DERNIÈRE CAUSERIE
Trois motifs,
pour un jeune français catholique actuel^
de rechercher sa perfection morale.
Mes chers amis, qui avez bien voulu me suivre jusqu'ici, j'ai surtout visé à vous éclairer. Le courage qui se fonde sur des illusions est éphémère, car le choc des faits pulvérise les îHusions. L'homme véritablement fort regarde la viejen face, il accepte bravement les conditions et les fécondes duretés du devoir ; la connaissance exacte du réel lui rend impossibles les enthousiasmes inconsidérés et lui évite les surprises. Hors de cette attitude ferme et réfléchie, point de salut.
La plupart des hommes, en effet, luttent contre les difficultés matérielles pour gagner leur pain et se tailler une place au soleil dans la foule pressée des compétiteurs ; un petit nombre, toutefois, pourvus de fortune et dépourvus d'ambition, échappent à la commune loi de la lutte
pour la vie corporelle. Mais, dans la vie morale, personne, si ce n'est ceux qui meurent avant d'avoir vécu : de utero translati ad tumulum^ personne n'est soustrait à la nécessité de combattre ; râpreté de la lutte a des degrés ; pour aucun, elle n'est nulle. L'invisible et très active tentation travaille partout dans le silence des cœurs, et par ses différents résultats classe les hommes ; elle est la grande trieuse qui va sommant chacun de choisir et qui opère le départ entre les habitants de la cité où l'on aime Dieu jusqu'à se mépriser soi-même, et les habitants de la cité où l'on s'aime soi-même jusqu'à mépriser Dieu. Impossible à qui que ce soit d'éluder le tragique dilemme de la vie morale ; au dedans de soi, il faut rendre réponse à la question : De quel côté serai-je ou, pour parler plus iuste, de quel côté me mettrai-je ?
D'impérieux motifs vous pressent de vous ranger virilement et à jamais du côté de l'idéal chrétien. — C'est d'abord votre intérêt, jeunes inconnus. Comme tant d'autres, vous voilà, à votre tour, exposés à gâcher votre vie, à compromettre votre bonheur présent et futur. Les
questions essentielles et les plus pratiques de toutes, qui se posent à chaque individu traversant ce monde, se dressent ou vont se dresser devant vous et vous allez vivre des années décisives. Voyez vous-mêmes, avec votre raison et votre foi, s'il est à propos de les gaspiller ou de les maculer lâchement, et de placer au principe de votre vie personnelle une cause d'amoindrissement indéfini.
C'est ensuite l'amour de notre France, laquelle va s'affaiblissant peu à peu, malgré ses brillants dehors. Permettez à quelqu'un qui, Dieu merci, se garde de tout parti-pris politique comme de la peste, de vous indiquer ce qu'il estime la principale cause de notre décadence menaçante.
Les institutions et les lois sont une des forces qui accélèrent ou retardent le progrès ou la ruine des nations. Elles importent dans la mesure même oii elles modifient les âmes ou leur permettent de se modifier. Donnons des exemples. L'école primaire — telle qu'elle est constituée en ce moment — contribue à déchristianiser les jeunes Français, et débilite notre pays dans la proportion où les vertus chrétiennes sont nécessaires à la prospérité française. L'irresponsabilité des ministres, qui existe en fait, quoi qu'il en soit de la responsabilité théorique.
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contrarie la bonne gestion des affaires, parce qu'elle n'ajoute pas, aux motifs de conscience, le supplément souvent utile de la crainte. L'obligation pour les ministres de consumer le plu» clair de leurs journées aux longs débats du Parlement s'oppose à une administration sérieuse, car il ne leur reste plus le temps ni les forces^ de prendre une connaissance détaillée des affaires ; leur mutation trop fréquente met de toute évidence un obstacle, non pas invincible, mais réel cependant, à la continuité des desseins. L'obligation pour tous les jeunes gens de séjourner à la caserne, si elle est requise pour notre sûreté et capable, du reste, d'imprimer un sentiment de la discipline et chez plusieurs un heureux patriotisme, est pourtant une des causes les plus actives de démoralisation, et, à ce titre, si notre armée protège la France, par une autre conséquence, elle la tue. Cette poignée de cas, dont il ne serait qu'un jeu d'allonger la liste, montrent l'influence réelle des institutions sur la valeur morale et par suite la valeur matérielle d'un peuple.
Mais qui osera soutenir, comme l'ont fait la plupart des théoriciens du XVIIP siècle, qu'elles en sont la seule ou la principale cause? Les institutions de la France et ses lois étaient tout autres avant 1789, et cependant sous Louis XV
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et sous Louis XVI la France pourrissait et, somme toute, déclinait. La révocation de l'Edit de Nantes semblait devoir extirper le protestantisme du sol français et, en réalité, l'esprit de libre examen et d'indocilité, qui fait le fond du Protestantisme, commença son invasion vers ce temps-là, et il est toujours allé grandissant sous les règnes suivants. Au siècle dernier, une demi-douzaine de régimes très divers se sont superposés l'un après l'autre à la France, et je ne sais si aucun d'entre eux l'a modifiée profondément.
