L'intelligence résiste de toute la force dont elle adhère au vrai, la volonté de toute la force dont elle adhère au bien, l'organisme lui-même de toute la solidité de ses vieilles habitudes, mais la sensibilité ou l'orgueil hennit, trépigne, semble tout emporter ; et souvent la grâce de Dieu, quoique toujours vigilante et active, se dissimule.

Ce sont des drames silencieux et poignants.

8o LES TENTATIONS DU JEUNE HOMME

De ses propres mains le tenté se déchire luimême. Sans doute le Christ pensait à ces inmo lations quand il prononça ces effrayantes paroles* : (( Si ton œil droit le scandalise, arrache-le et jette-le loin de toi », et, continuant de symboliser les objets de nos plus chères affections par nos membres, le futur crucifié exhortait ses auditeurs, et en leurs personnes toute la postérité de ses disciples, à se couper les mains et les pieds. Il y a là de quoi émouvoir, autant que dans les combats oii le sang coule des poitrines percées. Ces luttes morales ont existé dans tous les temps et tous les lieux où a battu un cœur d'homme, mais elles sont plus aiguës dans les consciences chrétiennes. En dehors du christianisme, chez les Grecs, chez les Romains, chez les infidèles encore « assis à l'ombre de la mort », l'idéal moral est avili et accommodé aux penchants naturels ; les sanctions sont vagues ; le duel entre le mal et le bien n'a pas une grande âpreté. Le Christianisme, lui, enseigne des règles morales très pures, très précises, et des sanctions formidables, écrasantes ou enivrantes par leur immensité et leur durée, à savoir la filiation divine et le partage de la vie éternelle do Dieu ou la damnation sans fin. Et sur cet avenir qui,

Page 1