En réalité, les institutions et les lois, sous peine d'être vite annulées ou tordues, ne sont que des résultantes; elles expriment l'idéal de la majorité des esprits et des cœurs, à un moment donné; sans quoi, elles restent, ou peu s'en faut, lettre morte. On ne change que très difficilement par décrets les états d'âme de ceux qui pensent et réfléchissent, c'est-à-dire de ceux qui sont des forces bonnes ou mauvaises. Peu à peu la neutralité scolaire, établie par les lois, s'est muée en hostilité contre la religion, parce que les esprits allaient sur cette pente. A présent, étant donné les opinions d'un grand nombre de Français, une loi d'esprit contraire, quoique très souhaitable, n'aurait certainement qu'une efficacité partielle. Autre cas et que
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j'allègue uniquement à titre d'exemple, sans aucune appréciation : La constitution de 1875, faite pour un roi muni d'assez grands pouvoirs, est comme si elle n'était pas, parce que le personnel dominant du régime n'a pas l'esprit royaliste. Nos présidents (encore une fois, je constate un fait en faveur d'une thèse, je ne juge pas), soit parce qu'ils partagent la mentalité de leur entourage, soit peut-être parce qu'ils sentent l'impossibilité d'agir autrement, n'ont même pas la velléité d'user de la plupart de leurs prérogatives. Des droits énormes sur l'alcool n'empêchent pas les Français de s'alcooliser, et je ne sais, vu ce qu'est l'esprit général, si des lois analogues aux lois suisses sur l'absinthe, seraient efficaces chez nous. Quand les individus sont corrompus, les meilleures institutions se corrompent entre leurs mains, et quand ils sont bons, les institutions défectueuses se réforment. Ce qui importe souverainement, c'est la valeur des personnes : là est le nœud et le centre d'où partent toutes les élévations et tous les abaissements. Le sort d'un pays ne dépend pas premièrement de sa constitution ni des textes législatifs, mais du cœur de ses enfants. Ce que Montesquieu a écrit des Républiques ' est juste,
I. Cf. l'Esprit des Lois, liv. III, chap. m. Ce chapitre très Second et dont le sens, comme il est habituel aux textes
quoique peut-être à un degré moindre, des autres régimes; leur base, à tous, pour qu'ils donnent de bons résultats, c'est la vertu des gouvernés et des gouvernants. Hors de là, on ne trouve, dans la contrainte extérieure comme dans les plus habiles lois, que des palliatifs capables tout justo d'empêcher provisoirement la raine.
Des chancres rongent, devant vous, la face auguste de la France : les foyers se font déserts ; les classes se heurtent les unes contre les autres; dans l'armée, selon des observateurs compétents, la discipline et l'endurance fléchissent ; dans le gouvernement, les injustices et le favoritisme se multiplient. On n'ose préciser davantage et peser du doigt sur des plaies vives. Si ces désordres s'étalent autour de nous, et si parfois même, comme le divorce, des lois les consacrent, c'est que le désordre est d'abord en nous. Nous tous, ou presque tous, nous sommes, quoique dans des proportions diverses, les pre-
de Montesquieu, n'apparaît pas tout entier au premier coup d'oeil, prouve que BruneLière, dans son merveilleux chapitre sur Terreur du XVIII» siècle (Cf. Sur les chemins de la croyance, p. 67), a tort d'assimiler complètement l'auteur de V Esprit des Lois aux Helvétius, Condorcet et autres sociologues d'alors. Montesquieu sait fort bien que les lois ne sont pas toutes-puissantes. Cf. un autre exemple, liv. XIX, chap. 11.
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miers et les grand coupables. Ne rejetons pas avec orgueil et paresse les responsabilités sur des circonstances extérieures, sur la défaite, sur des institutions mal combinées, sur des lois désastreuses. Ce sont là des causes, mais très secondaires ; la vraie, la principale, c'est notre épicurisme et notre peur, à nous presque tous, de l'effort moral. L'anarchie dans la société est la propagation hors de nous de notre anarchie intime. Celui qui ne recule pas devant la lutte courageuse contre soi-même qu'exige l'entier accomplissement du devoir, a seul le droit de ne pas se frapper la poitrine.
Qu'on nous change nos institutions et nos lois, les abus seront les mêmes le lendemain que la veille, tant que les cœurs, en nombre suffisant, ne seront pas changés. Les mêmes vices suppureront à travers les mailles du régime nouveau, et la France continuera de glisser vers la mort. Certes, je ne veux pas dire que plusieurs changements ne sont pas souhaitables et quelquesuns rigoureusement nécessaires ; mais il convient de n'y pas placer un espoir exagéré, car, les cœurs restant ce qu'ils sont, les résultats seraient petits et peu durables. Puis, on risque d'égarer des efforts, parfois avec une magnifique ardeur, dans une œuvre très accessoire, au détriment d'une autre qui est indispensable et de jour en
jour plus urgente. Les facteurs décisifs de l'histoire humaine privée ou sociale sont les cœurs et les esprits ; eux améliorés, améliorent durablement le reste.
Le christianisme a opéré la plus profonde des révolutions ; et comment ? en changeant les cœurs individuels; quand les cœurs furent plus charitables, les esprits plus fiers et plus conscients du prix des âmes humaines, l'esclavage s'abolit et pareillement le despotisme avec les autres énormités antiques : par l'élévation insensible des invisibles sentiments, la société fut changée du tout au tout jusque dans sa figure extérieure. Cette méthode reste toujours bonne ; on améliore peu les hommes par la contrainte, quoique, dans l'ordre social, une certaine quantité de contrainte soit nécessaire. L'essentiel qui doit être d'ailleurs le but même de la contrainte, quand on y a recours, c'est de gagner le dedans des hommes et, commençons, à l'exemple de tous les promoteurs, par nous gagner nous-mêmes. Je demande que nous portions, dans nos propres vices d'abord, le fer et -le feu. Qui se corrige de sa haine, ou de son égoïsme, ou de sa cupidité, ou de son injustice, ou de sa dureté, ou de sa paresse, a plus fait pour le bien social que celui qui, gardant ses vices, a inondé le pays de ses réquisitoires, d^
ses projets, ou a tenté un coup d'État; et celui qui par ses exemples, par ses enseignements, ses conversations, ses œuvres, ou par ses prières cachées, préserve ou redresse une volonté, la plus humble et la plus insignifiante volonté, est un bon patriote en même temps qu'un chrétien charitable. Gagnons-nous nous-même au bien, puis cet autre, puis cet autre encore, et ainsi tant que nous respirerons. Ce travail patient, lent, ordinairement silencieux, sur nous et sur les autres, est le plus fécond de tous : rien ne le remplace ; car, c'est par lui que se rectifient et que s'élèvent les âmes et, mes chers amis, à mesure que a os yeux, plus experts, plus informés, plus lucides et purs de la fumée des théories et des intérêts, saisiront mieux les réalités, vous verrez que ce qui décide de la force ou de la faiblesse d'un pays, comme de la valeur d'une vie privée, c'est beaucoup moins la fatalité des circonstances ou l'ingéniosité des arrangements que le ressort ou l'intime lâcheté des volontés libres.
Un troisième amour, dont vous avez raison de vous faire gloire, vous presse de vivre moralement, c'est celui de l'Église catholique, mère et éducatrice des nations civilisées. Par elle et par elle seule, nous connaissons le sens de la vie présente et raltcrnative redoutable qui nous attend.
Elle seule élève au-dessus de nos têtes et maintient d'un poignet ferme un idéal pur, séduisant, sublime, en même temps intelligible et sensé, qui nous est une raison de vivre et de bien vivre. Plus que jamais, cependant, elle est calomniée et son influence entravée. Les ennemis de Dieu savent qu'elle est la citadelle du bien et que dan? son enceinte jaillissent les fontaines vivifiantes qui fortifient et divinisent les hommes ; aidés de la troupe de leurs dupes, avec de grandes clameurs ils se ruent contre elle; la diminuer, c'est diminuer la vérité, la justice, la pureté; l'abattre, ce serait les abattre. Ceux qui luttent contre elle au nom du progrès, de la lumière, de la culture sont des menteurs, ou des victimes d'un verbalisme vide. Cette certitude, jeunes amis, s'affermira dans votre esprit, à mesure que vous étudierez de plus près le rôle social de l'Église, et que vous sentirez plus nettement les invitations au mieux qu'elle prodigue à ses fils. Pour vous et pour elle, vous rejetterez toute connivence avec ses adversaires, en menant une guerre sana merci contre le mal dans votre propre cœur.
Un homme d'œuvres avait, à grands frais et sans beaucoup de succès visibles, fondé et dirigé
un patronage ; à un critique qui lui disait : A quoi bon tant de peine? il répondit : u Me voilà sur la fin de ma vie; je saurai bientôt le résultat réel de mes efforts; par tant de dépenses et d'heures en apparence perdues, n'auiais-je empêché qu'un seul péché mortel, je serai heureux. » Parole magnifique et qui rend un son tout à fait chrétien ! L'auteur de ce modeste livre n'a pas l'outrecuidance de se comparer à un homme aussi méritant, mais, lui aussi, il se dit, en posant la plume : « Ces pages n'alteindraient-elles qu'une demi-douzaine déjeunes gens, à qui elles inspireraient une haute idée de leur devoir moral,, cela suffit, je ne regrette pas ma peine. »